Publié le : 24 octobre 2017

Obvy : Ben dis donc, il était temps.

Résumé : Tentant toujours d'acheter leurs îles avec l'argent de la très glauque appli Nerve, les Joueurs Tony et Loki accumulent les défis de plus en plus dangereux en compagnie de Darcy et du Spideypool. Après avoir suspendu Loki d'une main au dessus du vide à cause d'une Voyeuse particulièrement cruelle, Tony finit par affronter ce qu'il ressent pour son associé, et couche avec lui. Le lendemain, tandis que Loki est parti voir son frère qu'il a découvert Voyeur, Tony se rend compte que la sadique Ilona Felousky est en réalité la putain d'anagramme de Loki Laufeyson.

Playlist : Liar Liar – Avicii Up in the air – 30 Seconds to Mars Bang bang - Kaleo Lost on You - LP

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"He took me by surprise

And I learnt for the first time what it's like to be alive

I'm a soldier but I don't know how to fight

I'm your best friend but I'm scared to see you tonight

I'm the darkness but I want to be the light

Oh oh I wanna be, oh I, I wanna be…"

Soldier – Angus&Julia Stone

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Tony était fou de rage.

Et perdu.

La personne avec qui il se battait contre le monde l'avait poignardé dans le dos.

Il n'avait vraiment rien appris, hein ?

Réaffirmant sa prise sur le métal froid dans sa main, il contempla les bouchons de New York tout en serrant les dents. Le vent était violent à cette hauteur, et chaque bourrasque manquait de l'envoyer cent quarante mètres plus bas. Les gifles froides n'arrivaient pas à le calmer, mais pour l'instant il arrivait à ne pas aller dans un hôtel coller une balle entre les deux yeux à un putain de clodo mythomane.

Comment avait-il osé mettre son corps et sa vie entre les mains de Tony, alors que depuis le début chaque mot était un mensonge ?

Il inspira profondément, tentant de calmer la tempête dans sa tête et le sang tapant contre ses tempes. Le Beretta lui mordait la paume droite de son contact glacé.

Il essayait désespérément de se rappeler combien de défis avait lancé Ilona Felousky. Il avait l'impression de tout mélanger. La boîte, est-ce que c'était Loki ? Il ne se souvenait clairement que de quelques uns qui l'avaient marqué. Par exemple celui au zoo avec la chèvre, au tout début de leur « partenariat », celui qui leur avait fait gagner cent vingt dollars de manière ridiculement facile. Il avait trouvé ça bizarre sur le moment, mais n'avait pas cherché plus loin : à récompense donnée, on ne sourcille pas devant son acquisition douteusement facile.

Et puis il y avait la grue.

Tony rouvrit les yeux et contempla le décor bicolore des taxis à ses pieds. Les rouges aussi pleins que lui l'était de ressentiment, les verts s'affichaient aussi vides qu'une promesse en l'air. Machinalement, il passa une main sous sa chemise pour venir caresser son tatouage, où il pouvait presque encore sentir les lèvres du Voyeur en retracer les contours or et sanglants.

C'était absurde ! Cela n'avait aucun sens ! Pourquoi aurait-il demandé à Tony de le suspendre dans le vide ? Voulait-il tester sa confiance ? Déterminer si Tony avait le moindre doute quant à son double jeu avec Nerve ? Où était-ce un délire mégalomaniaque suicidaire ?

Oh qu'il lui en voulait. Oh qu'il voulait lui rendre sa trahison au centuple.

Mais il avait été si stupide aussi ! Loki en savait tellement sur Nerve. Il avait fait semblant de ne rien savoir, certes, par exemple au salon de tatouage, mais quand ils avaient perdu, le sdf avait proposé aussitôt l'idée complètement dingue d'un capital solidaire de Joueurs qui, contre toute logique, avait fonctionné sans aucun accroc. Puis sa réaction vive de retirer la batterie devant l'hôpital. Il connaissait Nerve par cœur, toutes ses magouilles et toutes ses bassesses, presque comme s'il l'avait faite...

Qui savait, après tout, il n'avait pas l'air d'être à une cachotterie près.

Mais pourquoi, pourquoi avait-il fait ça ? Pourquoi s'était-il taillé un chemin sous la peau de Tony ? Lui qui avait soufflé une nuit, avec toute la sincérité du monde dans sa voix : « au moins on est tout les deux maintenant. Plus de problème, juste une ligne droite traversant l'Enfer et au bout nos îles. »

Au bout leurs îles, hein.

Tony allait lui en faire voir, des destinations de vacances, s'il mettait les pieds ici. Quelque part de chaud et confortable, avec supplément chaudron d'huile bouillante et hurlements de douleur.

Il perçut une mélodie rythmée sous ses pieds et dans ses oreilles. Il serra le flingue dans sa main, et se retourna lentement.

Ilona Felousky, giflé par ses propres cheveux, venait de se hisser à l'autre bout de la grue et le contemplait. Il fit ses premiers pas sur les barres de métal jaunes, et Tony leva son bras armé en criant :

« FAIS NE SERAIT-CE QU'UN PAS DE PLUS, SALE TRAÎTRE.

Le Voyeur n'écouta pas et continua d'avancer. Le sdf retira la sécurité et insista :

-FAIS UN PAS DE PLUS ET JE TE JURE QUE JE T'ENVOIE EN ENFER. TU DIRAS BONJOUR À TES CAUCHEMARS, AVEC UNE BALLE ENTRE TES PUTAINS D'Z'YEUX VERTS ! »

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Quelques heures plus tôt, dans la chambre d'hôtel

Loki était toujours en train de contempler les graffitis de Tony sur la note de papier lorsqu'il avait entendu la porte se déverrouiller derrière lui. Il s'était retourné avec espoir, mais Darcy était entrée en traînant les pieds, sa perruque bleue oscillant selon les mouvements saccadés de sa tête.

-J'ai escaladé des lampadaires toute la nuit, marmonna-t-elle en tentant de rejoindre le fauteuil où Tony était assis deux heures plus tôt.

Elle s'y affala dans un grommellement de bonheur avant que Loki ne lance doucement :

-Darcy, j'ai quelque chose à te dire.

Autant s'entraîner, puisqu'il allait devoir tout raconter à son partenaire. Et puis il commençait à avoir sérieusement la nausée de tous ces mensonges, tous ces prétextes et faux raisonnements.

-Sûr mec, dit-elle en remuant une main distraite pour l'assurer de son intérêt, qu'est-ce qui t'arrive ?

-C'est moi qui ai créé Nerve.

La jeune femme rouvrit les yeux, et le contempla quelques instants.

-Ecoute, t'es intelligent et tout, mais tu prends peut-être un peu la grosse tête, tu crois pas ?

-Tu te souviens, de notre dispute devant l'hôpital. La fois où ils m'avaient trouvé en coma d'inanition sur un banc.

Il la vit serrer les mâchoires, et c'était une réponse on-ne-peut-plus claire. Elle s'en souvenait parfaitement, mais n'en sifflerait pas un mot parce qu'elle ne l'avait toujours pas digérée celle-là. Alors Loki continua :

-Tu m'avais giflé parce que je dépensais tout ce qu'on me donnait dans les cyber-cafés sans vouloir te dire pourquoi.

-Et ça ne t'avait absolument pas remis les idées en place. T'es reparti encore trois fois en ambulance après ça.

-Si j'allais sur internet au lieu d'acheter des sandwichs, c'est parce que je cherchais un sponsor pour m'aider à développer une application de défis rémunérés, supposée rapporter une fortune et me sortir de là. Alors qu'elle était prête, et que j'allais te dire qu'on était sauvés, elle est sortie plus tôt que prévu sur l'AppStore, sans que mon nom soit même mentionné. Et personne n'a jamais cru un pauvre type, un sdf, disant s'être fait voler les droits de l'application la plus téléchargée de tous les temps.

Aucun son ne franchit les lèvres entrouvertes de Darcy pendant un long instant. Puis elle souffla :

-Oh, enfoiré. Tony est au courant et pas moi ?

Loki secoua la tête sans la regarder.

-Tony n'est pas au courant ?

Il eut le courage de lever les yeux, mais ne trouva rien à dire. Alors la Joueuse se leva en balbutiant :

-Mais tu es un grand malade ? Tu l'as fait participer à un truc aussi dangereux, sans lui dire que tu connaissais toutes les failles de ton propre système ?

-Je sentais que je coulais, alors j'ai été le chercher parce qu'il a été trahi par le même homme que moi. Il pourrait m'aider à tout réparer.

Darcy se massa vigoureusement les tempes, avant de se tourner vers lui et demander d'un ton perplexe :

-Mais pourquoi tu ne le lui as pas dit directement ?

-Je ne lui faisais pas confiance. Je voulais découvrir quel genre d'homme il était. Jusqu'où il était prêt à aller pour moi.

-Bah bravo mon vieux, parce qu'il est amoureux de toi.

-Hein ?

Darcy ne répondit rien, alors Loki dut se contenter d'ouvrir et fermer la bouche plusieurs fois en niant en bloc ce qu'il venait juste d'entendre.

-Non non non ok on a couché ensemble mais ça ne veut absolument…

Le téléphone d'étage lui fit très mal au nez quand on le lui lança au visage. Il le rattrapa et le serra tandis que Darcy se rapprochait à grands pas et lui crachait :

-Tu l'as BAISÉ alors que tu lui caches l'équivalent de tout Wikileaks ? Mais t'as complètement perdu la tête ? Il va t'écharper et tu l'auras mérité !

Loki ne sut pas trop quelle tête il fit quand ces mots là le percutèrent. Il ne montrait pas trop ses émotions habituellement, ou savait bien les cacher, mais il avait toujours eu une faiblesse pour la folie dérangeante et agréable de cette toute petite âme que la vie giflait tous les quatre matins : et là, elle lui renvoyait ses erreurs à la figure, matérialisées par un téléphone. Mais en tout cas, la douleur ou le choc durent se voir sur ses traits, car la peintre lança :

-Quoi ? Tu t'attendais à ce que je te dise « amen mon fils, nous avons tous péché une fois » ? Me prends pas pour une bonne âme, tu sais bien que je hais le mensonge ! Je hais qu'on me dise qu'on n'a pas d'argent pour m'acheter un dessin, pas de temps pour un portrait, à dix dollars, un beau dimanche après-midi ! Je pourrais tuer quelqu'un à cause d'une phrase de ce genre, Tony est exactement pareil, et tu le savais très bien !

Elle stoppa sa course de lion en cage pour enfouir son visage dans ses mains et tenter de respirer plus lentement. Elle inspira plusieurs fois avant de lever le nez et de constater simplement :

-La rue t'a complètement cassé, pas vrai. Tu fais plus confiance à personne. Surtout pas aux deux personnes qui tiennent le plus à toi.

Tandis qu'elle prononçait ses mots en fixant son visage fermé, Darcy constata que Loki n'était qu'une bestiole blessée. Qu'il n'avait jamais voulu faire autant de mal, ni à elle ni à Tony, mais qu'il respectait tout simplement la loi de Nerve. The weak will fall the strong remains, et dans ce jeu malsain, la faiblesse, c'était croire quelqu'un, et en quelqu'un. Loki avait su s'en protéger presque complètement, et pour les quelques personnes suffisamment près pour l'atteindre, il avait fait en sorte qu'elles soient plus atteintes que lui.

Malgré la trahison qu'il venait de lui infliger, elle eut soudain pitié de lui, tandis que la création de Loki annonçait de sa voix douce que la Joueuse Sygin avait un nouveau défi. Darcy jeta un coup d'œil au téléphone, puis releva la tête d'un air fatigué, et ordonna d'une voix sans inflexion :

-Va le retrouver. Et sache que j'en ai rien à foutre que tu sortes vivant de tes excuses ou non. Salut, ta création veut que je me fasse passer pour une Femen.

Une seconde avant qu'elle ne claque la porte, Loki lança :

-Sois prudente s'il te plaît.

Le bruit sembla résonner en écho contre les murs de la chambre d'hôtel, et il resta longtemps à contempler le panneau de bois avant de trouver le courage de s'en aller.

Il n'avait pas quitté son manteau, alors il récupéra simplement un peu d'argent dans leur coupelle commune pour prendre un taxi, et partir à la recherche de Tony.

Ce ne fut qu'au soir qu'il se retrouva au pied de la grue, et poussa un soupir. Il y avait bien une silhouette debout là-haut, à braver le vent et le froid. Résigné, il prit le premier barreau glacé et quitta le sol, avec un doute lancinant sur la partie de son corps qui le foulerait en premier lors de la redescente. Et s'il allait prendre le chemin à l'envers, ou bien si Tony lui ferait prendre le raccourci par le vide pour lui avoir menti depuis leur première rencontre.

Les courants d'air s'engouffrant sous ses vêtements le faisaient frissonner et s'arrêter souvent pour ne pas lâcher. Ils étaient parfois tellement forts qu'il lui semblait que la grue tanguait.

Il était épuisé lorsqu'il eut une dernière poussée pour se hisser en haut de la machine. La silhouette de Tony se découpait dans les lumières de New York. Sa main droite avait une forme bizarre, trop longue, trop bien découpée. Loki contempla le flingue avec un peu de découragement et d'inquiétude. Il semblait qu'il allait mourir là-haut, finalement.

Il inspira doucement, et avança sur le bras de la grue éclairée. Il n'avait pas fait quelques pas que Tony se retourna, et lui hurla des insultes au visage. Loki ne s'arrêta pas quand le flingue se leva, ni quand son associé leva sa deuxième main pour retirer la sécurité. Il ne se stoppa qu'à dix mètres environ, pour être sûr que le trader l'entende par-dessus le sifflement du vent.

-Je t'ai cherché toute la journée, cria-t-il. J'ai été sur la soixante-quatrième, au zoo, chez Bob, au commissariat, à l'hôpital. Parce que j'espérais que tu ne serais pas ici.

Tony n'avait pas baissé son arme, et son bras tremblait légèrement, la manche claquée sur la peau comme une feuille.

-Ouais bah perdu, connard, lui lança finalement le Joueur.

-Tony, écoute-moi.

-J'écoute pas les Voyeurs !

Loki grinça des dents.

-'Tain mais comment t'as pu me faire ça, s'agaça Tony d'une voix forte qu'il ne lui connaissait pas. Tu ne m'as pas dit la vérité une seule fois depuis qu'on s'est rencontrés !

-J'avais besoin de toi, mais je ne savais pas quel type de personne tu…

-Je veux pas entendre tes CONNERIES ! Donne-moi une bonne raison, une seule, pour ne pas te plomber et te laisser t'écraser comme un tacos !

Le cœur de Loki battait à tout rompre sur sa chemise, et pour la première fois, la bile amère lui disant qu'il avait fait une monumentale erreur remonta dans sa gorge.

À contempler les yeux inquiets et coupables de Loki, Tony se rappela la promesse qu'il s'était faite dans la chambre d'hôtel, pour quand il se retrouverait face à face avec cette enfoirée d'Ilona Felousky.

Lui faire suspendre son être le plus cher, par une seule main et dans plus de cent mètres de vide.

Il n'avait certainement pas les couilles de tuer Loki, de sang froid et par arme à feu. Pas quand la veille, il le retenait de toutes ses forces au bout de cette même grue. Il n'en serait jamais capable.

Par contre, la mort de Tony sur sa conscience n'allait certainement pas lui faire du bien. Il avait jeté cent vingt mille dollars par la fenêtre, juste en se préoccupant de ses états d'âme, alors le rendre responsable de sa chute dans la vide serait une parfaite vengeance.

Et puis il en avait sa claque. Il se battait depuis bien trop longtemps, contre les hommes, contre le temps, pour un peu de papier vert : tout ça pour quoi, merde ? Tout ça pour qui ? Il avait complètement oublié. Autant partir dormir. Il n'avait pas souvenir de s'être jamais senti aussi fatigué.

Sans rien dire, il déporta le Glock qu'il tenait dans sa main vers la droite, au dessus du vide et ne menaçant ainsi plus Loki. Après un dernier frisson, où il se laissa le choix une dernière fois, il choisit la mort, et lâcha l'arme dans le vide.

Loki ne comprit pas le soudain revirement de Tony, mais vit tomber le flingue avec un soupir de soulagement. Il lança un regard plein d'espoir à son associé trahi, et s'avança doucement vers lui.

Mais au lieu de venir lui foutre une beigne, ou de lui demander des explications, le sdf se baissa et commença à descendre les barreaux croisés qui le séparaient du vide.

-Tony, qu'est-ce que tu fais, demanda Loki avec une pointe d'angoisse et de rire dans sa voix tout en se dépêchant de l'atteindre. Tony, arrête, il faut qu'on parle. Donne-moi un pain si tu veux, mais tu me fais peur là, remonte. TONY, s'écria en se baissant à son tour, comme Tony avait posé ses pieds sur le dernier barreau.

Avant que Loki n'ait pu attraper sa main, il avait déjà une jambe dans le vide. Par réflexe, Loki posa ses mains sur celles crispées au métal froid, et agrippa ses poignets.

L'autre jambe lâcha, et la personne qu'il aimait le plus au monde eut ses deux pieds dans le vide. La panique frappait les parois de ses veines, et ses doigts agités de convulsion accrochaient tantôt les vêtements tantôt les poignets rigides par l'effort.

Tony attendit qu'il agrippe correctement son poignet droit pour faire lâcher sa main gauche.

-NON ! hurla Loki quand les soixante-dix kilos se balancèrent, et que tout le poids de l'être humain qu'il ne pouvait pas se permettre de perdre se déporta dans sa main.

-Comment tu te sens, là maintenant ? railla Tony dans un grand sourire. C'est agréable, hein ? La peur qui te déchire le ventre.

-J'AI COMPRIS, cria précipitamment Loki, JE SUIS DESOLE, REMONTE MAINTENANT !

- « Désolé » ? C'est trop tard Loki ! T'aurais dû me dire ça le premier jour !

-FAIS PAS ҪA, SI TU LE FAIS, JE SAUTE AVEC TOI.

Ceci eut le mérite de fermer le clapet de Tony et de le faire réfléchir, alors qu'il se balançait au bout d'une main. Oui il était en colère. Beaucoup, même. Et oui, être suspendu dans le vide et retenu uniquement par des doigts cherchant à lui casser le poignet était l'une des sensations les plus grisantes qui soient, son meilleur souvenir de Nerve. L'une des larmes de panique qu'il observait depuis le début de sa descente tomba finalement d'un œil vert sur une joue pâle, et s'envola pour s'écraser sur ses lèvres. Le goût aurait dû être salé, pas aussi amer.

Un double suicide, vraiment ? Il aurait fait tout ça, pour ça ? S'être allié avec un inconnu dans un jeu mortel, avoir acheté théâtralement du lubrifiant, parcouru Hell's Kitchen en slip, raconté sa vie dans une cabine d'essayage, fait du rodéo sur une chèvre, un selfie avec un lion blanc, dansé la yes dance sur Madison Square, sauté à l'élastique à Long Island, embrassé Loki, volé un caniche, s'être fait tatouer une licorne rouge au creux des reins, arrêter par les flics, avoir fait sur parkour sur les toits de New York, tagué des bus, volé la casquette de Barnes, gagné un combat de boxe clandestine, chanté des chansons paillardes en bermuda dans le métro, mangé un scorpion, s'être déguisé en mafioso, en infirmière, en coiffeur, être monté en haut d'une grue et avoir suspendu un menteur au dessus du vide.

Honnêtement, c'est ce qu'on aurait pu appeler "vivre". Finalement, leurs îles n'auraient été qu'une chimère les poussant dans une belle aventure, et qui se terminerait ici.

Oui, mais... Loki avait au poignet sa montre Dora rose ridicule, celle qui lui rappelait sa promesse de faire tomber Nerve afin de protéger les enfants de cette maudite application.

Elle les aurait bien eus, finalement. Comme tous les autres avant eux. Charles, Loki et Tony, rêveurs morts pour une poignée de vent, abrutis naïfs restés invengés pour toujours.

Il fallait trouver celui qui avait mis au monde cette saloperie dans le but de s'engraisser sur le voyeurisme, l'espoir et la souffrance. Il ne pouvait pas partir comme ça. C'était trop facile. C'était lâche. Et s'il avait prouvé une chose au cours de sa vie, c'était qu'il n'avait rien, mais surtout pas froid aux yeux.

Allez soldat. La sieste sera plus tard. Il reste un dernier combat.

Dans une traction, Tony s'élança vers Loki, et attrapa la manche de son manteau. Celui-ci l'agrippa par le T-shirt et l'attira à lui, soufflant bruyamment d'angoisse. Le programmeur eut son associé contre lui, et le soulagement le faisait trembler convulsivement. Il leva ses yeux encore humides de panique vers Tony, et l'ancien trader le regarda encore un long instant, ses pupilles hostiles semblant chercher quelque chose dans les siennes. Quoique ce fût, il ne l'avait pas trouvé, car il repoussa Loki pour le faire le lâcher et se rattraper aux barreaux.

-Je ne joue plus, Loki, affirma-t-il. Je ne joue plus, à tes gages, marionnettes, poker menteur ! Je vais faire tomber Nerve, avec ou sans toi, mais ensuite, je veux que tu disparaisses de ma vie. Tu m'entends ?

Loki garda la bouche ouverte, à moitié allongé en haut d'une grue. Bien sûr qu'il n'avait au début absolument pas envisagé de faire sa vie avec Tony sur une île aux Bahamas. Lui rendre visite à bord de son hors-bord pour siroter une noix de coco en se balançant dans un hamac, oui, sans doute, en souvenir du bon vieux temps, jamais plus d'une ou deux fois par semaine.

Pourquoi disparaître de la vie de Tony sonnait aussi mal à ses oreilles, ce n'était rien, une ou deux fois par semaine en moins. Pour toujours.

Aucun moyen, au-cun moyen, il devait à tout prix réussir à se racheter.

Aussi il opina de la tête.

-Je veux une réponse claire.

-Oui, croassa-t-il avant de tousser un peu, oui, je vais t'aider à faire tomber Nerve, et après je m'en irai.

Satisfait de la réponse mais n'en montrant aucune joie, Tony lui passa devant en le fusillant du regard. Loki le contempla marcher sur la grue, et se gifla mentalement.

Et merde, il venait encore de lui mentir.

Ils redescendirent dans le plus complet silence. Loki tremblait encore de choc et d'effort, cherchant à tout prix un moyen de restaurer la confiance de son associé. Ҫa ne pouvait pas se terminer comme ça. Et puis il ne pourrait jamais mettre en application son plan sans Tony. Il devait trouver un moyen.

Descendu de l'échelle, il rattrapa Tony qui s'éloignait déjà. La main sur l'épaule obtint la volte-face immédiate et violente de son associé, son poing serré plus que prêt à saluer sa mâchoire. Mais son geste se figea, et Loki crut deviner à quoi il avait pensé. Peut-être ce qui avait bloqué son geste était le pain mémorable qu'il lui avait mis après que Loki l'ait forcé à l'embrasser au beau milieu du Babylone. Également assailli par les souvenirs, il ne trouva rien à dire, plongé dans le regard toujours furieux de l'ancien trader.

Le klaxon d'un bus tout près d'eux les fit sursauter et détourner les yeux. Sur le flanc du long véhicule, un sdf en noir et blanc aux yeux rouges les contemplaient. Sa pancarte blanche était rendue illisible par les graffitis ayant été ajoutés. Mais les pupilles incandescentes brûlaient toujours d'envie de vivre, comme on ne la voit que chez ceux qui ont tout perdu.

Le souvenir de la nuit au dépôt de bus, qui l'assaillait immédiatement après celui de la boîte, cassa quelque chose en Loki. Il lui rappela cette chanson qui passait en boucle dans tous les bars, les cafés, les boutiques de vêtements et qu'il écoutait en exécutant le vieux tag devant lui. Il lui rappela le regard brûlant que Tony avait eu en regardant son dessin. Il lui rappela que c'était la première fois qu'il l'avait trouvé beau. Et qu'à l'époque, celui-ci lui faisait confiance, jusqu'à lui donner sa vie.

Il n'avait pas le droit. Il n'avait pas le droit de continuer à raconter des cracks pour continuer de le voir malgré sa trahison. Ce n'était pas juste. Tony avait déjà suffisamment souffert à cause de lui. Lui dire adieu était la moindre des choses.

-Je suis désolé, murmura-t-il avec quelque chose de coincé dans sa gorge.

Son associé ne se retourna pas à ses mots. Il se contenta de s'approcher du bus et de fixer le sdf dessiné à la bombe de peinture. Ce qu'il cherchait, Loki n'en savait rien. Mais il garda son regard planté dans les yeux du tag si longtemps que Darcy s'impatienta et, agitant son téléphone allumé sur une appli de géolocalisation, lança :

-Je vous ai couru après toute la journée les gars. Maria m'a chargée de vous récupérer, le commissaire veut vous voir.

Ils montèrent malgré eux dans l'autobus, et Darcy redémarra de manière trop énergique pour le vieux moteur. Le trajet se fit dans un silence plaqué plomb. Son amie paraissait toujours furieuse contre lui, mais ça n'avait rien à voir avec le regard de fer de Tony qui évitait systématiquement le sien. Loki se sentait prêt à craquer. Il avait envie de le serrer contre lui, de s'assurer qu'il allait bien, d'effacer cette scène derrière ses rétines où Tony au bout de la grue descendait un à un les barreaux de fers pour se suspendre dans le vide. Il n'avait pas vraiment voulu se tuer, si ? Il n'aurait pas vraiment lâché prise pour le punir d'avoir essayé la même chose… si ?

Tell me that you love me more than hate me all the time.

Et cette putain de foutue chanson qui n'arrangeait rien et restée collée à son cerveau comme une sangsue assoiffée de souvenirs.

Fais chier, songea Loki alors qu'au coin de la rue apparaissait le commissariat.

Ils se garèrent devant les portes vitrées dans un crissement de freins. Maria était dehors, la lueur de sa cigarette éclairant mal son visage. Darcy s'approcha mais elle fut repoussée d'une main tandis que la lieutenant écrasait de l'autre son mégot sur le muret.

-Le commissaire veut te voir aussi, lâcha-t-elle pour seule explication devant l'air mouché de la sdf. Niveau moins un.

À présent d'humeur massacrante, Darcy mena la marche jusqu'à l'ascenseur dans les couloirs déserts et trop bien éclairés de la brigade. Les néons lui brûlaient tant les pupilles qu'il crut ressortir avec les yeux de son tag . Tony, lui, calme comme une bombe, n'avait toujours pas dit un mot. En passant les battants de fer, Loki aurait pu retourner dans la rue simplement pour être ailleurs.

Ils stoppèrent au sous-sol, et Darcy le bouscula pour passer devant. Frottant son épaule, il suivit ses deux seuls amis le haïssant comme jamais. La peintre ralentit de manière drastique quand elle identifia la pièce derrière les portes automatiques en verre. Mais le commissaire à l'intérieur les aperçut, et ne parut pas enclin à leur laisser le temps de prendre leurs jambes à leur cou. Flingue à la main, il se mit devant les parois de verre pour qu'elles s'ouvrent, et d'un signe de tête, leur fit signe d'entrer.

Loki chercha des yeux un évier ou une poubelle car malgré lui, il avait déjà reconnu les corps sur leurs tables d'autopsie. Tony semblait être dans le même cas, car il avait perdu son attitude de grenade agacée pour une expression de choc. Il s'approcha du visage presque bleu de Steve, ouvrit la bouche une ou deux fois, et murmura quelques mots inaudibles au cadavre. Darcy avait une main sur sa bouche, et avait l'air sincèrement désolée en regardant James, alias Bucky, le visage presque serein mais le drap cachant à peine le fait que son squelette semblait en miettes.

Une fois qu'il fut satisfait de leurs têtes d'enterrement, tout en augmentant progressivement les décibels, Fury cracha :

« On les a retrouvés ce matin. Barnes s'est fait écraser par un train, Rogers a été retrouvé dans la chambre froide d'un charcutier. Si mes deux meilleurs agents sont à la morgue ce soir c'est de VOTRE faute ! Parce que vous avez aidé cette saloperie à subsister ! Maintenant vous allez monter en salle d'interrogatoire, je vais débrancher mon téléphone quitte à perdre mon job, et si vous ne me filez pas ce qu'il me faut pour faire tomber cette MERDE, je jure devant les corps de mes hommes que je vais vous faire cracher le morceau ! »

Ses mots résonnaient encore contre les parois du crâne de Loki tandis qu'il attendait, menotté à sa table en fer. Le commissaire devait être en train d'interroger Darcy ou Tony, et il était seul depuis plus d'une heure à présent, peut-être trois. Il avait froid à cause de la faim, sa gorge le piquait à cause de sa soif, mais il aurait été incapable de donner l'heure exacte. Et le silence rendait tout plus difficile. Surtout que LP continuait avec sa foutue chanson.

Il soupira en se prenant la tête dans les mains. Tout ceci était allé beaucoup trop loin. Peut-être n'allait-il pas y arriver, maintenant que Tony était plus à même de lui couper la gorge que de croire un seul mot sortant de sa bouche. Peut-être devrait-il dire ce qu'il savait à Nick.

La porte claqua contre un mur de la pièce, et bien qu'il s'attende au bruit depuis longtemps, Loki ne put s'empêcher de sursauter légèrement. Le commissaire ne lui jeta pas un regard, fit racler le siège en métal sur le sol, et se laissa tomber dessus. Puis il passa deux doigts sur ses yeux, signe qu'il était épuisé. Il avait quitté son bandeau, ce qu'il faisait quand il avait trop travaillé, que la migraine s'était installée et que le cache-œil le serrait trop. Fury aurait dû être couché depuis plusieurs heures. Mais pourtant, le flic releva le menton et le regarda longtemps. Puis il posa ses poings sur la table, et se lança.

« Ecoutez Laufeyson, dit-il très calmement. Au fil de vos allers-retours dans le frigo pour des singeries dans New York, je me suis attaché à vous, et à Stark. Mais la nuit dernière, j'ai perdu deux hommes de trop. Alors je mettrai au clou mon poste, ma plaque et ma vie jusqu'à faire tomber Nerve. Donc sachez également que malgré ma sympathie, je serais prêt à vous casser en deux contre la moindre info. »

Dans les deux yeux du commissaire, un noir et un blanc, Loki vit sa mort par torture policière.

S'il y avait bien un flic salaud mais au moins intègre dans cette putain de ville de New York, c'était bien lui. Alors qu'il s'était juré le silence autrefois, Loki entrouvrit les lèvres, et après une dernière hésitation, finit par articuler :

« Je sais qui est le créateur de Nerve.

Il vit le souffle que Nick retenait passer ses dents dans une sincère expression de soulagement. Puis son menton s'inclina, et il lui sembla que même l'œil aveugle le fixait et attendait sa réponse. Le secret éventé fut comme une digue qu'on ouvre, et Loki se sentit tout à coup vide, comme une baudruche qu'on dégonfle, lorsque le nom de ses nuits sans sommeil franchit ses lèvres.

-Obadiah Stane, souffla-t-il.

-Stane ? balbutia le commissaire. Le milliardaire candidat à la présidentielle ? »

Comme Loki s'y attendait, Nick Fury le regarda un court instant avant d'éclater de rire.

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Aucune idée s'il reste des gens après tout notre retard, en tout cas je suis très fière de vous annoncer que Skaelds est de nouveau de la partie, et qu'elle écrira avec moi les deux derniers chapitres, un de résolution et un épilogue. Merci à celles (et ceux) toujours là !