Dean s'arrêta à l'embrassure de la porte, ne faisant pas un pas de plus lorsqu'il vit Castiel assis à une table à quelques mètres de là où il se tenait. Celui-ci était assis une tasse de café entre les mains, ses coudes posés sur la petite table, souriant largement à la serveuse lorsque celle-ci vint lui demander si tout allait bien. Ses yeux bleus étaient lumineux et les traits de son visage si détendus. Il avait retiré son éternel trench-coat qui reposait sur le dos de la chaise, pendant mollement et frôlant le sol.

Et Dean restait là sans bouger. Il aurait voulu sourire, ressentir une bouffée de joie pure à la vision de cet être qui comptait tellement pour lui. Mais ce n'était pas le cas. Il savait qu'il ne pouvait empêcher ses yeux d'être teintés d'amertume, ceux de quelqu'un qui regarde la personne la plus parfaite au monde, et qui meurt rien qu'en songeant à combien il l'aime. Qui meurt parce qu'elle sait qu'elle ne sera jamais capable de l'avoir, de l'embrasser, de lui dire combien son cœur bat vite, combien il est important pour elle. Dean le regarde, et Castiel est si heureux, et cela le tue qu'il ne soit pas la raison de son bonheur, qu'il sourit si largement alors qu'il ne sait pas qu'il est là. Il meurt parce qu'il ne le méritera jamais, ni lui ni son amour. Et il se hait parce qu'il ne sera jamais capable de dire un mot de ce qu'il vient de penser.

Alors peut-être les yeux céruléens se poseraient sur lui, Castiel se tourneraient sur sa chaise pour lui faire face de là où il était assis. Alors Dean avancerait, et se demanderait si ses yeux le trahissaient encore. Il saurait que c'est le cas lorsque l'homme face à lui froncerait les sourcils avec inquiétude, et que l'océan bleu dans lequel Dean se noie constamment avec délice s'agiterait, et qu'il sombrerait à nouveau. Castiel commencerait à se lever, mais Dean lui indiquerait d'un bref signe de tête que ce n'est pas la peine. Il tirerait la chaise dont les pieds de métal racleraient le sol carrelé, et il fixerait la table, parce qu'il aurait besoin de respirer.

Castiel lui demanderait s'il va bien, une inquiétude insupportable dans la voix, sa voix qui explose contre les tympans de Dean, qui les perce, qui est trop forte pour qu'il puisse entendre quoique ce soit d'autre, qui laisse derrière elle le même bourdonnement qu'une fin de concert ; et à la fois trop faible, un murmure indistinct qui pourrait disparaitre, qui pourrait ne pas être.

Alors Dean lèverait la tête et il sourirait, il dirait qu'il va bien et ses yeux hurleraient encore le contraire, ses yeux supplieraient pour de l'aide, pour un minuscule monticule de terre auquel se raccrocher au milieu des vagues d'ouragan qui l'engloutissent. Deux petites émeraudes qui le prieraient de l'aimer.

Castiel appellerait la serveuse d'un petit signe de la main et lui demanderait poliment un café. Dean se demanderait ce qu'il faisait là, à quoi est-ce qu'il pouvait jouer, qu'est-ce qu'il espérait encore après toutes ces années. Puis son ami se reconcentrerait sur lui.

Castiel si stable, et Dean une épave brisée au fond de l'océan. Castiel qui avait tout ce dont quiconque pouvait rêver, et Dean qui continuait de tout laisser filer.

Mais aucun regard divinement bleu ne se posa sur lui, et les lèvres qu'il rêvait de pouvoir goûter rencontrèrent la porcelaine blanche d'une tasse, laissant les saveurs amères d'un café bruler une langue innocente, ses yeux admirant la façon dont sa tasse se découvrait alors que le liquide chaud laissait place à l'air. Eventuellement, ils se fermeraient pour laisser les arômes gagner plus de terrain, puis sa langue glisserait sur ses lèvres pour récupérer celles qui auraient pu s'y perdre. Mais Dean n'en serait pas témoin, parce qu'il fit un pas en arrière, replongeant dans le froid hivernal de la rue derrière lui, laissant les odeurs de café et les océans bleus céruléen derrière une porte de verre. Il fit un pas en arrière et murmura un au revoir dans son esprit, parce que ses lèvres ne voulaient pas bouger pour dire ces mots, parce que sa gorge se serrait pour les bloquer, qu'ils ne pouvaient qu'être tremblants et qu'il avait besoin de se sentir sûr de lui.

Et il lui dit qu'il aimait, encore une fois, du plus profond de lui, depuis chaque fibre de son être hurlant, trois petits mots inaudibles derrière ses lèvres scellées. Et un autre pas en arrière en un dernier adieu.

Son souffle forma de la buée sur la vitre, et le froid lui mordit les joues. Ses mains revinrent se protéger dans les poches de son manteau, et son écharpe ne couvrait pas assez son cou rougi. Une voiture passait lentement derrière lui, cherchant un petit espace où se garer dans cette rue bondée où plus aucune place ne restait. Quelqu'un marchait rapidement sur le trottoir d'en face, une jeune fille en hauts talons se dépêchant de rentrer vers la chaleur de son appartement. Le ciel était grisé par les nuages qui empêchaient le soleil de se frayer un chemin pour rendre le monde plus gai.

Et Dean jetait un regard émeraude lourd vers Castiel. Celui de quelqu'un qui pensait, je te regarde et tu es la personne la plus parfaite au monde, et je t'aime tellement que ça me tue, parce que je sais que je ne serais jamais capable de t'avoir, de t'embrasser et de te dire tout ce que tu signifies pour moi. Je te regarde et tu es tellement heureux que ça me tue à l'intérieur car ce n'est pas grâce à moi. Et je ne te mériterai jamais, toi ou ton amour. Et je me hais parce que je ne serai jamais capable de te dire un seul mot de tout ça.

Il se détourne de la porte vitrée, trouve enfin le courage de s'éloigner, de dire au revoir. Et deux yeux céruléens se posent sur lui.