Je sais que je suis très en retard et je vous prie de m'en excuser. J'ai été (stupidement) perturbée par un commentaire et un message disons pas super encourageants sur une autre fic en cours, qui ont eu un effet négatif sur ma vitesse de production (pour tout dire, j'étais complètement bloquée). J'ai donc pris du recul pendant quelques temps, et pour finir je me suis remise à "Illusions". Pour "L'autre moitié", ce sera probablement plus long mais je vais la terminer (mon objectif est de le faire avant le mois de juillet, pour ces deux fics). Un grand merci à celles qui m'ont envoyé des messages très gentils, à toutes celles qui ont commenté mes histoires de façon positive, et à tous ceux qui les lisent.

Au chapitre précédent, la première citation était extraite du 4ème film de Star Trek (Spock qui dit qu'aller aider Chekov, blessé, n'est pas la chose la plus logique à faire, mais la pus humaine...) et la seconde (bravo OldGirl) de Retour vers le futur. Dans ce chapitre, voici enfin les Adeniens et quelques explications sur les imposteurs. (Jim et Bones se sont pris la tête sans mon assentiment, et j'ai laissé leur dispute telle quelle, je sais que ce n'est pas le moment, mais bon, ils sont sous pression, il fait les comprendre.) Très bientôt, retour sur l'Enterprise, puisque je consacrerai tout le chapitre suivant aux méchants...

Chapitre 11 - "On est dans la mélasse jusqu'au cou."

Jim ouvrit les yeux. Au-dessus de sa tête, le ciel commençait à s'éclaircir et les étoiles à disparaître. Réalisant que l'aube était proche, il se redressa brusquement sur un coude, paré à toute éventualité…

- C'est bon, tout va bien.

La voix du médecin fit presque sursauter le jeune homme, qui cligna des paupières pour mieux distinguer les formes de ses deux compagnons, Spock allongé sous la couverture de survie et McCoy assis à côté de lui.

- Pourquoi ne m'as-tu mas réveillé ? marmonna le capitaine en se frottant les yeux.

Dans la semi-obscurité (le feu s'était éteint faute de combustible), Bones haussa les épaules.

- Je n'aurais pas réussi à dormir de toute façon.

Jim ne trouva rien à répondre. Il avait déjà pu constater, durant ces trois années passées aux côtés de Leonard à l'Académie, à quel point ce dernier prenait son métier à cœur. Comme s'il y avait concentré toute sa vie – ce qui, à la réflexion, ne devait pas être très loin de la vérité. Déjà médecin lorsqu'il avait intégré Starfleet (il avait prononcé son serment un an et demie auparavant et avait pratiqué son art dans sa Géorgie natale), il avait profité de ses nouvelles études pour parfaire ses connaissances, notamment en xénobiologie, et avait exercé en parallèle à l'hôpital situé juste à côté du campus. Au vu de son parcours atypique, il avait été autorisé à assister, pour un cas urgent qu'il avait lui-même signalé, une sommité de San Francisco, lors d'une opération chirurgicale délicate. Par la suite, la sommité en question l'avait tout bonnement réclamé comme assistant. Bones avait accepté sans faire de commentaires, et son colocataire avait été impressionné à la fois par ses talents et par son humilité.

Ledit colocataire (ils avaient après tout partagé pendant près de mille deux cents jours la même chambre, dans un quotidien parfois houleux, toujours complice, jamais ennuyeux) savait bien que son ami avait tendance à en faire plus que sa part – notamment la nuit. Parce que, comme il avait coutume de le dire, « c'est toujours plus difficile la nuit ». Et aussi parce qu'ils manquaient souvent de personnel. Et, peut-être, parce que Leonard avait une propension à l'insomnie lorsque l'état d'un patient le préoccupait.

Il avait déjà expliqué à Jim, qui s'inquiétait de le voir passer jusqu'à deux ou trois nuits quasiment blanches d'affilée, que, « de toute façon, il n'aurait pas pu dormir » - alors, autant rester, autant aider, c'était logique. Il supportait très bien le manque de sommeil, avait-il affirmé à son ami, qui n'avait généreusement fait aucun commentaire sur ses sautes d'humeur. De fait, Bones était parfaitement capable de tenir sur les nerfs pendant plusieurs jours, dormant (peu) et mangeant (mal) aux côtés des patients dont il avait la charge. Il avait, lors d'un exercice particulièrement éprouvant à la fin de leur troisième année, surpris tous les examinateurs par son investissement constant et sa capacité à demeurer médecin en chef jusqu'au bout des ongles alors que les trois quarts de l'équipage avaient déjà craqué.

Jim, dont les yeux commençaient à s'habituer à la pénombre, jeta son regard sur Spock, qui ne s'était pas réveillé au son de la voix des deux hommes. Les traits du Vulcain semblaient moins rigides dans son sommeil, presque détendus, en tout cas beaucoup plus humains que lorsqu'il se figeait dans son attitude hiératique.

- Comment va-t-il ? chuchota le capitaine.

Bones fit une petite grimace non compromettante.

- Ça pourrait être pire. Il peut remercier la résistance exceptionnelle de son côté vulcain. Mais la plante continue de grandir et ces herbes ne vont pas l'empêcher indéfiniment de s'étendre dans les bronches. La seule solution serait une opération.

Ce petit discours avait été prononcé avec une neutralité qui aurait sans nul doute impressionné le premier officier s'il en avait été le témoin, mais Jim connaissait trop bien le médecin pour se laisser prendre à ce calme apparent.

- Combien de temps ? demanda-t-il en le regardant dans les yeux.

- Trois ou quatre jours, grâce à l'effet des herbes, répondit McCoy en soutenant son regard. Mais j'ai une autre mauvaise nouvelle : dans deux jours, de toute façon, on sera tous morts et ce truc dans le poumon de Spock ne sera absolument plus un problème. J'ai scruté le ciel cette nuit, enchaîna-t-il sans laisser à son supérieur le temps de poser la question. Chekov a envoyé un nouveau message en morse. Ils… ils ont des problèmes sur l'Enterprise. Il n'y a plus que lui qui soit à la fois lucide et libre de ses mouvements. Je ne sais pas ce qui est arrivé à Keenser, Nyota et Christine. Mais seul, Chekov ne peut pas faire grand-chose pour freiner les réparations. Les torpilles seront opérationnelles dans quarante-huit heures.

Le capitaine avala douloureusement sa salive. Mourir de la main de son équipage, tué par les armes les plus perfectionnées de son propre vaisseau, lui semblait la pire fin qui fût.

- Pourquoi ne m'as-tu pas réveillé ?

- Qu'est-ce que tu aurais fait de plus ? s'énerva McCoy, qui avait apparemment épuisé sa réserve de patience en quelques minutes à peine de discussion. Tu avais besoin de dormir le plus possible. Tu n'allais quand même pas partir en pleine nuit !

Le jeune homme, qui se demandait justement comment annoncer son départ au médecin, ne put s'empêcher de sourire malgré la situation. Mais avant qu'il n'ait eu le temps d'approfondir le sujet, Spock fit un mouvement involontaire dans son sommeil et fut saisi d'une quinte de toux. Bones fut auprès de lui en un instant, de nouveau calme et parfaitement maître de ses gestes. Il essuya sans hésitation, à l'aide d'une compresse déjà tachée de vert, le filet de sang qui avait coulé le long du nez et de la joue du premier officier, avant d'aider ce dernier à se tourner sur le côté afin qu'il fût plus à son aise pour respirer.

A aucun moment Spock ne se réveilla, ce qui alarma Jim au plus haut point.

- Ne t'inquiète pas, lui dit McCoy en activant son tricordeur, c'est déjà arrivé trois fois cette nuit. Ses constantes sont aussi normales qu'elles peuvent l'être dans les circonstances présentes. Il n'est pas en danger immédiat, même si je parie que ça doit lui faire un mal de chien.

- Pourquoi il ne se réveille pas ?

Le médecin poussa un soupir et, délaissant son appareil, leva vers son ami un regard las.

- Parce que je n'ai pas récolté que des plantes anti-inflammatoires dans la forêt.

Oh.

- Tu… l'as endormi ? (Leonard acquiesça. Bien joué, Bones, pensa Jim, impressionné.) Pourquoi ?

- Parce que la seule chose qui puisse retarder la croissance de cette foutue plante, c'est le repos et l'immobilité absolue. Plus Spock bouge, s'agite, parle, plus il envoie d'oxygène dans ses poumons, et plus la plante grandit. Comme la fièvre le tenait éveillé, j'ai testé les sédatifs que j'avais préparés dans cette éventualité. Et puis, ajouta McCoy en tendant à Jim quelques fruits en guise de petit déjeuner, j'ai pensé que ce serait plus simple pour toi de partir s'il était endormi.

Le jeune homme, tout en mâchant avec difficulté une sorte de kumquat local (il en avait plus que marre de ce régime alimentaire, mais il fallait bien se forcer), essaya de lever un seul sourcil, à l'instar du premier officier, et fut récompensé de ses pitoyables efforts par un petit rire.

- Je sais ce que tu as l'intention de faire depuis le moment où on a rejoint Spock hier soir. C'est pour ça que je t'ai laissé dormir et reprendre le maximum de forces. C'est aussi pour ça que je l'ai endormi. S'il était réveillé, il serait chiant, comme d'habitude tu me diras, et il insisterait pour venir avec toi ou je ne sais quelle connerie du même acabit.

- Alors que toi, tu vas me laisser partir seul ?

Jim devait avouer qu'il se serait attendu à davantage de résistance de la part de son médecin en chef, étant donné la virulence de son refus lorsqu'il avait été question de se séparer la veille.

- Ça ne me plaît pas, soupira Bones, mais on n'a pas vraiment le choix. Pour te dire la vérité, j'y ai pensé toute la nuit, j'ai retourné le problème dans tous les sens, j'ai vérifié le diagnostic de Spock une centaine de fois, j'ai fait et refait des calculs, j'ai essayé d'envisager toutes les possibilités, mais on en revient toujours là : nous avons besoin d'aide. Et vite. Et la seule personne qui peut potentiellement aller en chercher, c'est toi. Je ne suis pas d'une grande utilité sur le terrain – j'ai même plutôt tendance à provoquer des catastrophes – et Spock, dans l'état où il est, ne ferait que te retarder. De toute façon, il faut qu'il bouge le moins possible. Mais ne crois pas que ça me fasse plaisir de te voir partir seul. Ni de rester avec le gobelin, conclut-il dans une tentative d'humour qui fit sourire Jim.

- Je serai prudent, promit-il.

McCoy émit un petit ricanement incrédule et moqueur.

- Ouais, bien sûr. Et pendant ce temps-là, je vais devenir super ami avec Spock.

Le jeune homme leva les yeux au ciel et commença à farfouiller dans leurs maigres possessions pour trier ce qu'il allait emporter avec lui.

- Sérieusement, Jim, fais attention, reprit McCoy plus sérieusement. Un peuple télépathe est par définition un peuple dangereux. La seule espèce télépathe totalement pacifique que nous connaissions, ce sont les Vulcains. Et il y a quelques siècles, ils étaient eux aussi violents et barbares, et ils utilisaient leurs pouvoirs mentaux pour torturer leurs ennemis. La plupart des espèces télépathes font de même.

- Je ne crois pas qu'ils me fassent du mal, répondit le capitaine (il ne savait pas s'il cherchait à convaincre Bones ou à se persuader lui-même). Après tout, ils sont tout aussi menacés que nous par les torpilles de l'Enterprise. L'ennemi de mon ennemi est mon ami – ils ont tout intérêt à nous aider. Et puis, ajouta-t-il pour détendre l'atmosphère, j'ai déjà fait une fusion mentale et ça ne m'a rien fait du tout, peut-être que je suis tout simplement immunisé ?

Le médecin se figea et Jim comprit que, comme d'habitude, il en avait trop dit et qu'il aurait mieux fait de fermer sa grande bouche.

- Tu as subi une fusion mentale ? aboya Bones. Je peux savoir quel est le crétin qui a décidé que ça serait une bonne idée ? Ne me dis pas que c'est Spock, il me fait un caca nerveux dès que j'essaye d'utiliser un cure-dents qu'il juge non réglementaire, je le vois mal violer une des lois les plus sacrées de son peuple.

- Une des lois les plus sacrées ? répéta Kirk, stupéfait.

Le vieux Spock avait agi tellement naturellement que pas une seconde le cadet naïf en face de lui n'avait imaginé que la fusion pût être une chose interdite ou dangereuse.

- C'est un tabou chez eux : pas de fusion mentale avec des espèces non-télépathes, à moins d'un danger extrême et imminent. Les risques d'endommager de façon irréparable l'esprit du… récepteur sont trop grands. D'où ma question : qui ?

Le ton de McCoy était devenu tranchant et il était clair qu'il ne laisserait pas son ami partir avant d'avoir obtenu une réponse.

- Spock. Pas ce Spock, ajouta Jim en voyant l'incrédulité se peindre sur les traits du médecin, l'autre Spock.*

La veille au soir, la conversation des trois hommes avait roulé sur la façon dont « l'autre » Spock était revenu dans le passé après avoir involontairement provoqué la colère et la folie de Nero suite à la destruction de Romulus, mais le médecin, préoccupé par l'état de santé du premier officier, ne s'était pas excessivement intéressé aux faits et gestes de son double.

A présent, il semblait cependant toute ouïe.

- Tu veux dire qu'au lieu de te raconter ce qui s'est passé, il te l'a montré ?

Jim essaya de nouveau d'alléger l'atmosphère qui était brusquement devenue tendue.

- Exactement ! Avoue que c'est plus simple.

- Plus simple ? rugit Bones, hors de lui (Spock bougea dans son sommeil mais ne se réveilla pas – le médecin devait vraiment avoir forcé la dose). Il est complètement cinglé, oui ! Et toi aussi ! Tu tombes sur un vieux Vulcain taré au fin fond d'une grotte sur une planète pourrie, tu le laisses te retourner le cerveau, et tu crois tout ce qu'il te « montre » sans te demander pourquoi il utilise une fusion mentale au lieu de te raconter ce qui s'est passé, comme le font les gens normaux ? Qui te dit qu'il ne t'a pas manipulé l'esprit ?

Le médecin, qui s'était levé, fit quelques pas en direction de Jim, qui recula, abasourdi par cet éclat de colère.

- Mais qu'est-ce qui te prend ?

- Ce qui me prend ? Il me prend que les rares cas de fusion mentale avec des humains se sont généralement très mal terminés. Je ne comprends pas qu'un type qui a plus de cent cinquante ans et qui est censé appartenir à une espèce supérieure à la nôtre puisse faire un truc aussi délirant ! Et ne me fais pas croire que Spock ne savait pas ce qu'il faisait ni quels étaient les risques que tu encourais !

Jim ne s'était jamais posé la question, mais à présent que Bones l'évoquait, il était forcé de reconnaître qu'il s'agissait d'un comportement étrange et irresponsable, indigne du premier officier qu'il connaissait. Cependant, il éprouva l'irrésistible besoin de défendre le Vulcain.

- Je ne crois pas qu'il ait vraiment réalisé qu'il pouvait y avoir un danger pour moi. Le geste était si… si naturel… Comme s'il savait que ça n'allait rien me faire, parce qu'il l'avait déjà fait, tu comprends ?

- Non.

La voix de McCoy semblait descendre de la banquise. Jim l'avait rarement vu aussi froid. Généralement, lorsque le médecin en chef s'énervait, il devenait tout rouge et faisait de grands gestes. Mais à présent, il se tenait droit et raide comme la justice, bras croisés sur la poitrine, plus blanc qu'un linge.

- Il l'avait déjà fait… dans le futur, explicita le jeune capitaine, un peu timidement, comme s'il était un adolescent en train de se faire engueuler par son père pour quelque chose qui n'est pas vraiment sa faute. Avec l'autre Kirk, je veux dire, celui du futur.

- Justement, cet autre Kirk n'est pas toi ! Peut-être que l'autre a appris à supporter les fusions mentales, peut-être qu'il partage un lien très fort avec le Spock de son époque. Mais toi, non. Il n'est pas gâteux au point de vous confondre, quand même ?

Le ton de plus en plus agressif du médecin commençait à échauffer le jeune homme.

- Je pense qu'il était trop perturbé pour réaliser qui j'étais vraiment, conclut-il dans un ultime effort pour rester calme. Après tout, ça peut se comprendre. Il venait d'être projeté hors de son époque, sa planète venait d'être détruite… Il était probablement sous le choc.

- Raison de plus pour ne pas s'introduire dans ton esprit !

- Mais merde, explosa Jim, qu'est-ce que ça peut bien te foutre ? En quoi ça te regarde ?

- Ca me regarde en tant que médecin, répondit froidement Bones. Qu'un type pas clair ait tripatouillé ton cerveau au point de te faire faire tout ce qu'il a voulu par la suite ne me semble pas une nouvelle particulièrement réjouissante.

Jim resta un instant incapable de parler. Cette conversation prenait un tour totalement absurde.

- Qu'est-ce que tu racontes ? Il ne m'a rien « fait faire » du tout !

- Tu trouves normal d'avoir refusé treize candidatures au poste de premier officier dans le seul but de laisser la place vacante pour un Vulcain que tu connaissais à peine et que tu ne pouvais pas blairer ? Parce que c'est comme ça que ça s'est passé, si tu te souviens.

Le capitaine ouvrit la bouche pour répondre, mais un doute commençait à s'insinuer en lui. Et si, en effet, le vieux Spock l'avait manipulé afin de faire revenir son double au sein de l'Enterprise… ?

Non. Non, ça ne s'était pas passé comme ça.

Et cependant, il ne pouvait nier que, sans cette fusion mentale, il aurait été peu probable qu'il eût jamais cherché à intégrer Spock à son équipage. Le « transfert émotionnel » qui avait accompagné leur connexion avait été plus qu'un simple transfert – une révélation. Tout d'abord, celle des sentiments bien réels de Spock. Ensuite, ce lien formidable qui existait entre eux, dans une autre réalité, une amitié telle qu'il avait toujours cherchée, une façon de se sentir enfin complet.

- En quoi c'est problématique de vouloir créer un lien d'amitié avec quelqu'un ? demanda Jim entre ses dents serrées. Crois-le si tu veux, mais oui, dans une autre vie, nous avons été les meilleurs amis du monde. Je ne peux pas t'expliquer ce que j'ai ressenti. Toute ma vie j'ai cherché quelque chose comme ça – un lien plus fort que tout le reste.

- Oh, c'est vachement rassurant. Il t'a laissé voir à quel point Spock et toi alliez être amis, et toi, comme un imbécile, tu l'as cru. L'idée ne t'est pas venue qu'il avait juste besoin de toi pour sauver la Terre ?

- Eh bien, dans ce cas, heureusement que je l'ai cru, non ? Sinon, tu ne serais plus là pour en parler. Ce n'est pas délibérément qu'il m'a laissé voir ce qu'il ressentait. C'était plutôt comme… un transfert émotionnel. (Il avait beau chercher, il ne trouvait pas d'autres mots pour décrire ce qu'il avait alors éprouvé.) Tu imagines Spock laisser entendre volontairement qu'il est capable d'éprouver des sentiments ? conclut le capitaine ave un petit rire.

Il était certain qu'en ramenant la discussion sur le terrain bien connu du « moquons-nous un peu de Spock », il allait parvenir à dérider Bones, mais ce dernier se contenta de faire un geste à la fois las et empli de colère.

- C'est bon, laisse tomber. Je vous souhaite de vivre heureux et d'avoir beaucoup d'enfants tous les deux.

La vérité frappa le jeune homme comme un coup de tonnerre et les mots franchirent ses lèvres avant qu'il eût pu y réfléchir :

- Ma parole, ne me dis pas que tu es jaloux ?

Le ricanement offensé de McCoy était tout sauf convaincant.

- Moi, jaloux ? Jaloux de ton amitié inexistante avec Spock ? Ce type ne peut pas être ami avec qui que ce soit. Ne viens pas pleurer dans mes jupons lorsqu'il t'aura brisé le cœur, j'ai déjà assez à faire avec Uhura.

Jim, poings serrés, ajusta son sac sur son épaule et tourna le dos au campement.

- Le soleil n'est pas encore totalement levé, protesta Leonard.

- Je préfère encore marcher dans le noir plutôt que d'écouter tes conneries. J'espère être revenu en milieu de journée avec des renforts.

Jim s'éloigna à grands pas de leur campement de fortune, refusant de se retourner et de donner à McCoy la satisfaction d'un adieu, accompagné d'une excuse qu'il ne lui devait pas. C'était au médecin de s'excuser pour sa jalousie puérile et son comportement déplacé.

Mais Bones ne le rappela pas, et Jim fut bientôt hors de portée, et bientôt hors de vue. Le terrain rocailleux sur lequel, guidé par son tricordeur qui indiquait que la ville était à 10,23 kilomètres, il avançait dans la lumière du soleil levant, était dénué de toute végétation, ce pour quoi il était reconnaissant, mais bossu et semé d'immenses blocs de rochers qui émaillaient l'horizon.

Le jeune homme ne décolérait pas. Quelle mouche avait piqué Bones pour qu'il provoque ainsi son supérieur, au moment où ils auraient dû justement se serrer les coudes ? Il marcha aussi rapidement qu'il le pouvait pendant une vingtaine de minutes, puis sentit sa colère se calmer à mesure qu'il parvenait à examiner la situation plus posément.

McCoy avait passé la nuit à veiller Spock, à essayer sans trop de succès de le soulager, après quatre jours de crapahutage forcé dans une forêt hostile. Pour Leonard, qui n'était pas un homme de terrain, la situation était tout sauf confortable, et la nuit blanche qu'il avait probablement passée à retourner des idées macabres dans son esprit n'avait sans doute rien arrangé.

Et puis cette histoire de fusion mentale avait été la goutte d'eau qui avait fait déborder le vase, et laissé entrevoir à son ami stupéfait les véritables raisons de l'animosité du médecin envers le premier officier. Pas un instant il n'avait envisagé que McCoy pût être jaloux. C'était ridicule, ils n'avaient plus quinze ans… Kirk se demanda brusquement comment lui-même réagirait si son meilleur ami – Bones, en l'occurrence – faisait soudainement tout son possible pour gagner l'affection d'un parfait inconnu, censé être incapable, de par sa nature, d'éprouver la moindre amitié. Car enfin, c'était ce que le capitaine avait fait, durant ces derniers mois, cherchant à tout prix à retrouver, quitte à forcer un peu le destin, ce qu'il avait brièvement ressenti à travers la connexion mentale qui l'avait lié au vieux Vulcain. Et, peut-être, prenant pour acquis et donc délaissant sans le vouloir les liens qu'il estimait solides avec Bones.

Certainement, à la place de McCoy, il aurait été furax. Et jaloux. Et il aurait fait la gueule.

Jim soupira. Il était trop tard pour faire demi-tour. Trop tard pour des excuses. Il les offrirait à son ami lorsqu'il reviendrait avec des renforts. As supposer, bien sûr, que Spock sûr raison et que les Adeniens fussent un peuple pacifique. A supposer que le jeune homme parvînt à communiquer avec eux. A supposer que Scotty n'eût pas de subite illumination pour réparer les torpilles de l'Enterprise plus tôt que prévu.

Le capitaine jeta un coup d'œil au tricordeur. 8,98 kilomètres. Il pressa le pas, trébuchant sur le terrain irrégulier. Peut-être s'était-il disputé avec Bones dans le seul but de se persuader que tout était normal (après tout, ils s'engueulaient souvent, il y avait quelque chose de presque réconfortant dans les éclats de voix du médecin en chef), qu'ils n'avaient pas de menace de mort suspendue au-dessus de leur tête (la vieille légende de l'épée de Damoclès ne lui avait jamais paru plus appropriée qu'en ce moment), qu'ils n'avaient pas manqué mourir une demi-douzaine de fois depuis qu'ils avaient posé le pied sur cette planète… ?

Ces pensées peu réjouissantes l'occupèrent durant une bonne partie du chemin. Régulièrement, invariablement, quoi qu'il fît pour l'en détourner, son esprit revenait à l'Enterprise. Il se forçait à fixer ses réflexions sur un plan destiné à remonter à bord, avec ou sans l'aide de la population locale, mais revenait toujours à Chekov, le plus jeune membre de son équipage, aux prises avec trois télépathes sans scrupules, à Uhura, Christine et Keenser, dont il ignorait le sort, et à tous les autres, prisonniers sans le savoir. Tous leurs espoirs reposaient à présent sur l'aide des Adeniens.

Ces derniers se manifestèrent, de façon tout à fait inattendue, plus tôt que prévu.

Jim contourna un immense rocher (le tricordeur indiquait qu'il n'était plus qu'à 2,30 kilomètres de la ville) et se trouva soudain nez à nez avec onze humanoïdes qui, hiératiques, semblaient l'attendre. Derrière eux, le jeune homme distingua nettement des habitations basses, à la lisière d'une forêt. Il s'arrêta net et avala sa salive, essayant frénétiquement de se souvenir du protocole à respecter en cas de premier contact avec une espèce inconnue, et regrettant que Spock ne fût pas là pour le lui rappeler.

Les Adeniens étaient de petite taille, avec une longue tête ovale et des bras et jambes disproportionnés par rapport à leur torse. Leurs mains descendaient au niveau de leurs genoux et ils étaient vêtus de robes aux couleurs vives qui contrastaient avec leur peau laiteuse. Jim remarqua deux antennes d'une dizaine de centimètres, chacune terminées par deux petites pointes tendues vers le ciel, plantées au sommet de leur crâne ridé. Leur attitude n'était absolument pas menaçante, et le nouveau venu, toujours enclin à l'optimisme, l'aurait même qualifiée de bienveillante. Jim esquissa un sourire, avant de se souvenir brusquement qu'il s'agissait d'une menace pour environ un cinquième des peuples connus, et leva lentement les mains en l'air en signe de paix, afin de montrer qu'il n'avait aucune intention malveillante. Les onze extra-terrestres l'imitèrent lentement. Encouragé par ce geste, malgré l'absence totale d'expression sur le visage des Adeniens (on eût dit que leurs traits, totalement dépourvus de mobilité, avaient été figés par quelque enchantement), le capitaine commença à parler, tout en priant pour que ces aliens possèdent l'équivalent de son traducteur universel, qui avait malheureusement fini au fond du torrent dans lequel ils étaient tombée quelques jours auparavant.

- Je m'appelle James Kirk, articula-t-il nettement. Je viens en paix.

Les antennes des Adeniens s'agitèrent doucement et Jim sentit soudain une présence à la lisière de son esprit. C'était une impression étrange, pas désagréable, mais étrange cependant, celle d'une question informulée mais parfaitement claire, qui venait doucement, sans brutalité, frapper aux portes de son cerveau. Un des humanoïdes, qui s'était légèrement avancé vers lui, lui demandait la permission de chercher dans son esprit la zone du langage, afin d'établir une communication entre eux, selon le mode oral qui convenait mieux au nouveau venu que la connexion télépathique.

Le tout était empreint d'un respect qui ne faisait aucun doute. Avec l'interrogation venait la promesse de ne toucher à rien d'autre dans l'esprit de l'interlocuteur. Il était évident que ces aliens avaient l'habitude de communiquer avec des êtres non-télépathes. Kirk, cependant, ne s'arrêta pas à cette idée un peu étrange : puisque les Adeniens ne maîtrisaient pas le vol spatial, avec qui communiquaient-ils ?

A peine eut-il, de façon totalement immatérielle, donné son accord pour l'intrusion dans son esprit, que l'Adenien tendit vers lui ses deux mains démesurées.

- Soyez le bienvenu, James Kirk. Je suis An'Thil, et je parlerai pour mes… concitoyens, si cela vous convient.

La voix de l'extra-terrestre était rauque, gutturale, lente, et semblait chercher dans l'esprit de son interlocuteur les mots les plus appropriés pour se faire comprendre.

- Cela me convient parfaitement, An'Thil, répondit Jim en imitant le geste de l'Adenien. Est-ce pour moi que vous vous êtes déplacés jusqu'ici ?

- En effet. Nous avons senti votre présence lorsque vous êtes arrivé à proximité du… cercle mental qui entoure notre cité. Nous avons alors décidé de venir vous accueillir.

- Vous vous attendiez à ma visite ?

- Cela fait plusieurs… années que nous attendons l'arrivée d'êtres venus d'une autre planète, suite à des signaux que nous avons capté. Nous sommes… heureux de cette rencontre.

Jim sentit une vague de soulagement défermer sur lui. Il lui restait cependant une question à poser.

- Votre planète a-t-elle été touchée par une épidémie ?

- Absolument pas. Pourquoi posez-vous cette question, si je peux me permettre ?

Le jeune homme admirait la patience dont l'extra-terrestre faisait preuve. Au lieu d'aller chercher dans son esprit les informations dont il avait besoin, comme il devait lui être facile de le faire, il l'interrogeait avec courtoisie, attendant la réponse orale pourtant nécessairement imparfaite, inférieure à la communication directe d'esprit à esprit dont il avait l'habitude.

- An'Thil, répondit Jim, de graves problèmes m'ont poussé à venir jusqu'à votre cité. Vous êtes en danger. Nous sommes tous en danger. Si vous le permettez, je vous expliquerai ce qui s'est passé tandis que nous allons vers votre cité. Chaque minute compte.

L'Adenien fit signe à l'humain de marcher au milieu d'eux, et l'étrange cortège se mit en route vers la ville. Les aliens se déplaçaient avec une rapidité et une adresse surprenantes.

- Expliquez-nous ce qui vous est arrivé, reprit An'Thil. Je me charge de traduire vos paroles télépathiquement à mes compagnons, si cela vous agrée.

Le jeune homme fit un signe d'approbation et commença son récit. La réception du signal de détresse, leur descente sur la planète, la balise, l'appel de Chekov, la menace de l'Enterprise, leurs efforts pour gagner une ville autochtone – il parlait vite, sautant parfois des mots, revenant en arrière pour expliciter un détail. Au fur et à mesure qu'il avançait dans son récit, les antennes des Adeniens s'agitaient de plus en plus, soit qu'ils tinssent en parallèle une conversation au sujet de l'attitude à adopter, soit qu'ils exprimassent de cette façon leur angoisse ou leur stupéfaction, sans cependant qu'un muscle de leur visage ne bougeât, ce qui donnait à Jim l'impression de discuter avec des statues.

Lorsque Kirk se tut enfin, la ville était proche, et un silence retomba sur le petit groupe.

- Nous vous offrons nos excuses, finit par dire An'Thil en inclinant sa tête vers la droite. Nous vous offrons nos excuses au nom de tout notre peuple. Les trois… individus qui ont pris votre place sur votre vaisseau ont trahi le pacte le plus… essentiel des Adeniens.

La situation, Jim le comprit rapidement, était relativement simple. Sur Adenia, dans chacune des petites cités qui avaient vu le jour à la surface de la planète, un groupe de citoyens tirés au sort exerçaient le pouvoir pour une « année » locale. Dans la petite ville de Xoltl, le conseil était composé de onze individus, ceux-là même qui étaient venus accueillir le nouveau venu. Au cours de l'année précédente, Xoltl avait connu une crise, lorsque trois membres du conseil avait proposé un projet d'amplificateur télépathique, qui avait été rejeté par les huit autres, ainsi que par un vote auprès de la population. Les trois Adeniens avaient feint de se soumettre à la décision de la majorité et n'avaient plus reparlé de leur projet. Il s'était avéré qu'ils travaillaient en réalité à la construction d'un amplificateur, dans le but non avoué mais évident (l'avantage, ou l'inconvénient, d'appartenir à une espèce télépathique, étant qu'il est difficile de dissimuler ses pensées) de partir à la conquête d'autres peuples, ces peuples venus d'ailleurs, dont ils avaient appris l'existence peu de temps auparavant en scrutant le ciel. Les habitants de la cité, choqués par leur dessein (Jim ne put s'empêcher d'admirer – et de remercier intérieurement – le profond pacifisme apparemment ancré chez la grande majorité des Adeniens), demandèrent la destitution immédiate des coupables, et leur bannissement définitif. Les trois membres du conseil avaient été jugés et condamnés à l'exil au sein de la forêt inhospitalière qui se trouvait non loin de Xoltl.

Apparemment, leurs idées expansionnistes ne les avaient pas quittés pour autant, et ils les avaient finalement mises à exécution, recréant Dieu savait comment un amplificateur (le premier avait été détruit par les autres membres du conseil), et attirant vers la planète le premier vaisseau spatial qui avait eu le malheur de passer à proximité…

- Mais comment se sont-ils fait passer pour nous ? demanda Jim, qui se posait la question depuis près de cinq jours.

An'Thil s'arrêta, regarda Jim, cligna des yeux pour la première fois depuis le début de leur conversation, et déploya les pointes de ses antennes en deux petits éventails blancs. Immédiatement, au lieu de l'Adenien aux longs membres avec qui il parlait depuis une vingtaine de minutes, le jeune homme se vit lui-même, comme s'il se regardait dans un miroir, ou plutôt, non, comme s'il était en face de son double.

C'était… très troublant.

- Il suffit qu'ils vous aient aperçus quelques minutes à la surface de la planète, expliqua l'humanoïde en reprenant sa forme initiale. Ils devaient vous attendre à la lisière de la forêt. Grâce à leur amplificateur, ils vous ont analysés, puis ont pris votre apparence avant d'appeler mentalement vos compagnons sur votre vaisseau.

- Vous voulez dire, bredouilla Jim, qu'ils ont… volé ce qu'il y a dans notre esprit ?

- Oui.

Le jeune capitaine se sentit soudain mal à l'idée que toutes ses pensées, tous ses sentiments avaient été pillés sans scrupules par ces vampires. Accablé, il baissa la tête. Face à un tel pouvoir, comment allaient-ils faire, comment allaient-ils lutter ?

- Vous avez dit être descendu avec deux de vos compagnons, déclara l'extra-terrestre, coupant court à ses réflexions défaitistes. Que leur est-il arrivé ? Vous n'avez pas évoqué votre traversée de la forêt. Nous savons que cette zone n'est pas… exempte de dangers.

Ce qui était sûr, c'était que les Adeniens maniaient l'euphémisme à la perfection.

- J'ai été contraint de les laisser à une dizaine de kilomètres d'ici. L'un d'entre eux a, semble-t-il, absorbé une graine parasite qui est en train de se développer dans un de ses poumons. Nous espérions que votre peuple, avec sa connaissance de la flore locale, serait en mesure de le guérir.

L'absence de réponse de la part d'An'Thil ne sembla pas au capitaine de très bon augure.

* "Pas ce Jones, l'autre Jones !" - j'ai eu cette citation dans la tête toute la semaine, sans savoir pourquoi. Ça dit quelque chose à quelqu'un ?