Nous quittons Himlad pour revenir au Nord Ouest durant ce chapitre, composé de deux sous-chapitres indépendants...


Chapitre 21 : L'absence


I

L'absence

Gondolin. Six mois plus tôt.

Depuis qu'il habitait avec sa sœur, dans sa villa personnelle, Penlodh arrivait tous les matins à la cour à sept heures précises. Mais ce jour-là, il était dix heures, et il n'y avait aucune trace de sa présence. Cela ne posait pas problème aux différents responsables de l'administration du palais, qui savaient précisément ce qu'ils avaient à faire, mais Turgon était déboussolé. « J'espère qu'il ne lui est pas arrivé quelque chose. » Cela dit, les causes de mortalité étaient peu nombreuses à Gondolin : funeste glissade près des remparts, pot de fleurs se décrochant et tombant sur une tête… A 17 heures, le roi fit tout de même envoyer un coursier à la villa ; il reçut bientôt une réponse, un message écrit par la musicienne Nieninquë, la sœur de Penlodh.

Majesté,

Rassurez-vous, il n'est rien arrivé de grave à mon frère. Il dort toujours, mais il s'était couché hier soir assez tardivement. Nos domestiques et moi-même avons essayé de le faire sortir de son sommeil, mais nous n'avons pas réussi.

Votre humble servante.

Turgon replia la lettre, puis se mit à tourner en rond pendant dix minutes. Ce laps de temps écoulé, il se décida à écrire une nouvelle missive.

Laissons-le donc se reposer.

Turgon-Turukáno

Le lendemain, Penlodh n'était toujours pas là. Salgant avait croisé Nieninquë à la Maison de la Musique ; elle lui avait demandé de dire au roi que son frère dormait toujours.

« Mon dieu mais c'est horrible ! » s'exclama Turgon en entendant cette nouvelle.

Il avait les larmes aux yeux.

« Faites venir ma garde et mon carrosse ! » dit-il alors brusquement.


Nieninquë venait à peine de rentrer de sa confrérie, quand elle vit débarquer chez elle le roi de Gondolin et tout son équipage.

« Je viens voir Penlodh », déclara Turgon.

« Il est dans sa chambre, majesté... » répondit la femme-elfe en faisant la révérence.

Elle le guida jusqu'à la pièce.

En d'autres circonstances, Turgon aurait été ravi de voir la chambre et la villa de son ministre ; il s'était toujours demandé à quoi elles ressemblaient, comment il les avait aménagées. Mais ce jour-là, il ne prêta pas attention aux murs blancs couverts d'une seule tenture, au lit dont le chevet en bois était orné de motifs floraux. Il ne vit que son ministre, étendu sous un feuilletage de draps, ses cheveux châtain encadrant son visage paisible et beau ; deux domestiques se trouvaient là aussi, montant la garde en l'absence de sa soeur.

« Je crois qu'il rattrape tout le sommeil qu'il avait en retard », expliqua Nieninquë. « Ça lui est déjà arrivé une fois, à Eithel Sirion, quelques décennies après notre arrivée en Beleriand. Il ne s'est pas réveillé pendant vingt jours. »

« Qu'est-ce je vais faire sans lui ? » s'alarma Turgon.

« Je suis certaine que tout se passera bien, Sire », répondit froidement Nieninquë, se méprenant sur le sens de ses propos. « Si besoin, vous nommerez un autre ministre. Personne n'est irremplaçable. »

« Si, lui est irremplaçable ! » répondit le roi.

Il s'approcha du lit. Sa main droite s'était mise à trembler légèrement.

« Mon ami… Je vous ai peut-être fait trop travailler. »

Il prit la main inerte dans la sienne.

« Il est pâle, vous ne trouvez pas ? »

« Je... »

Le regard du roi s'était voilé.

« Il… Il… ça se trouve ça va faire comme Miriel, il ne va jamais plus se réveiller » finit-il par dire.

« Qui est Miriel ? » s'enquit le domestique Sinda qui se trouvait dans la pièce.

« La première femme de mon grand-père » expliqua Turgon.

L'elfe autochtone fronça les sourcils.

« Attendez… la première ? Vous voulez dire qu'il avait plusieurs femmes ? »

« Oui… Mais pas en même temps, hein. Il s'est marié avec ma grand-mère Indis en secondes noces. »

Le serviteur avait toujours l'air scandalisé.

« Mais il était veuf », précisa Turgon. « Enfin, elle n'était pas vraiment morte, techniquement. Disons plutôt qu'elle était dans le coma. »

Le Sinda ouvrit des yeux horrifiés.

« Bon, d'accord », avoua Turgon. « Mon grand-père était un chaud lap... un elfe avec beaucoup de besoins ! Son fils aîné était comme ça aussi. »

« Et vous ? » demanda alors le Sinda, qui savait que la femme de Turgon était décédée il y a longtemps.

« Non, moi ça va. Ça va... »


Au bout d'une dizaine de jours d'absence, Turgon se mit carrément à pleurer.

« Tout le monde meurt autour de moi... » sanglota-t-il.

« Mais non », le détrompa Aredhel. « Tu m'as toujours, et il y a Fingon, et Papa... »

« Tu as raison », réalisa Turgon en séchant ses larmes. « Je suis trop pessimiste. »


Le quinzième jour, il réunit les grands seigneurs de Gondolin autour de la Table Ronde. Un siège était vide, celui de la Tour de Neige. Aredhel occupait celui du Pilier.

« Messieurs, si cette situation se prolonge, je me verrai dans l'obligation de nommer un nouveau ministre. Y'a t-il des volontaires ? »

Tout le monde regarda ailleurs, ou baissa les yeux. Egalmoth prit son inspiration.

« Hé bien, s'il faut se dévouer... » dit-il en arborant un air humble.

« Je note », fit sobrement Turgon.

Le marchand ne tarda pas à se rendre devant le bureau de Penlodh, au Palais... Les deux gardes postés devant la porte close le couvèrent d'un œil interrogateur ; Egalmoth lissa les joyaux qui parsemaient son col.

« Je suis Egalmoth, le seigneur de l'Arche Céleste, grand commandant de la maison de l'Arc-en-ciel. Étant donné que le roi envisage de me nommer prochainement ministre, j'ai besoin d'avoir accès au bureau et aux dossiers du seigneur Penlodh. »

Les deux gardes se regardèrent, échangeant un coup d'œil complice.

« Certainement pas », répondit le premier.

Egalmoth regarda le second.

« Encore moins. Nous avons reçu l'ordre de ne laisser entrer personne, en l'absence du seigneur Penlodh, qui ne soit sur la Liste. »

« Et dites-moi, comment fait-on pour être sûr cette liste ? »

« Il faut que le seigneur Penlodh vous y place », répondit le premier garde.

« Foutaises ! »

Le marchand ponctua son juron d'un geste : il venait de sortir une bourse en velours remplie de pièces d'or de l'intérieur de son pourpoint.

« Nous ne sommes pas à vendre ! »

« Tout le monde a un prix. Dites-moi le vôtre. »

Le second garde se redressa.

« Nous sommes incorruptibles. Comme le seigneur Penlodh. »

L'autre hocha la tête.

« Quelle bande de bras cassés ! » pensa Egalmoth en son for intérieur. « Ils ne vont pas aller loin dans la vie avec cette mentalité. »

En s'éloignant et descendant, il buta contre Ecthelion, qui avait l'air maussade. En effet, ce dernier regrettait l'absence de Penlodh. Il était le seul membre de la Table Ronde à ne pas se moquer de lui...


Cinq autres jours passèrent. Turgon convoqua Egalmoth dans la salle du trône. Le marchand le sentit, il était prêt du but. Il allait enfin détrôner son adversaire de toujours (ou plus précisément, de trois cent ans). Il allait être ministre à la place du ministre, chambellan à la place du chambellan, premier conseiller à la place du premier conseiller !

Il franchit les grandes portes de la salle du trône, conscient de l'importance du moment.

« Seigneur Egalmoth ! » s'exclama une voix qu'il n'avait pas entendue depuis un mois, et dont le timbre le glaça sur place.

Il leva lentement les yeux. C'était Penlodh, debout à côté du roi. Frais comme un gardon, si tant fut qu'on puisse appliquer cette comparaison au demi-Vanya qui le toisait toujours comme s'il était une feuille morte collée sur la semelle de sa chaussure.

« Le seigneur Penlodh tenait à vous voir en premier », dit le roi, « pour vous remercier de vous être proposé pour le remplacer. »

« Y'a pas de quoi », s'entendit bredouiller Egalmoth, liquéfié.


Quelques heures plus tôt.

Lorsque Penlodh ouvrit les yeux, il ne perçut d'abord que la lumière diffuse d'un matin de printemps, et le fait qu'il était parfaitement reposé. Il se leva, enfila ses pantoufles, une robe de chambre. Puis il gagna les cuisines, après avoir salué une domestique qui avait les yeux écarquillés.

« Bonjour », dit Penlodh au cuisinier Sinda. « Si vous avez le temps... si non je le ferai moi-même, pourriez-vous me préparer une tasse d'infusion ? Celle que je prends habituellement le matin.»

« Monseigneur... C'est un plaisir de vous revoir enfin ! » s'exclama le cuisinier.

« Pourquoi ? » répondit Penlodh. « Il s'est passé quelque chose ? »


II

L'elfe qui murmurait à l'oreille des chevaux

Dans la salle du trône, le puissant Mîrdolen, haut seigneur vêtu de pourpre, avait demandé audience au Grand Roi des Noldor.

« Seigneur Mîrdolen, je vous écoute... »

L'elfe s'était agenouillé. Il n'avait pas l'air rassuré. Dans l'assistance, Gildin et Ivren, qui semblait-il étaient au courant de l'affaire, se couvraient la bouche de leur main, pour s'empêcher de rire.

« Il s'agit de votre fidèle destrier, Sire. »

« Oui », répondit Fingolfin. « Rochallor, ma monture mais aussi mon ami. Venu des grandes plaines de Valinor, présent de mon neveu Maedhros. Un cheval d'exception. »

« Oui Majesté. »

« Hé bien, venez-en au fait, seigneur Mîrdolen. »

« J'ai une très belle jument », commença Mîrdolen.

Ivren cette fois ne put s'empêcher de pouffer.

« Une bête de course, magnifique. Elle a remporté le grand prix l'année dernière, une vraie championne... »

« Et ? »

« Rochallor... est sorti de son box une nuit Majesté... Pour... Il l'a engrossée ! »

« Quoi ?! »

Mîrdôlen avait vraiment l'air catastrophé.

« Il a dû sentir qu'elle était en chaleur, et a fracassé les portes de l'écurie... »

Cette fois ce fut toute l'assistance qui rit.

« Elle n'est pas faite pour enfanter, Majesté... » reprit Mîrdolen. « C'est une superbe championne, elle a remporté le grand pr... »

« Ça va, j'ai compris », temporisa Fingolfin. « De toute façon, ce qui est fait est fait. La progéniture ne pourra manquer d'être exceptionnelle. Vous pourrez la garder, et je vous dédommagerai pour la perte des performances de votre jument. »

Il y eut de nouveaux rires.

« Merci Majesté », répondit le Seigneur de la Tulipe Écarlate, en s'inclinant.

Quelques heures plus tard, l'incident était commenté par l'artistocratie de Barad Eithel.

« Cela doit être dur pour lui... » dit Gildin. « Il adore son cheval... On raconte même qu'il lui parle. Qu'ils communiquent, tous les deux... »


Et en effet, Fingolfin s'était rendu en urgence auprès de Rochallor. Il caressa l'encolure du splendide étalon blanc.

« Pourquoi as-tu fait, ça, enfin ? »

Le cheval émit un hennissement.

« D'accord, elle avait une robe lustrée et des yeux de velours... » traduisit-il. « Couleur de quoi... de châtaigne ? »

Rochallor hennit à nouveau.

« Et une belle croupe... Certes. »

Le Grand Roi se frotta le front d'embarras.

« Il faut que tu apprennes à te contrôler, Rochallor. Ta mission ne te le permet pas. Tu es le cheval du roi, tu dois montrer l'exemple. »

Rochallor hennit.

« Non, tu ne retourneras pas la voir ! »

Il quitta son destrier.

Ce dernier, l'œil mélancolique, appuya sa blanche tête sur la clôture de son box, et soupira.