Spock suivit le fil invisible du Koon-ut-so'lik qui lui indiquait sans doute possible que Jo se trouvait à la fenêtre de sécurité. Elle s'était fermée à lui et il ne la percevait pas au bout du lien mais il était néanmoins aisé de la localiser. Il suivit le dédale des passerelles jusqu'aux boîtes électriques et s'arrêta entre deux grandes boîtes clignotantes. Jo était à la fenêtre, dos à lui, une bouteille d'Odo'itel à la main.

– Putain de salopard, dit Jo sans se retourner. T'es quand même culotté de te pointer ici.

Elle but au goulot de la bouteille puis se retourna pour l'observer méchamment.

– Qu'est-ce que tu me veux pauv'con.

Elle avait une mine affreuse. Ses yeux étaient gonflés, ses cheveux emmêlés comme si elle avait tenté de se les arracher et son uniforme était à moitié ouvert.

– Je dois t'emmener à l'infirmerie, l'informa t-il.

– J'irai plus tard, dit-elle en se retournant.

– Tu pourrais être prise de douleur soudaine et te transporter d'ici est inutilement complexe.

– Tu veux que je te dise moi ce qui est inutilement complexe ? Hein? C'est ce qui se passe dans ta putain de tête. Ça c'est inutilement complexe !

Elle but à la bouteille dans laquelle il manquait déjà un bon tiers.

– Tu sais quoi? T'es vraiment un putain d'enculé ! Un salopard d'enfant de pute ! Un vrai. Le pire que j'ai jamais connu. Un trou du cul. J'te jure. T'es le pire.

Elle leva la bouteille pour faire un toast en son honneur et but à nouveau. Spock réfléchit un instant. Évidemment, il fallait lui retirer cette bouteille mais considérant ses dispositions et son caractère, c'était une entreprise à haut risque.

– J'aurais jamais dû t'écouter … Jamais rien faire pour toi. Ça c'est sûr … Certain. Et j'aurais jamais vécu toute cette merde par ta faute. Et tu sais quoi? Je t'aimais vraiment mais maintenant tu sais quoi? Je te déteste. Je te déteste tellement … Tu pourrais même pas le croire.

Elle but une nouvelle rasade.

– Tu es sous l'effet de l'alcool, souligna t-il.

– Ouaip, approuva t-elle. C'est comme ça que les humains calment leurs émotions.

Il haussa un sourcil dubitatif.

– Ça ne semble pas très efficace.

– Tu comprend foutre rien aux HUMAINS!

Elle lui lança la bouteille par la tête et il l'attrapa au vol, étonné de s'en tirer à si bon compte.

– Pauv'taré de merde...

Elle s'assit lourdement sur le rebord de la fenêtre en manquant le rater puis le regarda fixement.

– Je t'aimais pour vrai tu réalises? Hein? Comment j'ai pu aimer un monstre ?

Elle éclata en sanglot. Des sanglots déchirants qui la secouèrent. Elle se laissa lentement glisser par terre, le visage déformé par la douleur et elle se roula en boule en pleurant.

Il posa la bouteille sur le dessus de la boîte électrique et s'approcha d'elle, incertain de ce qu'il convenait de faire. Elle lui apparu si misérable qu'il ne lui vint même pas à l'idée de s'excuser comme il le faisait d'ordinaire.

– Me prend pas mon enfant. S'il te plaît. Je t'en supplie. Fait pas ça … Tu peux pas faire ça, gémit-elle.

Les sanglots qui la secouaient étaient presque des cris de désespoir et il en fut déstabilisé. Jim avait dit qu'elle serait anéantie et c'était en effet ce qui semblait se produire. Cela lui sembla très étrange. Aucun vulcain normalement constitué n'aurait pu se laisser sombrer dans une douleur émotive aussi extrême mais en entendant ces cris à fendre l'âme il comprit que de telles choses pouvaient réellement arriver aux humains.

Un élan de pitié s'éleva en lui et il le contrôla difficilement. Peut-être parce qu'il avait déjà commis des choses cruelles à l'endroit de son épouse en ne considérant pas sa souffrance, il choisi de prendre sa douleur en compte.

Il s'agenouilla près d'elle et elle se retourna sur le dos pour le regarder, l'air si malheureuse que son visage défait parut encore plus terrible. Il plongea ses yeux dans les siens et elle le fixa sans réagir. Elle semblait épuisée, un état de fatigue viscéral, comme si elle n'en pouvait plus.

Les humains étaient si fragiles ...

– Montre-moi, dit-il doucement.

Comme si elle n'avait même pas la force de répondre, elle se contenta de le fixer sans réagir et il posa les doigts sur sa joue.

Sa douleur psychologique l'agressa immédiatement. Elle était subjugué par cette souffrance même si l'alcool en avait sablé les pointes les plus acérées. Comme si celle-ci avait recouvert son âme d'un voile rouge, il ne percevait rien d'autre. Une situation inédite et troublante. Aussitôt, elle lui jeta à l'esprit toute l'ampleur de sa responsabilité dans ce qui l'avait mené là.

L'avoir sélectionné pour son rut au lieu d'aller se taper une vulcaine – une connerie à peine imaginable – , avoir tout fait pour l'obliger à garder l'enfant sans penser un instant aux conséquences – d'une irresponsabilité crasse –, l'avoir emmené sur Vulcain sans se douter qu'il avait totalement merdé – une ignorance criminelle –, avoir vraiment cru qu'elle allait lui obéir parce qu'ils était mariés – la chose la plus stupide qu'elle ait entendu de sa vie – , mais surtout, surtout … l'avoir trahi. Lui avoir fait croire qu'il avait de la considération pour elle alors qu'il se foutait complètement de sa gueule et encore pire, pire que tout, laisser crever son enfant après avoir tout fait pour qu'elle le garde. Le lui enlever alors qu'il était devenu ce qu'il y avait de plus important au monde pour elle. Le lui arracher sans aucune pitié …

Le remugle de douleur, de peine, de haine qui agressa l'esprit de Spock fut si intolérable qu'il n'eut qu'une envie, s'éloigner de cet horrible tourment. Mais elle le retint. Elle le retint pour le supplier de toute la force de son âme de sauver son fils. Une prière puissante, intense. Spock n'avait jamais rien sentit de tel. Le lien qui les attachaient l'un à l'autre trembla sous la force de cette émotion nue et il s'arracha à la fusion, troublé au-delà des mots.

Il se releva subitement et recula d'un pas alors que Jo couchée par terre le fixait toujours de cet étrange regard vide. Le regard qu'avait les humains lorsque la souffrance dépassait leur capacité d'endurance. Il baissa les yeux comme pour se donner contenance et tenta de chasser ces impressions affreuses.

Il fit appel à son esprit rationnel, cherchant à transformer les émotions qui lui collaient encore au crâne en pensées logiques. La réflexion la plus raisonnable qui lui venait c'était qu'en fait Jo n'était pas faible … du moins pour un humain. Au contraire, elle était en acier trempé et d'une résilience peu commune. Toute autre qu'elle se serait effondré bien avant. Ce qu'il avait ressenti était à peine supportable. Et il ne s'agissait pas que de leur fils, il était aussi question de leur relation.

Elle lui avait tout balancé en bloc et l'ensemble de ces informations indiquait que la souffrance provoquée par son absence d'émotion aurait dévasté n'importe quelle terrienne; surtout une terrienne en situation amoureuse.

Dans les faits, il avait toujours calculé que les circonstances lui avait donné la pire épouse imaginable mais il devait se rendre à l'évidence. Il avait beaucoup de chance. Une femme moins résistante aurait pu être brisée, poussée au désespoir et qui sait, en venir à attenter à sa propre vie.

D'ailleurs, Johann y avait songé. Elle avait sérieusement hésité entre boire la bouteille d'odo'itel ou celle d'acide à combustion. À ses yeux, sa vie était devenue un tel cauchemar qu'elle ne valait même plus la peine d'être vécue. Devoir assister à la mort de son enfant alors qu'il était si simple de le sauver s'avérait pour elle l'épreuve de trop.

Spock dû faire un effort titanesque pour empêcher que la tristesse et les remords ne l'envahissent. Rien dans son éducation vulcaine ne l'avait préparé au fait qu'il pourrait un jour devenir le bourreau de quelqu'un. À ses yeux, il avait toujours pris la décision la plus logique. Celle qui s'avérait la plus saine et la plus appropriée pour leur couple. Mais tout ce soin qu'il avait mis à agir au mieux les menait maintenant au fond d'un gouffre.

Pourtant sa mère s'en était tout à fait bien sortit. Elle s'était soumise à la logique vulcaine sans problème apparent … Comment aurait-il pu imaginer qu'une épouse terrienne puisse réagir aussi mal et souffrir autant dans les mêmes circonstances ?

Pourtant les faits étaient là.

Il s'approcha d'elle à nouveau. Elle était toujours couchée par terre et le regardait de cet étrange regard vide. Il s'agenouilla près d'elle et posa la main sur son ventre. Jo tressaillit lorsque l'énergie de sa main passa au travers elle pour toucher leur fils et sauver sa vie.

Elle ferma les yeux et des larmes de soulagements roulèrent sur ses joues. Elle pleura en silence tandis que l'enfant reprenait des forces puis elle renifla et s'essuya le nez avec sa manche en y laissant une traînée de morve.

– Pourquoi ? demanda t-elle au travers ses larmes.

– Je le fais pour toi.

Elle le fixa avec méfiance.

– C'est quoi la logique ?

– Cette action est illogique. Je le fais pour toi. Uniquement.

– Tu ne m'aimes pas alors qu'est-ce que tu en as à foutre de moi ? chuchota t-elle.

Il baissa les yeux d'un air pensif.

– Je crois qu'il serait approprié que tu lises dans mon esprit.

Il n'avait jamais permis à un humain d'entrer librement dans son esprit. Il ne croyait pas qu'ils étaient assez sages pour se livrer à cet exercice sans tenter d'en tirer profit, des avantages, du pouvoir … ou tout autres hommeries qui leur étaient naturelles. Mais dans cette situation, il devait pourtant prendre le risque. Plus que tout, elle avait besoin de comprendre et arrivé au point où ils en étaient, il n'y avait pas vraiment d'autre façon.

Elle hocha imperceptiblement la tête. Elle voulait bien lire dans son esprit timbré et peut-être enfin arriver à piger quelque chose à ses idées de cinglé.

Il posa les doigts sur son visage, s'ouvrit à elle et Jo réalisa qu'elle pouvait soudain lire en lui comme dans un livre.

Elle vit que comme il l'avait dit, il sauvait leur fils pour elle. Parce qu'elle en avait besoin pour continuer à vivre. Il n'y avait aucune autre raison. Lui-même faisait confiance au conseil vulcain et croyait sincèrement qu'il valait mieux laisser l'embryon à son destin. Cependant il venait de saisir que les mères humaines pouvaient sombrer dans les ténèbres à la mort d'un enfant. Ceci étant, il lui semblait plus moral de briser la loi que de briser son épouse.

Jo en resta stupéfiée. Il lui avait toujours été tellement inaccessible, fermé, impénétrable mais soudain il s'ouvrait à elle sans compromis, dans une nudité d'esprit telle qu'elle fut prise de vertige. Incrédule devant ce qu'il lui offrait, elle se perçut presque comme une voyeuse.

Il lui assura que ce n'était pas le cas et l'invita à regarder en lui. Il ne voulait pas diriger la fusion et c'est pourquoi il lui ouvrait toutes les portes. Il préférait qu'elle trouve elle-même les réponses à ses questions car il ignorait ce qu'elle avait besoin savoir.

Jo avait toujours des réserve et hésita. Il insista. Il s'ouvrait à elle parce qu'elle était son épouse mais aussi parce que le temps était venu de le faire.

Alors Jo s'avança timidement dans son esprit. Elle fit parce qu'elle avait vraiment besoin de comprendre ce qu'il éprouvait pour elle.

Elle perçut aussitôt son attachement. Elle sut aussi qu'il ne se fichait pas d'elle comme elle l'avait cru mais en même temps, oui… Il était vrai qu'il se fichait de qui elle était, qu'elle aurait pu être n'importe qui mais ce n'était pas parce qu'il était indifférent. C'était parce qu'il n'avait pas le choix. Dans le cas contraire, il aurait eu beaucoup trop de sentiments pour elle. De l'amour, de la jalousie, du désir … Les émotions les plus difficile à maîtriser. Tous les vulcains avait donc cette attitude envers leur conjoint. Ils étaient attachés à leur époux mais prenaient soin de ne pas l'être de la personne elle-même afin de pouvoir garder une distance émotive. Une distance plus ou moins facile à maintenir selon les caractères et les affinités.

Sauf que cette distance était insupportable pour elle.

Il le comprenait.

Ça avait été difficile pour lui de trouver le moyen de garder la distance vulcaine et en même temps de se soumettre au rapprochement humain. Il avait consacré beaucoup d'énergie à créer un environnement émotif artificiel dans lequel elle pourrait l'aimer sans pour autant devoir s'investir lui-même. Malgré tout, il s'y sentait inconfortable car quoi qu'il fasse, il devait subir de constantes agressions sentimentales. D'ailleurs, si l'amour humain avait été une victoire durement gagné, il s'était aussi – surtout – révélé une véritable épreuve.

Jo fut surprise de le découvrir aussi vulnérable. Il paraissait toujours tellement indifférent. Elle n'aurait même pas cru qu'il avait pu trouver cette expérience difficile.

Elle fut attiré par des pensées intrigantes et comprit avec étonnement que d'une certaine façon il avait peur d'elle. Elle sentit soudain son malaise. Lui-même ne voulait pas avoir connaissance de cette pensée et il se fit comme un grand silence.

Elle comprit que si elle tenait à lui faire payer ce qu'il lui avait fait endurer, c'était le moment. Il lui avait donné plein pouvoirs et elle pouvait déballer tous ses secrets. Mais Jo n'était pas ce genre de personne. Elle comprenait la valeur de ce qu'il lui offrait. Elle se détourna donc de ces pensées beaucoup trop intimes par respect pour lui.

Il lui fut gré de cette délicatesse surprenante chez un humain. Surtout un humain qui avait beaucoup souffert par sa faute.

Elle resta silencieuse un moment au bord de son esprit. Elle avait toujours cherché à le brusquer pour le pousser dans ses derniers retranchements tandis qu'il se défilait comme une couleuvre mais maintenant qu'il se livrait à elle, elle avait envie d'être douce. De profiter de cet instant pour le comprendre.

Curieuse, elle lui demanda ce qu'il éprouvait lorsqu'il la touchait.

Il était envahi par l'émotion. À la moindre caresse, il percevait son affection, son amour, son désir et tous ces sentiments exacerbaient les siens qu'il devait à toute force contrôler, ré-enchaîner et faire taire. Au lieu de s'ouvrir à elle, il devait se fermer, repousser ce qu'elle cherchait à partager avec lui mais le faire tout en lui faisant croire qu'il n'en était rien. C'était si difficile à maîtriser et demandait une énergie si considérable que chaque accouplement le laissait mentalement épuisé.

Il le lui avait déjà dit mais en le voyant dans son esprit, Jo réalisa que c'était quelque chose de vraiment extrême. Tout le contraire de faire l'amour tendrement. C'était comme essayer de commander dix vaisseaux en même temps, tous pilotés par des clowns cinglés impossible à raisonner et qui n'en faisaient qu'à leur tête. Un vrai délire.

Est-ce que c'était cela qui avait été le plus difficile pour lui ?

Non. Il maîtrisait de mieux en mieux l'accouplement et il le voyait désormais comme un défi, doublé d'un exercice de concentration extrême.

Pour lui, le plus difficile était qu'avec elle, il était dans le noir complet. Il ne savait jamais comment elle allait réagir. Aucun code fiable ne régissait ses réponses et tous leurs échanges finissaient par sombrer dans le chaos. Elle pouvait sembler joyeuse puis sans raison apparente se mettre en colère pour ensuite se montrer compréhensive et sans plus de raison aller soudainement bouder dans un coin pour revenir vers lui et entreprendre un accouplement. Échanger avec elle s'avérait exaspérant d'irrationalité.

Il ne cherchait pas à lire son esprit mais perçut qu'elle trouvait ses pensées amusantes. Après un instant de silence, elle lui montra qu'elle n'avait jamais fait beaucoup d'efforts pour être compréhensible. En fait, elle aimait le voir totalement largué. Elle avait un peu l'impression que c'était sa revanche sur tout le reste. Le seul domaine où il n'avait aucun contrôle et ne pouvait rien faire sinon ramer à la traîne.

Il ne comprenait pas ce besoin de se mettre en position de pouvoir sans qu'il y ait de raison logique valable pour le faire mais il approuva sa franchise et l'en respecta d'avantage.

Rassurée par sa réaction, elle lui confia qu'elle non plus ne savait jamais par quel bout le prendre. Qu'il lui faisait souvent peur parce qu'elle ne le comprenait pas. En fait, ce qui était le plus effrayant pour elle, c'est que lorsqu'il faisait ou disait des choses qui la blessaient, il ne semblait pas le réaliser.

Il lui montra qu'en effet, il ne le réalisait pas. Il n'avait jamais appris à deviner les émotions des autres pour la bonne raison qu'il n'avait jamais eu à le faire. Il n'avait ni curiosité, ni intérêt pour cet aspect des choses. Pour lui les sentiments ne comptaient pas. À ses yeux ils n'existaient même pas.

Il comprenait cependant que cette cécité faisait problème. Qu'elle créait un mur entre eux et surtout, que c'était la raison principale pour laquelle elle avait fini par se trouver dans cet état.

En réalisant qu'il comprenait enfin, elle éprouva une profond soulagement.

Elle l'observa réfléchir et se laissa imprégner par sa façon de concevoir les idées. Elle avait l'impression de rencontrer quelqu'un de nouveau, d'intrigant. Il n'était plus cet être fermé qui ne laissait rien paraître. Au contraire, elle voyait qu'il était quelqu'un de bien. Sans malice. Et qu'il était réellement attaché à elle. … Au point où il était même prêt à braver la loi. Un acte chevaleresque d'une rare extrémité selon ce qu'elle pouvait comprendre des vulcains.

Il lui indiqua qu'il n'y avait rien de chevaleresque au sens où elle l'entendait car cette décision procédait d'un calcul logique.

Elle perçut que malgré ses dires, il n'y avait pas que ça. Bien enfoui sous des tonnes de logique, elle vit qu'à son insu cette décision était motivée par de la culpabilité à son endroit, de l'attachement pour son fils, l'envie de le voir gran … Elle se détourna immédiatement de ses pensées. Elle savait qu'il ne voudrait pas partager ça. … Et c'était parce qu'au fond il avait honte d'avoir des sentiments comprit-elle sans le vouloir.

Il éloigna ses doigts de sa joue et ils se regardèrent un long moment sans rien dire.

– Désolé … Je voulais pas ..., chuchota t-elle toujours couchée par terre.

– Tu n'es pas responsable de ce que tu as vu, assura t-il.

La jeune femme prit une grande respiration comme pour revenir à la réalité puis se releva. Ils restèrent assis l'un près de l'autre sur le grillage dans un silence confortable avec l'impression qu'ils se comprenaient vraiment pour la première fois.

Jo réalisa qu'elle ne lui en voulait plus. Elle n'avait plus peur de lui. Elle avait vu comment il pensait. Il n'agissait pas comme un robot et il n'était pas sans âme … même si en quelque part, il se forçait pour l'être. Elle comprenait qu'il craignait tellement l'humain en lui qu'il avait l'impression d'abriter un ennemi ; de là cette intransigeance crispée et son obéissance aveugle à tout ce qui pouvait consacrer sa vulcanité.

Elle se sentait vraiment touchée qu'il se soit montré à elle entièrement nu, dans ce qu'il avait de plus sensible et fragile. C'était au point où il lui avait partagé des choses dont il était à peine conscient lui-même. Jamais aucun humain ne s'était livré à elle aussi entièrement et avec autant d'honnêteté.

Avec un œil neuf elle observa son vulcain qui lui, comprenait qu'il avait grandement sous-estimé son épouse. Elle était beaucoup plus fine, loyale et sensée qu'elle l'avait laissé paraître jusque là. Plus surprenant, son irrationalité apparente n'était qu'une façade et la confusion qu'elle avait semée dans leur rapports procédait d'une stratégie logique … enfin, logique pour un humain. Son attachement envers elle lui apparut plus substantiel et il en ressentit une impression de stabilité très satisfaisante.

– Spock … Pourquoi t'as pas fait ça avant ? Je veux dire … ça aurait été vraiment plus facile. On aurait évité pas mal de drames tu crois pas ?

Il pencha la tête sur le côté de cette façon qui lui était familière.

– Je ne te faisais pas assez confiance.

Ouais … Sans blague, elle pouvait comprendre. C'était certain que ce truc c'était vraiment risqué. Parce que maintenant, si elle voulait, elle pouvait se servir de tout ça contre lui … mais bien sûr, jamais elle ne ferait un truc aussi pourri. Et puis elle aurait pu, genre … lui violer le cerveau si elle avait été trop curieuse. Pour sûr il y avait de quoi être méfiant. Sans compter que c'était quand même normal qu'il ait cru qu'elle n'était pas trop du genre à faire gaffe. Après tout elle lui avait cassé la gueule plus d'une fois donc évidemment …

– Mais j'avais tors. Tu t'es montrée digne de confiance. Presque autant qu'aurait pu l'être une vulcaine.

Jo hocha la tête incrédule.

– Ben dis donc. Ça c'est un compliment.

– C'est exact. C'est un compliment.

Jo sourit en se disant qu'elle avait intérêt à le savourer vu qu'elle ne risquait pas d'en avoir des masses. Il n'en restait pas moins qu'elle avait été tellement bouleversée et terrifiée qu'elle avait besoin de certitudes. Bien sûr elle l'avait lu dans son esprit mais elle avait vraiment besoin de l'entendre.

– Alors c'est certain. Tu ne le laisseras pas mourir ?

– Non.

– Tu le jures ?

– Les vulcains ne jurent pas. C'est inutile. Nous n'avons qu'une parole.

Jo approuva. Pour ça, elle voulait bien le croire.

– Tu voudrais mettre ta main encore sur moi ?

Il acquiesça. Mais d'abord il prit sa main qu'il posa sur son ventre puis il la recouvrit de la sienne. Elle ressentit l'énergie de son toucher passer au travers ses doigts pour atteindre leur enfant. Elle sourit enchantée et se sentit fondre d'amour pour ce petit être qui lui avait coûté son premier cheveu blanc.

Spock resta immobile quelques instants puis il retira sa main et se releva.

– Qu'est-ce que tu fais ?

– Te mener à l'infirmerie est désormais inutile. Nous venons d'entrer dans un nouveau système planétaire et ma place est sur la passerelle. J'ai déjà perdu plus de temps que nécessaire.

– Perdu plus de …, répéta Jo incrédule.

Putain de merde. Il fallait avoir entendu ça avec ses propres oreilles pour le croire.

– Bon ben dans ce cas … heu … salut ? dit-elle avec un sourire tout ce qu'il y avait de plus faux.

Il prit congé d'un signe de tête et disparut sans autre forme de procès.

– Sans blague, il a perdu du temps ..., murmura t-elle pour elle-même.

Pour sûr, sauver son mariage et son fils c'était rien comparé à enregistrer des données sur un cailloux perdu qui flottait au fin fond de nulle part et dont personne n'avait rien à foutre …

C'était tellement nul et typiquement vulcain qu'elle piqua un fou-rire toute seule dans les étoiles jusqu'à ce que les larmes lui viennent encore aux yeux puis elle releva la tête et vit la bouteille qu'il avait laissé sur la console.

– C'est pas vrai …

Ravie, elle se leva pour la récupérer, revint s'appuyer avec nonchalance sur la fenêtre et porta le goulot à ses lèvres. Elle interrompit son geste pour regarder son ventre.

– Non mais tu sais que jamais je boirais si c'était pas ce truc cardassien, dit-elle au marmot.

Un sourire malin apparut sur ses lèvres.

– Et puis sans blague, aujourd'hui on a vraiment quelque chose à fêter.

Jo prit une bonne rasade qui lui chauffa agréablement les boyaux puis rota avec satisfaction. Elle leva la tête pour regarder l'espace infini devant elle et sourit en réalisant qu'une page venait d'être tournée et que tout était encore possible.

Notes –

Avertissement, cette note est un vrai roman, je m'en excuse d'avance.

Au chapitre précédent, je me suis attardée à la froideur des vulcains qui me semble particulièrement mise en valeur dans leur relation à la mort. Je dépeignais le Spock que nous voyons dans Gallileo seven. Celui qui ordonne à l'équipage de le laisser mourir pour s'enfuir et qui une fois sauvé, leur reproche maintes fois ce sauvetage. Une action illogique et nuisible selon lui.

Cependant, il y a un autre Spock. Un Spock plus rare et plus discret. Le Spock plus humain que nous voyons parfois apparaître fugitivement au détour d'un dialogue ou lors de scènes inattendues. Le Spock qui peut être touché par la peine d'un autre, celui qui se cache des choses à lui même et qui nie sa part humaine de façon tout à fait irrationnelle mais qui prend aussi parfois le risque de se montrer vulnérable et imparfait. C'est de ce Spock que s'est inspiré ce chapitre.

Bien sûr, chaque fan a ses moments favoris. Ici je vous propose trois des miens qui pourront peut-être sembler un peu subtils comparés à d'autres plus évidents ou plus forts, mais qui me semblent particulièrement éclairants et touchants dans leur approche de l'humanité du demi-vulcain.

Dans Spectre of a gun, l'équipage se retrouve à l'époque du wild west étatsuniens. Il sont rapidement pris en grippe par un gang criminel qui finira par abattre Chekov d'une balle. Les malfrats leur donnent rendez-vous pour un duel mais alors qu'ils se préparent à l'attaque, Kirk, Mccoy et Scotty ont les plus grandes difficultés à se concentrer à leurs tâches. C'est au point où Jim incapable de faire quoi que ce soit déprime seul dans son coin.

Mccoy– Ça ne le fera pas revenir Jim.

Jim – Ça ne serait pas arrivé si je n'avais pas ignoré les avertissements de Melkot.

Mccoy – Nous connaissions les risques quand nous avons rejoint l'Enterprise. Vous n'y pouvez rien.

Spock – Il y a une chose qui réclame notre attention immédiate à tous. Notre avenir pour être spécifique.

Kirk s'approche limite insulté.

Nous ne sommes pas à une minute près Spock ! Cela nous prendra simplement un peu plus de temps.

Spock l'observe silencieux.

Spock – Je comprend ce que vous ressentez capitaine.

Mccoy le regarde stupéfait.

Mccoy– Vous parlez des sentiments humains. Que ressentez-vous Spock ?

Spock– Mes sentiments ne sont pas un sujet de discussion docteur.

Mccoy– Parce qu'il n'y a pas de sujet de discussion !

Scott insulté à son tour.

Scott – Monsier Spock ! Chekov est mort ! – Je le dis et j'ai du mal à y croire… – Il mérite que nous lui rendions hommage !

Mccoy – Spock refuse d'avoir de la peine Scotty. C'est trop humain !

Kirk – Bones, Scotty …

Spock – Tout va bien capitaine.

Il prend un air grave.

Spock– Ils oublient que je suis à moitié humain.

(Petite note – Ce n'était qu'une illusion alors bien sûr Chekov n'était pas vraiment mort. Et les amatrices de Spirk auront peut-être remarqué que dans ce dialogue, c'est Jim qui aura fait perdre à Spock toute réserve ;) … réserve que Mccoy lui fait bien vite retrouver)

Cette dernière phrase est étonnante parce que c'est l'une des seules fois où Spock parlera de son humanité sans mépris. Bien sûr, au fil des trois saisons, il lui arrive d'informer son vis à vis qu'il est à moitié humain mais le plus souvent dans ces cas, il ne fait que rapporter un fait objectif. Ici, c'est différent car il s'approprie cette humanité, il la fait sienne dans ce qu'elle a de plus émotif. Une situation assez rare pour être remarquable.

Je trouve ce moment particulièrement touchant parce qu'il est tout à la fois limpide et mystérieux. Qu'éprouve réellement Spock ? Et à quel point est-il prêt à l'éprouver vraiment? Se débat-il contre lui-même ou accepte t-il sereinement cette émotion ? Appréciait-il Chekov ou vit-il plus objectivement le choc brutal de la disparition de son collègue ou alors n'est-ce que de l'empathie pour le désespoir des autres? Nous n'en saurons rien mais ce moment me donne l'impression émouvante qu'un coin du voile opaque s'est soulevé et que nous avons entraperçu l'espace d'une seconde, un petit bout d'âme qui normalement nous est toujours caché.

Mon second moment favori est la suite de la scène de Bread and circus que nous avons étudié au chapitre précédent. Spock et Mccoy sont enfermés dans une cellule et Mccoy tente de remercier le vulcain alors que celui-ci inspecte compulsivement les barreaux – Je remet le début en gras afin d'éviter toute confusion –

M (embarrassé) – Spock … hum … Je sais que nous avons souvent des différents … ou alors ce ne sont que de simples boutades, qui sait. Enfin, ce que j'essaie de vous dire c'est que …

S – Docteur, j'essaie de trouver un moyen de nous faire évader. Je vous prie d'être bref.

M – Je vous remercie de m'avoir sauvé la vie dans l'arène.

S (indifférent) – Oui. C'est exact.

M (furieux)- J'essaie de vous remercier espèce de gobelin aux oreilles pointues!

Spock le regarde hautain.

S – Ah oui. Les humains ont ce besoin émotif d'exprimer de la gratitude. Je crois que la bonne réponse est : il n'y a pas de quoi.

Spock retourne à son inspection des barreaux.

S- Néanmoins vous devez vous rappeler que je ne suis motivé que par la logique. Si nous perdons notre chirurgien (nonobstant mon scepticisme en ce qui concerne sa valeur) les performances de l'Enterprise s'en trouveraient affectées.

Furieux, Mccoy le pousse contre le mur.

M- Vous savez pourquoi vous n'avez pas peur de la mort Spock ? C'est parce que vous avez bien plus peur de vivre ! Chaque jour vous vivez dans la crainte que votre moitié vulcaine perde le combat et que l'humain en vous ne refasse surface.

Mccoy le fixe un moment.

M-J'ai vu juste n'est-ce pas ? Vous avez peur ! Parce que vous ne sauriez pas quoi faire d'un sentiment vrai et sincère.

Spock le regarde calmement.

S – Vous en êtes sûr docteur ?

S'ensuit un long silence où Mccoy perd son air combatif

Je sais. Moi aussi je me fais du souci pour Jim.

( Pour info, les deux loyaux amis s'inquiètent pour rien car Jim, loin d'être molesté, est plutôt en train de sauter l'esclave qu'on lui a envoyé à cette fin. – un divertissement quelque peu troublant pour les spectateurs du XXIe siècle, mais passons.)

Selon moi, c'est le moment où le déchirement entre les parts humaine et vulcaine de Spock est le plus justement décrit. Après s'être fait dire ses quatre vérités, plutôt que de se braquer et de lancer une réplique cinglante comme d'ordinaire, Spock se contente de renvoyer Mccoy à ses certitudes mais on voit bien que Bones a fait mouche. C'est là où se produit le moment clef de la scène.

Comprenant qu'il a touché un point sensible, Mccoy perd toute combativité et pointe la vraie raison de tout ce drame : l'inquiétude qu'ils éprouvent tous les deux pour Jim. C'était ça. La raison pour laquelle Spock a inspecté les barreaux quinze fois contre toute logique, pourquoi il était aussi impatient envers Bones et l'a envoyé limite promener sans aucune raison valable.

Il éprouvait de l'inquiétude pour son ami et presque presque frère mais ne «savait pas quoi faire de ce sentiment vrai et sincère». Un moment d'humanité que je trouve vraiment touchant (et qui nous montre que Kirk et Spock ont un lien tellement unique et spécial qu'il peut en faire sortir le vulcain de ses gonds. ;)

Mon troisième moment favori est celui de la mystérieuse larme vulcaine de Requiem for Methuselah. Pour moi, cette larme introduit à l'une des visions les plus poignantes de l'humanité de Spock.

Comme on l'a vu dans un chapitre précédent, dans cet épisode nous rencontrons Flint, un terrien immortel qui a été le roi Salomon, Merlin, Alexandre Legrand, et surtout, da Vinci et Brahms. Avant de retourner sur le vaisseau, Mccoy l'examine. Il réalise qu'en quittant la terre, le grand maître est devenu mortel et qu'il mourra sous peu. Lorsqu'il l'apprend Spock a cette réponse étonnante.

«Ce jour là, je pleurerai.»

La première fois, cette phrase m'a totalement prise par surprise. Spock qui annonce ouvertement, sans honte ET devant Mccoy (rien de moins) qu'il pleurera la mort de quelqu'un. Tout de même … Ce n'est pas rien. On se demande même sérieusement si notre vulcain a jamais dit quoi que soit d'aussi extrême. En frais de requiem, peu peuvent se vanter d'avoir eu un pareil hommage.

On pourra supposer que c'est parce que Spock a beaucoup de respect pour Flint en lien avec ce qu'il lègue à l'humanité. Cependant, dans Metamorphosis où Cochrane un scientifique légendaire aux legs déterminant pour l'évolution technologique devient lui aussi mortel, il ne recevra en frais d'épitaphe qu'une remarque au sujet de l'irrationalité des humains. Il serait donc surprenant que ce soit l'importance du personnage comme tel qui motive cette larme annoncée.

Alors en quoi Flint est-il si spécial ? Pourquoi a t-il droit à un pareil honneur ?

Je crois que c'est une question qui mérite d'être creusée.

Tout d'abord, le spectateur attentif remarquera un fait exceptionnel. Dès son arrivé chez Flint, notre stoïque vulcain – d'ordinaire si réservé – est totalement émerveillé par les peintures qui se trouvent sur les lieux.

C'est la plus splendide collection privée d'œuvres d'art que j'ai jamais vu. La plus unique. La plupart sont des Léonard de Vinci, artiste de la renaissance. Plus quelques Reginald Pollack du XXem siècle et un Sten de Marcus II.

Tandis que Spock observe les œuvres attentivement, Mccoy trouve un cognac saurien de cent ans et enchanté, leur sert des verres. Il en profite pour narguer son collègue sur la proverbiale sobriété des vulcains et c'est alors que l'impensable se produit : Spock accepte le seul verre que nous lui verront prendre de toute l'histoire de Star trek (si je ne m'abuse). Il s'avance vers la table d'un air étrangement ravi. (Et le jeu de Nimoy est fantastique. Spock a presque l'air de flotter)

S– Si je semble distrait, c'est en raison de ce que je viens de voir. Je suis à deux doigts de ressentir une émotion inhabituelle.

M – Et bien, je bois à cela. (il boit) Quelle émotion?

S – L'envie. Aucun de ces da Vinci n'a été répertorié, ni reproduit. Ce sont des tableaux inédits, apparemment authentiques comme en témoigne la techniques. Ces tableaux seraient inestimables.

K – Seraient ? Vous voulez dire qu'ils sont faux ?

S – Un homme aussi riche que Flint et d'un goût aussi impeccable n'a aucun besoin d'avoir de faux tableaux. Mais d'après mon tricordeur, la toile et les pigments utilisés sont récents.

Oui, vous avez bien lu, Spock éprouve (presque) de l'envie. C'est très surprenant surtout que l'envie n'est pas qu'une émotion. C'est aussi un péché et pas des moindre, l'un des sept capitaux. La collection de Flint fait un tel effet au vulcain ébloui qu'il se met à picoler et passe près de sombrer dans un vice bassement humain. Il n'y a pas à dire, nous ne le verrons pas souvent renversé à ce point.

Plus tard, Spock joue un morceau au piano puis il observe attentivement les partitions.

Capitaine, voici un autre détail extraordinaire. La valse que je viens de jouer est de Johannes Brahms.

Kirk ne semble pas très intéressé.

Tout à l'heure, Spock …

La partition est manuscrite. De la main de Brahms dont je reconnais l'écriture. C'est une valse inconnue et elle est bien de Brahms. … Mais inédite.

Kirk s'en fout complètement et sort tandis que Spock troublé se rassoit au piano, pensif.

Nous savons que Spock est une véritable encyclopédie vivante mais ça, c'est tout de même fort. Reconnaître l'écriture d'un compositeur d'un simple coup d'œil ? Bien que Spock soit lui-même musicien, ce qui expliquerait son intérêt, en quoi est-il logique qu'il se soit intéressé aux partitions manuscrites ? Même pour un vulcain, ça semble tout de même pointu comme connaissance.

Son savoir en peinture est encore plus inexplicable. Il identifie des toiles authentiques d'époques différentes sans la moindre difficulté. Pourtant da Vinci est copié par des milliers de peintres. Reconnaître le coup de pinceau du maître avec autant de certitude n'est possible que par un expert aguerri. Bien sûr le cerveau vulcain est admirable mais un pareil exploit exige des connaissances immenses et une longue expérience. Qui plus est, un tel savoir ne sert pas à grand chose puisqu'il est inutile en tout autre domaine.

En quoi est-il logique pour un vulcain d'étudier l'histoire de l'art terrien de façon aussi maniaque ? Surtout que Spock est d'ordinaire assez peu impressionné par les savoirs-faire humains. Encore plus étrange, il est (presque) envieux de la collection de Flint. L'envie est le désir de posséder le bien d'autrui ce qui indique que Spock n'est pas qu'admiratif de la collection mais qu'il voudrait lui-même posséder ces œuvres. Voilà qui était totalement imprévisible. Surtout de la part de quelqu'un qui ne désire jamais rien.

Nous nous demandions en quoi Flint pouvait bien être unique mais pour l'instant ce sont surtout les agissements de Spock qui le sont. Il boit, il éprouve presque des émotions et contre toute attente c'est un véritable expert en art. Encore plus inimaginable, il est envieux de la collection de Flint.

Il va de soi que cette situation est assez incroyable pour qu'on s'y intéresse de plus près.

Tout d'abord, voyons si d'autres épisodes font état de cette passion étrange. À ma connaissance, outre la pratique de son propre instrument, deux autres situations font mention ou suggèrent un intérêt de Spock pour les arts terriens.

Dans Undiscovered country, (écrit par Nimoy et Rodenberry alors impossible de trouver plus canon) Spock et sa protégée Valeris sont dans les quartier du commandant. Une grande peinture de Chagall se trouve sur le mur et la vulcaine observe l'œuvre dubitative.

Valeris – Je ne comprend pas cette représentation.

Spock – C'est une image qui réfère à une ancienne mythologie terrienne. «L'expulsion du paradis terrestre.»

Valeris – Pourquoi garder cela dans vos quartiers ?

Spock – Cela me rappelle que toute chose a une fin.

Cette scène nous apprend trois choses.

Un, que les vulcains ne sont pas nécessairement familiers avec la liberté picturale qu'affectionnent les terriens. Valeris ne comprend pas ce que représente la toile et s'en étonne. Cela pourrait indiquer que l'imagerie habituelle aux vulcains est plus réaliste ou du moins, claire et compréhensible. Ce ne serait pas surprenant car sortir du réalisme peut sembler tout à fait illogique. Les innombrables scandales terriens provoqués par les premiers essais en ce sens le prouvent amplement.

Deux, que la peinture artistique ne semble pas très populaire chez les vulcains. Valeris réfère à la toile en terme de « cette représentation». Un humain aurait plutôt dit : «Je ne comprend pas ce que représente cette peinture». Pour un terrien la toile est avant tout une peinture et son but est d'être une œuvre d'art. Par contre, le commentaire de Valeris indique que pour un vulcain, c'est avant tout une image dont le but devrait être de représenter quelque chose.

Trois, que les vulcains ne décorent probablement pas leur lieu de vie avec de l'art. Valeris ne comprend pas pourquoi Spock garde une peinture dans ses quartiers. Cela lui semble si inexplicable qu'elle lui en demande la raison. Pour nous au contraire, décorer son habitat avec de l'art va de soi.

L'art et les vulcains ne semblent donc pas faire très bon ménage, ce que confirment d'ailleurs d'autres personnages.

Dans l'épisode Unification I (TNG), nous entrons dans la chambre Sarek qui n'a aucune décoration d'aucune sorte. L'architecture très recherchée semble tenir lieu d'élément décoratif chez lui. Les quartiers de Tuvok et de Vorik seront eux aussi très sobres à part quelques objets utiles à la méditation tel des chandeliers.

(Il est à noter que comme d'habitude, Enterprise prend des libertés avec les vulcains. Ce sera la seule série où les vulcains ont des décorations. On peut voir une œuvre d'art en ronde-bosse sur le mur dans les quartiers de T'Pol et dans Home, sa mère affiche elle aussi des œuvres similaires au mur. Sauf que si les vulcains ont des œuvres d'art sur leurs murs, on ne voit pas pourquoi Valeris s'étonnerait d'en voir une dans les quartiers de Spock. Comme cela s'oppose aux films et aux autres séries, nous ne tiendront donc pas compte encore une fois de l'opinion d'Enterprise sur les vulcains.)

En bref, les données disponibles indiquent que les vulcains ne sont ni très familiers avec l'art, ni très amateurs d'œuvres d'art. C'est d'ailleurs logique puisque d'une part, l'art cherche à toucher de façon sensible celui qui le regarde et d'autre part, n'a aucune utilité concrète. Deux aspects qui le rendent relativement sans intérêt pour un peuple très rationnel et peu friands de sensibilités émotives.

Uniscovered country souligne donc l'affection de Spock pour les arts par la présence d'un Chagall chez lui et en même temps, nous apprend qu'il ne tient sûrement pas cet engouement de la culture vulcaine. C'est une passion qu'on ne trouve que chez les humains.

Voyons maintenant la deuxième situation qui démontre l'intérêt artistique de Spock : l'aménagement de sa chambre .

Avez-vous déjà remarqué à quel point ses quartiers sont hors-norme ? (Google image : Star trek Spock's quarter)

Toutes les chambres de terriens que nous verrons dans la série originale sont relativement sobres. Ce sont de simples cabines qui ne compte que quelques décorations. La chambre de Spock au contraire est un véritable capharnaüm. Loin d'être nus, les murs sont recouverts de velours écarlate du plancher au plafond, tellement qu'on se croirait au Moulin rouge ! Comme si ce n'était pas assez, il y a d'innombrables sculptures dans tous les coins, des présentoirs en plein milieu du bureau qui exposent des sculptures de verre et des céramiques peintes, une œuvre abstraite au mur, un coffre ouvragé, des armes décoratives, une immense statue de lion qui tient un cristal luminescent et des tissus brodés visiblement précieux. Même sa chaise de bureau est une pure merveille de bois sculpté. Dans ses quartiers exceptionnels, Spock vit littéralement entouré d'œuvres d'art. (Ce qui rend tout de même un peu crève cœur le saccage que Jo y a accompli à son premier jour de mariage.)

Ça m'a marqué car la première fois que je l'ai vu je me suis dit que c'était un choix scénaristique ridicule. Cette chambre va complètement à l'encontre de la personnalité de Spock. Sans blague. L'officier le plus froid, stoïque et sérieux de l'Enterprise aurait aménagé la chambre la plus extravagante du vaisseau ? Celle qui est la plus décorée et personnalisée ? Ça n'a aucun sens.

Évidemment, la chambre fantasmagorique de Spock n'est peut-être rien de plus qu'un délire sans queue ni tête imaginé lors d'un trip de LSD (ce qui serait assez typique des années 60). Cela pourrait certainement expliquer pourquoi ce décor détonne complètement d'avec tout le reste. Il détonne même d'avec tous les films et séries. Aucun autre vulcain n'a de décoration inutile dans ses quartiers (à part T'Pol l'hérétique) et aucun humain ne se donnera autant de mal pour aménager sa cabine. En fait, c'est au point où Spock est excentrique même en regard des standards terriens.

Cette décoration est tellement unique en son genre dans TOS (et peut-être même dans tout l'univers Star trek) qu'à moins qu'elle soit due à un usage immodéré de psychotropes, il n'y a qu'une seule possibilité : cette chambre nous dit forcément quelque chose d'important sur Spock.

Mais avant de faire des suppositions, prenons le temps de résumer les informations que nous avons rassemblées jusqu'ici.

1- Requiem for Methuselah nous apprend que Spock adore les arts terriens au point où il les a étudié très sérieusement. Ce savoir pointu et impressionnant indique un très grand intérêt. Le fait qu'il soit envieux de la collection de Flint indique même une véritable passion.

2- Cet intérêt est confirmée par les œuvres d'art dont sa chambre déborde. C'est le seul exemple du genre connu dans Star trek. Cette collection peut donc être considérée comme inusitée, ce qui indique encore une fois une passion d'envergure.

3- Undiscovered country et les chambres des autres vulcains démontrent que cette race n'a pas vraiment d'affinité avec les arts. Peut-être Amanda a t-elle pu l'introduire à l'art terrien même si nous ne voyons aucune oeuvre chez-elle mais il n'en reste pa moins que Spock se passionne pour quelque chose d'exclusivement humain. Une situation inhabituelle voire même assez unique dans son cas.

En bref, tout indique que Spock est un vrai passionné d'art. Il le collectionne, est expert en art terrien et est le seul personnage à vivre entouré d'œuvres d'art. C'est un intérêt qui ne ne se retrouve pas chez les vulcains, uniquement chez les humains mais de tous ceux que nous verrons Spock est de loin l'amateur le plus extrême.

Sauf oubli de ma part, c'est le matériel canonique dont nous disposons.

Maintenant, que pouvons-nous déduire de ces informations étonnantes ? Qu'est-ce qui pourrait bien motiver une passion aussi exceptionnelle pour un vulcain ? Surtout chez un vulcain aussi résolument vulcain que Spock.

Il me semble évident qu'il ne peut qu'y avoir un lien avec son humanité. Car au delà de brefs moments touchants ou de sa grande amitié pour Kirk, l'art est l'une des seules failles spécifiquement humaine que nous observerons dans la carapace vulcaine.

Ses réactions surprenamment humaines devant la magnifique collection de Flint me laissent croire que l'art est peut-être bien le seul lieu où il laisse son humanité s'exprimer librement et plus encore, le seul lieu où il se permettra d'entrer réellement en contact avec elle.

D'ailleurs la magie particulière des œuvres d'art est l'une des seule chose qui pourrait le lui permettre. Lorsqu'il nous touche, l'art nous fait ressentir quelque chose de puissant et de sensible mais il ne s'agit pas d'émotion à proprement parler. Nous sommes simplement touchés par l'art. Certaines œuvres nous imprègnent et nous en éprouvons quelque chose de saisissant sans pouvoir déterminer vraiment ce que c'est.

Il me semble que c'est une chose que Spock pourrait considérer tout à fait acceptable comme ressenti. Une réaction sensible, éminemment humaine mais qui ne menace pas pour autant le contrôle émotif auquel il se soumet.

Dans ce cas, je parierais que Spock est lui-même inconscient de cet aspect des choses. Je ne crois pas qu'il s'est dit : «Tiens, voilà une bonne façon de vivre mon humanité.» J'imaginerais plutôt qu'un jour, sans avertir, une œuvre a croisé sa route, qu'elle l'a touché et qu'il a apprécié cette expérience. Sans trop se poser de question, il a cherché tout naturellement à renouveler cette impression et a cultivé cet intérêt.

Mais ce qu'il fait en réalité – et à son insu – c'est qu'il permet à sa part humaine d'exister. Car elle doit pouvoir s'exprimer d'une façon ou d'une autre sous peine d'étouffer son propriétaire. La nature humaine est ainsi faite et nul ne peut y échapper.

Que l'art lui donne la possibilité de vivre son humanité expliquerait pourquoi Spock est un tel collectionneur d'art. Cela expliquerait pourquoi ses quartier sont aussi excentriques, un véritable musée où tout est pensé pour mettre les œuvres en valeur. Cela expliquerait aussi l'étendu de ses connaissances très pointues en musique et en peinture car lorsqu'on a un cerveau vulcain et une passion aussi vitale, nul doute qu'on s'intéresse à absolument tout ce qui peut concerner le sujet et ce, jusqu'aux partitions manuscrites des compositeurs terriens. Cela expliquerait également pourquoi il se passionne autant pour l'art même si celui-ci n'a que peu ou pas d'importance dans la culture Vulcaine. L'amour de l'art n'a pas eu besoin de lui être transmis. Il l'aura découvert comme un grand bol d'air qui serait apparu sans avertir et qui lui aurait donné pour la première fois l'impression de pouvoir respirer librement.

Enfin et surtout, cela résoudrait notre mystère.

S'il assure qu'il pleurera la mort de Flint, c'est parce que cet artiste l'a touché. Sa réaction devant les œuvres du maître ne laisse aucun doute. C'est un fait. Léonard da Vinci l'a touché. Brahms aussi. Et peut-être même l'immortelle poésie biblique de Salomon.

Je me plais à imaginer que soudain, sans le dire à personne, sans faire voir de rien (peut-être bien lorsqu'il reste assit pensif après avoir joué Brahms sur l'instrument de ce dernier), il comprend pourquoi il a tant aimé toutes ces œuvres. Parce que ce sont toutes les créations de cet artiste là. Il a une connexion avec lui. Allez savoir pourquoi mais c'est comme ça. Peut-être même est-ce le tout premier artiste qui a croisé sa route. Le premier à l'avoir touché dans sa part humaine. Ce moment extraordinaire où pour la première fois, il n'a pas ressenti le besoin de se défier de lui-même. Ça l'a marqué, ça l'a créé. Il est ce qu'il est en partie en raison de cet artiste et de ce qu'il lui a fait.

«Ce jour là, je pleurerai.»

J'aime à croire que c'est la raison d'être de la seule et unique larme canonique que Spock versera jamais pour la mort de quelqu'un ; si même il l'a versé.

(Exception faite bien sûr de l'innommable reprise de ce cher Abraham où Spock pleurera à grosses larmes terriennes la mort de Kirk, son tout récent ami (et encore plus choquant si c'est possible, la hurlera – désolé je ne peut le mettre qu'entre parenthèses car je tiens à me faire croire que ce n'est jamais arrivé sinon dans le «canon maudit», appelons-le comme ça))

Spock a sortit d'innombrables perles mais pour moi cette petite phrase est la plus belle et la plus touchante qu'il ait jamais dite. Comme tel en elle-même mais aussi parce qu'elle est une clef qui ouvre une porte secrète. Un véritable petit trésor dissimulé dans cet univers impérissable : l'amour quasi humain que Spock porte aux arts terriens.

Gageons que ce n'est pas la seule surprise cachée que le malicieux Roddenberry nous ait laissé. Mais aucune porte secrète n'aura pour moi autant de valeur que celle-ci car elle s'ouvre sur l'âme du vulcain le plus extraordinaire de Star trek et à mes yeux, il est et restera le personnage le plus fascinant que la science fiction nous ait donné.