Coucou les gens !

Une nouvelle histoire [EDIT : un OS en deux parties, parce que j'avais oublié de le préciser ] :3

Comme toujours, des tas et des TAS de mercis à vous pour votre passage sur mes dernières histoires, pour vos favoritages, et des bisous spéciaux pour odea, Elie, Titou Douh, Adalas, Electre, Dearlock, Louisana, Andromde, Innocent1984, Mana, li, Flo'w, LittleHedgehog98, rien que pour lire, shukrat, Rosedeschamps, Choupi, laylou-miimi, Ellis Ravenwood, Holybleu et Thalie.P pour vos reviews sur Le Fleuriste, le tueur et le limier ; à shukrat pour ta review sur Bonjour, John, à Andromde pour tes reviews sur Les Plaies qui guérissent et Nous Ecrire est mon privilège, et à Ellis Ravenwood pour tes reviews sur Le Mystère de la bûche et des bébés, Ray of light, Pour John, Le Témoin, Cicatrice et Fascination, et 5 + 1 times Sherlock let someone see his wings. Vous êtes juste fantastiques. Je vous promets de vous répondre un jour, je me noie un peu en ce moment :p

Et MERCI à Some pour sa bêta lecture et pour son idée de titre de ce nouveau texte !

Bonne lecture !


Un An
Chapitre 1 :

.

« Eh, John ! Tu sais que nos heures sup' ne sont pas payées ?! »

John lève un regard surpris vers la source de la voix tonitruante et pleine d'entrain, à savoir le visage jovial passé par l'ouverture de son open-space. Puis jette un coup d'œil à sa montre. Vingt-trois heures trente. Ah, c'est donc pour ça que le dernier type qu'il a eu au téléphone il y a une minute lui a demandé si ce n'était pas trop tard pour ce soir… Celui-là l'a remercié avant de raccrocher, réalise le médecin avec un sourire fatigué – oh, si fatigué. Ce n'est pas forcément rare, mais ce merci-là avait l'air franc et spontané. Et John en a tellement besoin…

Il fait un signe de tête à Alex – qui s'en va sur un rire aussi bruyant et enjoué que sa voix, et un « Joyeux Noël ! » du même acabit. Puis John s'étire longuement, range les trois stylos qui traînent sur son bureau, éteint le portable pour lequel même le qualificatif « obsolète » relèverait d'un optimisme proche de l'aveuglement, mais qu'il est quand même bien content d'avoir pour ses permanences. Et, enfin, se lève pour tirer lui-même sa révérence.

Pas eu d'urgences à gérer dans la structure, ce soir, et c'est toujours plus agréable. Devoir laisser le téléphone à Alex pour aller dans une chambre soigner une arcade ouverte à cause d'un conflit plus ou moins aviné, ou une pommette qui a rencontré un coin de meuble de façon inopinée parce que son propriétaire n'a pas su empêcher le goulot de venir un peu trop de fois à ses lèvres, puis jeter tout ce petit monde dehors pour la nuit parce que c'est le règlement, ce n'est jamais quelque chose duquel John ressort le cœur léger. Ça aurait même plutôt tendance à le miner pour les siècles des siècles.

Amen, songe-t-il avec un sourire ironique en levant les yeux vers la lampe pendante moche qui, avec le plafond, quelques étages, les nuages et ses pensées couleur cafard, lui obstrue la vision du ciel. Et de ce type qui y siégerait, dans sa bienveillance et sa miséricorde, celui que des familles bien au chaud remercient pour la profusion de nourriture tout à fait indécente qu'elles ont sur leur table en cet instant. Loué soit-il de donner autant à certains.

Pas bien, John.

Lampe pendante très moche, remarque-t-il pour diriger ses pensées vers autre chose que son sarcasme. Absolument laide et sans goût. Mais toujours mieux qu'une ampoule nue, dans le registre du glauque. Quand il traverse ce corridor troué de portes fermées pour l'heure et qui lui permet de rejoindre la sortie, un frisson désagréable qu'il contient difficilement remonte souvent le long de sa colonne vertébrale, parce qu'il a l'impression d'arpenter un couloir de la mort, du genre de celui dans La Ligne Verte. C'est en regardant les locaux aseptisés mais salubres malgré tout, et en se rappelant qu'il a vu la date sur son ordinateur qu'il se rassure et se rappelle, un, qu'on est bien au vingt-et-unième siècle à Londres, deux, que c'est une structure sociale dans laquelle il travaille, et pas dans une prison.

Ce n'est que la rue qui vous attend demain, à sept heures du mat', les mecs, pas la chaise électrique. Bande de veinards.

Il a appris avec le temps à ne plus culpabiliser de ce type de pensées qui le font sourire jaune, puisque leur cynisme lui fait plus de mal que de bien et lui laisse un goût amer sur la langue.

Mais c'est bête de penser à ça, parce que la soirée a été plutôt positive, en vrai. Allez allez, remue-toi, l'ami, ça va aller, ça va, ça va même très bien, de quoi tu te plains, toi ? Tu es qui pour te lamenter comme ça ?

Le médecin de la structure, voilà qui il est. Un type diplômé de l'hôpital Saint Bartholomew, qui a accepté de bosser sous le statut et pour le revenu d'un travailleur social. Sans doute pas très juste pour les autres candidats au poste qui avaient un profil mieux adapté. Mais l'organisme a compris qu' il y avait la possibilité d'engager deux hommes payés une misère "dont un se chargerait des problèmes de bobos de surcroît," dixit l'homme en costume impeccable et peau bronzée aux UV qui lui a fait passer son entretien d'embauche – "et un ancien soldat, en plus, parfait, vous pourrez sortir manu militari les éléments perturbateurs !" avait-il souri de toutes ses dents de pub pour dentifrice. Dans ces conditions, employer John évitant au sinistre individu d'avoir à payer deux éduc' toutes les nuits, dépense à additionner aux allers-retours du médecin de garde le plus proche au moindre problème, l'homme en costard qui, Dieu merci, ne travaille pas pour Homeless Link mais pour la section ministérielle s'assurant que l'association ne dilapide pas sa maigre fortune dans des ressources humaines inutiles, a dit banco.

Parce que restrictions budgétaires.

Et parce que John, de son côté, s'est senti trop faible pour reprendre en charge la vie et les traitements d'êtres humains plus ou moins conciliants depuis un cabinet de généraliste, quand il est devenu clair qu'il ne pourrait plus opérer. Et parce que la balle qu'il a prise dans la peau en a profité pour percer la carapace de la grenouille qui se faisait plus grosse que le bœuf, empâtée dans son assurignorance crasse. Ça a créé un appel d'air et de conscience sur la réalité des gens autour de lui – de ceux dont, à quelques coups de chance près, il aurait pu rejoindre les rangs. La misère qu'il croise dans les rues de Londres a toujours, même après deux ans et des brouettes, un goût de conséquences de villages afghans animés par plus rien d'autre que des volutes de fumée et des corps désarticulés. Dont le sien, dans son dernier assaut, dans son dernier village afghan.

John essaie de ne pas trop se dire qu'il cherche une rédemption, peut-être, dans son boulot actuel. Il essaie surtout de ne pas trop se dire qu'il échoue à la trouver. Quand il en a vraiment la force, il essaie même de ne rien se dire du tout.

Quitter l'open-space est toujours un moment de bonheur mâtiné de soulagement, lui-même mélangé à d'autres choses moins positives qu'il n'a pas envie de voir, tout de suite. C'est l'oubli de la sonnerie du téléphone, des places à trouver, des gens à refuser parce qu'on n'est pas en niveau deux et Dommage, les mecs, on n'a plus de place. Démerdez-vous, z'aviez qu'à avoir un toit. Cordialement… John ricane jaune, ricane noir ; il ricane de lui parce que, même après deux ans à bosser ici, il n'est pas blindé, et il sait qu'il ne le sera sans doute jamais. Il n'a pas su refermer les yeux une fois que la balle et la lie où celle-ci l'a entraîné les lui ont ouverts. Et par « lie », il ne parle pas de la boue de sable imbibé de plombs et de sang dans laquelle il est tombé, quand son épaule a été touchée.

Quitter l'open-space est d'habitude un soulagement relatif et temporaire mais, ce soir, John découvre qu'il est bêtement en train d'observer l'ombre que les lumières projettent sur le plan du bâtiment, imprimé sur plastique et accroché au mur, duquel il a mentalement enregistré les issues de secours sans même s'en rendre compte. Alors qu'il aurait pu partir il y a cinq minutes, au moins – quarante, même, dit son contrat. Il se secoue. Sourit. La soirée a été positive. Un bon Noël. Il y a assurément un – ou plusieurs –verres de whisky bon marché qui l'attendent chez lui pour fêter ça.

Il regarde la porte, la sortie, à cinq mètres de lui.

Allez. T'y es presque, mon pote. Tu peux le faire.

Mais non. Il soupire, se sourit avec indulgence. Puis revient de trois pas en arrière pour faire face à la porte 103 qu'il a dépassée de peu.

Toc-toc.

Silence. Peut-être qu'il dort. Ce serait certainement m-

« Entrez. »

Ou peut-être pas.

John secoue une dernière fois la tête, puis obéit à l'injonction lancée par la voix autoritaire de son énigme personnelle.

L'individu qui possède la caractéristique unique de correspondre à cette métaphore – et à celle, peut-être un peu moins charitable, d'épine dans le pied sensible de John Watson – est en train de plier sa veste de survêtement et son pull trop usés, avec beaucoup de minutie, pour les poser sur la rambarde métallique du pied de son lit, à côté du pantalon de jogging dans un état similaire. Ses cheveux – aussi foncés que ceux de John sont clairs – restent encore humides d'une douche qu'il a prise plus tôt dans la soirée – ah, je tombe un bon jour, alors, songe le médecin. Tout en se disant que non, parce qu'il est subitement convaincu que ses fantasmes les plus porteurs ces derniers temps croisent à peu près toujours les données « le grand type brun du foyer » et « cheveux mouillés ». Alors ce n'est sans doute pas une bonne idée d'être ici, en vrai.

« Ces chambres me rappellent la prison. Pas vous, docteur ? »

La voix est plus amusée que critique – provocatrice, sans doute aussi. John ne fronce même plus les sourcils, maintenant, quand ce type fait l'exploit de savoir qui vient d'entrer dans la pièce sans l'avoir vu. Le fait que le médecin est le seul travailleur à rester aussi tard dans la structure est peut-être en lien avec la chose, ceci dit.

Le médecin jette lui-même un regard à la chambre de quatre mètres sur quatre avec deux lits simples séparés par un peu plus d'un mètre, dont un seul sera occupé ce soir. Le mur est percé par une petite fenêtre trop haute et impossible à ouvrir, et le petit miroir derrière la porte, juste en dessous de crochets en métal, ne fait rien pour donner l'impression que la pièce serait plus grande.

« Joyeux Noël, répond-il à la place du moindre commentaire, peut-être un peu au hasard.

- Vraiment ? Vous osez souhaiter ça à des gens qui viennent ici pour passer la nuit ? »

Le regard bleu de Sherlock Holmes – John a su son nom au détour d'un dossier, quand il l'a eu au téléphone quelques fois, il y a vingt mois, puis quand il l'a croisé dans la structure un soir, au moment de partir, et que le type a déballé la vie du médecin par le menu d'une façon assez brillante – n'est à nouveau pas sarcastique, quand il se pose sur lui. John y voit de l'intérêt, comme si la question était motivée par la réelle envie de savoir.

« Quel que soit l'endroit et quelles que soient les personnes en face, je ne vois pas le problème à souhaiter un peu de bonheur aux gens qu'on croise, marmonne le médecin.

- Ou à ceux qu'on vient voir de façon délibérée, sourit Sherlock en même temps qu'il s'assied sur son lit – et, cette fois, John entend la touche narquoise – avant d'enchaîner : Et aux personnes que vous laissez dans la rue, faute de place, vous leur souhaitez un bon Noël avant de raccrocher le téléphone ?

- Non, grimace John.

- Combien ont eu l'heur de ne pas entendre le docteur Watson leur dire ces mots, ce soir ?

- Aucun, sourit cette fois le médecin. On a pu placer tout le monde aujourd'hui. Enfin, tous ceux qui nous ont appelés, en tout cas. »

John sait qu'il doit arborer un visage de ravissement soulagé, usé, et sans doute naïf : il a déjà croisé son reflet dans le petit miroir sans cadre à l'arrière de la porte des diverses chambres dans lesquelles il a placé son protégé officieux au cours des derniers mois. Les quelques fois où il cède à son élan de venir le voir avant de quitter l'établissement, c'est quand il a le plaisir de ressentir la mixture étrange d'émotions consécutive à une soirée où il n'a dû annoncer à personne que les foyers de la ville sont pleins. Cette fierté qu'il n'a pas à ressentir, n'y étant pour rien personnellement, mais qui lui donne peut-être l'impression d'être suffisamment quelque chose pour se présenter devant ce type. Parce que l'avis de Sherlock Holmes, stupidement, a une importance beaucoup trop importante pour lui. Alors il voudrait que le brun ressente aussi de la fierté pour lui, sans doute… Ce qui est vraiment bête, parce que le jour où il recevra la moindre marque de considération de la part de son protégé n'est pas arrivé. Puisque Sherlock n'est pas physiologiquement constitué pour prononcer des mots de ce type.

C'est donc très logiquement que s'attend à entendre son ricanement, qui vient toujours ponctuer les moments où il a l'idée saugrenue d'être aussi ouvertement heureux devant lui. Pourtant, quand il croise le regard du brun, celui-ci est légèrement plissé au coin et un sourire fin étire les lèvres de ce type qui ne semble avoir été placé sur Terre que pour que les personnes qui le croisent passent leur temps à se demander si sa peau a le tranchant de ses traits et de ses mots, ou la douceur du lait dont elle a copié la couleur. Du British pur sang – la carnation je-ne-sais-pas-ce-que-le-mot-Soleil-signifie ne ment pas. De l'aristo, même, ce que ses vêtements accrochés au métal, ainsi que le tee-shirt trop large et le caleçon propres qu'il porte en ce moment ne parviennent pas à dissimuler.

« Tenez, lance soudain John en sortant de sa sacoche un sachet en plastique fermé sur un parallélépipède compact et passablement mou, avant de le jeter à travers la pièce vers Holmes qui l'attrape comme s'il avait toujours su que ce serait le prochain mouvement du blond.

- Pain d'épice, évalue-t-il en sous-pesant et pressant légèrement le gâteau dans ses longs doigts fins et gracieux – des doigts de pianiste, ou de harpiste, ou quelque chose du genre. Fait maison. Le don d'une bonne âme qui trouvait trop triste l'idée que vous travailliez le soir de Noël en sachant que vous rentreriez dans un appartement vide, qui n'a pas poussé la bonté jusqu'à vous introduire dans son cocon familial pour cette fête du partage et de la générosité, et qui a voulu se racheter une conscience en vous offrant ça.

- Eh, grogne John au ton narquois. Elle m'a proposé de venir chez elle.

- Après que vous lui ayez dit que vous étiez de permanence et que vous rentreriez trop fatigué pour faire quoi que ce soit ce soir, n'est-ce pas ? »

Merde. Peut-être. Connard.

« Vous êtes dur avec elle, se défend John, bêtement.

- Vous êtes trop tendre.

- Elle a un mari et une petite fille qui ont envie d'avoir la maman sans un de ses ex dans les pieds, et puis elle est très gentille et généreuse.

- Je ne l'ai pas vue passer sa soirée à répondre au téléphone ici, pourtant. »

Peut-être que la poursuite de son existence est légitime et acceptable sans qu'elle ait besoin de faire ça, elle.

John ne le dit pas à voix haute, mais il sait que suspendre cette pensée dans le silence qui se fait un peu trop lourd revient à l'avoir crié à l'oreille du type qui lui fait face – et ce n'est pas agréable. Ce dernier, cependant, ne fait pas le moindre commentaire. Il change plutôt de sujet en désignant le pain d'épice :

« Vous m'avez donné toute une moitié. C'est beaucoup trop.

- L'autre moitié m'attend chez moi, ne vous en faites pas, je ne vais pas en manquer.

- C'est beaucoup trop pour moi. Je ne comptais même pas manger ce soir.

- Eh, c'est Noël, la moindre des choses, c'est de respecter la tradition et de manger plus que de raison quand on en a l'opportunité. »

Hum, dans quelle mesure c'est acceptable de dire ça à un type qui vit dans la rue ? En tout cas, ça n'étire qu'un sourire fin et ironique sur les lèvres du brun :

« Je suis tellement reconnaissant que vous n'ayez pas suivi l'esprit de cette fête jusqu'à accrocher des décorations dans nos chambres…

- Il faut remercier le manque de moyen du service public, et par extension du domaine associatif.

- Loués soient les individus qui décident de miser sur la finance plutôt que le social, dans quelque sphère politique que ce soit, conclut, pince-sans-rire, le type ; avant de faire une grimace profondément écœurée : Bon sang, je viens de rendre gloire à mon frère. »

John ne relève pas l'information. Pas besoin de ces petites phrases lâchées comme des cailloux de Petit Poucet pour savoir que Holmes pourrait les suivre et retrouver une maison dans laquelle dormir, cette nuit, plutôt que de rester ici… Ou, plutôt, qu'il existe des personnes, quelque part, qu'il peut appeler famille. Le médecin essaie de ne pas se dire que c'est dommage de décider de vivre dans la rue dans ces conditions alors que tout le monde n'a pas une famille. Il se dit surtout qu'il a lui-même une sœur, et qu'il ne passerait Noël avec elle pour rien au monde, permanence téléphonique ou pas.

« Toujours est-il, reprend le brun en soulevant le pain d'épice, que c'est du gâchis de me laisser manger ça.

- Alors donnez-le à votre voisin de chambre. John hausse les épaules. Il y a bien quelqu'un à qui ça fera plaisir, si c'est pas à vous.

- Ou alors – et je vous prie d'admirer à sa juste valeur l'effort que je fais – j'honore l'esprit de Noël : on le partage ici. »

John évalue la proposition, tout en sachant très bien qu'il y a des choses auxquelles il ne veut pas dire non. Il essaie de garder son sourire assez neutre quand il s'assied sur le lit vide en face du brun qui déballe le gâteau et entreprend de le couper en deux.

« Je suis officiellement certain que c'est du mastic, articule Sherlock entre deux bouchées, après quelques dizaines de secondes de silence. Vous devriez chercher dans la vie de votre amie quel mobile elle pourrait avoir pour vouloir vous empoisonner. Je vous ai déjà dit que je déteste le pain d'épices, ou ma réaction ne vous étonne-t-elle pas plus que ça ?

- Je suis plus étonné que vous connaissiez l'existence du mastic qu'autre chose. Je ne pensais pas que les aristos savaient qu'il existe d'autres matériaux que le marbre et l'or. »

Sherlock rit brièvement et en semble aussi surpris que John.

« On connaît l'ivoire, aussi, lui reproche-t-il avec un sourire. Et, en vérité, je ne suis pas sûr que beaucoup de mes pairs aient un jour eu à composer ce numéro qui m'a permis de me voir décerner cette chambre royale, mon cher John. »

Son cher John sourit, et il ne se demande pas, l'espace de trois secondes, si c'est parce que Sherlock l'a appelé par son prénom. Puisqu'il sait que la réponse est oui.

Ils finissent leur en-cas en silence – même Sherlock. Puis ce dernier s'étire. Et John tressaille avec une grimace quand il le voit se pencher vers le pied du lit pour sortir cuillère, sachet de poudre, briquet et seringue de la poche de sa veste de jogging bleu-délavé-en-gris.

« Vous vous foutez de moi, Holmes ?

- J'ai deux aiguilles et assez pour partager, si vous voulez – je me sens d'humeur généreuse aujourd'hui. Vous pouvez considérer ça comme mon cadeau de Noël pour vous.

- Vous vous foutez de moi, confirme le médecin, ses sourcils se fronçant sous des cheveux qui ont eu la mauvaise idée de se faire plus cendrés que blonds, depuis son retour à Londres. Vous savez que je suis censé vous virer du foyer, là, et l'inscrire sur votre référence, ce qui vous empêchera d'avoir une chambre les prochaines fois ?

- Je ne vois pas en quoi les substances que j'injecte dans mon corps vous regarde, répond Sherlock, très indifférent, en passant son pouce dans la cuillère pour en vérifier la propreté relative.

- Ce que vous faites dans cet établissement me regarde. Vous foutez ce que vous voulez dans vos veines en dehors de ces portes, pour autant que je préférerais que vous ne fassiez pas ça, mais ici, c'est contre le règlement.

- Ah la la, soupire Sherlock. Dommage pour votre conscience professionnelle : vous ne me dénoncerez pas.

- Qu'est-ce qui vous fait croire ça ? se hérisse le médecin.

- Vous ne me mettriez jamais à la porte pour passer la nuit – et les suivantes, grâce aux sympathiques dossiers que vous gardez sur nous – dehors en hiver. Pas de méprise : je ne considère pas que vous m'offrez un traitement de faveur. Simplement, vous ne mettriez jamais qui que ce soit dehors pour une simple désobéissance au règlement n'entraînant pas de problème par la suite. Tant mieux pour moi. »

Et c'est vrai, songe le médecin en baissant les yeux sous la moue victorieuse du sans-abri.

« J'imagine que je suis trop faible, grimace-t-il dans ce qu'il voudrait être un sourire et une voix un peu moins friables.

- Ce n'est qu'une des nombreuses façons d'interpréter votre indulgence, » acquiesce sans acquiescer le brun.

Il range son attirail, cependant, sans un mot.

« Vous avez du matériel stérile ? Il doit y avoir des stéribox, quelque part dans le bâtiment, sinon. Pour quand vous ne serez plus ici, bien sûr.

- Pas de souci de côté-là, je sais où en trouver ailleurs aussi.

- Mh, grogne John, et il ne parvient pas à s'empêcher de prononcer la phrase suivante : Je me dis que si vous n'aviez pas accès à du matériel qui vous permet de vous piquer sans risquer de choper des maladies de merde en plus, peut-être que vous céderiez moins facilement à la tentation.

- Oh, docteur, je vous en prie, ne me faites pas croire que vous êtes sérieux quand vous dites ça. J'ai croisé et utilisé assez d'aiguilles sales dans ma vie sans me poser la moindre question, je peux vous affirmer que je continuerais d'y avoir recours, si je n'avais que ça. Autant que je reste une épave en n'embêtant personne dans mon coin grâce à ma bonne santé par ailleurs, plutôt que de peser en plus sur le semblant de sécurité sociale de ce pays, parce qu'il faudrait me traiter pour une maladie vénérienne. Parce que ce ne sont pas mes scrupules à devenir un poids pour la société qui m'empêcheraient de prendre une dose. Quand à la crainte de fiche ma vie en l'air... »

Putain, et son sourire sarcastique quand il dit ça…

« Qu'est-ce qui vous empêcherait de prendre une dose, alors ? Définitivement, je veux dire.

- Attendez... comment vous appelez ça, vous autres ? Ah, oui : un miracle, ricane Sherlock. Mes trois dernières tentatives de cures ont en tout cas été un échec. »

John secoue la tête. Et sait très bien qu'il ne devrait pas dire les mots qui lui traversent l'esprit. Sauf qu'il n'a personne à qui exprimer ces pensées, en vérité, et que ça lui pèse toujours un peu plus chaque soir. Alors il siffle :

« Je déteste partir d'ici à la fin de ma permanence en me demandant si je vais pas attendre en vain votre appel, le lendemain, parce que vous serez mort d'une overdose entre temps au fond d'une rue. Ou que vous allez encore disparaître pour des semaines, sans qu'on sache si c'est parce que vous vous êtes fait tuer par un dealer ou alors par quelqu'un qui partirait du principe que votre attitude de petit snob arrogant signifie que vous avez de l'argent caché sous vos fringues dégueu. »

Le médecin déteste avoir dit ça. Il déteste le penser. Et c'est pour ne pas savoir ce que Sherlock va répondre qu'il enchaîne stupidement :

« Je suis sûr que vous avez une famille quelque part, qui vous voudrait en bonne santé et à l'abri. Je suis sûr que vous auriez de l'argent accessible, si vous ne dilapidiez pas tout en drogues. »

Le brun grogne et se laisse dramatiquement tomber en arrière sur le lit, en grimaçant parce que son mauvais calcul lui a fait percuter le mur avec l'arrière de son crâne dans un poc sourd. Dommage parce qu'à part ça, le mouvement était gracieux. John grimace avec lui par empathie.

« Pitié, gémit le brun d'une voix profondément agacée. Pas le refrain sur la famille aimante et compréhensive, ni sur comment j'ose faire ça aux gens qui m'aiment. Juste… faites-moi cette faveur, ne me sortez pas ce discours-là, au risque que vous perdiez d'un coup quelques centaines de points dans mon estime.

- J'ignorais que j'avais assez de points dans votre estime pour pouvoir les perdre par centaine, » sourit le blond, contrit, parce qu'il s'était promis de ne jamais reprocher à l'usager du foyer sa consommation de drogue – parce que ce n'est pas sa place de le faire – ni de lui parler de sa famille – pour les mêmes raisons.

Son sourire s'agrandit quand il capte le regard Je-vous-tolère-en-tête-à-tête-plus-de-vingt-minutes-et-pourtant-vous-ignorez-que-je-vous-estime ? Il reprend :

« Je souhaiterais juste que ce ne soit pas votre seule façon de profiter du réveillon de Noël. »

Visiblement, visage contrit ou pas, Sherlock lui en veut puisqu'il assène avec une voix et un regard mauvais :

« Au moins, j'ai une façon d'en profiter. Contrairement à vous qui n'en avez absolument aucune et vous ingéniez à ne pas le voir. »

Le silence qui suit, parce que la tête de John vient apparemment de se vider de toute substance et de toute pensée, correspond au piano qu'il a l'impression d'avoir reçu sur le crâne et qui continue de compresser son torse contre le sol jusqu'à ce qu'il n'en reste à peu près rien d'autre que de la bouillie pour bébé.

Le blond secoue vite la tête, une fois qu'il a réussi à arracher son regard sidéré des lèvres pleines de fiel de son protégé, et se compose un sourire qu'il sait parfaitement pitoyable.

« Je ne vois pas pourquoi vous dites ç—

- Oh, je vous en prie, Watson… Il est minuit, vous êtes dans la chambre d'un des types pour lesquels vous vous improvisez travailleur social malgré un diplôme en chirurgie, parce que votre main gauche tremble trop depuis que vous avez pris cette balle à Kandahār, et vous passez Noël à manger de l'étouffe-chrétien en compagnie du type le plus détestable de l'humanité, après avoir prolongé d'une demi-heure votre travail par inattention ; n'essayez pas de me faire croire que vous avez une alternative à cette situation - et je ne parle pas d'alcool, quand j'utilise le mot « alternative, » pas quand en boire vous fait oublier le présent, au lieu de vous en faire profiter... Moi, au moins, je reconnais mon statut de rebut de l'humanité, et j'assume d'agir en conséquence. »

Il tapote sa poche avec un sourire pour appuyer son propos, mais John est figé, ses doigts trop courts et trop disgracieux serrés sur ses genoux.

Putain. Trouver une réponse. Vite. Il y a forcément une réponse, hein ?

« Je… Je suis utile, ici. Plus qu'au front. Plus que dans une clinique où cent autres médecins feraient le même travail que moi.

- Tout comme il y aurait un autre travailleur social, un vrai, à votre place, si vous n'étiez pas là.

- J'ai permis à quelques personnes de plus de dormir avec un toit, cette nuit, en restant plus longtemps à la permanence, chuchote John, et il n'est pas très sûr de pourquoi il se justifie, parce qu'il lui semble que beaucoup de choses viennent de perdre de leur sens et de leur importance, soudain.

- Qu'est-ce que ça fait, quand on a une vie si vide qu'il suffit de ce type d'actions absolument vaines à long terme, pour égayer sa soirée ? »

Sherlock lève les yeux au ciel en finissant sa tirade, et c'est douloureux comme geste. Douloureux pour John, dans sa gorge et dans sa tête et dans son torse.

Le médecin regarde le pied de lit du brun. Puis il secoue une nouvelle fois la tête et son sourire est certainement toujours pitoyable, mais aussi amer et plein de toutes ces choses désagréables qu'il ne voulait pas admettre dans son humeur plus tôt. Et plus résolu qu'il ne l'a plus été depuis deux ans, quelque part, quand il se lève sur un soupir qu'il aurait préféré moins rauque.

« C'est toujours un plaisir de discuter avec vous, monsieur Holmes. Joyeux Noël à vous aussi. »

C'est comme si les deux mètres qu'il doit parcourir jusqu'à la porte étaient les plus difficiles qu'il ait eu à faire de sa vie, sable afghan et soleil mortifiant compris. Il ne s'attend plus à entendre la voix de Sherlock, quand sa main se ferme sur la poignée. Et pourtant, un souffle tremblant s'élève derrière lui.

« Merci de travailler pour nous pendant le réveillon de Noël, John. Je ne sais pas si quelqu'un vous l'a dit. »

Le blond fixe le métal entre ses doigts et étouffe l'impression qu'une main vient de saisir ses tripes pour les compresser vicieusement dans un nouveau coup bas qu'il n'avait pas vu venir.

« D'autres ont pensé à me le dire avant vous, ne vous en faites pas. Et la prochaine fois, je pourrai même leur répondre que je ne suis là que parce que je n'ai pas d'alternative, répond faiblement John, et c'est horrible parce qu'il songe que c'est vrai - et c'est insupportable.

- Vous pourriez être chez vous. Après avoir travaillé dans une clinique privée qui vous paierait certainement mieux que ce travail qui vous expose à des individus désagréables comme moi.

- Si j'ai échoué à faire les démarches pour contacter des cabinets dans lesquels j'aurais pu travailler, il y a deux ans, je ne vois pas pourquoi j'y arriverais aujourd'hui. »

Il entend le bruit d'un matelas qu'on quitte. Il entend les pas étouffés, félins, du brun. Il sent sa présence qui envahit son espace personnel, sa main, sur son épaule, qui veut le faire pivoter. Et comme John Watson est faible, il le laisse faire. Putain, il est grand, ce type. Et son visage est très près, trop près du sien, quand il murmure :

« Merci pour le pain d'épices, alors. Ça, je sais que je suis le seul qui peut vous le dire aujourd'hui, et que vous ne m'opposerez pas votre situation comme excuse à ce geste de générosité. »

John ferme les yeux parce que ça lui semble plus tolérable que de détourner le regard, et il sait que le visage de Sherlock ne s'éloigne pas du sien. Au contraire.

Ses lèvres sont chaudes, et John imagine qu'elles ne seraient pas rappeuses contre les siennes si elles n'étaient pas si abîmées par le vent et le froid dans lesquels Sherlock va retourner dans près de sept heures. Elles sont douces aussi, malgré tout, et c'est à vrai dire la première fois que John reçoit quelque chose de doux de la part de cette bouche et de cet individu.

Quand le brun s'écarte légèrement, après une vingtaine de secondes, John détourne les yeux.

« Vous n'allez pas vous suicider en rentrant ce soir, n'est-ce pas ? demande le brun, et John éprouve, au milieu du vide qui le remplit depuis dix minutes, l'envie de le frapper, fort. Je ne pourrais pas vous embrasser comme ça à nouveau, si vous faites ça, ce qui serait fort regrettable.

- Comme si un basique travailleur social était digne d'un individu de votre rang, ironise le blond parce que l'humour reste le bouclier le moins coûteux.

- Considérations secondaires, estime Sherlock avec un geste vague de la main.

- Ou pas : je bosse ici. Vous êtes un usager de la structure. Je ne peux juste pas faire ça.

- Vous n'avez qu'à m'emmener chez vous.

- Ce n'est pas une nuit hors d'ici qui change le fait que vous êtes un de nos hôtes régulier, Sherlock.

- Vous n'avez qu'à m'emmener chez vous à plus long terme.

- Mmmmmh, réfléchit faussement le blond. Un type addict, qui disparaît régulièrement de nos radars pendant des mois… Est-ce que j'ai envie de croire que je peux construire quelque chose avec quelqu'un comme ça… ? Je ne suis pas suicidaire Holmes, malgré ce que vous avez l'air de penser.

- Je pourrais peut-être changer, avec la bonne motivation. »

John secoue la tête avec un sourire en coin.

« Navré, ça ne marche pas dans ce sens-là. J'ai accueilli assez de matous errants dans ma vie en pensant que je pourrais les sortir de leur merde pour savoir que les types dans votre genre finissent par disparaître du jour au lendemain sans prévenir ni donner de nouvelle. Merci bien. Chat échaudé, tout ça. »

Il ne détourne pas le visage quand Sherlock l'embrasse à nouveau, lentement, minutieusement, profondément. C'est beaucoup trop agréable. Sauf que, comme toujours, il a déjà pris sa décision. Pas dans le sens du brun cette fois, cependant. Surtout quand ce dernier surenchérit en nichant son nez dans son cou :

« Vous n'essaieriez même pas de sauver un pauvre jeune homme de la rue et de la drogue ?

- Un jeune homme qui essaie déjà de m'avoir au chantage affectif ? Revenez me voir quand il n'y aura plus de risque qu'on vous retrouve avec une seringue dans le bras, Sherlock. Malgré ce que vous avez l'air de penser, je n'aime pas particulièrement être mis en situation d'échec. »

C'est bien, le vouvoiement, parce que ça met la distance et John en a cruellement besoin, en cet instant. La même qu'il insuffle physiquement entre lui et le torse du brun en y posant sa main pour le repousser.

Il a presque envie de s'excuser quand il ouvre la porte – s'excuser auprès de Sherlock, auprès de lui-même, et sans doute aussi un peu auprès de la vie en générale – et s'extrait de la chambre sous le regard bleu très neutre qui suit le moindre de ses faits et gestes tout en sondant son visage à la recherche de la plus petite faiblesse à exploiter.

« Je ne vois personnellement pas l'échec comme un état de fait, mais comme un concours de circonstances ponctuellement malheureuses, elles-mêmes amenées à évoluer avec le temps jusqu'à devenir favorables, Docteur Watson.

- Tant mieux pour vous.

- Je ne vois donc pas, entre autres, pour quelles raisons vous échoueriez dans la recherche d'une activité professionnelle qui vous userait peut-être moins que celle-ci et qui vous permettrait de laisser la place à des personnes pas encore essoufflées. Je ne vois pas pourquoi vous ne parviendriez pas à trouver une place qui vous donnerait l'impression d'avoir le droit d'exister. »

Facile à dire, songe le médecin en secouant la tête. À haute voix, il se contente de lancer :

« Si c'est comme ça que vous voyez l'échec, appliquez-vous vos propres conseils pour vos désintox infructueuses, Sherlock. Et vous qui parliez de miracles tout à l'heure... Profitez de la magie de Noël : il paraît que c'est à cette période de l'année qu'ils arrivent.

- Vous croyez vraiment aux contes de Noël, Docteur Watson ? ricane le brun.

- Ceux où les princes se déguisent en mendiants, tombent amoureux de la roturière du coin et finissent par l'épouser ? Pas le moins du monde. »

Il ferme la porte derrière lui et fait trois pas avant de s'adosser au mur en se prenant la tête dans les mains. Putain. Bordel, c'est quoi, ta vie, exactement ? Il pourrait avoir l'hypocrisie de se dire que cette question est celle qu'il voudrait poser à Sherlock, pour comprendre ce qu'il fait là alors que tout indique qu'il pourrait être ailleurs. C'est ce qu'il s'est dit, jusque-là. Ce soir, cependant, c'est évident : c'est à lui-même qu'il pose la question. Sérieusement, c'est quoi ta vie, et en quoi vaut-elle honnêtement la peine d'être vécue ?

Et, bordel, c'est douloureux.

Quand John sort de la bâtisse, qu'il parvient enfin à passer cette fichue porte au bout de ce foutu couloir à travers son propre brouillard psychique, il soupire, un goût de cendres et de gâchis assez désagréable dans la bouche. La saveur de sa vie, à peu de chose près.

Il soupire, regarde la nuit, et marche presque droit. En direction de chez lui. Probablement.

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À bientôt pour la suite, les gens.

Merci d'avoir lu !

Nauss