Un jour, si la vie est douce et sans surprise, Charles sera vieux. Ses mains seront ridées, son visage aussi et ses gestes seront lents, comme une nocturne de Chopin. Peut-être qu'il passera ses journées, aussi longues que ses nuits, au manoir de Westechester, ou bien dans une maison qu'il aura achetée dans le Sud de la France, pour combler sa peau d'Anglais d'un soleil qui a été trop timide pendant ses plus jeunes années. Son corps grincera très certainement, pour passer d'une position à une autre ou pour grimper des marches qu'il ne s'amusera plus à compter, trop marqués par les chiffres qui ont rythmé sa vie pour y trouver encore un intérêt à les chanter mentalement. Et dans sa retraite paisible, sous la couverture de Granny qui ne l'aura jamais quitté à travers les années, les lèvres fines pressées autour de la céramique de sa tasse de thé, peut-être qu'il aura oublié la sensation de percer un esprit pour en arracher des souvenirs accrochés à son âme, comme une mère à son enfant, avant de les faire disparaître, dans une réalité qui n'existera jamais.

Peut-être.

En attendant, Charles ne rouvre pas les yeux alors qu'il efface tout ce qu'il s'est passé ce soir : le bal, les coulisses, le Lady Margareth Hall, l'office, le casier, le télégramme, d'un esprit ; celui d'Erik.

Erik ne l'a pas senti retourner sa mutation contre lui, Charles en est persuadé, et c'est plus facile comme ça. Il aurait certainement essayé de l'en empêcher mais Charles sait qu'il n'aurait jamais réussi à retirer cette soirée de sa propre tête sans éteindre tout ce qu'il a construit avec Erik. Le risque était simplement trop grand. Inimaginable.

Ce n'est pas pour autant facile de trouver les bonnes pensées dans l'esprit éteint d'Erik, qui s'est effondré sur le sol peu de temps après que Charles ait commencé son travail. Elles sont, malgré tout, bien plus rangées que celles de Charles et il lui faut juste extrêmement se concentrer pour effacer seulement les événements des deux dernières heures. Il ne décolle pas ses doigts de sa tempe et glisse sur le sol avant de s'installer assez proche d'Erik pour poser sa tête sur ses cuisses. Il caresse ses cheveux clairs et lui murmure des "Ça va aller" sans même en être conscient, et soudain, son esprit bute. Il revoit dans la mémoire d'Erik une image vieille de seize ans, un laboratoire d'un blanc immaculé mais sale par les expériences qui y sont menées. Et il voit le corps d'un garçon – Ruben – presque grotesque dans ce que la mort a de plus ironique à offrir. Il a un sourire qui ne veut rien dire, des yeux clos, un morceau de crâne ouvert. Et Charles ne sait pas s'il doit aussi supprimer ce souvenir-là.

Mais il repense aux chiffres sur le bras d'Erik, qu'il avait rendus invisibles à ses yeux, et Erik lui avait dit ne pas vouloir oublier.

Oublier.

Charles caresse plus fort ses cheveux et se répète que c'est leur seule solution, car lui vivra avec ce secret, aussi difficile soit-il, pour ne pas qu'Erik doive le subir aussi. Demain matin il dira à Erik qu'il a trouvé l'adresse de Schmidt et plus jamais ils ne reparleront de Stein ni du télégramme envoyé par sa mère à Georges McClare.

Georges sait.

Charles inspire et finit de retirer les dernières images de cette pièce maudite de l'esprit d'Erik, avant de se pencher pour embrasser son visage. Il le garde contre lui encore près d'un quart d'heure avant d'utiliser sa mutation d'une façon inédite. Il parle directement au contrôle d'Erik, une partie très sèche de son esprit et pourtant qui paraît complètement liquide puisqu'elle touche chaque partie de son corps. Et Erik se lève sans sembler être éveillé.

"Erik, tu étais à la fête de la remise de diplôme et nous avons trop bu. Tu m'as proposé de venir à ton appartement et j'ai refusé alors tu es rentré seul et saoul. Demain, tu te réveilleras avec un mal de tête, parce que tu ne bois jamais autant, et tu n'auras pas de souvenirs précis du bal, à part ceux d'avoir vu des gens danser et que nous avons parlé, dans un coin de la pièce pour ne pas être vus par William. Maintenant, va à ta chambre, déshabille toi et couche toi," il finit à peine sa phrase et Erik sort de la pièce.

Charles range tout ce qu'ils ont bougé et ne sait pas quoi faire de la porte métallique qu'Erik a arrachée, alors il la soulève difficilement à cause de son poids et la pose contre un mur. Il enveloppe de sa veste tous les papiers de Stein, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus aucun, puis il sort du bâtiment pour marcher jusqu'à la maison des McClare.

Quand il arrive, il n'a pas besoin des pouvoirs d'Erik pour ouvrir la porte puisqu'il a une clé. Il est presque minuit mais les lumières sont allumées dans le petit salon et sur la terrasse. Les filles dorment à l'étage et leur mère se démaquille dans la salle de bain, Charles accède à leurs pensées sans devoir se concentrer. Le seul qu'il veut voir est dans le salon, assis sur un fauteuil avec un livre épais sur les genoux et un verre de porto à la main.

"Charles !" manque de s'étrangler Georges sous la surprise. "Tu m'as fait peur ! Pourquoi est-ce que tu n'es pas à la fête ? Ah, ne me dis pas que c'est Daphne qui t'envoie pour vérifier que je ne bois pas ? Ce n'est qu'un petit verre de porto, je suis sûr que le médecin serait d'accord, c'est bon pour le cœur… À moins que tu ne viennes voir Lina ? Mais elle dort déjà je crois… Charles, est-ce que tout va bien ?"

Il n'y a pas d'autres mots prononcés alors que Charles tourne un fauteuil pour faire face au vieil homme et qu'il lance, sur la petite table en bois foncé entre eux, les papiers qu'il gardait fermement cachés dans sa veste. Les yeux de Georges se font si petits qu'il ne semble plus vraiment en vie.

"Où est-ce que tu as trouvé ça ?" sa voix est rauque.

"Est-ce que William est au courant ?" demande Charles, sans perdre de temps à répondre à des questions inutiles.

"Non, non, bien sûr que non…"

"Daphne ?"

"Non plus et j'avais peur qu'elle les trouve à la maison alors… Alors j'ai profité que William me fasse faire un tour de l'Université à son investiture pour les cacher dans une pièce qu'il m'a certifiée être inutilisée… Je suis le seul à avoir la clé… Comment est-ce que tu…"

Charles lève la main pour l'empêcher de parler. Il ferme les yeux quelques secondes et reprend son inspiration avant de poursuivre :

"Personne, je dis bien, personne ne doit savoir."

"Mais bien sûr ! Surtout avec ce procès, là, dont tout le monde parle… Eichmann. Les choses vont commencer à se savoir et il va y avoir une enquête et…"

Charles plante son regard dans celui vieux et triste pour lui demander de se taire. Ils n'osent plus remplir le silence et seul l'horloge en bois résonne à chaque seconde. Un cauchemar, se répète Charles. Et demain matin, ça n'existera plus.

"Comment est-ce que maman a rencontré… Stein ?" il finit par dire les mots parce que la partie la plus abîmée de son âme a besoin de réponses, même s'il ne sait pas si elle ne se rayera pas un peu plus quand il saura réellement.

"Euhm… je ne comprends pas ta question."

"Comment est-ce que maman a rencontré Hans Stein, ce n'est pourtant pas compliqué !" il crie sans retenue puisqu'il a bloqué dans leur sommeil les filles et leur mère à l'étage.

"Mais jamais ! Pourquoi voudrais-tu qu'il l'ait rencontrée ?" s'égosille Georges, les yeux révulsés et les mains accrochées maladroitement aux accoudoirs de son fauteuil.

Charles fouille furieusement parmi les papiers qu'il a ramenés, se moquant d'en faire tomber la moitié, alors qu'il sort le télégramme envoyé par sa mère, qu'il lit tout haut, "Appris pour mort de Stein. Secret bien gardé. Sera à Oxford dans quelques années. Ne rien lui dire. Testament réglé. Argent légué à ma mort. Et le testament de Stein est signé par maman et c'est cet argent que j'ai reçu !"

"Nom de Dieu, Charles, est-ce que tu crois que Stein est ton père ?" George se lève, comme prêt à bondir et Charles en fait tout autant, et tant pis s'il est plus petit que lui en taille, il sera plus grand que lui dans la vérité.

"Je sais que maman était à Paris en 1939 et je sais que Stein y était aussi, alors pour quelle autre raison aurais-je hérité de son argent ?"

"Parce que tu es l'héritier Xavier donc tout l'argent te revient, et ils n'auraient pas pu lui léguer directement, pour ne pas que ça se sache !" George hurle à son tour cette fois-ci et l'air est irrespirable puisque leurs voix grimpent, sans réaliser que la chute n'en sera que plus dure.

"Le léguer à qui ? De qui tu parles ?"

"Mais de Raven !" et aucun autre mot n'a claqué aussi fort et aussi mal dans la pièce, dans les oreilles de Charles ou dans son cœur.

Il cligne des yeux, ils sont humides d'avoir trop crié et il se recule légèrement.

"J'ai rencontré Stein en 1943, en Italie. Il était en poste à Tarente lors de l'opération Slapstick. Il faisait partie des chefs SS en faction qui se sont enfuis face au Major-Général O'Connor après la signature de l'armistice italienne. Stein a découvert, je ne sais pas comment, que ma femme était mutante. Une nuit, il a déboulé dans ma chambre de l'auberge où nous siégeons et il a mis un bébé dans mes bras, Raven. Elle… il ne m'avait pas dit son prénom, alors je l'ai appelée Raven, comme ma mère. Il m'a dit qu'il ne pouvait pas la garder, qu'il travaillait avec un autre Nazi, Klaus Schmidt, qui faisait des expériences sur des mutants et qu'il avait peur pour sa fille. Il m'a demandé de l'emmener au Royaume-Uni pour la protéger. Je ne voulais pas que les gens comprennent que je l'avais ramenée d'Italie, alors j'en ai parlé avec ta mère et Kurt, avec qui elle était sur le point de se marier, et ils ont accepté de prétendre qu'ils l'avaient trouvée. Ce Schmidt, je l'ai découvert des années après, il avait un espèce de… laboratoire, dans un camp, celui où était enfermé Erik d'ailleurs et c'était le seul survivant de cet endroit immonde… Si Schmidt avait découvert la fille de Stein, s'il avait mis la main sur Raven… elle ne serait pas avec nous aujourd'hui."

Les genoux de Charles touchent le fauteuil et il comprend qu'il s'est laissé tomber.

"Stein m'a fait envoyer un télégramme début 1949. Il m'a dit qu'il arriverait par bateau sous une fausse identité, qu'il voulait retrouver Raven. Je n'avais pas d'adresse pour lui répondre, alors je suis allé à Douvres à la date du rendez-vous prévu, avec Kurt. Je voulais lui dire que Raven était dans une bonne famille, qu'il ne pouvait pas la ramener en Allemagne mais quand le bateau a accosté, il n'est pas descendu. J'ai dû monter à bord pour le chercher et on m'a appris qu'un homme était mort, probablement d'une insuffisance respiratoire, pendant la traversée. Ils m'ont amené à sa chambre et je l'ai reconnu, même si son visage était violemment marqué. Je pense qu'il a été exposé à du nitrate pendant la guerre et ça a dû détruire ses poumons… Nous sommes rentrés avec Kurt et nous avons décidé de n'en parler à Raven que quand elle serait en âge de comprendre."

Georges déglutit lourdement et ne reprend qu'après un long moment :

"Charles, ton père s'appelait Brian Xavier et c'était un homme d'une bonté et d'une intelligence exceptionnelle. Il est mort, fauché par une voiture et c'est un drame qui a marqué bien au-delà de ta famille," George murmure, sa main sur son épaule. "Je ne connais pas la mère de Raven et je sais ce que son père était, mais elle est bien plus que tout ça."

Charles hoche la tête sans s'en rendre compte.

"Peut-être… peut-être que tu devrais lui montrer le testament et lui expliquer. Stein l'a écrit pendant la guerre. S'il y avait eu une enquête, quelqu'un aurait pu savoir qu'il était le père d'une mutante et il aurait été fusillé pour ça, mais il a voulu la protéger, autant que possible. Peut-être qu'elle doit le savoir à présent."

"Non," Charles dit le mot comme d'autres prient.

Il lève ses yeux vers Georges qui semble ne pas comprendre ce que ça signifie. Charles a cru, pendant une heure à peine, qu'il était le fils d'un Nazi et tout son être s'est effondré, et Georges voudrait que Raven vive avec ce sentiment toute sa vie ? Il secoue la tête.

"Elle ne doit pas savoir. Je vais brûler ces lettres et personnes ne saura, comme convenu."

"Ne brûle rien, Charles. C'est ta jeunesse qui parle mais un jour tu comprendras qu'il faut garder une trace de tout, du meilleur mais surtout du pire. C'est une question de devoir et ce n'est pas à toi de décider pour elle. Je voulais attendre qu'elle soit plus grande, plus forte, pour lui en parler mais maintenant que tu es au courant, ça ne semble pas bien qu'elle reste dans l'ignorance. Je lui dirai demain matin, si tu préfères que je m'en occupe..." il se retourne pour attraper les papiers mais Charles bondit avant même qu'il ne puisse en effleurer un.

Georges gémit de douleur alors que Charles le force à s'asseoir maladroitement sur un canapé rouge et il le maintient d'un bras avant de porter les doigts de son autre main à sa tempe.

"Qu'est-ce que tu fais ? Charles, arrête !"

"Tu ne vas rien sentir, je te le promets," Charles halète, à bout de souffle.

"Non, non Charles, tu ne peux pas vivre avec ça tout seul !" il beugle, puisqu'il a déjà compris ce qu'il s'apprête à faire.

"Je suis désolé Georges et je veux que tu saches que je te remercie pour tout ce que tu as fait pour nous, mais je dois le faire pour elle."

Georges ouvre à nouveau ses lèvres fines mais aucun son n'en sort et ses yeux roulent derrière ses paupières. C'est douloureux à en crever, d'arracher de la tête de quelqu'un des souvenirs plus vieux que des arbres. Il efface Stein, il voit Raven bébé, cachée dans un panier en osier, il souffle dessus et ça devient de la poussière qui s'envole. Charles pleure, sans s'arrêter, tout du long. Pour Raven, il se répète, puisqu'il a bien compris que ce n'était pas un cauchemar.

Pour Raven.


La main autour de la clenche. Veste balancée sur le canapé. Papiers sur la table basse. Whisky. Un verre. Un autre. La bouteille contre lui.

De l'eau tiède. Non, plus. Chaude. Encore plus. Brûlante. Sur lui, ses cheveux, son visage, son corps tremblant. Peut-être des larmes mais trop lourdes pour ne pas être absorbées par ses joues en feu.

Charles est sous sa douche et y reste jusqu'à ce plus rien ne fasse sens. La bouteille avec lui et ses lèvres dessus. Assis sur le carrelage, corps absent, yeux ailleurs. Et l'esprit qui frôle la psychose à chaque fois qu'il fixe son regard sur sa propre main droite qu'il a tant collée à sa tempe ce soir. Le pire, le pire, c'est ce qu'il ressent maintenant, sans toucher la peau d'un autre, sans se concentrer : les esprits qui l'entourent. Tous. Ceux qui dorment, ceux qui boivent encore plus bas, ceux qui font l'amour sous des draps trop fins. Il y a quelque chose qui a explosé en Charles ce soir et peut-être qu'avec elle, elle a arraché la barrière invisible qui contenait ses pouvoirs. C'est affreusement difficile, tout compte fait, de ne pas devenir fou.

Quand il sort de la douche, il se sèche longuement, passe la serviette sur sa peau ridée par l'eau et la masse, chaque articulation, chaque pli. Il enfile un pantalon et sort, mordu par le froid du reste de l'appartement, prêt à se coucher mais il y a quelqu'un assis sur son canapé : c'est Raven et elle a dans ses mains les papiers que Charles doit brûler. Elle se retourne en l'entendant et lui montre une des feuilles estampillées d'une svastika avant que sa tendre voix ne l'interroge :

"Tu m'as promis que tu me dirais toute la vérité après la cérémonie, Charles, alors... qu'est-ce que c'est ?"

Quand il s'avance, il se demande quelle heure il est et s'il existe encore quelque chose aussi bête qu'une simple pendule, alors que tout son monde s'est écroulé en l'espace d'une seule soirée. Il fait encore nuit dehors – presque. Peut-être que le jour aura la politesse de montrer que le soleil chasse toujours l'obscurité.

"Enfin je sais ce qu'est un testament, je ne suis pas stupide, mais, pourquoi cet Allemand, ce… Stein, nous aurait légué quelque chose ?" elle rit amèrement, en fouillant le reste des papiers.

Charles s'arrête face à elle.

"Ah, pas à nous deux manifestement puisque ça ne parle que d'un seul enfant..", ses yeux jaunes s'ouvrent en grand alors qu'elle comprend que Stein est le géniteur de l'un deux et sa voix est mangée par une répulsion sans comparaison quand elle demande, Est-ce que c'est m…"

"C'est moi," l'interrompt Charles. Elle ne réagit pas. "C'est moi," il répète et quand elle se lève, quand elle le prend dans les bras et que son esprit a la tiédeur d'un soutien et non pas le froid béant d'une plaie qu'on ne pourra jamais refermer, Charles sait qu'il a dit la seule chose qu'il fallait répondre.

Ils s'étreignent de toutes leurs forces. Charles refuse de réfléchir à quoi que ce soit, trop faible pour ne pas projeter ses pensées sans le vouloir alors que Raven a ses doigts accrochés à son dos, son visage contre son épaule. Elle murmure, sans sembler oser le regarder :

"Charles, est-ce que tu l'aimes ?"

"Oui," il souffle, ils n'ont pas besoin de dire le nom d'Erik. "Depuis décembre... c'est chez lui que je dors, comme tu l'as compris. Il était dans un camp, ceux-là dont tu as lu les descriptions dans le Times, et il est venu ici chercher des informations sur l'homme qui l'a torturé là-bas. On a trouvé son adresse et il va partir demain pour le retrouver."

"Est-ce que…"

"Il ne sait pas pour moi, Raven et ça doit rester ainsi, est-ce que tu me comprends ?" il attrape son visage entre ses mains et colle leur front pour la forcer à le regarder. "C'est très important, Raven, Erik ne doit jamais savoir que Stein a eu un enfant."

"Mais il t'aime, il ne… il ne te fera jamais de mal, n'est-ce pas ?"

Moi non, mais toi – Charles s'interdit de finir sa pensée.

"Je t'aime, Raven, tu es ma sœur et je t'aime. Je ferai tout pour te protéger, tu le sais ça, hein ? Dis-moi que tu le sais," il se force à sourire pour la rassurer et tant pis pour ses yeux humides.

Elle hoche la tête et pose ses mains sur les siennes. Elle ouvre plusieurs fois ses lèvres avant d'oser dire :

"Je t'aime aussi," elle resserre ses doigts autour des siens en se penchant lentement en avant et Charles la laisse faire. "Je le sais, Charles. Et je t'aime, tu es mon grand frère et je t'aime," elle ne retient pas ses larmes et sa bouche ne fait que frôler celle de Charles avant qu'elle embrasse bruyamment sa joue, si grossièrement que ça le fait rire nerveusement.

Derrière l'épaule de Raven, il regarde les feuilles de Stein qui trainent sur le bord de la table. Il embrasse une dernière fois sa joue et va rassembler les papiers pour les cacher dans un magazine. Ils sèchent leurs larmes en se moquant de la tête de l'autre, avant qu'il ne lui propose de rester dormir. Ils s'affalent sur son lit par-dessus la couverture et s'endorment presque en même temps. Charles se félicite de trouver le sommeil quand il a perdu tout le reste.


"Charles, on frappe à la porte…" murmure Raven – à moins qu'elle ne le répète ? Charles a l'impression qu'il l'a déjà entendue essayer de le réveiller.

Il frotte mollement son visage et cherche sa montre sur la table de chevet avant de se rendre compte qu'il l'a à son poignet. Mais il faudrait qu'il le tourne pour regarder l'heure et il a trop la flemme. Il se lève, cherche un pull sur le chemin mais il n'en trouve pas, alors il ouvre la porte et ses yeux quand il découvre qui frappe.

"Ah, je vois que je ne suis pas le seul à avoir trop bu hier soir…" sourit Erik. "Je peux entrer ?" il finit par demander et Charles réalise qu'il le laisse patienter depuis presque une minute.

Il se recule d'un pas et Erik entre. Il a réussi.

"J'ai un mal de crâne comme je n'en ai jamais eu… Est-ce que tu sais ce que j'ai bu ? Je n'ai quasiment aucun souvenir de la soirée... Est-ce que tu as du paracétamol ? Tu t'es couché tout habillé ?"

"Dans le placard au-dessus de l'évier…" il regarde ses propres jambes. "Presque. Enfin, non."

"Ce n'est pas un pantalon de pyjama, ça, Charles," il a un sourire mutin en se servant un verre d'eau dans lequel il lâche le cachet. "Tu es encore saoul ?"

"Quelle heure il est ?"

"Presque midi. Tu as ta montre à ton poignet, tu sais."

Erik lui lance un clin d'œil et Charles la regarde par réflexe avant de lâcher à son tour, "J'ai l'adresse de Schmidt."

Il sursaute quand Erik repose le verre sur le comptoir, même s'il ne l'a pas cogné particulièrement fort, et son cœur s'accélère quand il s'approche en de longues enjambées.

"Comment ?"

"Une lettre, où il dit son adresse. J'ai la lettre."

"Comment est-ce que tu l'as trouvée, Charles ?" Erik répète en l'attrapant par les coudes et Charles ment comme il peut.

"Il y avait quelqu'un à la soirée… qui a pensé à Stein. Et à une veste, au vestiaire. Je suis allé voir et la lettre était dedans."

"Qui ? Est-ce que c'était Stein ?"

"Je ne sais pas," il balbutie, le cœur en feu et les joues tout autant, perdu dans ce mensonge qu'il crée à bout de force.

"Pourquoi est-ce qu'il avait la lettre ? Ça n'a pas de sens..."

"Schmidt est en Argentine !" Charles manque d'exploser en le repoussant et il se hâte jusqu'à la table basse. Il ouvre méticuleusement le magazine pour n'en sortir que la lettre de Schmidt sans dévoiler le reste et il s'empresse de mettre la feuille entre les doigts d'Erik qui manque de s'écrouler en la lisant.

"Sebastian Shaw… J'avais oublié qu'il se faisait appeler Shaw… Et il y a son adresse. Charles, on a son adresse," Erik murmure, incroyablement ému et il ne pose même pas la lettre avant de le prendre contre lui, si fort qu'il pourrait l'étouffer. "Tu as trouvé, Charles…" il se recule pour l'embrasser à pleine bouche et rit, "Tu pues l'alcool mais tu l'as trouvé !" il l'embrasse encore et prend sa bouche de sa langue sans jamais se séparer de son corps. "Viens avec moi chercher Schmidt, Charles. Je n'ai jamais voulu te quitter, je..."

"Oui," l'interrompt Charles car c'est ce qu'il lui fallait entendre pour répondre à ses baisers, alors il l'entoure de ses bras à son tour et gémit contre ses lèvres. Enfin il ne ment plus, enfin ils se retrouvent. Mais Erik rouvre les yeux et regarde par dessus son épaule et se recule légèrement, alors Charles se retourne et sourit malgré lui quand il voit Raven dans l'embrasure de la porte de sa chambre. "Tout va bien, Erik, je lui ai dit, pour nous deux."

Erik rompt le contact de leur corps et s'éloigne d'un pas alors que Raven s'approche jusqu'à eux avant de croiser ses bras contre son torse. Elle fixe Erik avec un certain défi qui lui est propre mais Charles ressent de son esprit une affection qu'il n'avait jamais perçue avant.

"Vous quittez Oxford, alors ? Tous les deux ?"

Charles tourne la tête vers son amant qui finit par hocher la sienne, si méfiant qu'il semble prêt à s'enfuir en un claquement de doigt.

"... Prenez soin de mon grand frère," elle tapote l'avant-bras de son Charles et regarde encore longuement Erik avant de se pencher soudainement pour lui faire la bise et ce n'est pas bien clair qui est la personne la plus surprise à ce moment précis dans cette pièce.

Charles n'entend plus ce qu'ils se disent, il voit juste leurs sourires hésitants, Erik qui se gratte la nuque lorsque Raven lui pose une question, un réflexe qui lui prend quand il est timide. Charles se recule et s'assoit en les regardant parler. Il y a des larmes au fond de ses non-dits mais le rire de Raven résonne et les yeux d'Erik s'illuminent, alors, Charles respire. Il gardera ce secret et apprendra à vivre avec, pour protéger cette femme et cet homme qu'il aime plus que tout au monde. Et désormais, il n'y aura plus que Charles pour se souvenir.


1963

Charles souffle tout haut, alors qu'il utilise le papier qu'il a dans les mains pour se faire un peu d'air. Il fait atrocement chaud, même s'il a relevé les manches de sa chemise et ouvert les premiers boutons du col. Il sirote le jus de fruit qu'il a commandé et le repose sur la table en verre. Est-ce qu'il fait si chaud en Angleterre en ce moment ? Charles en doute. Il demandera à Raven dans la prochaine lettre qu'il lui enverra. Il ne lui reste qu'un an et demi d'études à Oxford et Charles s'est promis de lui payer des vacances en Grèce pour la féliciter de son diplôme, dès que possible. Mais ce qui compte maintenant, c'est le document dans sa main et la valise à ses pieds, tout ce qui lui permettra de suivre l'homme qui marche jusqu'à lui.

"On peut embarquer," lui sourit Erik en lui tendant la main que Charles serre pour s'aider à se relever du fauteuil où il était installé, puis laisse son pouce caresser sa paume une seconde de plus.

"Je n'aurais pas dû prendre un pull, il fait trop chaud."

"Garde le avec toi, tu vas avoir froid quand on atterrira."

Charles hoche la tête. Ils vont déposer leurs valises près de l'hôtesse qui colle des étiquettes avec leurs noms dessus et marchent vers la porte d'embarquement numéro huit, où Vol Brasilia-New York est affiché. Ils y passeront quelques temps au manoir de Westchester. Il a suffit que Charles appellent ça rentrer à la maison pour qu'Erik accepte l'idée d'y aller. Ils sont tous les deux terriblement fatigués et Charles rêvent d'un long bain et de pouvoir se raser. Bientôt.

Ils présentent leur passeport à un douanier et marchent seuls dans le petit couloir amovible qui les amène jusqu'à l'avion. Ils prennent place et Charles attend qu'ils aient bouclé leur ceinture et qu'une hôtesse soit venue leur demander ce qu'ils désiraient boire, pour se pencher vers Erik pour lui demander :

"Comment tu te sens ?"

Erik suit encore des yeux l'hôtesse jusqu'à ce qu'elle disparaisse derrière un petit rideau et tourne le visage vers son amant. Il sourit, de ces sourires magnifiques qui n'arrêteront jamais de faire battre le coeur de Charles, puis il se penche et embrasse ses lèvres. Les siennes sont chaudes, douces.

"Libéré," répond Erik.

Ils se rassoient dans le fond de leur siège et Charles tourne la tête à sa droite pour regarder l'aéroport qu'ils vont bientôt quitter. Ils n'ont plus rien à faire en Amérique du Sud de toute façon. Erik prend sa main dans la sienne et entrelace leurs doigts avant de poser sa tête contre son épaule.

L'avion se met à rouler et les moteurs grondent ; ils vont décoller. Charles ferme les yeux et pose sa joue le front d'Erik.


Note : c'est sur ce dernier chapitre que Se Souvenir se clot, fic écrite dans le cadre du challenge du CollectifNONAME. Le titre vient du poème de Primo Levi, Si c'est un homme.
Il y aura un épilogue mais je ne sais pas encore sa date publication, donc considérez cette histoire comme finie. Je vous remercie, vous toutes qui avez pris le temps de reviewer cette histoire. Pour celles et ceux qui ont lu sans faire un petit coucou à la fin de votre lecture, sachez que je vois le nombre de lecteurs (plus de 500 rien que sur le mois de septembre, KIKOO LES GENS :3) alors en fait, ça me fait juste douter, ça me démotive et ça fait un peu mal au cœur de ne pas avoir vos retours. Donc re-merci à celles qui m'ont motivée avec toutes vos reviews et MP :)

Une fois n'est pas coutume je remercie énormément Maya Holmes, ma bêta, ma jambe de bois, mon bras droit, et ça serait très cool si vous pouviez lui faire de gros big up aussi dans vos reviews parce que, clairement, si Maya Holmes n'était pas là, je ne publierais rien et c'est pas une expression. Je remercie aussi ma bêta de la version anglaise, deadoralive0013 aka Mugen !

En parlant de la version anglaise, j'en profite pour rappeler que je suis sur ArchiveOfOurOwn, sous le même pseudo, et j'y poste pas mal de textes X-Men, donc n'hésitez pas à y faire un tour, en plus y'a du smut. Et c'est cool le smut.

Sur ce, j'en profite pour vous dire que je vais doucement m'éloigner de l'écriture des fanfictions, pour me concentrer à l'écriture de mon premier original. J'ai quelques projets déjà écrits que je publierai dans les mois qui viennent mais après trois ans de publication et 31 fics (avec un rythme de publication minimum d'un chapitre/OS confondus par mois), il est temps pour moi de m'essayer à autre chose. Si vous êtes une lectrice/lecteur, n'hésitez pas à venir me faire coucou par MP de temps à autre, je serai ravie d'avoir de vos nouvelles et si nous n'avons jamais "discuté" avant, pourquoi ne pas se lancer aujourd'hui :) ?

Du love, toujours.