SG1 Les Portes de l'Enfer

Épisode 2, chapitre 11

Les capsules de stase étaient alignées de part et d'autre de la coursive. Un silence sépulcral régnait. Seuls les légers bourdonnements des appareils de cryogénisation rompaient ce silence. Les écrans de contrôles, couvert de givre et de poussière, affichaient les paramètres vitaux de chaque caisson de stase. Les corps étaient figés dans la glace translucide, immobiles. Tous avaient les yeux fermés, et tous ressemblaient à de paisibles dormeurs ou des morts… Bien qu'aucun d'eux ne soit réellement mort.

Rêvaient-ils ?

La stase cryogénique était un procédé difficile à maîtriser, et complexe. Il ne suffisait pas de congeler un corps vivant pour le conserver. Cela ne marchait pas comme pour la viande… Si un être vivant était gelé, soit il mourrait, soit son métabolisme ralentissait beaucoup trop. Seulement, un métabolisme ralentit restait un métabolisme actif. Autrement dit, un humain qui avait ne serait-ce qu'un seul battement de cœur par minute, vieillissait encore… un peu plus lentement qu'un humain avec quatre-vingt battements par minutes, mais pas de façon significative. Or, l'objectif de la cryogénisation était de conserver les corps dans un état de stase, pour les longs voyages dans l'espace. Suspendre les fonctions de vieillissement, afin d'éviter que l'équipage d'un vaisseau n'ait quelques difficultés à traverser les immenses distances entre les astres… voire les galaxies.

Alors il fallait combiner le froid avec d'autres techniques. Raison pour laquelle les systèmes cryogéniques, contrairement à ce que l'on pouvait penser, n'étaient pas si répandues que cela. Nombre d'espèces possédant la technologie du voyage spatial s'étaient prêtées à l'exercice, y compris les humains, sans grand succès. En fait, le froid n'était pas l'élément principal, mais un moyen de potentialiser des effets chimiques sur les cellules vivantes. L'idée était de trouver le moyen, intracellulaire, de ralentir tout le métabolisme, baisser la consommation d'énergie, et la dégradation cellulaire. Il était plus facile de se concentrer sur la puissance des moteurs d'un vaisseau que de trouver le bon dosage, la bonne concentration, et les molécules propices au phénomène de cryogénisation.

Quelques espèces avaient réussi. Les capsules de stase, alignées, et en parfait état de marche, en étaient la preuve manifeste. Les corps étaient maintenus dans une sorte de gel électromagnétique, refroidi bien au dessous de -45°C. Le gel contenait des substances nutritives et la combinaison de molécules dites cryomorphiques. Soumises à un froid intense, elles protégeaient les cellules humaines, tout en ralentissant l'activité mitochondriale, et ainsi tout le métabolisme…

Rêvaient-ils ? Sans doute. Rêvaient-ils d'un ailleurs plus paisible, plus serein ?

Il y avait une plage, au sable fin, blanc. Des cocotiers penchaient la tête au dessus d'une mer turquoise, avec des reflets brillants comme si des diamants perlaient sur l'écume des vagues. Il faisait chaud, très chaud, mais une petite bise fraîche, marine, empêchait d'avoir un temps lourd. Les odeurs de coco, parfums de mangue, relents marins du large, effluves de caramel aussi, prenaient les sens. On voyait une barque. Une vieille barque, comme échouée, enfoncée dans le sable. Le bois était craquelé, l'étrave effilée, à la poupe, un petit drapeau flottait mollement. Deux rames étaient posées négligemment sur le flanc de la barque. Elle était légèrement couchée sur bâbord, comme un vieil homme fatigué, harassé… un pêcheur qui aurait pris un peu de repos après une pêche difficile… une pêche à l'espadon ?… et qui, maintenant, se fondait dans le paysage...

Ailleurs, il y avait une mère, douce, un sourire aux lèvres, qui préparait des cookies. Elle était dans sa cuisine, tournant, saisissant les œufs, puis la farine, et le grand bol en plastique dans lequel elle mettait les pépites de chocolat. Les gestes étaient précis, maintes fois répétés, sans hésitation, sans crainte, fluides. Elle dansait. Elle dansait un ballet avec grâce et élégance. Elle faisait d'abord la pâte, dans un récipient. Elle y mettait de la cannelle. Puis, lorsque elle obtenait une texture onctueuse, elle ajoutait les grosses pépites de chocolat, comme des pépites d'or, par poignées. Elle faisait ensuite des petits tas sur une plaque de cuisson, répartis de façon équitable, des rangées se formaient, s'alignaient, comme des soldats à la parade. Les pépites faisaient des aspérités dans la pâte. Elle enfourna la plaque dans un four chaud, très chaud. Il ne fallait pas longtemps pour que la cuisson soit parfaite. Une autre cuisinière, manquant d'expérience, aurait laissé une ou deux minute de plus, ou peut-être une ou deux minutes de moins. Mais pas elle. Non, elle savait exactement quand il fallait les sortir. Pas besoin de faire sonner une minuterie. Elle sortit la plaque du four au bon moment, et la posa sur le plan de travail. Les cookies exhalaient un parfum exquis de cannelle, de chocolat et de sucre. Ils étaient à la fois légèrement croustillant, et moelleux. Parfaits. Un régal pour les yeux, et le ventre…

Ce n'était pas son rêve… Alors pourquoi y songeait-il ?

Il y avait une femme aux cheveux longs, auburn. Elle aurait dû mourir. Elle était malade. Mais elle n'avait rien. Elle riait. Elle était assise sur un banc, sur le perron, profitant d'un soleil de fin d'après midi, sous le grand sycomore qui faisait de l'ombre au dessus de l'entrée. L'allée était vide, balayée par un vent frais d'octobre. Elle portait un gilet de laine qu'elle serrait, et tenait dans sa main droite un petit livre. De la poésie. Elle lisait sur son banc lorsqu'il était venu la voir. Pour une fois qu'il délaissait ses recherches… elle appréciait, et elle le montrait. Elle était heureuse, resplendissante, ses yeux bleus pétillaient. Il lui promit une soirée en amoureux, et il sentit le vent froid le caresser et lui porter son parfum de rose.

Le soir était tombé. Ils étaient au théâtre, élégants, main dans la main, comme un couple d'amoureux, inséparables. Elle souriait, riait encore. Dans sa robe blanche elle avait l'air d'un ange. Ses boucles d'oreille en diamant lançaient de petits éclairs, brillant comme des étoiles dans la nuit. Elle était belle, et il se dit que peut-être il pourrait aimer cette vie là…

Il y avait un petit garçon. Une jolie tête blonde. Il jouait avec un gros camion de pompier, allongé sur le tapis du salon. Il portait un pyjama bleu frappé à l'effigie de Star Wars, avec des vaisseaux dessinés un peu partout. Ironie ? Quand l'univers se mettait à plaisanter… Il y avait un sapin dans un coin du salon, croulant sous les décorations et les guirlandes lumineuses. Dehors il neigeait à gros flocons, mais à l'intérieur un feu brûlait dans l'âtre. Une grosse bûche craquait derrière la vitre de la cheminée. Une odeur de cannelle et de rhum flottait dans la maison. Le petit garçon faisait tourner son camion en hululant, imitant le bruit de la sirène. Il sortait l'échelle et la déployait tout contre la table basse. Il tirait le petit tuyau de plastique et faisait mine d'éteindre un incendie imaginaire.

La télévision était allumée, le son coupé, diffusant un match de football. Qui était-ce ? New-York ? Non, non, Baltimore contre Green Bay…

Le garçon leva les yeux et parla, tout excité, mais il n'entendit qu'une seule chose, qu'un seul mot, « papa ». Dans la cuisine il y avait une femme… Qui était-elle ? Brune ? Blonde ? Il ne savait pas, mais il était heureux, voilà tout ce qu'il savait…

Tant d'unités, tant de capsules de stase, tant de rêves différents. Des paradis, des regrets, des désirs, des coups de folies… des vies imaginaires.

Il y avait du bruit, beaucoup de bruit. La musique était assourdissante, les lumières lasers tournaient, de la fumée voletait en petites nappes près du sol. On dansait, on piétinait sur des sons rythmés, on buvait aussi. Un verre à la main, les garçons se dandinaient mollement, tandis que les filles faisaient des mouvements lascifs dans des tenues suggestives. Les corps à demi nus formaient comme une marrée. Elle traversait la salle, esquivant les couples et les danseurs, se dirigeant vers le fond, là où se trouvaient de grands canapés. Elle était là, au milieu de cet exutoire, mais elle n'aimait pas cela. Elle ne voulait pas être là… Ses amis étaient assis, sirotant du champagne comme on boit un grand verre de lait. Ils riaient, chantaient, fumaient, commandaient. Elle ne voulait pas être là… Ce bruit insoutenable, cette musique ignoble, répétitive, ces corps sentant le parfum bon marché, serrés comme des sardines, ces idiots convaincus d'être si uniques, tous semblables… Elle voulait être ailleurs, dans une maison, au calme, dans un sofa, avec lui, blottie dans ses bras… Là bas, pas ici…

Il y avait une table. Propre. Garnie d'énormes plats, tous pleins. Des petits pois brillants et croquants, de la purée presque blanche, onctueuse, de la sauce fumante, un panier dans lequel étaient entassés des petits pains chauds. Et elle était assise, dans une robe à fleurs, légère, sa chevelure rousse en grosses boucles posées négligemment sur son cou. Ses yeux verts en amande le fixaient. Cela aurait pu être le moment le plus heureux… cela aurait dû être son instant de bonheur.

Il était en uniforme. Rasé de près. Il dégusta un gros morceau de rôti avec de la sauce. La viande était fondante. Il ajouta un peu de tabasco. Elle ne mangeait pas, continuant à le fixait. Elle savait. Il devait lui annoncer son départ… une nouvelle rotation. Elle le prendrait mal. Surtout s'il lui disait qu'il avait été volontaire. Mais comment monter en grade ? lui dirait-il. Toujours la même excuse, répondrait-elle. Capitaine, ce n'était assez ? Non, la prime de colonel leur permettrait d'acheter une maison…

Il prit de la purée. Une grosse louche. Il savait que les saveurs s'estomperaient, et qu'il aurait un goût amer. Il savait que ce jour était le premier… le premier du déclin de son mariage…

Ils avaient tous des aspirations différentes, entretenues artificiellement. Parce qu'un sommeil cryogénique n'était pas un sommeil normal. On ignorait souvent cela. Tout ce qui comptait était de ralentir au maximum le métabolisme, les phénomènes de vieillissement, et les meilleurs y étaient parvenus, mais ils en avaient négligé les rêves, et le sommeil. Ce n'était pas des nuits de huit heures… cela pouvait aller jusqu'à des siècles… Mieux valait se balader dans un songe plaisant…

Les caissons de stase occupaient plusieurs coursives, sur plusieurs ponts. Quelques dizaines par coursive, et des centaines au total. L'un d'eux émit un bip sonore, immédiatement suivi par un chuintement. L'écran s'agita, le tracé cardiaque se modifia, toutes les courbes oscillèrent, les graphiques changèrent. La procédure prit quelques minutes. Ce n'était pas simple.

Le caisson s'ouvrit, et l'occupant fit un pas dans la coursive, avant de tomber à genou. Il respirait à coup de grandes inspirations, comme s'il craignait que chacune d'elle soit la dernière. Il ressentait des douleurs dans l'estomac, des contractions violentes qui le pliaient en deux. Le réveil était difficile. Les corps souffraient. Ils devaient se réhabituer à la pesanteur, et les estomacs qui n'avaient plus fonctionné se serraient en spasmes douloureux. Les intestins allaient également en pâtir. Certains faisaient de la constipation… alors après un sommeil cryogénique, rien de mieux qu'un bol de riz et des pruneaux.

Une seconde capsule s'anima. L'écran de contrôle eut les mêmes graphiques, à peu de choses près. L'occupante glissa hors du caisson, tremblante, et tomba elle aussi à genou.

_Doucement, respirez tranquillement… Votre estomac va vous faire mal…, fit le premier occupant.

Elle hurla au premier spasme.

_Vous tremblez…

Il lui mit une couverture sur les épaules. Il y avait un tas de couvertures à l'entrée du couloir, posé au sol.

Une troisième capsule s'anima. L'occupant s'assit dans le couloir, serrant les dents. Il jeta des regards de tous côtés.

_Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda-t-il.

_Je ne sais pas, répondit le premier réveillé.

_Pourquoi on se réveille ?

_Je ne sais pas, fit le premier éveillé un brin exaspéré.

Une quatrième capsule s'anima, puis une cinquième, une autre et encore une autre. Les occupants se regroupaient au milieu du couloir, endoloris, groggy, tremblants. On distribuait les couvertures.

_Ça fait combien de temps ? demanda la deuxième éveillée. On a traversé ?

_Le vaisseau nous réveille, constata le premier éveillé.

_Il y a une raison, renchérit le troisième éveillé.

_À moins que ce ne soit pas le vaisseau, fit un jeune homme qui se levait et reprenait des couleurs.

_On va tous se réunir dans le réfectoire…, suggéra une femme asiatique.

_On pourra se taper un petit dej', fit un homme noir.

_Ah oui, j'ai faim ! Une faim de loup ! lança le jeune homme.

_Du bacon, et des œufs ?

_Oh, oui ! Du bacon, des œufs, des toasts, une gaufre, un jus d'orange fraîchement pressé…

_C'est sûr, ça fait envie…, renchérit la deuxième éveillée. Moi je prendrai bien des fraises avec de la crème et un jus de canneberges…

_Que c'est beau de rêver…

_Franchement, je doute que nous ayons des fraises, ni même des oranges à bord… Mais le lieutenant a une imagination débordante… Un café serait déjà pas mal. Et savoir où on se trouve… Le Destinée ne nous réveillerait pas sans raison…

_Euh, doc ! fit un homme au bout du couloir. On n'est peut-être pas dans le Destinée…

_Colonel venez voir ça !

Ils s'approchèrent du bout de la coursive. Il y avait un hublot, de taille modeste, mais ils purent distinguer à travers, une forêt luxuriante, et des installations.

_On est où ?

_Colonel, il y a plus important…

_Quoi ?

_Où est Eli ?