CHAPITRE 1

« Au secours ! Maman ! »

Kahlan pouvait entendre les éclats de rire de ses filles. Elle sentit quelque chose lui tordre les entrailles comme si une main se refermait en elle et les lui empoignait. En ces temps-là, une telle joie, si bruyamment exprimée ne pouvait signifier qu'une seule chose.

« Cara veut manger Doly et Sonja ! »

Son aînée, Kyla, celle qui ressemblait le plus à Richard, entra en courant dans la chambre, le visage empourpré par ses rires et par sa course, ses yeux noisettes pétillaient de bonheur. Derrière elle, venait Cara, vêtue de ses cuirs rouge sombre. Ses cheveux blonds étaient plus longs que d'habitude, retenus par en arrière par des liens qui les empêchaient de lui tomber sur le visage.

Les liens étaient pratiquement tressés de la même façon que le jour où Kahlan l'avait rencontrée pour la première fois, juste après qu'elle avait été battue et laissée pour morte par ses sœurs. Ce jour-là, Kahlan avait été prête à la confesser, sans se poser de questions. Elle n'en était pas fière. Elle avait été dure et l'avait jugée hâtivement, sans pitié : elle avait eu tort.

Elle préférait ne pas penser à ce qui aurait été perdu si Richard ne l'avait pas arrêtée à temps. Comment le cours des choses, l'histoire du monde, aurait pu être irrémédiablement changée.

En particulier, celle de son monde.

Cara avait les joues rouges, ses yeux brillaient, leur éclat rendu plus vif par le vent et le soleil qu'elle avait affronté lors de sa route, mais aussi, peut-être, parce qu'elle était heureuse d'être là.

Son visage arborait son expression habituelle ; un mélange d'amusement, de férocité et d'indifférence,.

Kahlan sentit son cœur battre plus vite à la vue de la jeune femme. Elle était magnifique, comme toujours. Puissante. Forte. Vivante, à sa façon, c'est-à-dire très séduisante. À bien des égards, la Mord'Sith ressemblait aux vents des déserts qu'elles avaient traversés des années auparavant : mordante, lumineuse, dure.

Torride.

Kahlan, quand leurs regards se croisèrent sentit un frisson lui courir le long du dos. Ces derniers temps, un mélange nouveau, excitant, de sentiments prenait d'assaut son corps à chacune de leurs rencontres. Pourtant, pour être tout à fait honnête, elle savait que ce n'était pas nouveau : c'était la même affection secrète, enfouie, qui avait toujours été là, sommeillant, et qui lui était maintenant impossible d'ignorer. Elle remontait à la surface, passaient à travers les lignes de défense qu'elle avait érigées et qui divisaient sa vie étroitement contrôlée, peut-être, simplement parce qu'elle avait perdu la volonté de continuer à l'ignorer.

Cara tenait dans ses bras les jumelles de Kahlan, les portant comme deux petits sacs de pommes de terre. Les petites filles, âgées de quatre ans se débattaient en vain trop occupées à rire pour donner à Cara une bonne raison de les lâcher.

« Elle va les manger, Maman ! cria à nouveau Kyla, en tirant sur la robe blanche de sa mère. »

« J'ai fait beaucoup de route aujourd'hui et je meurs de faim », dit Cara d'une voix basse, dure et menaçante.

Elle hocha la tête à l'attention de Kahlan, la détaillant du regard comme personne n'osait jamais le faire, avant de s'adresser à Kyla :

« Tu sais que le cochon de lait servi avec des pommes de terre rôties est mon plat préféré Kyla ? renchérit Cara.

- Nous ne sommes pas des cochons de lait !

- Ce ne sont pas des cochons de lait ! »

Les trois filles crièrent d'une seule voix, au milieu des éclats de rire.

Kahlan ne pouvait s'empêcher de sourire. Elle aimait comment ses filles étaient avec Cara.

Comment Cara était avec ses filles.

Cara feignit la surprise et regarda Kahlan, puis elle lui demanda lentement :

« Ce ne sont pas des cochons de lait ? »

Elle approcha son visage de Doly, faisant semblant de la renifler pendant un moment puis elle se tourna et fit de même avec Sonja. Presque immédiatement, elle se redressa et fit sauter les filles dans ses bras, provoquant des éclats de rire.

« Elles sentent et crient pourtant comme des cochons de lait, Mère Inquisitrice. »

Les filles hurlèrent une nouvelle fois de rire, confirmant ses dires.

Cara se contenta de hausser les sourcils à l'attention de Kahlan, tenant toujours les filles.

Kahlan souriait tellement que ses joues en étaient douloureuses.

Cara les fit gentiment sauter une nouvelle fois entre ses bras, avant de les reposer sur le sol, veillant à les tenir à l'écart de ses agiels. Doly s'accrocha immédiatement à sa jambe droite, serrant ses bras autour de celle-ci, alors que Sonja courrait se jeter dans les bras de sa mère. Les yeux brillants, elle tentait de récupérer son souffle après avoir tant ri.

Kahlan ne pouvait que sourire aux filles et secoua la tête en direction de Cara, contrariée qu'elle les ait tant excitées avant qu'elle aillent au lit... Et qu'elle l'ait appelée Mère Inquisitrice. Elle détestait entendre la Mord'Sith l'appeler par son titre.

« Kyla, embrasse Cara et emmène tes soeurs dans vos chambres. C'est l'heure de votre bain. »

Elle sourit à ses filles qui commencèrent à protester et à geindre, mais plus encore en voyant l'expression soudain crispée de Cara alors qu'elle se penchait légèrement pour accepter les baisers collants des trois enfants.

« Cela lui apprendra à m'appeler Mère Inquisitrice, pensa Kahlan détournant la tête pour tenter de dissimuler son sourire. »

Habituellement, elles ne voyaient Cara que deux à trois fois par an. Le plus souvent en coup de vent évidemment, et il était exceptionnel de la revoir si tôt, alors que sa dernière visite datait à peine d'une lune. C'est pourquoi Kahlan comprenait que ses filles soient si excitées de la revoir, et leur frustration à l'idée de devoir la quitter si vite. Cependant, avant que la situation ne dégénérât, Kahlan prit sa voix de Mère Inquisitrice, celle à laquelle ses filles savaient devoir promptement obéir et leur déclara fermement :

« Et on ne discute pas jeunes filles. Allez. Si vous vous dépêchez et que vous allez vite au lit, nous viendrons vous souhaiter bonne nuit dans vos chambres. »

C'était tout ce qu'elle avait à dire pour les convaincre de se dépêcher. Kyla tenait la main de Doly, qui agrippa Sonja et toutes trois quittèrent la chambre de leur mère, suivies de près par Kahlan qui s'assura que leur nourrice, Martha, attendait de l'autre côté de la porte pour s'occuper d'elles.

Quand les filles furent sorties et que la porte entre les chambres fut refermée, Kahlan se retourna et fit face à Cara.

C'était le moment que préférait de Cara quand elle revenait à Aydindril.

Les quelques secondes pendant lesquelles elle ne savait pas ce que Kahlan allait faire.

Parfois, Kahlan se contentait de sourire et la questionnait à propos de ses voyages. Le plus souvent, cependant, elle s'approchait de Cara et la touchait une main sur le bras, un baiser sur la joue, ou une semi-étreinte. Plus rarement encore, Kahlan l'étreignait pleinement.

Ce devait être son jour de chance, parce que Kahlan afficha un regard déterminé s'avança et l'enlaça étroitement, prolongeant l'étreinte si longtemps que Cara finit par y prendre part l'un de ses bras s'enroula autour de Kahlan et sa main vint un peu maladroitement, lui tapoter le dos, employant cette stratégie de « toucher-mais-pas-vraiment » qu'elle avait développée avec Kahlan. Elle ferma même les yeux un instant, inspira, s'autorisant à prendre conscience de tous les endroits où leurs corps étaient en contact l'un avec l'autre.

Quand Kahlan s'écarta, elle eut même le droit à un baiser et Cara, toujours égale à elle-même, tourna légèrement la tête au dernier moment, pour que Kahlan l'embrasse sur le coin de la bouche et n'embrasse plus de lèvres que de joue.

« Cara. »

Peut-être était-ce voulu comme un avertissement, mais cela sortit comme un murmure, dans un souffle. Kahlan rougit s'éloignant lentement, elle recula d'un pas, puis sourit à la Mord'Sith.

Cela faisait des années que Cara avait laissé tomber le masque quand elle était seule, face à Kahlan, toutes ses défenses mises à bas.

Il aurait été inutile d'agir autrement de toute manière.

Tout avait commencé des années auparavant. Dans une auberge de Kelton, quand elle avait été trop abasourdie, déchirée par sa loyauté envers Richard, pour ne rien faire de plus que de rester debout sans bouger, tandis que Kahlan l'embrassait. Un autre rempart s'était effondré quelques années plus tard, avant la naissance des jumelles. Kyla avait été enlevée par des hommes d'une tribu rebelle du Nord. C'était une période d'incertitude et de lutte de pouvoir dans les Contrées du Milieu et D'Hara. Cara, en seulement quelques jours, avait écrasé la rébellion et ramené la fillette sans une égratignure.

Mais il y avait eu des conséquences.

Kahlan avait succombé au pouvoir du Con Dar quand elle avait appris pour l'enlèvement de Kyla et dans sa fureur, elle avait confessé une pièce entière de conseillers et d'assistants du Palais. Kahlan leur avait ordonné plus tard, de tout oublier et de retourner à leurs vies comme si de rien n'était un mensonge bien sûr, puisqu'on ne pouvait pas « simplement » oublier la confession.

Cara aussi était présente : elle avait été la seule à conserver son libre-arbitre après la confession.

Cela avait ébranlé Cara : le fait de rester elle-même.

Cela les avait bouleversées, toutes les deux, confirmant ce qu'elles n'avaient jamais voulu admettre. Elles n'en avaient jamais parlé, non plus. Ni entre elles, ni à d'autres. Une vérité jamais avouée, mais qui demeurait une vérité. Encore une chose qui les rapprochait, mais qui, en même temps les éloignait.

Cela en avait coûté à Cara, d'être ainsi exposée. Mais d'une certaine manière, cela l'avait aussi libérée. Si elle devait vivre avec une telle faiblesse, elle pouvait au moins le faire avec une certaine dignité. On ne la prendrait pas en pitié. Elle ne supplierait pas Kahlan comme une villageoise en mal d'amour.

Peut-être cependant, avait-elle tenté de donner un sens aux événements de ces dernières années et qu'elle avait fini par se persuader que c'était simplement parce qu'elle avait de bons yeux, qu'elle trouvait Kahlan attirante.

Attirance.

Désir.

Ça, c'était quelque chose qu'elle pouvait gérer. Un sentiment plus insignifiant. Un sentiment que sa poitrine pouvait contenir.

Ainsi elle lui avait donné ce nom, désir, de telle sorte qu'elle pouvait l'appeler et le plier à sa volonté et non l'inverse.

C'est à l'époque de l'enlèvement de Kyla qu'elle se prit à son propre jeu, convaincue comme toujours qu'elle ne risquait pas de blesser le cœur de qui que ce soit. Pas le sien, parce que c'était le seul muscle de son corps auquel elle n'accordait aucune importance. Pas celui de Kahlan, parce que celle-ci aimait Richard. Il n'y aurait donc rien à regretter, rien qui pourrait la faire se sentir stupide si elle regardait longuement Kahlan ou si elle lui volait un baiser. C'était sa manière de faire face : la façon dont elle faisait fléchir les émotions dans sa poitrine, jusqu'à ce qu'elles ne soient plus que désir.

De plus, la douleur était quelque chose que Cara appréciait, presque autant que le plaisir. Quelques minutes plus tôt, la longue étreinte et le semblant de baiser avaient provoqué en elle, une vague de plaisir, mais aussi de douleur. Ces deux extrêmes pouvait ainsi facilement être chassés de son esprit.

C'était la base de son entraînement, après tout : son essence même.

Kahlan recula d'un autre pas, mettant un peu plus de distance entre elles, mais sans s'éloigner complètement. Elle attrapa l'une des mains gantées de Cara et lui en caressa le dos à travers le cuir. Pendant un instant, Cara pensa que Kahlan allait lui retirer son gant et caresser sa peau nue. Elle n'appréciait pas particulièrement de tenir la main de qui que ce soit, mais c'était Kahlan. Celle-ci pouvait la toucher n'importe où, de la façon dont elle voulait. Ce ne serait jamais mal accueilli.

« Quand es-tu arrivée ? demanda Kahlan d'une voix étrange, presque intime. »

Cara leva un sourcil, regardant fixement leurs mains jointes. Kahlan était trop tendre. Cela n'apportait jamais rien de bon d'après l'expérience qu'en avait Cara. Elle avait une question sur le bout de la langue, mais elle haussa légèrement les épaules et se tut. C'est ce qui, depuis toujours, caractérisait leur relation : Kahlan donnait le rythme et elle suivait.

« Je viens d'arriver. Je venais de laisser mon cheval à l'écurie quand Doly m'a trouvée, répondit Cara. »

Kahlan hocha la tête. Il y avait quelque chose entre la plus jeune de ses filles et la Mord'Sith. Doly était un peu plus petite que Sonja : elle était née la seconde et avait toujours été une enfant calme et observatrice. Elle dirigeait ses sœurs sans même que celles-ci ne s'en rendent compte. Elles faisaient tout ce qu'elle leur disait, jouaient aux jeux qu'elle choisissait. Et parce que Doly adorait Cara, les deux autres en faisaient autant sans se poser de questions. Ce n'était pas comme si Cara ne parviendrait pas à conquérir le cœur des deux autres sans effort, mais la dévotion de Doly l'aidait grandement.

« Je ne m'attendais pas à te revoir si tôt, sourit Kahlan.»

Elle se réjouissait de voir Cara et ne voulait pas que la Mord'Sith ne se sente pas à sa place. Elle ajouta, juste au cas où :

« Néanmoins, je suis heureuse de te voir, dit-elle en serrant légèrement les doigts de Cara, alors qu'elle la détaillait enfin de la tête aux pieds. »

Cara était ébouriffée, plus encore qu'à son habitude . Ses cheveux semblaient un peu sauvages, son corps plus mince que dans son souvenir, ses cuirs recouvert de la poussière laissée par la route.

La vie était dure en dehors des murs du Palais. Kahlan le savait, mais d'une certaine manière, en regardant Cara, elle avait l'impression d'avoir oublié à quel point c'était le cas.

« J'étais en route pour la frontière avec les Westlandeurs, quand nous avons reçu un message de Richard »

Cara fouillait dans ses cuirs et en sortit un morceau de parchemin qu'elle tendit à Kahlan.

« Nous ? Demanda Kahlan, distraite, alors qu'elle lisait, rougissant à nouveau. »

Le message avait été gardé au chaud contre le corps de Cara et pendant un court instant, elle fut tentée de l'approcher de son visage et de sentir le parfum de Cara. C'était écrit de la main de Richard, mais il ne lui demandait que de la rejoindre au palais d'Aydindril aussi vite qu'elle le pouvait.

« Il y a eu des rapports concernant des troubles à l'ouest de Kelton, près de la frontière avec les Westland. Je partais inspecter la région avec un petit groupe de soldats, expliqua Cara.

- Oh. »

Kahlan n'était pas au courant de cela.

« Où sont-ils passés ? Tes soldats, je veux dire. Sont-ils avec toi ? Ils peuvent rester au Palais aussi. »

Kahlan leva les yeux tandis qu'elle parlait et son regard se dirigea sur le balcon et la cour en contre bas.

« Ils ne sont pas ici. Ivan a continué jusqu'aux Westland et Dahlia m'attend à Kelton. Je la rejoindrai aussi vite que possible, quand j'en aurai fini ici, et nous rejoindrons les autres, expliqua-t-elle. »

Si Cara vit le froncement de sourcils de Kahlan à la mention de Dahlia, elle choisit de ne pas relever. Pour une raison qu'elle n'avait jamais comprise, Kahlan avait pris Dahlia en grippe dès leur première rencontre, des saisons auparavant. Mais Cara n'avait pas besoin que ses capitaines -ou ses anciens amants- soient approuvés par qui que ce soit et encore moins par la Mère Inquisitrice.

Elle poursuivit alors, avant que Kahlan ne puisse dire un mot.

« Sais-tu à propos de quoi c'est ? Demanda Cara, montrant le parchemin. »

Elle avait été préoccupée par son voyage après avoir quitté le nord après Kelton, mais depuis son arrivée à Aydindril, elle s'était relativement apaisée. Quelques soient les troubles qui l'attendaient ils n'avaient pas leur place ici.

Kahlan se contenta de secouer la tête.

« Non. Richard n'est même pas ici. Il est parti pour le Palais du Peuple il y a une lune de ça, à peu près au moment de ta dernière visite. Il a dit qu'il serait absent jusqu'au printemps. »

Si Richard voulait les réunir tous les trois pour une raison quelconque, c'était la première fois qu'elle en entendait parler. Les choses avaient été difficiles avec Richard ces derniers temps, mais ce n'était pas une discussion qu'elle aurait avec Cara pour le moment. Elle lui rendit le papier à contre cœur et la regarda avec intérêt le remettre à sa place à l'intérieur de ses cuirs.

« Eh bien, je suis revenue aussi vite que j'ai pu, j'ai bien failli tuer mon cheval»

Les yeux de Cara se rétrécirent dans une légère irritation. C'était ce pourquoi les chevaux étaient faits, mais le sien était une bonne monture. En fait, elle pensait préférer son cheval à la majorité des gens qu'elle connaissait.

Elle haussa les épaules détournant les yeux vers le balcon et hocha la tête.

« Il est en route. Je suppose qu'il doit être simplement retardé, occupé à sauver des chatons et des orphelins, quelque part non loin d'ici, dit-elle en marmonnant. »

Puis, elle baissa le regard et sourit tristement pour elle-même :

« Et en parlant voyage, je pense que les filles ne sont pas les seules à avoir besoin d'un bain. »

Kahlan se retint d'exprimer son opinion.

Cara sentait terriblement bon pour elle.

Elle hocha simplement la tête.

« Tu te joins à moi pour le dîner, plus tard ? »

Cara avait des appartements dans le palais, juste à côté des siens et Kahlan veillait à ce qu''ils soient toujours prêts à l'accueillir.

Elle eut souhaité que la Mord'Sith reste plus longtemps quand elle venait à Aydindril, vienne plus souvent. Mais elle savait qu'il y avait des affaires d'états qui devaient être réglées, que quelqu'un dût parcourir les terres, être vu par le peuple, surveiller les troubles qui couvaient et prévenir d'éventuels rébellions. Kahlan savait que dans un monde gouverné en partie par la magie, la paix n'avait pas vraiment sa place. Elle aurait simplement souhaité que Cara choisisse Aydindril, plutôt que Palais du Peuple, comme camp de base .

Ces dernières années, Richard avait pris l'habitude de séjourner de plus en plus longtemps à D'Hara, faisant l'aller-retour entre les deux palais, tout comme Cara. Kahlan était peinée qu'il parvint à rester loin du palais si longtemps alors que leurs filles étaient ici, qu'il ne demanda jamais à les emmener avec lui.

De l'emmener, elle, avec lui.

Mais elle savait que cela partait d'une bonne intention : Kahlan ne pouvait supporter être éloignée de ses filles. Et puis, parce que c'était son devoir. Il devait régner sur D'Hara et Kahlan savait ce que cela impliquait, ce que le devoir imposait à une personne, comment il la transformait. Pour cette raison, elle comprenait. Mais pas toujours, pas les nuits où elle se sentait si seule dans son grand palais, que le souvenir de leur proximité, pendant leur quête pour la Pierre des Larmes, éveillait en elle une douleur presque physique.

Elle savait que c'était ridicule et puérile, mais elle avait toujours été jalouse du temps que Cara passait avec Richard et, que Richard passait avec Cara et ces derniers temps, elle enviait seulement Richard. C'était le temps qu'il passait avec Cara qu'elle convoitait.

Il était impossible de tenter de comparer sa vie d'avant avec celle qu'elle avait aujourd'hui, bien sûr, parce que maintenant il y avait ses filles et qu'elle ne pouvait imaginer sa vie sans elles mais si elle pouvait séparer cette part d'elle-même, cette part qui était celle d'être la mère de trois magnifiques fillettes, Kahlan craignait qu'il ne restât plus grand-chose dans sa vie.

Et pourtant il y avait eu tant de choses.

Quand elle osait y penser, elle parvenait à la conclusion que cela faisait partie des raisons de plus en plus complexes, qui faisaient que Cara lui manquait quand elle était absente et pourquoi c'était un sentiment qui semblait prendre de l'ampleur, au lieu de s'effacer doucement, avec le temps. Cara détenait une partie de ce qu'avait été Kahlan dans le passé. Elle la portait en elle dans sa façon de la traiter, de s'adresser à elle, de la regarder. Et chaque fois que Cara revenait, c'était comme si elle rapportait cette part de Kahlan avec elle.

Plus tard dans la soirée, elles dînèrent avec Zedd. Son arrivée avait suivi celle de Cara d'une marque de bougie. Apparemment, lui aussi avait été convoqué par Richard, encore absent. C'était très rare qu'ils se retrouvent tous ensemble, à moins qu'une affaire d'État d'envergure ne l'exige. C'était donc avec joie qu'ils s'installèrent pour dîner.

Cela faisait deux hivers que Cara n'avait pas vu le sorcier et elle réalisa qu'il lui avait peut-être un peu manqué. Ce qu'elle le lui avouerait, bien sûr jamais. Elle se contenta de lui serrer le bras quand ils se rencontrèrent et Zedd lui effleura légèrement l'épaule du bout des doigts, heureux de la voir.

Il paraissait plus vieux et plus fatigué que ne s'en souvenait Cara. Son appétit, cependant était toujours intact. Elle se retint de justesse de lever les yeux au ciel et de lâcher un commentaire sarcastique quand il réclama qu'on le resserve une deuxième, une troisième et même une quatrième fois. Il était toujours étrangement drôle et optimiste, agaçant, comme seuls les très puissants magiciens pouvaient se permettre de l'être à proximité de quelqu'un comme Cara.

Il expliqua au cours du dîner qu'il avait lui aussi parcouru les chemins, s'arrêtant fréquemment à Aydindril et au Palais du Peuple. Il se plaignit de la nourriture et des maigres rations qu'il recevait sur les routes. Entre les plats, entouré de beaucoup de nourriture, il évoquait ses voyages avec les Sœurs de la Lumière. Ils étaient à la recherche de jeunes hommes et d'enfants possédant un don pour la magie, pour que sous la férule éclairée des sœurs ils puissent devenir sorciers. Mais pour une raison qui lui était inconnue et qui l'inquiétait, au cours de ces deux, trois derniers hivers, aucun enfant n'était né doté d'un fort pouvoir magique et, plus remarquable encore était le nombre, impressionnant, d'enfants nés sans aucune disposition pour la magie.

Cara demeura silencieuse pendant que Kahlan soutenait la conversation. Zedd et la mère Inquisitrice vinrent à la conclusion que si toute magie puissante avait abandonné ces terres, ils devraient peut-être se rendre dans l'Ancien Monde pour la rechercher. Et c'était loin d'être une idée réjouissante.

Comme la soirée suivait son cours, Zedd tenta de détendre l'atmosphère. Il posa des questions sur les filles. Il n'avait pas pu les voir avant le dîner. Kahlan se mit alors à en parler avec volubilité, les réjouissant d'anecdotes cocasses, même si elle se sentait un peu coupable car très peu de ces histoires incluaient Richard. De plus, il n'était pas là et elle savait qu'il ne lui manquait pas autant qu'il l'aurait dû, mais avoir Zedd, Cara et ses filles auprès d'elle au Palais, lui suffisait amplement.

Ils dégustaient un vin doux que Zedd avait ramené de ses voyages plus au sud, quand l'ambiance changea. Kahlan remarqua que Cara fronçait légèrement les sourcils, sa main gantée se crispa imperceptiblement sur la table, là où elle reposait.

« Richard est ici, déclara-t-elle dès qu'elle sentit le regard de Kahlan posé sur elle. »

Elle se tourna vers la porte.

Quasiment instantanément, la porte de la salle à manger s'ouvrit et Richard entra. Il portait une tunique rouge, celle qui l'identifiaient comme maître de D'Hara, le Seigneur Rahl. Quelques années plus tôt, il aurait été étrange de le voir ainsi accoutré, mais aujourd'hui c'était sa tenue habituelle. Il était suivi d'une Mord'Sith et d'un Dragon, mais après que Richard se fut tourné pour adresser quelques mots à la Mord'Sith, ils s'arrêtèrent à la porte, laissant Richard entrer seul dans la pièce.

Il sourit largement à ses occupants et traversa la salle d'un pas vif, presque en sautillant. Il rappelait à Cara l'agitation des filles, plus tôt dans la journée.

« Richard ! »

Zedd fut le premier à réagir, sautant pratiquement de sa chaise.

« C'est bon de te revoir, mon garçon. »

Les deux hommes s'étreignirent un moment, puis, Richard se tourna vers Kahlan et l'embrassa sur la joue, sa main effleurant bizarrement son dos. Enfin il se tourna vers Cara. Ils s'adressèrent un signe de tête. Richard connaissait assez Cara pour ne pas chercher à l'embrasser ou l'étreindre. Une fois les salutations terminées, ils se tournèrent vers la table et la débarrassèrent afin de pouvoir étudier, dessus, les documents que Richard avait apportés avec lui. C'étaient de vieux textes issus de la bibliothèque du Palais du Peuple. Ils racontaient un ancien récit qui se déroulait à une époque où la magie de Rahl avait été affaiblie et avait mis en grand péril les habitants de D'Hara.

Richard leur fit part de sa crainte, que ce qui c'était produit à cette époque, ne se reproduise à nouveau maintenant.

« Comment est-ce possible ? Demanda Cara. »

La magie des Rahl s'étendait, puissante, sur les terres de D'Hara depuis des décennies. Ses agiels étaient aussi puissants que d'habitude. Elle tendit la main pour les effleurer un instant, sentant la douleur vive, rassurante, courir le long de son bras.

« C'est un vieux récit historique, difficile à déchiffrer. On y trouve des mots oubliés depuis longtemps. Il parle de la faiblesse de la maison Rahl, dans le carré qui forme sa base »

Il marqua une pause pour regarder Zedd qui secoua simplement la tête, confus.

« Mirlan, le libraire, pense qu'il fait référence au fait que, d'aussi loin que l'histoire en témoigne, il y a toujours eu, en vie, deux hommes de la maison Rahl. »

Son regard, durant son explication, évita de croiser celui de Kahlan.

« Après avoir découvert ce registre, Mirlan a trouvé d'autres textes anciens faisant eux aussi, référence à la maison jumelle des Rahl. Ils semblent aussi suggérer qu'un grand désastre menacerait D'Hara s'il n'y avait pas assez d'hommes vivants porteurs du sang des Rahl, expliqua Richard. »

Le silence s'installa entre eux.

Même si Darken Rahl était toujours en vie quelque part, cela signifierait qu'il n'y aurait que deux Rahl vivants actuellement, un seul si Darken était mort. Les filles avaient du sang Rahl, bien sûr, mais c'étaient des filles.

Ils comprenaient tous ce que cela signifiait. S'il était en effet nécessaire qu'il y ait plus d'hommes de sang Rahl vivant, afin d'entretenir la magie, ils ne pourraient pas être les fils de Kahlan.

Un confesseur de sang Rahl était impensable. C'était un futur qui avait déjà existé et qui ne devait jamais, exister à nouveau.

Zedd fut le premier à briser le silence. Il prit les parchemins pour les examiner, mais ne put en lire qu'une infime partie. Il se frotta un moment le menton avant de parler.

« Nous devons consulter Shota. Peut-être aussi devrions-nous nous rendre au Palais du Peuple afin de mieux pouvoir décrypter ces textes. »

Ils acquiescèrent tous, mais seule Cara regarda Kahlan. Les hommes évitaient soigneusement de croiser son regard. Kahlan ne regardait aucun d'entre eux. Elle fixait sans expression, les flammes brillant dans la grande cheminée.

Après s'être concertés, il fut décidé que Richard et Zedd se rendraient dans l'Ancien Monde pour demander conseil aux Sœurs de la Lumière. Ils s'arrêteraient d'abord au Palais du Peuple et demanderait à Mirlan de se joindre à eux. Pendant ce temps, Kahlan se rendrait à l'Allonge d'Agaden, pour consulter Shota. Comme ils n'avaient pas très confiance en elle, Cara accompagnerait Kahlan. Elles partiraient vers le sud depuis Aydindril en direction de Kelton, où Dahlia et quelques-uns des meilleurs soldats de Cara l'attendaient. Puis, en leur compagnie ils traverseraient les montagnes de Rang'Shada, puis rejoindraient l'Allonge voir Shota qui, ils l'espéraient, pourrait leur apporter certaines réponses.

Ils seraient tous, de retour à Aydindril une lune plus tard.

Après s'être décidé, il n'y avait pas bien mieux à faire que de se reposer et de se préparer pour le voyage à venir. Cara fit envoyer à Kelton un message à ses hommes pour les prévenir de son arrivée avec Kahlan et de la nouvelle mission qu'il leur incomberait. Ensuite, elle raccompagna l'inquisitrice à sa chambre après que Richard et Zedd leur aient souhaité bonne nuit. Les deux hommes restèrent dans la grande salle pour organiser leur voyage. Ils partiraient dès le lendemain. Cara et Kahlan partiraient dans quelques jours, après que la mère inquisitrice eut organisé une réunion avec Dennee car c'est eux qui assureraient la régence durant son absence. Elle ne quitterait pas Aydindril avant que Dennee ne soit là. Elle ne voulait pas confier ses filles à qui que soit d'autre.

Il était tard et le Palais était plongé dans le noir alors qu'elles marchaient à travers les couloirs. Elles s'arrêtèrent à l'entrée des appartements de Kahlan.

Il y avait beaucoup de choses à dire. Tellement, qu'il n'y avait, en fin de compte, rien à dire.

« Repose-toi. Je te verrai demain, dit Cara en s'éloignant. »

Kahlan la rattrapa par le bras, arrêtant la Mord'Sith avant qu'elle ne puisse disparaître. Cara autorisa le contact, ce qu'elle faisait toujours ces derniers temps.

« Comment savais-tu que Richard était au Palais ? »

Kahlan connaissait la réponse, mais elle voulait quand même l'entendre dire. Cara recula d'un pas, dégageant son bras. Elle lui tourna le dos et lui répondit avant de s'enfoncer dans l'obscurité :

« Il se sert du lien. »