Pfoû... pour tout vous dire, j'ai eu bien du mal à terminer cette fic. Et vous savez pourquoi ? Parce que je me suis rendue compte que j'avais déjà écrit la fin, de manière "indépendante" si l'on veut, il y a déjà un bon bout de temps.

Eh oui, s'agissant de l'histoire de Thorin et Dwalin, je ne pouvais pas laisser le dernier planté là, il fallait quand même que je raconte ce qu'il était devenu après la mort de son frère de cœur. Mais voilà, oh surprise, j'ai déjà traité ce sujet dans Le survivant.

J'ai donc revu ma copie. Ce chapitre ne reprend pas le texte intégral de mon vieil OS : je l'ai beaucoup modifié et adapté pour qu'il "colle" au plus près avec cette fic dont il devient la conclusion (en plus, quand je l'avais écris à l'époque je n'avais pas encore vu la version longue de La bataille des cinq armées, donc certains détails n'étaient pas raccords). Mais bon, il y a quand même des passages qui restent identiques.

Bonne lecture.

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Le vieux nain s'approcha avec peine du fauteuil placé devant la cheminée et s'assit en grimaçant de douleur. Toutes ses articulations lui faisaient mal. Même assis ou allongé, ses os lui faisaient mal. Un des effets de l'âge.

Il étendit ses jambes devant le foyer et les entendit craquer. Décidément, c'était une chose absurde que de devenir si vieux. De se trouver pris au piège d'une carcasse souffrante et quasiment inutile. De ne plus servir à rien. De ne plus pouvoir aller nulle part ni rien faire, ou quasiment.

Et surtout, de n'avoir plus rien ni personne autour de soi. Plus rien que des souvenirs. De bons souvenirs ? Non, même pas... les souvenirs de Dwalin étaient sombres. Ils n'étaient constitués que de tous ceux qu'il avait vus tomber ou disparaître au fil du temps. Des jeunes et des moins jeunes. Des proches et des moins proches. Des amis, des parents... Oh oui, il en avait vu mourir, des nains, depuis toutes ces interminables décennies ! Et lui était resté. Pourquoi ? Pourquoi justement lui ? Plus le temps passait et plus cette question lui taraudait l'esprit.

Pourquoi moi ?

Pourquoi sont-ils tous partis et que moi j'ai traversé les années, les décennies et les siècles ? Non sans dommages, certes : il était couvert de cicatrices et certaines de ses douleurs d'aujourd'hui provenaient d'anciennes blessures que l'âge rendait particulièrement sensibles.

Mais il était toujours en vie.

Ce n'était pourtant pas faute de l'avoir risquée, sa vie ! Il n'avait pas toujours été aussi mal en point qu'aujourd'hui. Il avait brandi ses célèbres haches de guerre sur bien des champs de bataille et fauché nombre d'ennemis. Et il avait survécu. Toujours. Il avait eu tant d'occasions de mourir ! Mais non. Les autres mouraient autour de lui, il restait.

Il était l'éternel survivant.

Celui qui ramasse les corps brisés. Celui qui soupire devant tant de vies gâchées. Celui qui partage le chagrin de ceux qui restent. Celui qui finalement se retrouve seul, quand tous les autres ont quitté cette terre depuis longtemps.

Même la vieillesse, si elle l'accablait de tous ses maux, paraissait incapable d'avoir raison de lui. Dwalin avait déjà vécu bien plus vieux que tous les nains qu'il connaissait ou avait jamais connu. Il approchait des 340 ans ! Qui aurait pu croire une chose pareille ? Parfois, Dwalin voyait cela comme une malédiction. Mais pourquoi ? se demandait-il. Qu'est-ce qu'il avait donc à expier ? Il n'avait pas la prétention d'être parfait, encore moins innocent, certainement pas ; il connaissait ses fautes et ne songeait pas à les nier ; et, bien entendu, ses mains étaient rouges de sang. Comme celles de n'importe quel combattant. Alors pourquoi ? Quand donc serait-il enfin autorisé, lui aussi, à franchir le dernier passage et à retrouver tous ses proches, tous ses amis, tous ceux qu'il avait aimés au cours de sa si longue existence ?

Les yeux fixés sur les flammes, Dwalin dévidait, une fois encore, la longue, l'interminable pelote de ses souvenirs.

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- Alors tu ne viens pas, mon frère ? Tu es bien décidé ?

- Oui.

Un simple grognement, ce "oui". Mais Balin ne s'en formalisa pas. Au lieu de cela, il étreignit chaleureusement son cadet, qui lui rendit la pareille.

- Tu es absolument sûr ? insista une dernière fois Balin, bien que sachant que c'était inutile.

- Ma place est à Erebor, répondit Dwalin, bougon.

- Auprès d' "eux", pensa-t-il tout bas.

Balin hocha la tête. Bien que son frère n'ait pas formulé ses raisons à voix haute, il les connaissait. En cela, tous deux réagissaient différemment. Balin étouffait, à Erebor. Quand il pensait à ce qui aurait pu être, ce qui aurait du être, aux raisons qui les avaient tous fait venir jusqu'ici au prix de mille difficultés et en bravant mille dangers... et ce qu'il en était réellement... Naturellement, il n'avait pas donné ses véritables raisons au roi Dain, qui appréciait sa sagesse et ses conseils et avait vainement tenté de le retenir. Mais décidément, le sol sanglant d'Erebor lui brûlait les pieds.

- Sois prudent, dit enfin Dwalin. Donne de tes nouvelles.

- Entendu.

Puis ils se serrèrent les mains et se donnèrent une dernière accolade. Curieusement, à ce moment-là ils eurent tous deux la même intuition : celle qu'ils ne se reverraient jamais.

- Oïn et Ori ont décidé de m'accompagner, dit encore Balin.

- Je sais.

Ori, lui non plus, n'en pouvait plus. Pas d'Erebor, mais de la tutelle écrasante de ses frères, notamment celle de Dori. Autrefois, lorsqu'il avait fugué pour s'engager dans la compagnie de Thorin, son frère aîné l'avait suivi. Aujourd'hui Dori était passablement amoureux de son confort et plus guère enclin aux aventures. Et puis surtout, cette fois-ci Ori lui avait clairement fait comprendre qu'il ne tolérerait plus d'être traité comme un enfant.

Dwalin et Balin se séparèrent enfin. Et en effet, ils ne se revirent jamais. A Erebor, nul ne sut avec exactitude ce qui s'était passé. Durant cinq ans, Balin avait parfois donné des nouvelles. Il avait repris la Moria, ce lieu de funeste mémoire, mais la paix ne régnait pas : les gobelins leur livraient une guerre acharnée.

Un jour, il n'avait plus donné signe de vie. D'Oïn et Ori, on ne savait plus rien non plus.

Mais si Dwalin ignorait quand, comment et pourquoi, il savait depuis longtemps que son frère aîné n'était plus de ce monde.

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Dis aussi avait fini par s'éteindre. Dwalin avait perdu le compte du temps qui s'était écoulé depuis. A sa mort, la princesse n'était depuis longtemps plus que l'ombre de ce qu'elle avait été.

Elle aussi avait fini ses jours seule. Si seule ! Avec ses souvenirs. Comme lui. Pauvre femme. La vie l'avait dépossédée de tout. Tout ce à quoi elle avait tenu, tous ceux qui avaient compté pour elle, tout ! Chaque chose, chaque être lui avait été arraché bien avant l'heure. Où était-elle, la petite fille espiègle et un peu boudeuse qui refusait d'apprendre à broder ? A son corps défendant, Dis avait été obligée d'apprendre à faire bien des choses au cours de sa vie. Elle avait aussi dû apprendre le poids du chagrin et des regrets. Pourquoi le destin s'acharnait-il ainsi, et de manière aussi cruelle, sur cette malheureuse ? Avait-elle quelque chose à payer, elle aussi ? Etait-elle coupable d'avoir aimé ? Dwalin s'était mille fois posé la question mais n'avait jamais trouvé de réponse.

Il avait longtemps craint que Dis décide de faire le long voyage depuis les Montagnes Bleues jusqu'à Erebor mais, à son grand soulagement, elle était restée là où elle était. Il la comprenait. Pourquoi aurait-elle voulu revenir ici ? Pour les souvenirs ? Ah ! Quels tristes souvenirs ! Chaque pierre de la Montagne Solitaire lui rappellerait tous ceux qu'elle avait perdu : ses parents, ses grands-parents, ses frères... ses fils.

Là-bas dans les Ered Luin, dame souveraine de son peuple, elle était utile. Par ailleurs, les souvenirs qu'elle y avait étaient bien plus heureux. Elle pouvait se rappeler de ses garçons bien en vie, de leurs rires, de leur enfance insouciante. Ici, elle n'aurait trouvé que la dalle froide qui fermait leur tombeau et qui n'aurait fait qu'aviver son chagrin. Un rappel perpétuel de tout ce qu'elle avait perdu, des espoirs brisés, des promesses rompues. De la solitude qui était désormais la sienne. Là-bas, elle pouvait entretenir l'illusion qu'ils respiraient tous, encore, quelque part sous le ciel.

Dwalin avait été soulagé de sa décision. Jamais il n'aurait pu affronter le regard de Dis. Jamais. Jamais il n'aurait pu lire dans ses yeux la vérité : il était encore en vie alors que son roi et ses princes étaient morts. La princesse était la dernière personne au monde qu'il voulait voir. Sa seule présence serait pour lui le rappel perpétuel de sa défaite. Sa première mais ô combien cruelle et terrible défaite ! Il n'avait pas su protéger ceux pour lesquels il aurait dû verser son sang, pour lesquels il aurait sans hésiter donné sa vie. Si longtemps plus tard, Dwalin ne comprenait toujours pas comment la situation avait pu lui échapper ainsi, comment les choses avaient pu finir de cette manière. Mais rien ne pouvait changer les faits : il avait échoué dans la principale mission de son existence.

Alors non, il n'aurait pas pu supporter la vue de cette femme, son regard, ses reproches. Car elle ne pouvait que lui en vouloir et ce n'était que justice. Elle ne pouvait que le condamner, le mépriser. Et il tenait encore bien trop à elle pour pouvoir le constater de visu en croisant ses yeux ou en voyant sa peine par lui-même.

Parce qu'elle avait représenté bien trop, pour lui, à une certaine époque. Parce qu'il l'avait sincèrement aimée. Parce que, bien qu'il s'en défende, il l'aimait encore. Elle était celle à qui il avait décidé de dédier sa vie et tous ses actes. Du coup, avoir laissé mourir ses proches s'apparentait à une épouvantable trahison. Pire encore, une sorte de perversion. Ne lui avait-il pas promis de veiller sur eux ? Il se souvenait d'elle le jour de leur départ. Il était venu lui faire ses adieux, navré au fond de lui de voir l'effort qu'elle fournissait pour se tenir si droite, pour ne pas laisser éclater les craintes qu'elle nourrissait pour ses enfants et son frère aîné. Juste au moment où il s'éloignait, elle avait laissé fuser les paroles qu'elle devait retenir depuis un moment :

- Ramenez-les moi, Dwalin. Tous les trois. Je n'ai plus qu'eux au monde...

Thorin avec sa tête de mule et son caractère de chien, Fili déjà si responsable, et Kili, joyeux et insouciant, Kili qui avait toujours été un rayon de soleil pour tous ses proches.

- ... et que vous sur qui compter.

- Je ferai de mon mieux, avait répondu Dwalin, extrêmement touché malgré lui.

Elle lui avait fait confiance. Et il les avait laissés mourir. Tous les trois.

Parfois Dwalin se faisait la réflexion que s'il avait fait un autre choix jadis, si quand tout était encore possible il avait tenté sa chance auprès de Dis et si elle l'avait accepté... alors... tous deux auraient été moins seuls... après. Ils auraient vieilli ensemble. Mais non. Ils n'auraient sans doute fait qu'additionner leurs peines, qui n'en auraient été que plus lourdes. Allons, c'était absurde.

Lorsque la nouvelle de la mort de Dis était parvenue à Erebor, Dwalin avait été surpris d'en éprouver un si vif pincement au cœur. Après toutes ces années ! Alors qu'il ne l'avait jamais revue. Eh oui. Ce jour-là, il s'en souvenait, il s'était demandé :

- Et moi ? Languirais-je encore longtemps ? Combien de temps encore avant que je les rejoigne tous dans les forges de Mahal ?

Tant d'années avait passé depuis et il était toujours là. Toujours là.

L'éternel survivant.

000

Après la bataille des Cinq Armées, Dwalin avait rapidement fait son choix. Il resterait à Erebor. Il resterait auprès de Thorin et de ses neveux, là où il estimait qu'était sa place.

Après que Dain lui ait demandé de se mettre à l'ouvrage pour s'assurer que la région était redevenue sûre, Dwalin avait repris l'apparence d'une vie normale. L'apparence seulement.

Ni lui ni le nouveau roi n'étaient dupes. Dwalin avait perdu quelque chose qu'il ne retrouverait jamais. En fait, il s'était perdu lui-même. Tout ce à quoi il avait voué son existence avait disparu et cette existence elle-même lui paraissait désormais inutile.

Tant que ses forces avaient perduré, il avait toutefois réussi à se donner le change. A s'illusionner. La vie continue, se répétait-il. C'était un beau mensonge. Mais parfois, se raccrocher à un mensonge est la seule opportunité qui vous reste.

Comme il l'avait pensé, Dain s'était révélé être un bon roi. Erebor n'avait peut-être pas retrouvé la splendeur et la puissance qui avaient été la sienne autrefois mais il aurait fallu être de bien mauvaise foi pour nier tout ce que Dain avait accompli. Il avait tissé des liens solides avec les hommes de Dale et leurs deux peuples avaient retrouvé leur prospérité. Bard et Dain avaient travaillé main dans la main et pouvaient être fiers des résultats obtenus. Thorin n'était pas mort pour rien, songeait parfois Dwalin. Son rêve s'était réalisé. Le rêve de presque toute une vie, qu'il avait payé de la sienne. Peut-être devait-il en être ainsi. Même si cela ne consolait absolument pas son ami.

Ils avaient tous connu une longue période de paix après que les derniers orcs aient été exterminés. Mais rien n'était plus pareil pour autant. Dain avait demandé à son ami d'enfance s'il acceptait de continuer à être le maître d'armes des jeunes générations. Dwalin avait refusé. Non, plus jamais. Il ne voulait plus jamais avoir à perdre des garçons qu'il aurait entraînés et vus grandir. Désolé.

Au fil des décennies, il avait lui-même eu l'occasion de combattre encore. C'était après tout la seule chose qu'il savait faire. Et puis quelque part, secrètement, il espérait toujours que ce serait la dernière fois et qu'il demeurerait couché parmi les morts. Mais non. Il avait survécu. Toujours. Même après les temps troublés qui avaient à nouveau menacé l'équilibre du monde.

On parlait d'une obscure menace, loin de là, sur les terres du Mordor. On prétendait qu'une fois encore les orcs s'étaient multipliés et qu'ils infestaient à nouveau les terres des peuples libres. A nouveau la guerre avait montré son hideux visage. Jusqu'aux portes d'Erebor. Les hommes de Dale et les nains de la montagne avaient combattu ensemble, en une bataille aussi féroce qu'acharnée. L'assaillant avait fini par être vaincu mais une fois encore, à quel prix ! Car Dain Pied d'Acier, Roi sous la Montagne, était tombé lors de l'offensive, lui qui malgré son grand âge avait combattu vaillamment, tué nombre de ses adversaires et protégé des hordes ennemies le corps de son ami le roi Brand, seigneur de Dale, petit-fils de Bard l'Archer.

C'en était trop pour Dwalin. Il avait participé à deux batailles au pied de la Montagne Solitaire et chacune s'était terminée par la mort d'un roi nain. Ses deux amis d'enfance avaient rougi cette terre de leur sang et reposaient à présent dans les catacombes de la montagne. Le vieux guerrier se souvenait de sa révolte ce jour-là. Pourquoi, mais pourquoi ? Tant de nains étaient morts à nouveau lors de ce funeste jour, pourquoi donc lui était-il toujours là, vieux et inutile, rongé par le chagrin et le doute ? La mort ne semblait pas vouloir de lui. En revanche, elle fauchait sournoisement tous ceux qui lui avaient été chers en ce monde.

Après cette dernière épreuve, Dwalin avait laissé ses haches de guerre prendre la poussière dans un coin. Le temps avait passé. Les années avaient continué à se succéder.

Dwalin était considéré et même honoré, à Erebor : non content d'avoir été l'ami du roi Dain, auquel son fils avait succédé, n'était-il pas l'un des compagnons du légendaire Thorin Ecu-de-Chêne ? N'avait-il pas contribué à vaincre le dragon et à reprendre la Montagne Solitaire ?

Lorsque la conversation arrivait sur ce sujet, Dwalin haussait les épaules et s'en allait. Foutaises que tout cela ! Comment tous ces imbéciles ne comprenaient-il pas qu'il ne tirait aucune gloire de ces événements ? Dwalin maudissait le magicien qui avait jadis convaincu Thorin de se lancer dans cette aventure, il aurait voulu que cela ne soit jamais arrivé. Jamais ! Tant de choses avaient été irrémédiablement brisées et perdues à cause de cette soi-disant quête.

Peu à peu, les décennies s'ajoutant aux décennies, le vieux guerrier avait vu mourir tous ses anciens compagnons. Tous les nains qui avaient constitué la Compagnie de Thorin. La plupart étaient nettement moins âgé qu'il ne l'était lui-même aujourd'hui.

Mais lui était toujours là.

L'éternel survivant.

000

La veille, s'appuyant de tout son poids sur sa canne, Dwalin s'était décidé à descendre les interminables marches qui menaient à la nécropole de la Montagne Solitaire. Cela faisait longtemps qu'il n'y était plus allé, car si descendre toutes ces marches lui était devenu pénible, remonter était dix fois pire. Il savait aussi que ce serait la toute dernière fois qu'il descendrait.

Il faisait très froid là en bas, et son souffle, haletant d'avoir fourni cette longue descente, se condensait en vapeur devant sa bouche.

Soufflant et ahanant, le vieux guerrier s'était arrêté devant une paroi travaillée et enluminée avec tout le savoir-faire des meilleurs tailleurs de pierre. Trois noms étaient gravés dans la pierre et rehaussés d'or martelé qui étincelait dans la lumière de sa torche. Comme toujours, Dwalin sentit sa gorge se serrer. Depuis tout ce temps, pourtant... Mais la blessure était toujours vive au fond du cœur. Une blessure qui refusait de se refermer.

Derrière cette paroi de pierre qui se fondait dans le roc se trouvait la raison pour laquelle il avait toujours refusé de s'éloigner d'Erebor depuis que la Montagne Solitaire avait été reprise. Le tombeau de Thorin Ecu de Chêne et de ses deux neveux.

Sa place était ici, à "leurs" côtés. Ou alors rien n'avait jamais eu de sens.

Il n'y voyait plus très bien Dwalin, car ses yeux chargés d'ans commençaient à se recouvrir d'une taie opaque, mais il connaissait par cœur chaque détail. Chacune des runes qui évoquaient ceux qui avaient été ensevelis là-derrière. Il fit légèrement courir ses doigts sur la surface gravée, à droite, puis à gauche du texte central, le plus travaillé et le plus décoré.

- Les garçons, murmura-t-il.

Dwalin s'était longtemps demandé pourquoi la mort des deux jeunes nains l'avait affecté à ce point. Au point que lui, le combattant endurci, le dur des durs qui en avait déjà vu mourir tellement n'avait pu faire autrement que détourner les yeux quand Fili était tombé, transpercé par derrière. Au point qu'il avait senti les larmes lui brûler les yeux devant le corps de Kili. Si jeune. Tellement trop jeune.

Depuis, il avait eu le temps de mieux comprendre. C'était les fils de Dis. Rien que pour cela, ils avaient plus de valeur pour lui que tout autre. Mais c'était aussi un peu les fils de Thorin.

Presque. Ses fils adoptifs en tous cas, liés à lui par le sang autant que par les sentiments. Comment ne les aurait-il pas affectionnés lui aussi avec une telle ascendance ?

Accessoirement, c'était également deux gamins auxquels il avait personnellement enseigné les arts guerriers durant des années. C'était lui qui avait fait d'eux des combattants accomplis, les meilleurs de leur clan. Et tout cela pourquoi ? Pour en arriver là.

- Mon vieil ami...

Dwalin posa toute la surface de sa paume au centre de la plaque de pierre froide. Il sentait sous sa peau les ciselures de la roche, qui racontaient quel grand guerrier et quel roi avait été Thorin Ecu-de-Chêne, qui avait guidé les siens après qu'ils aient été chassés de chez eux par le dragon, les avait sauvés lors de la bataille de la Moria, leur avait permis de retrouver leur dignité autant que l'aisance d'une nouvelle vie. Celui enfin qui avait reconquis Erebor et rendu aux nains leur royaume. Et à quel prix, songeait amèrement Dwalin. Le temps passant, tout cela lui paraissait presque futile. Pas les actes accomplis en eux-mêmes, non. Jamais il n'aurait outragé la mémoire de son ami en estimant que ce qu'il avait accompli au cours de son existence, au prix de tant de larmes et de sang, n'avait aucune valeur. Simplement, il ne pouvait s'empêcher de se demander s'il n'aurait pas mieux valu que Thorin ne fasse rien de tout cela et se contente de s'occuper de sa sœur et de ses neveux. Sauf que bien sûr, dans ce cas, il n'aurait pas été celui qu'il était.

- Je suis bien las, tu sais.

Depuis de nombreuses années, si nombreuses qu'il en perdait le compte, et tout en riant de lui-même, le vieux nain venait parfois "discuter avec ses morts" et leur raconter les dernières nouvelles :

- L'épouse de Dain a donné le jour à un fils. Imagine-toi qu'ils l'ont appelé Thorin ! ../.. J'ai eu des nouvelles du cambrioleur, il se porte bien. ../.. Balin a repris la Moria. C'est encore loin d'être la paix, là-bas, mais tout de même, hein ? etc.

Dwalin ne parlait jamais des morts. Uniquement des vivants. Oh, bien sûr que tout cela était un peu ridicule ! Une marotte de vieillard, ironisait Dwalin pour lui-même. Mais ce n'était pas non plus comme s'il avait eu encore tant de gens bien vivants avec qui parler. Toutefois, lors de cette ultime visite, il n'avait plus rien de neuf à raconter :

- C'est la dernière fois, mon frère, murmura-t-il. Je n'aurais plus la force de revenir. J'espère que tu me pardonneras. Je ne suis plus le nain que j'étais. J'espère seulement que mon propre chemin arrive enfin à son terme. Que nous nous retrouverons bientôt de l'autre côté. Cela fait si longtemps... j'aimerais entendre ta voix à nouveau. Ta voix et pas seulement ton nom. Car on parle toujours de toi, tu sais. Les enfants d'ici apprennent ton nom presque immédiatement après celui de leurs parents et le récit de tes exploits les accompagne dès qu'ils sont en âge de parler.

Cela faisait longtemps que Dwalin appelait son vieil ami son frère. Il savait que Balin n'y aurait vu aucun mal. Thorin et lui-même n'étaient-ils pas liés aussi étroitement que s'ils avaient été du même sang, sinon plus ? Allons. Ils s'étaient mieux compris que ne se comprenaient Thorin et Frérin et que lui-même n'avait jamais compris son frère de sang.

Chaque fois qu'il parlait ainsi à mi-voix devant cette paroi de pierre, Dwalin croyait presque voir, à travers la pierre, la luminescence incomparable de l'Arkenstone enfermée à l'intérieur. Le plus merveilleux joyaux que l'on ait jamais pu contempler de mémoire de nain. C'était assez amusant qu'il s'imagine cela car la légende, bizarrement, paraissait avoir oublié la pierre fabuleuse. Elle affirmait en revanche que si la Montagne Solitaire était un jour menacée, Orcrist, l'épée elfique, jetterait une telle lumière à l'intérieur du tombeau que celle-ci traverserait la pierre et avertirait ainsi les nains du danger. Dwalin sourit en pensant à cela.

- Ta légende est de celles dont on fait les grandes épopées, mon ami, dit-il encore. Certaines variantes que j'ai entendues affirment aussi que si un jour le peuple de Durin venait à courir un grand péril, tu ressortirais toi-même du tombeau, Orcrist à la main, pour le protéger. Tu imagines cela ? Dans certaines version, on affirme que tes fils se lèveront en même temps que toi et te suivront, comme de leur vivant. Oui, car dans la légende Fili et Kili sont devenus tes fils. Ça sonne mieux, tu comprends. De toute façon, ce n'est pas si éloigné que cela de la vérité.

Dwalin sourit un peu plus largement et récita de mémoire :

- ... à la chevelure blonde,

Ses épées fendant l'air,

Et l'archer à la flèche de lumière...

- Mais pour moi... pour moi...

Son sourire s'évanouit.

- C'est toi que j'aimerais retrouver. Toi seulement. Pas la légende. Seulement le vrai Thorin. Celui avec lequel j'ai grandi. Celui avec lequel j'ai combattu. Celui pour lequel je m'étais juré de mourir s'il le fallait.

Il grimaça car le froid des catacombes mordait ses os.

- C'est le seul serment auquel j'ai jamais manqué. Je ne sais comment j'ai pu échouer là-dessus. Et tu vois, je n'ai jamais pu me le pardonner. Jamais. C'est pourquoi je n'aurais jamais pu affronter Dis.

Dwalin soupira.

- C'est peut-être ce que je paye. Quoi qu'il en soit, j'espère que nos retrouvailles sont pour bientôt. Il serait temps. Grand temps. Garde-moi un peu de bière. De la bière des fontaines d'éternité.

Péniblement, le vieillard entreprit de remonter jusqu'aux niveaux supérieurs d'Erebor. Il était à bout de souffle et ses articulations le faisaient affreusement souffrir quand il croisa un nain (il ignorait son nom, il ne connaissait plus personne à Erebor, désormais) qui offrit de l'aider. L'aider, lui ! Dwalin accepta pourtant, car il n'en pouvait plus, mais il songea avec tristesse qu'il y avait eu une époque où il aurait trouvé offensant que l'on propose de l'aider à marcher.

- Mais d'où venez-vous donc comme ça ? demanda le nain. Vous êtes gelé et épuisé.

Dwalin ne répondit que par un grognement. De quoi se mêlait ce freluquet ! Il n'avait sans doute pas plus de 150 ans, je vous demande un peu. Enfin, il était serviable, on ne pouvait pas lui retirer ça. Le "freluquet" le raccompagna jusqu'à ses appartements et demanda s'il pouvait encore se rendre utile.

- Non, grommela Dwalin. Ca va, merci.

- Vous êtes sûr ?

- Oui, oui ! fit le vieux nain en congédiant l'autre d'un geste impatient de la main.

Dès qu'il fut seul, grognant tant et plus à cause de ses membres douloureux, Dwalin retourna s'asseoir dans son fauteuil près de la cheminée et soupira. Voilà tout ce à quoi se résumait désormais son existence : attendre sans rien faire une fin qui se dérobait sans cesse, en ressassant des souvenirs jaunis par le temps. A quoi bon vivre si vieux si c'était pour cela ?

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Sa vie continua à s'étioler ainsi durant encore huit longs mois. Dwalin ne quittait quasiment plus ses appartements et presque plus son fauteuil non plus. Pour aller où et pour faire quoi ? Un après-midi, tandis qu'il somnolait, languissant, il se sentit soudain terriblement oppressé. Il songea à se lever pour aller se chercher un verre d'eau mais en fut incapable. Il aurait pu appeler, il le savait, car le Roi sous la Montagne, qui éprouvait pour lui respect et considération, avait mis un jeune nain à son service, auquel il avait donné pour consigne de ne jamais beaucoup s'éloigner, sans pour autant se montrer envahissant : les vieillards aiment leur tranquillité et Dwalin n'aurait pas supporté d'avoir toujours quelqu'un collé à lui comme une tique après un chien. Toutefois, il préféra s'abstenir. Son malaise s'accentua. Toute la pièce parut se déformer, le feu lui-même était… le feu était… oh là là… un spasme parcourut le corps du vieux nain.

Deux heures plus tard, son petit domestique vint frapper à sa porte. Ne recevant aucune réponse il entra doucement, pensant trouver Dwalin endormi.

Il était mort.

Renversé en arrière dans son fauteuil, sa vieille main ridée pendant le long de l'accoudoir. Mais son visage blanc et froid était serein et ses lèvres livides souriaient.

FIN

Et avons-nous fait avec la guerre, à la fin ?

Oui, nous avons eu de la chance, tous les deux,

Nul besoin de serment ni de voeu

Pour sceller notre belle amitié,

Qu'un lien plus étroit a déjà nouée.*

* Poème de Robert Graves