J'espère que ce chapitre vous plaira, n'hésitez pas à me le dire en commentaire.

Bonne lecture !


Chapitre VII : Le jour d'après

Altaïr fut réveillé par sa cousine avec un manque flagrant de délicatesse. Elle tirait une mine défaite :

- Tu ronfles, déclara-t-elle d'un ton pâteux et grincheux, les yeux encore mi-clos. Comment Malik faisait pour supporter ça ?

Il fallut un certain temps au jeune homme pour sortir de son état de surprise et se souvenir ce que faisait Claudia chez lui. Puis la vérité lui revint comme une baffe et il se rappela que c'était lui qui était chez elle, que Malik l'avait quitté et foutu à la porte, et qu'en plus il avait démissionné.

Se redressant dans le canapé-lit, se grattant la tête, Altaïr vit qu'en plus, le temps au-dehors avait viré et que l'orage se déchainait sur la ville. Il observa la pluie qui s'abattait sur le balcon et floutait l'immeuble de l'autre côté de la rue et se dit que cette journée s'annonçait morose.

Il entendit l'eau couler à la salle de bain et décida de préparer le petit déjeuner pour remercier sa cousine de son accueil. Il s'habilla rapidement (l'idée de se balader en caleçon devant Claudia le gênait un peu tout de même) et entreprit de fouiller les placards et le frigo. Il fut étonné de constater que Claudia n'avait pas encore réellement renouveler ses stocks alimentaires. Il y avait un maximum de paquet de pâtes, un placard entier de bouteilles de vin – dont beaucoup de Monteriggioni – ce qui constituait l'essentiel des réserves laissée par Ezio. Heureusement, il y avait au moins du lait et des œufs au frigo et en fouillant il trouva de la farine et un peu de levure chimique. Il prépara donc des pancakes et prépara du café.

Claudia sortit un instant plus tard de la salle de bain, l'air mieux réveillé, toujours élégante dans son tailleur-jupe impeccable. Elle se posa au comptoir et admira la pleine assiette de pancakes encore fumant.

- Ce que je vais dire va te sembler moche, cousin, mais ton malheur fait mon bonheur, déclara-t-elle sur le ton de la plaisanterie en se jetant sur sa fourchette de bon cœur.

- C'est le moins que je puisse faire pour te remercier de m'avoir accueilli cette nuit, répondit Altaïr en prenant place à côté d'elle pour déjeuner lui aussi.

- Si tu me fais ça tous les matins, franchement tu peux rester autant que tu veux… à condition d'arrêter de ronfler comme un goret, bien sûr.

- Je vais essayer.

Comprenant à son ton et son expression faciale qu'il n'avait pas encore totalement digéré les évènements et pas encore assimilé que dormir ici allait se prolonger – en tout cas pour quelques temps – elle décida de changer de sujet.

- Au fait… j'avais prévu d'inviter Federico une fois dans la semaine pour diner. Est-ce que tu voudras te joindre à nous ?

Altaïr redressa la tête et fixa sa cousine avec surprise.

- Federico ? Ton frère ?

- Oui, qui d'autre ?

- Heu… oui, bien sûr, pas de soucis.

-Parfait, je te redirai quand.

Elle jeta un rapide coup d'œil à l'horloge du four.

- Bon, c'est pas le tout mais je ne suis pas en avance !

Elle alla prendre sa serviette de travail et un manteau à la chambre, puis, tout en l'enfilant, déclara :

- Je t'ai mis un linge propre à la salle de bain si tu veux te doucher.

- Donc je suis vraiment suspendu cette semaine ? se risqua Altaïr.

Elle le regarda avec un sourire triste.

- Malheureusement, et crois bien que ça m'embête autant que toi, ce n'était vraiment pas le bon moment pour ça. Bon je te laisse, tu as un double des clés sur ma table de nuit. Passe une bonne journée !

Sans attendre de réponse, elle quitta l'appartement, laissant son cousin seul. Il regarda l'appartement qui avait été le sien quelque mois plus tôt et ne put s'empêcher de sourire ironiquement en se disant que ce dernier avait déjà passé à trois propriétaires en si peu de temps. Et le voilà lui-même de retour. C'était douloureux car cela marquait à ses yeux comme un retour à la case départ. Surtout par rapport à Malik. Et ça, il ne savait pas encore si ce serait réparable cette fois-ci.

oOoOoOo

- Tu déconnes, interrogea Desmond en se versant un verre de jus d'orange, abasourdi par ce que Léonardo venait de lui annoncer.

Ils étaient face à face de part et d'autre du bloc central de la cuisine, dans l'appartement du peintre, au dernier-étage de la DaVinci Inc.

- J'aimerais beaucoup que ce soit le cas, soupira le blondinet en touillant machinalement son yogourt. Malheureusement c'est la pure vérité.

Il avait expliqué les évènements de la veille à l'étudiant en médecine, ce qui semblait le sidérer

- Non, mais sans blague ? fit-il, n'en revenant toujours pas. Malik n'était surement pas sérieux… je veux dire, ce boulot c'était toute sa vie, il va surement revenir…

- Je ne pense pas. Il a envoyé sa lettre hier. Ça ne nous arrange pas, comme ça juste avant la célébration de la fondation.

Tout en disant cela d'un air épuisé et pensif, Léonardo voulut manger une bouchée de son petit-déjeuner, mais un peu de yogourt s'échappa de la cuillère en plastique rose et tomba sur sa clavicule, lui tirant un « mince » exaspéré.

Tandis qu'il s'essuyait, Cesare arriva depuis la salle de bain. Depuis le mariage à l'arrache, le couple passait en alternance un nuit chez l'un, une nuit chez l'autre, en attendant de décider quel appartement ils souhaitaient prendre comme foyer concret pour leur couple. Pour l'instant, ils s'étaient mis d'accord sur le fait que rien ne pressait, la situation leur convenait parfaitement, d'autant que l'un comme l'autre étaient des hyperactifs du boulot et avaient tendance à délaisser subitement le lit conjugal pour s'adonner à la peinture pour l'un et à de la paperasse pour l'autre. Avoir deux appartements leur permettait de continuer ainsi sans se déranger mutuellement si soudainement l'un voulait passer la nuit à bosser. Finissant d'attacher sa cravate, le noiraud demanda en les rejoignant, acceptant la tasse de café que lui tendait Desmond :

- Mais le contrat de Malik ne prévoyait-il pas un préavis à respecter en cas de démission ?

- Si, un préavis de quinze jours, répondit le blondinet après lui avoir accordé un petit bisou matinal. Mais il a très bien calculé son coup. Entre les deux semaines de suspensions, les nombreuses heures supplémentaires qu'il a demandé expressément à rattraper en congé plutôt que de se les faire payer et le prorata de vacances qu'il n'a jamais prises… il est libéré dès à présent.

- Sa suspension ne reporte-t-elle pas l'application de ce délai au mois prochain ? se risqua Desmond.

- Claudia pense que ça ne servirait à rien, sinon à créer plus de tension au sein de l'équipe s'il revenait, ajouta Léo.

- En même temps, qu'est-ce que Claudia y connait en conduite d'entreprise ? commenta Cesare, sceptique car le discours que la jeune femme lui avait tenu lors de leur joute verbale lui restait en tête et continuait de l'agacer.

- Je te rappelle que ses parents étaient tous deux dans le droit, et que Maria était spécialisée en droit du travail, rappela son mari. Elle a baigné là-dedans toute son enfance. Je lui fais confiance et pour dire vrai, même si la perte de Malik m'affecte, je suis de son avis dans le cas présent.

- Soit, tiqua un peu le Borgia. Je te laisse gérer comme tu le penses. Mais si elle fait la conne, tu me préviens que j'aille lui clouer le bec.

- Ne t'en fait pas mon chéri. Allez, file à la banque.

Ils s'embrassèrent, puis césar enfila sa veste de costar, et passa par-dessus son manteau car la pluie avait bien refroidi l'atmosphère. Il quitta l'appartement et descendit au parking récupéré sa Porsche.

Léo et Desmond finirent de déjeuner ensemble.

- Bein dis donc, quelle histoire, fit le plus jeune. Je n'aurais jamais imaginé ça.

- Et moi donc, soupira à nouveau Léonardo.

Il avait clairement l'air crevé, et en cause, il n'avait pratiquement pas fermé l'œil de la nuit en dépit de la présence rassurante de son mari dans le lit à côté de lui. Mais une présence rassurante n'avait jamais empêché qui que ce soit de cogiter. Pour se changer l'esprit, en ayant assez de tourner en rond dans sa propre tête, il interrogea Desmond sur ses projets pour la journée.

- Tu retournes faire le squatteur à l'hôpital ?

- Ouais, Aveline m'a écrit hier pour me dire que dire que si ça m'intéressait, je pouvais observer une de ses interventions depuis la galerie aujourd'hui. Greffe pulmonaire.

- Ça doit être super-intéressant ! s'enthousiasma le blondinet. Tu savais qu'à une époque je voulais faire légiste, pour connaitre au mieux l'anatomie ?

- Heu… ça fait un peu psychopathe dit avec comme ça, fit remarqué Desmond en riant, légèrement mal-à-l'aise à cause de l'éclat dans le regard du peintre. Mais qu'est-ce qui t'en as dissuadé ? je veux dire… tu es hyper intelligent, les études auraient été facile pour toi, non ?

- Sûrement, se flatta l'autre en éclatant de rire. Malheureusement j'ai peur du sang…

L'incongruité de cette déclaration arracha un sourire au jeune homme. Léo demanda ensuite, tout en se levant pour ranger sa tasse et jeter son gobelet de yogourt :

- Et sinon, les cours à l'université reprennent quand ?

- Lundi prochain. Je trouve ça presque dommage que j'ai encore cette année à faire. Après l'été que j'ai passé en compagnie d'Aveline, je rêverais e pouvoir commencer directement l'internat.

- La patience est la plus sage des vertus, fit Léo en singeant l'attitude d'un vieux sage

- Merci Confucius, j'essaierais de m'en souvenir, tiens, éclata de rire Desmond.

Léonardo regarda sa montre et soupira.

- Bon, ce n'est pas le tout, mais il me faut descendre pour aller gérer ma classe de maternel.

- Bon courage.

- Je risque d'en avoir besoin, effectivement.

Il salua l'étudiant et quitta à son tour l'appartement après un rapide passage par la salle de bain pour se sprayer d'un peu de parfum. Jocondo, une flagrance qu'un ami de Lycée – François, un épicier bio zéro-déchet – fabriquait artisanalement et qu'il aimait beaucoup depuis des années. Comme le tableau accroché au Louvres, là-bas de l'autre côté de l'océan (et que Léo admirait et aurait aimé avoir peint lui-même), ce parfum embaumait une aura de mystère.

Après quoi, il se fit un peu d'auto-persuasion dans le miroir, puis alla prendre l'ascenseur pour rejoindre son bureau. Courageux mais pas téméraire, il esquiva Clay qui était déjà là avec beaucoup d'énergie, Rebecca qui semblait vouloir lui parler, et fonça dans son refuge, sur la passerelle.

Un instant plus tard, à son grand damne, Claudia entrait pour déjà le solliciter.

- Bonjour très cher, comment vas-tu ? demanda-t-elle en déposant devant lui un café frais et un dossier papillon.

- Ça pourrait aller mieux, répondit-il simplement, acceptant avec plaisir le café offert.

Il observa la jeune femme et fut rassuré et satisfait de constater qu'elle semblait moins incisive que la veille dans sa manière de s'adresser à lui et de se comporter. Visiblement, pour l'instant, elle se tenait à ce qu'elle lui avait déclaré, de vouloir collaborer. Mais la journée ne faisait que commencer, il attendait de voir si elle ferait montre d'autant de bonne volonté sur la longueur. Il attendait qu'elle fasse ses preuves, et devait avouer au fond de lui qu'il espérait que ce serait le cas.

Après avoir bien retourner toute la situation dans sa tête, il devait avouer que l'aide d'une personne avec une poigne un peu plus ferme que la sienne, s'ils parvenaient à s'entendre, ne serait pas aussi malvenu qu'il le pensait.

- J'imagine oui, répondit calmement Claudia. Bon, ce matin je pensais revoir avec toi certain point du règlement interne. J'ai pris le temps de le relire, il y a quelques articles qui me semblent trop peu développé ou mal développé. Ce qui m'étonne venant de mon frère, mais passons.

- Fais comme tu le penses, la coupa Léonardo. Je te fais confiance pour ces choses-là.

- Je préfèrerais que tu jettes un œil à mes notes avant de dire cela. Après tout tu restes le PDG, répliqua avec un sourire la jeune femme.

Léo fut très vivement surpris par le calme et la sincérité qui semblait émaner de cette déclaration. Il observa son ex belle-sœur avec des grands yeux ronds.

- Quoi ?

- Claudia… tu as bu ?

- Non, j'essaie, juste de m'en tenir à ce dont on a parlé hier, de travailler en équipe.

- Bon, très bien, je vais y jeter un œil dans la matinée.

- A la bonne heure !

- Autre chose ? demanda-t-il en ouvrant le dossier-papillon contenant le document.

- Oui, Assia va mettre en ligne l'annonce pour remplacer Malik.

- Déjà, soupira le blond.

- Le plus tôt sera malheureusement le mieux. Tu le sais comme moi, répondit Claudia en hochant la tête, visiblement affectée elle aussi par la situation.

- Je sais, se lamenta presque le blondinet.

- Et sinon, je pense que ce serait pas mal d'organiser une réunion cet après-midi pour savoir à quoi nous en sommes pour l'organisation de la fête de la fondation. Malik nous ayant planté, je ne sais pas ce qui a déjà été fait ou qui reste à faire, et je préfère encadrer au maximum Clay. Je ne sais pas pourquoi, je n'ai pas tellement confiance en lui pour gérer seul.

- Bon point, lui accorda Léonardo. Je m'occupe d'envoyer un mail à tout le monde pour fixer ça. 13h30, au retour de la pause, ça te semble bien.

- Je pense que oui, approuva-t-elle tout en relisant la « to-do list » qu'elle s'était préparée pour la journée.

Alors qu'il allait mettre fin à ce petit débriefing de direction et de retourner chacun à leurs occupations propres, on toqua à la porte du bureau. Les deux compères échangèrent un regard surpris, et Léonardo lança à travers la pièce un « entrez » sonore.

L'instant d'après, la porte s'ouvrait et Connor entra dans la pièce, refermant derrière lui.

- Bonjour, dit-il posément.

- Bonjour, que veux-tu de si bon matin, Connor ? interrogea Léo, se crispant légèrement car la venue de son chef de la sécurité de si bonne heure avant même le début réel des heures de travail ne pouvait signifie que quelque chose de mauvais.

Il s'avança, et posa simplement sur le bureau un document portant le sceau de l'armée des USA. Les deux directeurs observèrent le papier, Claudia le prit pour le lire plus attentivement tandis que Léonardo demandait avec scepticisme (il ne cautionnait pas la guerre et voyait en la simple existence des armées quelque chose de dérangeant) :

- Qu'est-ce que c'est ?

- Une assignation officielle, exposa calmement Connor, en position de repos stationnaire de l'armée, mains croisées dans le dos. L'armée m'a demandé de revenir dans leurs rangs. Je commence la semaine prochaine.

- Bein bravo, super, railla ironiquement Claudia en tendant le document à son collègue, levant les yeux au ciel, exaspérée. Il le manquait plus que ça.

- Désolé de vous prendre de court, je ne pensais pas qu'il y aurait si peu de délai.

Léonardo termina sa lecture et poussa un immense soupir. Il croisa le regard de Claudia et constata que sur ce coup, il la pensait pareil.

- Et j'imagine que comme c'est un ordre officiel de l'Etat-Major on ne peut rien négocier ? supposa la jeune femme, plus pour elle que pour les autres.

- Je crains que non, répondit stoïquement le militaire.

- Bon… Et bien merci pour ça. Si c'est tout ce que tu avais à nous dire, tu peux sortir, déclara Léonardo en désignant la porte, visiblement agacé lui aussi.

- Encore une fois, je suis désolé, se contenta de répété l'Amérindien d'un ton si neutre qu'on pouvait douter de sa sincérité.

- On a bien entendu, riposta Claudia avec la froideur qui lui était habituelle dans ce genre de situation tendue. Maintenant laisse-nous.

Connor fit le salut militaire, ce qui se voulait respectueux dans son esprit mais que les deux directeurs prirent personnellement comme de l'insolence. Lorsqu'il fut sorti, ils échangèrent un regard affligé et soupirèrent profondément.

- Décidément, marmonna Claudia.

- Je crois que je suis maudit, balbutia Léo en hochant la tête, regardant dans le vague, les bras ballant de chaque côté des accoudoirs de son fauteuil.

Claudia, reprenant la feuille pour la relire encore une fois, attrapa le téléphone sous le regard vide de son associé et composa le numéro de la réception, regardant sa montre. La secrétaire devait être arrivée. On décrocha.

- Assia, c'est Claudia. Pourrais-tu nous rejoindre en salle de réunion ? Nous avons un travail pour toi.

oOoOoOo

Lucy avait eu beaucoup de peine à se lever ce matin. Elle avait une terrible boule dans l'estomac et dans la poitrine et n'avait absolument aucune envie d'aller travailler, mais avait-elle vraiment le choix ? Trainant les pieds, elle prit le bus et arriva devant l'immeuble. Elle resta un certain temps sous son parapluie, devant l'entrée, avant d'oser rentrer au prix d'un grand effort personnel.

Assia, déjà à son comptoir, lui jeta un coup d'œil sombre. Lucy baissa la tête, traversa le hall comme une voleuse, s'engouffra dans l'ascenseur et souffla profondément. Elle sentait parfaitement le poids du jugement dans le regard des autres. Et elle savait que ça risquait d'être quelque chose de généralisé et de présent dans la longueur. Sans doute lui reprocherait-on la démission de Malik, qui s'annonçait comme une tempête en termes d'organisation du travail.

La cloche tinta, les portes s'ouvrirent, et elle entendit presque nettement les discussions se taire à l'espace pause. Il y avait Rebecca et Clay en pleine discussion. Les deux la regardèrent mais les rires qu'ils échangeaient s'étaient arrêtés net à son arrivée. Clay lui souriait d'une manière qui dissimulait mal son malaise, tandis que la motarde avait détourné le regard sur la baie vitrée et la tempête qui faisait rage au dehors.

Comprenant le message, la blonde s'empressa d'aller s'enfermer dans son bureau.

C'est normal qu'elle t'en veuille, persifla une petite voix au fond de sa tête. Tu as vu comme tu as été odieuse avec elle alors qu'elle essayait d'être compréhensive avec toi ?

Avec une forte envie de pleurer, qu'elle refoula en reniflant bruyamment, elle démarra son ordinateur pour commencer son travail. Le cœur n'y était pas, mais que pouvait-elle faire d'autre ? Demander à rentrer ? Elle passerait pour une pleurnicharde. Ne pas travailler sérieusement ? Vu le changement de direction dans la direction de l'entreprise, elle ne doutait pas que ce serait le meilleur moyen de plomber sa carrière. Et personne ne prendrait sa défense ou ne se montrerait compréhensif vu ce qui était arrivé.

Tu vois, je te l'avais dit que tout le monde allait te tourner le dos tôt ou tard, persifla à nouveau la voix au fond de sa tête. Une voix qui avait des intonations masculines et qu'elle ne connaissait que trop bien. Tu aurais mieux fait de rester avec moi.

- Sors de ma tête, marmonna-t-elle pour elle-même en ouvrant son dossier sur le PC.

C'était ce qu'elle craignait le plus. Maintenant que Malik lui avait tourné le dos, les démons du passé ressurgissaient. C'était grâce à lui, à l'université, qu'elle avait pu se libérer de la personne à qui appartenait cette voix qu'elle entendait encore certaine nuit de faiblesse. Personne de particulier. Un enseignant avec qui elle avait eu une liaison. Un bon pervers narcissique qui avait une sacrée emprise sur elle. C'était Malik qui l'avait aidée à s'en débarrasser et à mettre de la distance, à s'en sortir. Et elle l'avait aidé avec ses TOC et la souffrance des souvenir de l'accident. C'était comme ça qu'ils étaient devenus d'inséparables amis qui savaient tout l'un de l'autre… Et comment l'avait-elle remercié pour tout cela ? En couchant avec son mec.

Tu n'es qu'une petite trainée, ma Lulu, insista la voix de son ex. Ton pseudo ami a sûrement raison, tu ferais mieux de crever.

Son cœur s'accéléra et se serra en repensant à cette phrase que Malik lui avait lancée à la figure la veille. Celle-ci lui avait fait bien plus mal que les gifles. Elle sentit que ses yeux la piquaient, mais elle refusa de se laisser aller, essuya les larmes qui perlaient déjà, et tenta de se reconcentrer sur ce qu'elle avait à faire. Elle n'allait quand même pas se laisser abattre. Elle avait survécu à ce type, elle survivrait aux regards des autres. Enfin, elle espérait.

Tandis qu'elle se disait cela tout en commençant à lire un document important, Rebecca passa devant son boxe, s'arrêtant devant la vitre et l'observant au travers. Lucy leva les yeux sur elle, se sentit coupable, les rebaissa, honteuse, incapable de soutenir son regard.

Dans le couloir, Rebecca soupira en levant les yeux au ciel en se disant « et merde, c'est trop con » à elle-même, puis poussa la porte. Cela surpris la blonde, qui la regarda s'approcher de son bureau et y déposer une tasse de café.

- Crème-sucre et sans crachat, précisa Rebecca d'un ton neutre en continuant de la dévisager. Juste pour que tu saches que je suis encore fâchée et vexée par ce que tu m'as reproché hier, mais que pour ma part, ça ne durera pas six ans.

Lucy leva sur elle un visage sur lequel courraient des sentiments très contradictoire, mais particulièrement de la culpabilité et de la gratitude en même temps.

- Je ne suis pas sûr de le mérité, balbutia-t-elle, attrapant tout de même la tasse car elle se sentait en manque de caféine.

- Probablement pas, répondit Rebecca sans intention d'être méchante, juste approbateur, haussant les épaules. Mais tu restes mon imbécile d'amie qui sait comme personne se mettre dans des situations de l'impossible, et dès qu'on aura encaissé toutes les deux le coup de gueule d'hier, je serai là pour toi.

Elle vit les yeux de son amie s'embuer de larme – sans doute de la reconnaissance – et décida qu'avec les hormones, il n'était pas bon pour elle de rester plus longtemps dans cette atmosphère de mélodrame. Sinon, elle risquait de tomber en chialant elle aussi dans les bras de son amie en s'excusant de tout et de rien. Elle avait hâte d'être à ce weekend pour enfin en finir avec le parasitage de son corps et de ses émotions.

Elle avait téléphoné la veille et pris rendez-vous à l'hôpital pour l'IVG. C'était le moment ou jamais, sinon elle n'y aurait plus le droit, elle serait au-delà du premier trimestre. Et le fait étant qu'elle n'avait pas envie d'aller affronter cela seule. Elle était sûre de sa décision, mais il paraissait, d'après tous les témoignages qu'elle avait lu, que c'était quelque chose de particulièrement violent pour le corps et pour l'esprit, et elle aurait besoin de son amie auprès d'elle. Elle ne se voyait pas le faire seule.

- Bon, je te laisse, finit-elle par déclarer en tournant les talons.

Elle quitta la pièce sans laisser le temps à Lucy de répliquer quoi que ce soit.

Cette dernière resta quelque peu interdite, troublée. Elle prit une gorgée de café, et sentit un frisson de gratitude la parcourir. Rebecca était vraiment une femme incroyable. Pas rancunière pour un sou, juste et droite dans sa conduite. Elle remerciait le ciel d'avoir une amie comme elle et savoir qu'elle n'était pas aussi seule qu'elle se l'était imaginé lui fit du bien au moral.

Elle se remit donc au travail, prenant connaissance des mails sur sa boite professionnelle. Son état de mieux s'effrita alors aussi sec, balayé par un brusque retour à la réalité. Assia avait envoyé une copie de l'annonce pour remplacer Malik à tous les employés. Il s'agissait sans doute d'un ordre de la direction, mais Lucy le reçu en plein cœur, comme si on lui lançait en pleine figure « tient, regarde ce que tu as fait ».

Niveau moral, elle était revenue en un instant à la case départ.

oOoOoOo

Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur le hall d'entrée et Desmond prit une grande inspiration. En face de lui, Assia était affairée à son travail de bureautique derrière son comptoir, lui tournant le dos. Elle devait être concentrée car elle ne tourna même pas la tête pour voir qui était descendu.

Le jeune homme, bien que légèrement sous pression, repensa à la discussion qu'il avait eu avec son cousin deux jours plus tôt à l'hôpital. Federico, après avoir attentivement écouté son histoire avait essayé d'analyser la situation et déclaré que, selon lui (mais il prônait de ne pas prendre cette expertise pour acquise car sans avoir parlé à la concernée son évaluation n'avait qu'une maigre valeur), il y avait anguille sous roche.

Selon lui, en se basant sur ce qu'il avait l'habitude de voir au travail, ainsi que sur l'immense documentation en rapport à celui-ci (études, témoignages, compte-rendu), Assia était dans un état de fuite en avant. Quelque chose dans la relation qu'ils partageaient lui avaient fait peur à un moment – soit parce qu'elle la voyait devenir trop sérieuse, ou pas assez – et elle avait en conséquence choisi de parer le risque de souffrir en mettant fin elle-même à la situation. Une sorte de stratégie de la terre brûlée, tant qu'à avoir mal à un moment ou un autre, autant choisir quand.

En conclusion, si tu penses que cette histoire entre vous était juste un passe-temps, laisse-là gérer ça comme elle veut. Si ce n'est pas le cas, tu as le droit de lui dire – sans l'agresser ou la blâmer – que tu n'approuves pas ce choix. Tu es aussi une personne, avec des sentiments, et parler de ceux-ci à cœur ouvert reste toujours le plus sage. Mais on s'entend, tu ne la forces pas à te reprendre, tu ne la culpabilise pas de son choix et tu ne fais pas de chantage, avait conclu Federico avant de devoir le laisser car il avait une nouvelle séance dans dix minutes.

Fort de cette conversation, Desmond avait décidé de prendre le temps pour analyser rétrospectivement la situation. Il s'était repassé toute leur histoire, ces quelques mois de sexe et moqueries comme ils aimaient à le dire. Il s'était beaucoup interroger sur ce qu'il en pensait lui-même, à quoi lui en était de cette pseudo-relation lorsqu'elle y avait si brutalement mis fin.

A présent, il pensait avoir l'esprit clair et lucide sur la situation, et voulait absolument qu'elle et lui en discute calmement. Aussi, il prit encore une grande respiration et son courage à deux mains et marcha droit sur le comptoir. Il vint se poster devant elle. Elle leva les yeux sur lui, arborant un air profondément fatigué, et soupira :

- Ha, c'est toi.

Il y avait une sorte de dédain dans le ton, ce qui déstabilisa presque le jeune homme, mais il ne se figea pas.

- Ouais, moi, le mec avec qui tu passais tout ton temps, avec qui tu rigolais et que tu évites depuis des jours.

Il s'était efforcé de dire cela sans paraitre agressif. Juste descriptif. Cela sembla fonctionner car elle en parut un peu déconcertée, fronçant les sourcils.

- Desmond, ce n'est vraiment pas le moment. J'ai d'autres soucis pour l'heure.

- Oui, le départ subit de Malik, je sais. Ça doit t'affecter, j'en suis navré.

Ça par contre, il n'avait pas prévu de le dire et cela sembla la braquer un peu plus. Elle fronça les sourcils.

- Entre autres, oui. Ainsi que celui de Connor, qui a également posé son congé ce matin. Et le planning à réorganiser en urgence parce que du coup il nous manque 3 personne, vu qu'Altaïr est suspendu pour l'instant. Aussi, si tu veux bien me laisser tranquille, j'ai vraiment beaucoup à penser ce matin.

Desmond comprit au ton incisif qu'il avait gaffé. Il se mordit l'intérieur de la lèvre en se traitant de con, tapota des doigts sur le bord du comptoir puis se détourna. Il se dirigea vers la porte du bâtiment, entendant le bruit du pianotage sur clavier reprendre frénétiquement. Au moment où il allait sortir, il se ravisa et revint vers elle. Elle releva les yeux et interrogea, presque agressivement :

- Quoi encore ?!

- Je ne suis pas d'accord que tu me traites comme ça ! Je ne pense pas t'avoir fait du mal, ni t'avoir fait de fausses promesses, à aucun moment de notre… appelons ça une relation. Alors je suis blessé qu'en dépit de ce que nous avons partagé, de la complicité que nous avons développée durant près de trois mois, tu te permettes de me rejeter si violement. Et encore plus que tu t'autorise à me mépriser. Je ne sais pas ce qui s'est passé dans ta vie, dans ta tête, pendant que je n'étais pas à tes côtés, je ne sais pas si quelqu'un t'as dit quelques chose sur moi, mais en tout cas sache que moi, je ne me serais jamais permis de te traiter comme ça parce que j'ai un immense respect pour toi !

Il se rendit compte qu'il avait un peu monté le ton, agacé par la situation, et s'en baffa mentalement. Malgré tout, vu l'air totalement surpris, voir choqué, qu'Assia arborait, il fallait croire que le message l'atteignait tout de même. Il conclut par :

- Donc oui, je suis blessé, et je pense que j'en ai le droit. Si tu ne veux plus me voir, d'accord, mais je pense que j'aurais au moins eu droit à une explication et à ton respect. Sur ce, bonne journée.

Sans attendre de réponse, le cœur battant à tout rompre, il quitta le bâtiment à grandes enjambées et gagna l'arrêt de bus. Il s'agrippa au panneau indicateur et respira par à-coups, comme s'il était essoufflé par un semi-marathon. Quand le bus arriva, il se sentait un peu plus léger. Même si Assia ne se comportait pas mieux avec lui suite à ce discourt, il pourrait aller de l'avant en se disant qu'au moins, lui avait sorti ce qu'il avait sur le cœur. Et ça faisait du bien.

oOoOoOo

La matinée était à présent bien entamée, et devant la porte de l'appartement de Malik, Altaïr sonna pour la trente-sixième depuis son réveil. Bien évidemment personne ne lui avait ouvert ou répondu, et honnêtement, il ne s'attendait pas à moins. Il avait bien essayé de rentrer avec sa clé, mais visiblement Malik avait été plus malin et plus rapide et avait changé le cylindre. Mais quand ?

Sur le principe, cela reflétait bien son état d'esprit actuel et son caractère, mais l'effet que ce détail provoquait chez Altaïr était terrible. Pas qu'il veuille particulièrement retourner dans l'appartement pour le moment, il savait pertinemment que c'était trop tôt. Discuter serait surement trop tôt aussi. Seulement, il ne pouvait s'ôter de l'esprit le souvenir de ce qui s'était passé la dernière fois que Malik ne donnait plus aucun signe de vie.

Il se rappelait de ce soir terrible, quelques mois plus tôt, et se revoyait devoir sauter de balcon en balcon, briser la fenêtre avec le bac à fleurs, retrouver celui qu'il aimait gisant à terre, inconscient, une bouteille de whisky et une boîte d'analgésiques près de lui. Il se souvenait avoir cru le perdre ce soir-là. Après tout le temps qu'il avait passé à espérer le retrouver un jour.

Oui, cela l'avait traumatisé, plus encore que de se faire tirer dessus par la copine barrées d'Abbas. Aussi, le fait qu'il n'entende rien dans l'appartement et qu'il n'y avait aucune réactivité à son harcèlement de sonnette le mettait dans tous ses états. Avec son caractère, Malik aurait au moins dû, agacé, ouvrir pour l'envoyer se faire voir ailleurs. Mais là, rien.

Commençant un peu à paniqué intérieurement, il tenta une fois encore de l'appeler tout en sonnant une fois de plus à la porte. Il tomba automatiquement sur la boite vocale, comme les 12 autres fois.

Laissez votre message après le bip et je vous rappellerais dès que possible.

- Malik, je t'en supplie. Je sais que tu me déteste et que tu ne veux plus me parler, mais je t'en supplie, dis-moi juste que tu es en vie et que tu vas bien. Pitié, dis-moi que tu n'as pas refait de bêtise.

Il sentait en disant cela que sa voix était chancelante. Allait-il pleurer ? En toute honnêteté, ce n'était pas impossible. Il se sentait terriblement mal, avait presque envie de vomir. Il était prêt à défoncer la porte s'il le fallait.

Alors que cette idée se formulait dans sa tête, son téléphone vibra. Il s'empressa de regarder le message et sentit un soulagement immense s'emparer de lui en dépit de la nature froide de celui-ci.

Malik : Oui, en vie. Pas à la maison. Arrête de me saouler et vas te faire foutre.

Oui, c'était insultant, mais au moins, c'était le signe qu'il allait bien. Avec un soupir, Altaïr se laissa tomber contre la porte et serra le portable contre lui, sanglotant presque de soulagement pur. Il tapa comme réponse « merci » et envoya. Il savait qu'il ne fallait plus insister. Le simple fait qu'il ait donné suite au message vocal était déjà une victoire en soi.

oOoOoOo

A plus de cinquante kilomètres de là, dans un hôtel de haut standing, Malik fixait la réponse d'un air vide.

- Et donc, tu comptes me dire ce qui s'est encore passé entre vous ? interrogea la personne assise en face de lui à une table du salon de thé du palace.

Le jeune homme releva la tête sur sa mère. Fadhila, dans une tenue extravagante de sa création, l'observait tout en tournant sa cuillère dans sa tasse, observait son fils d'un regard à la fois dubitatif et protecteur.

Malik, sachant qu'elle se trouvait ici depuis le début de sa demande de divorce avec Bachir, l'avait rejointe la veille dans la soirée. Il avait pris la route juste après avoir viré toutes les affaires d'Altaïr de l'appartement et changé le cylindre – petite vengeance qu'il trouvait peu cher payé en comparaison de la trahison de ce dernier – et avait débarqué sans prévenir.

Lorsque sa mère avait ouvert la porte de sa suite (les bénéfices de sa société Beautifull lui assurait une sécurité financière à toute épreuve, car totalement indépendante de son mari), elle avait été vivement surprise de le trouver là. Mais, face à son air désespéré et ses larmes lorsqu'il lui avait demandé s'il pouvait rester ici quelques jours, elle l'avait accueilli sans poser de question à bras ouverts.

Elle savait ne pas avoir été suffisamment présente pour ses enfants par le passé et s'était juré de ne plus négliger le seul qui lui restait s'il avait besoin d'elle.

- Alors ? interrogea-t-elle encore.

- Je ne suis pas sûr d'avoir envie d'en parler tout de suite.

Elle ôta ses lunettes à soleil (qu'elle portait en ce moment même en intérieur, parce que vous voyez, la mode tout ça…) et toisa son fils intensément.

- Malik, je ne t'ai jamais vu porter autre chose que des chemises impeccables en publique depuis que tu es entré au lycée. Or, aujourd'hui tu bois le thé avec moi en survêt. Dans un palace, au vu de tous. Non, je suis désolée mais je pense que ton état est suffisamment critique pour que je sois obligée d'insister mon chéri.

- C'était le survêt ou la dose létale de médoc, marmonna le jeune homme en se renfrognant, noyant sa phrase dans une gorgée de l'infusion dégueu que sa mère avait fait servir (un truc pour la détoxe apparemment).

- Et tu espères que c'est ce genre de phrase qui va me rassurer ? Tu as le choix de toute manière, soit tu parles, soit j'appelle le service psy de Fasmay Hill pour qu'il te reprenne en prévention d'une rechute.

- Je ne suis pas suicidaire ! rétorqua Malik, agacé par le manque de tact de sa mère.

- Prouve-le moi en me racontant alors, rassure-moi, déclara-t-elle en croisant les bras, impérieuse.

Le jeune homme soupira profondément. Il n'avait pas vraiment envie de lui parler de ses histoires d'amour et de fesses. Il n'avait jamais été particulièrement proche de cette mère trop effacée à cause d'un père abusif. S'il était venu ici, ce n'était pas tellement pour profiter de son instinct maternel gratiné de culpabilité, mais pour prendre du recul. Il avait eu besoin de quitter Fasmay Hill, ce qui ne lui était plus arrivé depuis les années de fac. Partir, se retrouver hors du terrain de jeu pour mieux analyser la situation, savoir quoi faire, calculer les probabilités, comme aux échecs (qu'il affectionnait tant par le passé).

Malheureusement, il se rendait compte que venir voir sa mère n'avait pas été le choix le plus malin qu'il ait fait. Il savait qu'elle ne le lâcherait pas avant d'avoir sa réponse. Alors autant passer cette étape pénible du ressassement afin qu'elle lui fiche un peu la paix ensuite.

- D'accord, tu as gagnés, soupira-t-il. Alors voilà…


Alors, qu'est-ce que vous en dites ?