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Chapitre XV.

Il était mort.

Droit comme la justice dans son blouson de cuir qui tombait maintenant parfaitement sur ses épaules grâce à l'entraînement militaire et dont il avait remonté le col pour se protéger du vent frais printanier, Dean regardait le cercueil descendre en terre, les poings enfoncés dans les poches. La main de Sam était posée sur son épaule, présence chaude et palpable qui lui assurait que tout cela n'était pas un des nombreux rêves qu'il avait fait durant les nuits passées dans son dortoir.

John Winchester était mort, emporté par ses démons.

Et le départ de Dean pour l'école militaire, deux ans plus tôt, était certainement la raison pour laquelle il était au fond du cercueil qui descendait sous terre. Sam avait assez de tact pour ne pas le mentionner, mais Dean n'était pas idiot et il savait que John s'était remis à boire peu de temps après que son fils aîné ait quitté la maison des Winchester. Peut être qu'il s'était senti coupable d'avoir été si dur avec Dean ou peut être que la déception d'avoir un fils gay avait été telle qu'il s'était noyé dans l'alcool. Personne ne le saurait jamais.

Et quand le prêtre leur demanda de jeter les premières poignées de terre fraîche sur le cercueil, aucun des deux frères ne pleura ou ne prit la parole pour rendre un dernier hommage au défunt. Dean continua de fixer l'horizon, les poings au fond des poches, et Sam continua de regarder les alentours en faisant passer son poids d'un pied à un autre, comme s'il attendait quelqu'un qui était en retard.

Puis, après le dernier discours du prêtre, les fossoyeurs entreprirent de remplir le trou de terre et les quelques personnes présentes à l'enterrement se mirent en ligne pour serrer les mains de Sam et Dean, avant de se diriger lentement vers la sortie, dans la lumière tendre et blanche du milieu de la matinée.

Le visage dénué de toute émotion, Dean répondait aux condoléances d'une voix plate, sans vraiment prêter attention à ce que les gens lui disaient. Il revoyait la façon dont le squelette à la peau jaunâtre qu'était devenu son père avait semblé le fixer à la morgue, comme s'il l'accusait de n'être jamais venu le voir dans son lit d'hôpital, alors qu'il attendait la mort parce qu'il n'avait pas assez d'argent pour remplacer son foie noyé dans l'alcool.

Durant ses derniers jours, Sam lui avait téléphoné plusieurs fois pour lui dire que John le demandait à son chevet, mais Dean avait refusé de quitter l'école militaire. Il avait trop peur que John ne lui présente des excuses pour la façon dont il l'avait traité. Il avait trop peur de lui pardonner et de recommencer à l'aimer. Parce que cela rendrait les adieux douloureux et qu'il était tellement plus simple de laisser partir John s'il continuait de le haïr.

Il avait été lâche et il savait qu'il lui faudrait vivre toute sa vie avec le souvenir du regard accusateur du cadavre de John.

Mais il ne souffrait pas et pour le moment, c'était tout ce qui lui importait.

« - J'ai une surprise pour toi, Dean, lui annonça soudain Sam à voix basse.

Dean roula des yeux et répondit sur un ton moqueur, tandis qu'un vieil homme portant une casquette sale lui serrait la main :

- Les surprises sont pour les anniversaires, Sammy, par pour les enterrements. Tu es l'intellectuel de la famille. Tu devrais savoir ça. »

Dean jeta un œil à son frère pour voir s'il avait réussi à le faire sourire. Il devait lever la tête pour ça, car son frère avait maintenant atteint la hauteur d'un yeti adulte, ce qui allait probablement bientôt lui poser un problème pour trouver un lit à sa taille. Ses longs cheveux voletaient paresseusement autour de son visage et il les replaçait régulièrement derrière ses oreilles pour ne pas qu'ils tombent devant ses yeux dans lesquels Dean retrouvait la bienveillance du regard de Mary.

Il avait encore la démarche et les traits de l'adolescent maladroit qui a grandi trop vite, mais il ne tarderait pas à devenir un homme. Et Dean avait fait une demande pour devenir son gardien légal parce qu'il n'avait pas l'intention de rater une seule seconde de cette transformation. Il était majeur et il s'était engagé à trouver un travail et un appartement avant l'audience. Il prendrait n'importe quoi, pourvu que cela lui permettre de s'occuper de Sammy.

« - Papa est mort, continua Sam comme s'il n'avait pas été interrompu. Tu peux être qui tu veux maintenant. Tu peux aimer qui tu veux. C'est le premier jour du reste de ta vie, mec. »

Le souvenir du visage de Castiel s'imposa aussitôt dans l'esprit de Dean et il sentit son cœur chavirer dans sa poitrine tandis qu'il serrait une des dernières mains de la file d'invités.

Les premiers mois après l'entrée de Dean à l'école militaire, il avait vu les yeux de Castiel dans le bleu du ciel et ses cheveux dans le noir de la nuit. Il avait senti son odeur flotter dans l'air du dortoir et il avait entendu son rire à chaque fois qu'un de ses camarades s'esclaffait. Pendant des semaines, Dean avait été en colère contre le monde entier et ses camarades avaient appris à rester loin de lui, le regardant en coin et s'écartant sur son passage.

Dean s'était réfugié dans les entraînements physiques parce que la douleur de ses muscles étouffait ses pensées et il était vite devenu une des recrues les plus prometteuses de sa promotion, ce qui lui avait valu d'être encore moins populaire auprès de ses camarades.

Maintenant, après deux ans d'absence, le souvenir de Castiel était moins présent et Dean passait moins de temps à courir dans la boue pour oublier. Mais le manque était toujours là, pulsant sourdement comme une vielle douleur à laquelle le corps s'est habitué, que Dean arrivait à ignorer la plupart du temps.

Excepté la nuit.

Il rêvait de Castiel plusieurs fois par semaine et il se voyait le retrouver, un sentiment de plénitude totale l'envahissant. Puis après un court moment de retrouvailles, où ils passaient plus de temps à se toucher tendrement qu'à se parler, Castiel disparaissait. Et Dean avait beau le chercher dans tous les recoins de son songe, il ne parvenait pas à le retrouver.

Ces nuits là, Dean se réveillait avec le cœur en miettes. Parce que perdre Castiel dans la réalité avait été une épreuve, mais rêver chaque nuit qu'il le perdait de nouveau était une torture.

Mais Dean n'avait pas l'intention de parler de toute cela à Sam et opta pour l'humour, espérant faire diversion, et dévier la conversation vers un sujet plus léger, un sujet qui ne lui fasse pas penser à Castiel.

« - Est-ce que ta surprise est une tourte ? Parce que si c'est de la tourte, je l'accepte. »

Sam ne rit pas mais Dean l'entendit prendre une grande inspiration, avant de dire si rapidement qu'il fallu quelques secondes à Dean pour détacher mentalement ses mots et comprendre le sens de sa phrase :

« - J'ai téléphoné à Castiel pour lui dire que papa était mort et qu'on l'enterrait aujourd'hui.

- Tu as fait quoi ? » s'exclama Dean avec horreur, en oubliant de baisser la voix.

Il écrasa les doigts de la dame élancée qui lui serrait la main et elle poussa un glapissement aigu qui se mêla à sa propre exclamation, ce qui leur valut des regards surpris de la part du reste de la file. Sam adressa un sourire forcé à la vieille dame et haussa les épaules pour excuser Dean, avant de continuer, à voix basse :

« - Je sais que tu penses toujours à lui. Depuis que tu es revenu à la maison pour l'enterrement, je vois la tristesse dans tes yeux quand tu passes devant l'ancienne maison des Novak. Et tu parles quand tu dors, Dean. Tu marmonnes son prénom.

- Tu n'avais aucun droit, gronda Dean tandis que les invités s'éloignaient enfin vers la sortie.

- Je connais la raison pour laquelle tu n'oses pas lui téléphoner toi même, poursuivit Sam sans se laisser impressionner. Parce que tu es terrifié à l'idée qu'il ait un petit-ami ou que tu aies juste été un simple amour de jeunesse pour lui.

- Arrête ça ! ordonna Dean avec une fragilité dans la voix qu'il détesta. S'il te plaît. »

Il ne supportait pas d'entendre Sam énoncer à haute voix les idées qui tournaient dans sa tête à chaque fois qu'il se couchait dans le noir, avec rien pour le distraire de ses pensées. Et à chaque fois, il entendait la voix de Castiel lui dire « Il y a quelque chose dont je suis certain : je pourrais aimer quelqu'un d'autre mais cela ne changera pas le fait que c'est toi mon âme sœur. » et il voulait y croire. Mais une autre voix dans sa tête lui chuchotait que Castiel lui avait juste dit ce qu'il voulait entendre à cet instant là.

« - Alors je l'ai fait pour toi. J'ai téléphoné. C'était vraiment sympa d'entendre sa voix après toutes ces années de silence. Il étudie la biologie à l'université maintenant et il…

Sam s'interrompit soudain, un sourire s'étirant sur ses lèvres. Un sourire comme Dean n'en avait pas vu depuis qu'il était revenu pour enterrer John.

- Tu sais quoi ? reprit-il en serrant brièvement l'épaule de Dean. Je crois qu'il te racontera ça mieux que moi. »

Dean suivit le regard de Sam et se figea comme une statue de sel, son cœur manquant un battement, avant de commencer à pulser avec tant de force qu'il résonnait dans ses oreilles.

Immobile au milieu des tombes, Castiel se tenait à quelques mètres de Dean, le soleil qui se trouvait dans son dos formant un halo divin autour de son visage. Le gilet de costume noir qu'il avait autrefois porté avait laissé place à un trench-coat beige et l'adolescent qu'il avait autrefois été avait laissé place à un homme, aux traits angulaires et aux épaules carrées.

Mais le sourire qui illuminait son visage était le même qu'avant et Dean ne put s'empêcher de l'imiter, même si son cœur semblait pris dans une chape de plomb parce qu'il prenait soudain conscience de tout ce qu'il avait raté à cause de John. Tous ces moments de vie qui avaient fait de Castiel l'homme qui se tenait debout devant lui maintenant et que Dean reconnaissait mais ne connaissait plus.

Comment Sammy avait-il pu penser un seul instant que ces retrouvailles impromptues seraient une bonne idée ? Il aurait pu le prévenir, lui donner le temps de se préparer mentalement autant que physiquement. Dean aurait pu essayer de cacher les cernes sous ses yeux et faire l'effort de passer un peigne dans ses cheveux. Il aurait pu se donner un air décontracté et préparer une série de répliques génériques qui auraient servies d'accroches à la conversation.

Mais Sammy ne lui avait rien dit et tout ce que Dean pouvait faire était de rester debout sur ses jambes qui menaçaient de se dérober sous lui, ses paumes moites au fond de ses poches, à regarder Castiel s'approcher comme s'il était une apparition fantomatique, des dizaines de phrases se bousculant sur sa langue. Il essaya de dire :

Tu n'as pas cessé de me manquer.

Tu es encore plus beau qu'avant.

Mes bras étaient tellement vides sans toi.

Mais tout ce qu'il parvint à articuler fut :

« - Hey, Cas. »

Dean lui tendit la main, mais Castiel l'attira dans ses bras, dans une étreinte maladroite. Et Dean hésita seulement un millième de seconde avant de le serrer dans ses bras, trop fort, trop longtemps. Les yeux ouverts de peur qu'il ne soit en train de rêver, il respirait le parfum de Castiel et tordait le tissu du trench-coat entre ses doigts tremblants. D'un point de vue extérieur, cela devait plus avoir l'air d'une prise de catch que d'une démonstration d'affection, mais Dean s'en fichait. Parce que Castiel était avec lui et le serrait dans ses bras.

Et quand Castiel parla enfin, ce ne fut pas pour lui demander pourquoi il n'avait pas pris contact avec lui plus tôt ou pour lui présenter des condoléances, mais simplement pour murmurer :

« - J'ai tellement hâte de passer le reste de mes nuits avec toi, Dean. »


Note.

Et nous y voilà, à la fin de cet épilogue et de cette fiction, qui se termine bien grâce à Sam qui a eut plus de courage que Dean ! Tout ne s'est pas déroulé comme prévu à l'écriture, comme John qui est devenu un monstre dont j'avais une vue moins manichéenne au départ, ou le plaisir surprenant que j'ai pris à écrire les répliques de Gabriel. Mais ce fut un plaisir - bien que chronophage et contraignant - d'écrire cette fiction et de suivre les aventures de Dean. Je vous remercie de les avoir suivis pendant tout ce temps et je n'en reviens toujours pas du nombre de reviews et de vues que cette fiction a obtenue. Et qui sait, peut être que je reviendrai plus tard avec une nouvelle fiction. En attendant, si vous voulez télécharger le PDF de "Magniolia Grandiflora", vous pouvez le trouver sur AO3 - où j'ai le même pseudo qu'ici. Et si certains se demandent toujours "Mais pourquoi le titre de cette fiction ?", je réponds que le Mississippi est surnommé "The Magnolia State" et surtout que les Magnolias mettent des années avant de fleurir pour la première fois, comme la relation de Dean et Castiel qui met des années avant d'avoir un avenir. Voilà pourquoi le titre ! Je vous remercie encore et je vous souhaite beaucoup de bonheurs jusqu'à la prochaine fois, s'il y a.