Un chapitre relativement long, où il ne se passe pas grand-chose (disons que je vais laisser un peu de répit aux personnages, il leur est arrivé assez de problèmes comme ça jusqu'ici, et puis j'avais envie qu'ils discutent un peu de certaines choses), et où je me laisse aller à mon côté "torturons un peu Spock". Mais l'action reprendra dès le chapitre suivant, puisqu'on va enfin voir à quoi ressemblent les Adeniens. Je répète ce que j'ai déjà dit pour mon autre fic : je vais avoir moins de temps pour écrire et je vais essayer de continuer à poster un chapitre par semaine, mais je ne promets rien. J'ai l'impression de laisser dans ce chapitre d'immondes fautes d'orthographe, parce que j'ai des problèmes de vue et que j'ai beaucoup de mal à me relire, donc n'hésitez pas à me les signaler si vous les voyez... (Ah, et la citation "On acquiert rarement les qualités dont on peut se passer" provenait des Liaisons dangereuses, j'avais dit que je faisais plus classique.)

Chapitre 10 – « Vous savez pourquoi vous n'avez pas peur de mourir, Spock ? Parce que vous avez peur de vivre »

McCoy dérapa sur un rocher glissant, poussa un juron et se rétablit au dernier moment, prenant appui sur un vieux tronc noueux qui, heureusement, ne disparut pas brusquement, ne le mordit pas, ne s'ouvrit pas pour se refermer sur sa main, bref demeura ce qu'il était, un vieux tronc solide. Il faut apprécier les petits miracles, songea le médecin en se massant le dos, mis à mal par la douloureuse contorsion qu'il venait de réaliser pour ne pas se retrouver à terre. Jim, qui marchait, quelques mètres devant lui, aux aguets, se retourna vers son ami. Après quelques minutes, le sol sableux avait de nouveau été envahi par la végétation et ils avaient retrouvé le couvert des arbres – et, avec eux, la crainte d'être à nouveau attaqués au moment où ils s'y attendaient le moins. Le médecin espérait pour Spock que le sort lui avait été plus clément et avait prolongé pour lui le plateau rocheux sur lequel ils s'étaient engagés dans la matinée.

Spock. Rien à faire, bien que Bones eût tenté par tous les moyens de chasser le premier officier de son esprit, il n'y parvenait pas et la vision de son salut vulcain lui revenait sans cesse à la mémoire. Les deux hommes l'avaient laissé un peu plus d'une heure et demie auparavant et depuis qu'ils s'étaient engagés dans la forêt, très peu de temps après, chaque particule de son être avait hurlé au médecin de faire demi-tour. Ce qui était stupide, parce qu'une partie de lui, quoiqu'il eût du mal à se l'avouer consciemment, était ravi de se retrouver seul avec Jim, débarrassé pour un temps du premier officier et de sa logique fatigante. Mais chaque pas qui les éloignait de lui ajoutait au mauvais pressentiment qui lui tordait les tripes.

Instinct professionnel.

- Tu n'as pas trouvé Spock bizarre ce midi ?

Voilà, la question était lancée, et si la réponse du jeune homme s'avérait impuissante à calmer ses incompréhensibles appréhensions, du moins aurait-elle le mérite d'avoir, à un moment, été posée.

- Tu trouves Spock bizarre vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, et c'est seulement maintenant que tu te préoccupes de savoir si je suis d'accord avec toi ?

- Je veux dire bizarre par rapport à la norme qui est la sienne, expliqua Leonard patiemment, sans relever le sarcasme.

Jim haussa les épaules et reprit sa route sans un mot. Bones se demanda s'il craignait que le praticien ne se lançât dans une énième diatribe contre le premier officier – alors que, pour une fois, son intervention était d'ordre strictement médical ! Il laissa quelques secondes s'écouler avant de revenir à la charge :

- Ce n'est pas logique.

- Quoi encore ? soupira Jim. On ne va pas revenir là-dessus, tu as déjà assez râlé comme ça. Je sais que tu aurais préféré qu'on reste ensemble (Si tu savais, pensa le médecin, un peu honteux de sa jalousie déplacée), mais en l'occurrence, il a raison, il était préférable de nous séparer…

- Je ne remets pas ça en cause, s'empressa de répondre McCoy. Vos arguments sont parfaitement fondés, je ne les discute pas, mais... rappelle-moi quelle est la première mission du premier officier au sein du vaisseau ?

- C'est une vraie question ? s'enquit le jeune homme, visiblement exaspéré, sans ralentir un instant.

- Oui, répondit McCoy avec entêtement, certain qu'il avait raison et que quelque chose dans le comportement de Spock avait échappé aux deux humains qu'ils étaient.

- Eh bien, conseiller le capitaine, s'assurer que tout soit en ordre sur le vaisseau…

- Et en mission, comme celle-ci ? Pourquoi Spock a-t-il accepté de descendre avec nous ?

- Pour me protég…

Jim s'arrêta net, au sens propre et au sens figuré, sur le chemin qu'ils étaient péniblement en train de se frayer au milieu des buissons.

- OK, dit-il en regardant son ami dans les yeux. Où est-ce que tu veux en venir ?

- Spock est descendu sur Adenia, contre le règlement, pour te protéger, nous sommes bien d'accord ? Et jusqu'ici, il a très bien réussi. Sans lui, tu aurais pu mourir au moins trois fois depuis qu'on est arrivés sur cette planète pourrie. Il n'est absolument pas logique qu'il s'arrête en si bon chemin. Quand Spock s'est fixé une tâche, tu sais aussi bien que moi qu'il s'y tient jusqu'au bout, coûte que coûte. Ta sécurité, dans son esprit, passe avant tout. Il a donc probablement une très bonne raison pour aller de son côté, mais je suis prêt à parier qu'elle n'a rien à voir avec les arguments qu'il nous a servis.

- Dans ce cas, comment expliques-tu qu'il ait proposé cette séparation ?

- C'est bien la question que je me pose, marmonna le médecin, qui sentait ses soupçons grandir de minute en minute, sans parvenir cependant à les formuler clairement.

Quelque chose n'allait pas – quelque chose, il le sentait bien, qu'il aurait dû remarquer et comprendre bien auparavant…

- Je ne sais pas si ça a quelque chose à voir, dit lentement Jim, mais cette nuit…

En entendant son ami lui raconter comment il avait surpris Spock en train d'utiliser son tricordeur médical, McCoy sentit tous les éléments se mettre en place dans son esprit, et le tableau d'ensemble qu'ils offraient lui sembla peu rassurant.

- Tu as vu le diagnostic sur l'écran du tricordeur ? s'empressa-t-il de demander.

- Non, juste sa température. Elle était un peu basse, mais comme apparemment les Vulcains peuvent l'ajuster…

- Tu te souviens à combien elle était ?

- Oui : 36,3°C.

Ce fut au tour du médecin de rester pétrifié. Jim le regardait tranquillement. Apparemment, ce petit crétin ne voyait pas où était le problème.

- Et tu ne m'as rien dit ? rugit McCoy, incapable de contenir sa colère. Tu ne m'as pas réveillé ?

Jim sursauta.

- Ne hurle pas comme ça, tu m'as fait peur ! Qu'est-ce qui te prend ?

- Il me prend que tu es un imbécile, répondit Bones entre ses dents serrées. Il t'est déjà arrivé d'écouter en cours de xénobiologie ? Non, n'est-ce-pas, parce que je cite le grand James Kirk, « ça ne sert pas à grand-chose pour être capitaine » ? Pour ta gouverne, la température interne diffère selon les espèces, et celle d'un Vulcain tourne aux alentours de 32,8°C. Tu vois où est le problème maintenant ?

Le médecin vit presque les rouages du jeune homme s'activer pour convertir en équivalent humain la température qu'il avait tout d'abord prise pour à peu près normale, quoique « un peu basse » (franchement, McCoy aurait ri s'il n'avait pas été aussi inquiet), puis sa bouche s'arrondit de surprise et d'angoisse.

- Mais Spock… Spock est à moitié humain…

- J'ai moi-même vérifié les constantes de chaque membre de l'équipage au début de notre voyage, répondit Bones non sans brusquerie. Je t'assure que si jamais Spock a quelque chose d'humain, ce dont je commence à douter, ce n'est certainement pas sa température.

- Mais pourquoi ne m'a-t-il rien dit cette nuit ? Il m'a assuré que… que…

- Tu vois Spock, premier officier de l'Enterprise, avouer ses faiblesses à qui que ce soit ? ricana Bones.

Dans son for intérieur cependant, il ne ricanait absolument pas.

- Bones, il faut qu'on fasse demi-tour et qu'on le rattrape !

- Evidemment, il faut qu'on le rattrape, répondit McCoy en faisant volte-face. Je vais le tuer, ajouta-t-il plus bas pour lui-même, et si le capitaine l'entendit, il ne protesta pas.

Il n'y eut même pas de discussion. Ce qu'ils devaient faire l'un et l'autre, l'un en tant que médecin, l'autre en tant que capitaine, leur apparaissait clairement : ils ne pouvaient pas abandonner Spock, malade ou blessé, même si ce retour en arrière signait peut-être leur arrêt de mort. Revenir sur leurs pas, retrouver le Vulcain, lui venir en aide, leur ferait perdre un temps considérable et menacerait la réussite de leur mission principale et pourtant, pas un instant ils ne songèrent qu'ils pouvaient continuer sur le chemin qui menait à la ville. L'ironie de la situation était que le premier officier, sentant que sa santé déclinait, avait probablement proposé une séparation afin d'éviter aux deux humains d'avoir à faire le choix entre rester avec lui et continuer – afin d'éviter de perdre du temps.

- Jim, attends.

- Quoi ? s'écria le jeune homme, qui était reparti, bille en tête, en avant. On doit se dépêcher, Bones ! Je n'arrive pas à croire que j'ai laissé mon premier officier tout seul avec l'équivalent d'une fièvre de 40,5°C pour un humain. Quel genre de capitaine je fais, merde ?

McCoy lut dans les yeux de son ami, renouvelée et ravivée, l'angoisse qui ne l'avait pas quitté depuis que les membres de l'équipe de sécurité étaient remontés à bord du vaisseau, tenant entre les mains le corps déchiqueté de Gary Mitchell. Il avait clairement passé à ce moment un pacte avec sa conscience et s'était juré d'éviter toute autre perte sur l'Enterprise, et voilà que son premier officier, rien de moins, se retrouvait dans une situation critique, sans qu'il pût, pour l'instant, l'aider en quoi que ce fût – sans parler du sort de tous les autres membres de l'équipage restés sur le vaisseau…

- Jim, je sais que tu veux retrouver Spock très vite, mais j'aimerais pour ma part récolter quelques plantes qui pourraient être utiles pour le soigner. Ça ne me prendra pas plus d'un quart d'heure.

- Tu sais ce qu'il a ? Tu connais des remèdes ? demanda Jim avec un espoir enfantin que Bones fut désolé de lui ôter.

- Non, je ne sais pas – une infection pulmonaire, mais je n'ai aucune idée de ce à quoi elle est due. En revanche, ce que je sais, c'est que mon tricordeur a scanné bon nombre de végétaux par ici et que certains sont des antibiotiques naturels. Ça peut toujours être utile, au cas où nous ne retrouvions pas ces plantes par là où est parti Spock.

Le capitaine acquiesça et McCoy, sans quitter des yeux les branches au-dessus de sa tête et les espèces végétales à proximité immédiate (on n'est jamais trop prudent), promena son tricordeur sur diverses plantes qu'il avait enregistrées au cours de leur périple. En quatre jours et demie, il avait eu le temps de faire provision d'informations (« Bénie soit ta curiosité scientifique et médicale, Bones », déclara Jim dans un sourire mi-moqueur et mi-reconnaissant qui dissimulait mal son anxiété). Après tout, tous les végétaux ne pouvaient pas être d'horribles trucs disposés à les écrabouiller, les endormir ou les bouffer. Si une population humanoïde vivait sur cette planète, c'était qu'une partie de la flore leur était bénéfique. Pendant qu'il se livrait à une cueillette méticuleuse, Kirk, de son côté, faisait intelligemment provision de bois mort et de fruits (McCoy se serait damné pour un bon steak ou n'importe quoi de solide sortant du réplicateur, mais Jim avait raison de se montrer prudent : ils ne savaient pas ce qui les attendait).

Puis, sans un mot, ils parcoururent en sens inverse le chemin qu'ils avaient déjà effectué en début d'après-midi et, au confluent, bifurquèrent vers le nord dans un silence tendu. Les pensées tournaient dans la tête du médecin en chef, qui se repassait en boucle le peu de choses qu'il savait des pathologies vulcaines. Il reprenait un à un les symptômes du premier officier et les ressassait jusqu'à la nausée, se fustigeant pour ne pas avoir examiné Spock avant leur séparation, ni la veille au soir. Trop épuisé nerveusement après leur rencontre avec la plante carnivore, il avait totalement oublié l'infection pulmonaire du Vulcain. Comment avait-il pu ne rien voir ? Quel genre de médecin faisait-il ?

Il ne pouvait s'empêcher de se dire qu'il avait laissé son antipathie et ses sentiments personnels prendre le pas sur sa conscience professionnelle en négligeant Spock comme il l'avait fait. S'il était aussi invincible et parfait qu'il semblait le laisser entendre, il pouvait se débrouiller seul. Voilà le raisonnement inconscient qui, il en était certain, s'était déroulé en lui. S'il arrivait à Spock quelque chose de sérieux, il ne se le pardonnerait jamais…

Nyota non plus, pensa-t-il en s'efforçant de faire disparaître la boule amère qui s'était formée dans sa gorge avec cette pensée.

Ils rejoignirent le premier officier en fin d'après-midi, alors que le soleil commençait à décliner. Bones ne put s'empêcher de pousser un soupir de soulagement en apercevant sa silhouette au loin, sur le plateau rocheux qui se prolongeait vers le nord – et un cri paniqué lorsqu'il le vit tomber à genoux. Sans réfléchir, et malgré leur propre fatigue, ils coururent jusqu'à lui et le saisirent par les épaules pour le soutenir. Immédiatement, le Vulcain se dégagea, emprisonnant le bras de Jim dans une clé habile et prêt à envoyer le médecin au pays des songes avec une prise neurale maison.

Il suspendit son geste au dernier moment en se rendant compte de l'identité de ses assaillants.

- Docteur… ? murmura-t-il, confus. Que faites-vous…

- Spock, vous êtes un imbécile et un emmerdeur, explosa Bones, incapable de se contenir, partagé entre l'appréhension, le soulagement, l'exaspération et Dieu savait quoi encore comme sentiments contradictoires. Asseyez-vous contre ce rocher et taisez-vous.

- Mais pourquoi…

- Qu'est-ce que votre intellect soi-disant supérieur ne comprend pas exactement dans l'expression taisez-vous ? Vous êtes inconscient, stupide et insubordonné. Oh, ne me regardez pas avec ces yeux de poisson mort ! Insubordonné, il n'y a pas d'autre mot. Depuis quand est-il légal de dissimuler à votre supérieur hiérarchique une affection qui compromet toute la mission en cours ?

Spock, sans surprise, ne se départit pas de son calme.

- Nous en avons convenu cette nuit, docteur : certains cas nécessitent des adaptations.

Des adaptations ! Comment osait-il… ?

La réponse cinglante de McCoy (quelque chose du genre « Je m'en vais vous en adapter des hyposprays, convertis en suppositoires, moi, vous allez voir ! ») mourut sur ses lèvres lorsque le vulcain porta soudainement une main à sa poitrine et l'autre à sa bouche. Le bruit mouillé de la toux qu'il ne parvint pas à retenir, ainsi que les gouttelettes vertes qui émaillèrent sa paume, glacèrent le sang du physicien, mais ce dernier ordonna professionnellement :

- Crachez, ne ravalez pas.

Le premier officier leva vers lui des yeux hésitants.

- Spock, c'est un ordre !

Le Vulcain obéit, se pencha et cracha sur le sable orangé. Les yeux du capitaine s'agrandirent d'horreur.

- C'est… C'est…

- C'est du sang, confirma McCoy, qui était déjà passé en mode strictement médical. Jim, ajouta-t-il en sortant son tricordeur, je n'ai pas le temps de gérer une crise de panique, d'accord ? Donc, si tu ne te sens pas capable de réagir avec calme, je vais te demander de te mettre un peu plus loin et d'attendre que j'en aie fini avec le plus urgent.

Il espérait avoir parlé de façon assez neutre pour ne pas heurter les sentiments de son ami, dont il ne connaissait que trop bien la propension à la panique dans ce genre de cas. Mais, étonnamment, Jim fit un signe de tête rassurant et demeura près d'eux, visiblement secoué et choqué, mais parfaitement calme. Le médecin passa son tricordeur au-dessus du corps du Vulcain et ses yeux s'agrandirent lorsque le diagnostic s'afficha sur le petit écran.

- C'est une plante, n'est-ce-pas, docteur ? s'enquit Spock du même ton qu'il aurait probablement utilisé pour demander l'heure (s'il en avait eu besoin, ce qui n'était pas le cas, puisqu'il avait à la fois un GPS et une horloge implantés dans le cerveau).

- Vous voulez dire que depuis quatre jours vous savez que vous avez une plante parasite logée dans votre poumon droit et que vous n'avez rien dit ?

- L'idée ne m'en est venue qu'après notre séparation, il y a quelques heures.

Bones prit sur lui pour ne pas faire de commentaire désobligeant sur la stupidité d'un être dont le comportement était soi-disant dicté par la logique. A partir du moment où Spock devenait un patient, et un patient dont l'état était critique, il ne pouvait pas se permettre de conserver son habituelle attitude provocatrice.

- Une plante ? répéta Jim, stupéfait (mais bizarrement, cette nouvelle, que le médecin trouvait pour sa part plus qu'alarmante, semblait plutôt le rassurer). Comment une plante peut-elle survivre dans un poumons ?

- Je ne sais pas, répondit McCoy distraitement en parcourant du regard les constantes du Vulcain. Peut-être qu'elle se nourrit en partie de sang, ou de cuivre, ou d'une autre substance présente dans votre corps. Elle devait être dans l'eau sous forme de graine et il semblerait, aussi absurde que cela nous paraisse, qu'elle ait trouvé un terrain propice à son développement. En tout cas, elle n'a pas besoin de la photosynthèse, puisqu'elle n'a pas besoin de lumière.

Le médecin hésita un instant à expliquer à ses deux compagnons la suite du diagnostic, mais Spock avait déjà fait l'inférence par lui-même, car il hocha la tête.

- Elle rejette donc uniquement du gaz carbonique dans mon organisme ? demanda-t-il, l'air presque curieux, comme si ce fait était très intéressant en soi.

McCoy acquiesça, la gorge sèche. L'idée d'une plante parasite le répugnait profondément.

- Votre taux d'oxygène est anormalement bas et votre rythme cardiaque légèrement trop élevé. Laissez-moi voir vos chevilles, pour voir si la circulation se fait normalement…

Le Vulcain arrêta doucement mais fermement le geste du médecin, qui commençait à remonter le pantalon du premier officier à la recherche d'éventuels œdèmes.

- Docteur, vous savez aussi bien que moi que le risque d'hypoxie* n'est pas encore dangereux et que le véritable problème n'est pas là.

Leonard jeta à Spock un regard incrédule. Il n'était pas certain d'avoir bien compris le sous-entendu. Mais avant qu'il ait eu le temps de poser la question, ou de s'énerver, Spock avait enchaîné calmement à l'intention de Jim, qui l'interrogeait du regard :

- D'ici un ou deux jours, la plante aura suffisamment grandi pour atteindre la trachée. Il ne vous sert à rien de rester ici et de perdre du temps. Je suggère que vous continuiez vers la ville où je devais me rendre, puisque je suis dans l'incapacité de...

- C'est une plaisanterie ? demanda Kirk.

McCoy, qui s'apprêtait à exploser, fut coupé net dans son élan par le ton froid utilisé par le capitaine , et le visage blanc de colère du jeune homme confirma son hypothèse : il était hors de lui.

- Une plaisanterie, capitaine ? demanda Spock en toussant de nouveau.

- Oui, Spock, une plaisanterie, répéta Jim de cette même voix glaciale qui rivalisait sans peine avec celle du Vulcain dans ses meilleurs jours. Pendant un moment, j'ai cru que vous nous suggériez de vous laisser derrière. Une telle hypothèse étant parfaitement risible, je vous demande si vous aviez l'intention de plaisanter.

- Capitaine, il ne s'agit pas d'une suggestion, répondit Spock, pour qui toute l'ironie mordante de son supérieur passait inaperçue. C'est ce que recommande…

- … Le règlement ? compléta Bones sarcastiquement. « Laissez vos petits copains derrière et sauvez votre peau » ?

- Docteur, les besoins du plus grand nombre l'emportent sur ceux de la minorité, a fortiori d'un seul. Notre mission est de sauver l'Enterprise et les quatre cent seize personnes qui se trouvent à bord. Leur vie est évidemment plus importante que la mienne.

Un silence à couper au couteau suivit cette fracassante déclaration. Dans l'absolu, dans la théorie, le Vulcain n'avait peut-être pas tort, ne put s'empêcher de penser le médecin. En revenant sur leurs pas pour venir en aide au premier officier, ils avaient peut-être condamné le vaisseau.

Dans la pratique, en revanche…

Comment expliquer à cet être totalement dépourvu d'émotions, qui considérait sa propre mort avec une telle froideur, que faire demi-tour n'était peut-être pas ce qu'il y avait de plus logique à faire, mais certainement ce qu'il y avait de plus humain** ?

McCoy choisit la sincérité absolue.

- Personnellement, déclara-t-il en se levant, j'ai prêté serment, et pas uniquement devant Starfleet. Dans ce serment, il y a quelque chose du genre « mon premier souci sera de rétablir la santé ». Spock, je comprends votre point de vue, en tant que Vulcain et en tant que premier officier, même si je vous trouve un peu trop pressé de creuser votre propre tombe. Mais le mien, en tant qu'humain et en tant que médecin, s'oppose nécessairement au vôtre. Je ne vais pas chercher à vous convaincre, ni même à vous expliquer pourquoi nous sommes revenus vous aider malgré les besoins du plus grand nombre, je suis certain que Jim le fera beaucoup mieux que moi. Pour ma part, je vais me contenter de faire mon travail.

Le visage de Spock, comme à son habitude, était soigneusement dissimulé sous une façade totalement neutre.

- Docteur, si j'ai choisi de partir de mon côté, ce n'était pas pour que vous perdiez du temps à me soigner. Vous savez très bien que vous ne pouvez rien faire. Vos talents sont après tout très limités.

Bones ne saisit pas la perche de la discorde que lui tendait presque aimablement le premier officier.

- Vous n'avez aucune idée de ce que je peux faire ou non, répondit-il sans hausser le ton. Par contre, je sais très bien ce que vous, vous essayez de faire, et ça ne marchera pas. Vous pouvez dire tout ce que vous voulez, être Vulcain jusqu'au bout des ongles, essayer de me mettre en colère pour que je vous plante là, ça ne m'empêchera pas de faire mon travail. Et mon travail, c'est au mieux de vous tirer de là, au pire d'apaiser votre souffrance au maximum. Ne me faites pas croire que vous ne souffrez pas, Spock, ce serait un mensonge, et je croyais que les Vulcains ne pouvaient pas mentir.

Le premier officier ne répondit rien et le regarda de son habituel regard indéchiffrable, où le médecin sentait percer, peut-être sous l'effet de la fièvre, un sentiment indistinct, qui pouvait aussi bien être de l'admiration que du mépris pour son attachement au si humain serment d'Hippocrate.

Et McCoy se rendit compte que peu lui importait, en fin de compte.

- Les Vulcains ne peuvent pas mentir ? explosa Jim avec un rire agressif. Elle est bonne, celle-là. Spock, vous m'avez délibérément menti cette nuit, je ne vois pas comment vous pouvez le nier !

- Capitaine, vous avez fait une déduction erronée en pensant que ma température…

- Vous n'avez absolument rien fait pour me détromper ! Si ce n'est pas mentir, je ne vois pas ce que c'est ! Vous êtes d'une mauvaise foi absolue !

- Je n'ai fait que taire certaines informations que vous ignoriez.

Une nouvelle quinte de toux empêcha Spock de poursuivre et Bones, voyant que Jim s'apprêtait à en remettre une couche, décida qu'il était temps pour lui d'intervenir. Il ne tenait pas spécialement à détourner Spock de la colère du capitaine – en temps normal, il aurait été ravi de le voir l'engueuler, pour une fois – mais l'état de santé du premier officier nécessitait des soins urgents et une querelle stérile ne servirait qu'à aggraver la situation.

- On se calme, Jim. A partir du moment où il y a un blessé grave lors d'une mission, c'est moi qui commande en tant qu'officier médical supérieur. Spock, n'essayez même pas de protester, règlement de Starfleet, article 46, paragraphe 7. Vous voyez, moi aussi je suis capable de citer le règlement quand ça m'arrange. Donc, vous, vous allez rester assis, parler le moins possible, et essayer de respirer le plus lentement et le plus doucement possible. Si vous toussez, surtout, ne ravalez pas le sang. Jim, monte le camp, allume un feu, décontamine de l'eau. Il va faire nuit dans moins de deux heures.

Au moins, les deux autres s'étaient tus, et le regardaient – Jim absolument stupéfait, et Spock, semblait-il, légèrement décontenancé. Ils n'étaient pas habitués à ce ton autoritaire de sa part, mais ils allaient devoir s'y faire. Lorsqu'une vie était en jeu, McCoy était tout aussi capable qu'un autre d'assumer le commandement, fort de la certitude que ses ordres pouvaient sauver quelqu'un.

- Spock, reprit-il tout en prenant son ami par le bras pour l'entraîner loin des oreilles surdimensionnées du Vulcain, essayez de vous reposer, c'est un ordre. Jim, ajouta-t-il à voix basse, je n'ai pas pris le commandement pour te contredire, mais pour couper court à toute protestation de la part de Spock. Nous n'avons pas le temps de nous engueuler maintenant. Chaque minute compte. Je comprends que tu sois énervé, je le suis aussi, mais la situation est grave. Spock doit conserver toute son énergie pour lutter contre ce parasite et j'ai besoin de calme pour faire ce que je peux avec les moyens du bord. Si je ne fais rien, la plante atteindra la trachée dans vingt-quatre à quarante-huit heures, et je t'assure que mourir étouffé lentement n'a rien d'agréable. (En face de lui, il vit la pomme d'Adam du jeune homme remonter douloureusement dans sa gorge. Il s'en voulait de lui infliger ce genre de détails, mais c'était le seul moyen de le convaincre de l'urgence de la situation.) Spock a cru bien faire, d'accord ? Il a fait ce qu'il pensait être son devoir, de même que nous avons fait ce que nous pensions être le nôtre. Quand il sera tiré d'affaire (Bones n'eut pas la cruauté de dire « si » au lieu de « quand »), on pourra discuter tant que vous voulez des priorités à respecter pendant une mission et je serai de ton côté. J'ajouterais bien quelque chose du genre « Tu me crois maintenant quand je te dis que Spock a des tendances suicidaires ? », mais je garde aussi ça pour plus tard. La seule question à laquelle j'aimerais que tu me répondes maintenant, c'est : est-ce que ça va aller ? Je sais que tu détestes ce genre de situations et j'ai besoin de savoir si je peux compter sur toi ou si tu vas paniquer.

Le médecin, qui avait, pendant sa diatribe, vu passer sur le visage du jeune capitaine tout un éventail d'émotions diverses, fut soulagé de le voir se redresser et reprendre son calme à la fin de son petit discours.

- Tu as raison. Je suis désolé. Non, je ne vais pas paniquer. Je sais que c'est complètement stupide, mais maintenant que je sais qu'il ne s'agit pas d'une maladie, d'un virus… aussi horrible et dégueulasse que ça soit, ça ne m'effraye pas. Je suis bizarre, non ?

Leonard esquissa un sourire.

- Dans le cas présent, ça m'arrange. Je te laisse faire ce que je t'ai demandé ?

Pour toute réponse, le jeune homme serra brièvement son ami dans ses bras, son étreinte signifiant clairement oui-j'y-vais-merci-désolé-pour-tout, et le médecin lui passa la main dans les cheveux dans un irrépressible élan d'affection.

Puis il reporta son attention sur les plantes qu'il avait récoltées. Si le premier officier se voyait déjà condamné, McCoy, de son côté, n'avait pas l'intention de renoncer aussi vite. Certes, la situation était grave. Ils étaient sur une planète hostile, sans aucun équipement médical, et le parasite qui avait atteint Spock était inconnu de leur science. Cependant, s'ils parvenaient à gagner la ville, et si les Adeniens étaient, comme le pensait le premier officier, amicaux, ils obtiendraient probablement l'accès à un hôpital ou équivalent, avec des médicaments, de quoi opérer le Vulcain… La civilisation de cette planète était tout de même relativement avancée. Tout ce qu'il pouvait faire pour l'instant était retarder l'inévitable jusqu'à ce qu'ils soient en mesure d'entrer en contact avec les habitants de cette planète.

Trois quarts d'heure après, le médecin avait réussi à extraire le jus d'une plante blanchâtre, dont les propriétés anti-inflammatoires et antipyrétiques ne pouvaient pas faire de mal, et était en train de faire infuser dans une large feuille très résistante une poignée d'herbes odorantes qui, du moins il l'espérait, ferait se rétracter le parasite pour un temps.

Il se rendit alors compte que le premier officier, toujours adossé au rocher, s'était endormi, la respiration sifflante. Voyant qu'il grelottait dans son sommeil sous l'effet de la fièvre, Jim avait allumé le feu le plus près possible de lui et avait déplié sur son corps leur unique couverture de survie.

- Spock ? murmura Bones en secouant le Vulcain par l'épaule.

Ce dernier tressaillit et se redressa, les yeux brillants et le visage beaucoup plus vert que d'habitude.

- Docteur ? répondit-il, immédiatement réveillé.

- Buvez ça. Je pense que ça a mauvais goût, mais ça fera baisser votre température.

Il tendit à son patient la gourde dans laquelle il avait mêlé de l'eau décontaminée au jus de la plante inconnue – si Spock s'en sortait, il lui trouverait un nom bien ridicule dérivé de celui du Vulcain, pour lui apprendre à vouloir faire cavalier seul. Le premier officier obéit sans une question.

- Bien. Maintenant, vous allez vous mettre la tête au-dessus de ce truc et inspirer profondément. Je pense que ça risque d'être un peu douloureux au début, mais ensuite il y a de fortes chances pour que le parasite qui est en train de vous envahir le poumon n'aime pas du tout ça et se rétracte.

De nouveau, Spock s'exécuta, et la grimace de douleur qui suivit la première inspiration indiqua au médecin que les mots « un peu douloureux » étaient probablement un euphémisme. Cependant, après quelques minutes, le Vulcain sembla respirer plus facilement. Le sifflement qui provenait de ses poumons diminua jusqu'à cesser totalement.

- Est-ce que ça va un peu mieux ? demanda Jim anxieusement.

Spock acquiesça lentement, le visage tourné vers McCoy, qui se sentit mal à l'aise sous le regard perçant qui semblait chercher à pénétrer au cœur de ses pensées.

- Qu'est-ce qu'il y a ? finit par aboyer le médecin. Qu'est-ce que vous avez à me dévisager ainsi ?

- Je cherchais… les différences, répondit Spock.

Bones échangea avec Jim un regard perplexe.

- Quelles différences, Spock ? demanda le capitaine.

- Les différences avec l'autre McCoy.

Le médecin se leva à demi et ressortit son tricordeur, plus inquiet qu'il ne voulait l'avouer. Il se tourna vers Kirk pour lui communiquer son angoisse à l'idée de devoir gérer un Vulcain en proie au délire, mais il resta figé en se rendant compte que son ami, loin de s'inquiéter de l'incohérence des propos du premier officier, le fixait avec une attention soutenue, comme s'il avait attendu ce moment.

- Vous l'avez vu ? demanda Jim de façon presque désinvolte, et Bones sut qu'il était tombé dans une dimension parallèle.

Spock acquiesça.

- Je me laisser rarement convaincre uniquement par des mots, Jim, répondit-il doucement.

- C'est pour ça que vous êtes revenu ? Parce que vous avez vu ?

- En partie.

Le jeune homme hésita à poser une autre question, lança vers Bones un regard en biais pas du tout discret, et soupira sans rien dire.

- Je pense que vous pouvez mettre le docteur McCoy au courant. Nyota le sait déjà.

- Quoi ? explosa Jim.

- Me mettre au courant de quoi ? demanda Leonard.

Il aurait pissé dans un violon (en admettant qu'il ait eu un violon sous la main, bien sûr), ça aurait eu à peu près le même effet.

- Je croyais que le dire à qui que ce soit créerait un paradoxe temporel qui pourrait déchirer le tissu même du continuum espace-temps*** ou je ne sais quoi !

Le Vulcain incurva légèrement les lèvres, dans un demi-sourire que le médecin ne lui avait jamais vu.

- Vous voulez dire qu'il m'a menti ? s'écria le capitaine qui semblait hésiter entre le rire et la colère.

- Je crois que quelqu'un lui a appris l'art de… détourner légèrement la vérité, ou de laisser les autres faire de fausses inférences, répondit Spock.

Cette fois, Jim partit d'un rire franc.

- Il vous a montré, alors ? demanda-t-il, comme avide de savoir.

- En partie.

- Et… Comment c'était ?

Spock ferma les yeux et toussa légèrement.

Pas de sang. Bien. Il semblait que les plantes faisait effet.

- C'était… inattendu.

- Et maintenant, vous pourriez peut-être m'expliquer, intervint McCoy qui, rassuré sur le sort immédiat du premier officier, commençait à perdre patience.

- Spock a un double qui vient du futur, annonça Jim sur le ton de la plus parfaite évidence.

Certes, c'était… inattendu.

* Hypoxie : quand il y a trop peu d'oxygène dans le sang ; le cœur cherche alors à compenser en accélérant, et cela peut entraîner de la tachycardie et des œdèmes (merci Wikipedia et Doctissimo).

** Citation détournée, anyone ?

*** Cette citation-là, elle est plus que facile. Mais je n'ai pas pu résister.