Sentinelle, tu as parfaitement raison et le "ne pensez pas à des éléphants" du chapitre précédent vient en effet d'Inception. J'avais juste... oublié cette scène, alors que c'est un film que j'aime beaucoup...

Ce chapitre est une petite parenthèse consacrée en partie à Spock (ben oui, que voulez-vous...) et en partie à la vie sur Adenia, avant que l'action ne reprenne vraiment (je vous promets pas mal d'action dans les deux, voire trois chapitres à venir). Je me suis attachée aux Adeniens et j'avais envie de parler un peu d'eux, par l'intermédiaire d'un personnage féminin, Val'Mere, qui réapparaîtra peut-être dans une de mes prochaines histoires... Sur ce, bonne lecture.

Chapitre 13 – "La gloire de la création dans son infinie diversité. - Et la façon dont nos différences se combinent pour créer à la fois sens et beauté."

- Spock ! Spock, réveillez-vous ! chuchota une voix à son oreille, pendant qu'une main lui secouait l'épaule gauche, sans trop de délicatesse. Réveillez-vous !

Le premier officier identifia immédiatement la voix de James Kirk, sans comprendre pour quelle raison, s'il souhaitait le réveiller, son capitaine parlait si doucement, comme s'il avait peur de faire du bruit.

- Spock, merde, j'ai besoin de vous !

Sans réfléchir, il ouvrit les yeux, comme si ces quelques mots avaient activé une zone d'urgence dans son cerveau, pour constater d'une part qu'il se trouvait dans un bâtiment quelconque (son dernier souvenir était celui du campement de fortune qu'ils avaient établi sur le plateau rocheux au quatrième jour de leur voyage), d'autre part que le visage juvénile et anxieux de Jim, penché sur lui, se trouvait à moins de vingt centimètres du sien, soit beaucoup trop près pour le Vulcain qu'il était. Il pouvait presque percevoir les pensées de son capitaine qui bouillonnaient à la lisière de son esprit, ce qui était inacceptable.

- Capitaine, que… commença-t-il, mais une intense douleur lui traversa la poitrine et la fin de sa phrase fut noyée par un flot de sang qui lui remonta dans la gorge, en même temps qu'il sentait un liquide poisseux couler depuis ses narines le long de ses joues, jusqu'à ses oreilles.

Il se trouvait donc en position totalement horizontale (jusqu'ici, il lui avait été difficile de se repérer dans l'espace), ce qui était pour le moins inconfortable étant donné que le goût métallique du sang lui emplissait à présent la bouche. Se redressant sur les coudes, il repoussa le capitaine et ne put réprimer un léger haut-le-cœur. Le liquide vert, auquel se mêlait une autre substance blanchâtre et visqueuse, coula sur le drap pastel dont son corps était recouvert, mais il s'agissait là du cadet de ses soucis, car il ne pouvait tout simplement plus respirer. Du tout.

- Spock ? Ça va ?

La question lui sembla passablement stupide. Même avec un sens de l'observation peu développé, il était évident qu'il était en train de s'étouffer. Il sentait glisser le long de ses bronches les rameaux de la plante qui avait envahi son corps, empêchant son corps d'assimiler l'oxygène dont il avait si désespérément besoin, il sentait le feuillage courir dans sa trachée, rendant dérisoire toute tentative de survie, et il sentait aussi des centaines d'épines se ficher dans son poumon, envoyant dans toute sa poitrine des ondes de souffrance difficiles à contrôler.

Son capitaine avait besoin de lui. Nyota avait besoin de lui. Il ne pouvait pas mourir maintenant.

- Pousse-toi, crétin !

Jamais la voix du docteur McCoy n'avait semblé si agréable aux oreilles du Vulcain, d'autant plus que, pour une fois, il n'était pas l'objet de ses invectives. Le médecin apparut immédiatement dans son champ visuel, dont il délogea sans ménagement Kirk, d'une bourrade peu amicale.

- N'essayez pas de respirer, n'essayez pas de parler, n'essayez pas de bouger, intima la voix tendue du médecin. Essayez de vous figer totalement. Voilà, parfait. Dans une minute, tout ira mieux.

Pendant qu'il parlait, McCoy fixait sur le visage de Spock un étrange masque en plastique souple, entrecroisé d'herbes rosâtres, qui vint se coller à ses narines.

- Respirez par le nez, doucement, très doucement.

La tête commençait à lui tourner, mais il se força à obéir. Pendant quelques instants, l'air ne circula pas davantage dans son corps et il eut doublement l'impression d'étouffer. Des points noirs dansaient devant ses yeux, masquant à demi le visage du médecin et celui de Jim, légèrement en retrait. Puis une légère odeur, pas désagréable, lui parvint enfin, tandis que la douleur refluait lentement et que sa respiration se faisait plus aisée. La plante rétracta ses épines, enroula ses feuilles, se rétracta dans les alvéoles qu'elle occupait, libérant totalement sa trachée. Les points noirs disparurent et il put enfin clairement percevoir le visage des deux humains qui attendaient avec une anxiété visible le résultat de ce traitement. Un changement visible dut apparaître sur ses traits (peut-être était-il totalement devenu bleu, ou vert, pendant ce court moment d'asphyxie ?), car les épaules du médecin se relâchèrent, pendant que Jim poussait un soupir de soulagement, ce qui lui valut un léger coup de poing de la part de McCoy.

- La prochaine fois, dit ce dernier d'un ton dur, tu m'écoutes, capitaine, et tu évites de réveiller un de mes patients sans mon autorisation. Si nous l'avons maintenu endormi, c'est parce qu'il y avait une raison.

- Bones, on a besoin de lui… commença Kirk, mais un regard meurtrier du médecin en chef lui ferma la bouche.

- Je sais, Jim, figure-toi que je suis vaguement au courant. Seulement, j'ai mon mot à dire dans cette affaire, donc tu vas sortir d'ici et me laisser parler avec Spock.

- Mais…

- Jim. Je te déconseille de m'énerver. Va rejoindre An'Thil et demande à Val'Mere si elle peut venir immédiatement. Dans une demi-heure je te dirai si Spock est en état de vous rejoindre.

La tension entre les deux hommes était palpable, et Spock se demanda ce qu'il avait raté durant les… 19,56 heures qu'avait duré son sommeil (il constata avec un certain effarement le temps qui s'était écoulé). Il était logique de conclure que les deux humains avaient réussi à communiquer avec la population locale et à s'en faire des alliés, ce qui était une excellente nouvelle. Ce qui était moins clair était la raison pour laquelle Jim avait besoin de lui.

- Docteur, pourquoi ne me laissez-vous pas…

- Non, Spock, je suis désolé, le coupa fermement McCoy, mais j'ai peur qu'il ne vous faille limiter vos gestes et vos paroles au strict minimum. Jim, dehors, ajouta-t-il à l'intention du capitaine, qui quitta la pièce à contrecœur, non sans un dernier regard désolé en direction du Vulcain.

- Docteur, insista Spock en faisant abstraction de la douleur que faisait naître en lui chaque mot prononcé, je suis tout à fait…

- Je n'ai peut-être pas été assez clair, alors je vais reformuler : fermez-la. Plus vous parlez, plus vous vous agitez, plus la plante se nourrit de l'oxygène que vous lui envoyez, plus elle grandit, et plus elle vous étouffe. Donc, je vais vous faire un résumé de tout ce que vous avez manqué pendant que vous étiez dans les vapes, et seulement après, si vous avez des questions, vous pourrez me les poser. Ne prenez pas mes avertissements à la légère. Je suis totalement sérieux quand je dis que vous devez bouger et parler le moins possible. C'est votre vie que vous jouez. Vous devez être opéré au plus vite, et je ne peux le faire qu'à bord de l'Enterprise. Les Adeniens n'ont pas le matériel nécessaire pour une intervention aussi délicate. Ça, c'est le premier problème. Le deuxième, c'est que, comme Jim le disait, nous avons besoin de vous pour regagner le vaisseau…

Spock réprima l'envie de prier le médecin d'en venir au fait. Il se demandait si son interlocuteur se rendait compte qu'il n'avait absolument pas éclairé la situation, mais s'était contenté d'exprimer, sous des formes variées, son inquiétude de ne pas parvenir au vaisseau à temps pour sauver le premier officier.

- OK, marmonna McCoy en se passant une main sur le visage, je vais essayer d'être clair et concis. (Spock ne put s'empêcher de penser que ces deux adjectifs ne s'accordaient absolument pas avec le médecin en chef, mais il s'abstint de le faire remarquer.) Hier soir, je vous ai administré un sédatif pour que vous puissiez dormir malgré la fièvre de cheval que vous aviez – que vous avez toujours d'ailleurs. Pendant que vous vous reposiez, Jim est parti demander de l'aide aux Adeniens. Il se trouve, même si ça m'écorche la bouche de l'admettre, que vous aviez raison et qu'il s'agit d'un peuple parfaitement pacifique. Ils sont venus nous chercher avec une petite navette très sophistiquée et vous ont conduit dans cet hôpital. Je me suis occupé de vous avec Val'Mere, un des membres du haut conseil de la ville, et accessoirement une guérisseuse exceptionnelle. Le parasite qui s'est développé dans votre poumon droit leur est bien connu, et ils connaissent des remèdes pour le faire se rétracter provisoirement. Ils savent même le retirer lorsque son stade de développement est relativement peu avancé, mais dans votre cas, la plante a poussé à une vitesse anormale.

Spock hocha la tête pour signifier qu'il avait parfaitement compris la situation le concernant et qu'il attendait la suite.

- Pendant ce temps, reprit le médecin, Jim est allé expliquer la situation critique aux Adeniens et inspecter leur prototype de navette spatiale. La bonne nouvelle, c'est qu'elle est parfaitement construite, fonctionnelle et résistante. La mauvaise nouvelle, c'est qu'ils ne possèdent pas l'énergie suffisante pour l'envoyer dans l'espace, ni même en orbite. Ici, tout se fait à partir de végétaux, et ils ont cru pendant un moment que certaines graines allaient pouvoir leur fournir suffisamment d'énergie pour les arracher à l'attraction de la planète, mais ça a échoué. Cependant, Jim s'est rendu compte qu'ils ont des cristaux de dilithium à portée de main, et en grande quantité. Ils ignorent tout de leurs caractéristiques et n'ont même pas imaginé qu'ils pouvaient être source d'énergie. Voyant cela, Jim s'est empressé de leur expliquer…

Le premier officier ne put s'empêcher de lever les sourcils devant cette violation évidente de la première directive. McCoy soupira.

- Spock, je sais ce que vous pensez, mais il y a trois olibrius qui ont pris notre place sur l'Enterprise, et ce sont loin d'être des enfants de chœur – je veux dire que leurs intentions ne sont pas louables, et que l'équipage est en danger, cette planète est en danger, nous sommes en danger, Starfleet est en danger, alors je pense qu'il s'agit d'un cas suffisamment problématique pour que nous passions outre cette putain de première directive !

- Docteur, il n'est nul besoin de vous énerver, fit remarquer Spock.

Le simple fait de prononcer ces quelques mots le fit tousser et amena de nouveau du sang à ses lèvres.

- Merde, je vous ai dit de rester tranquille ! Laissez-moi terminer. Jim et une petite équipe d'ingénieurs adeniens se sont attelés à la tâche et ont commencé à bricoler le réacteur. C'est là que nous avons besoin de vous, parce que Jim est loin d'être un expert en la matière. Il en sait assez pour commencer les travaux, mais il s'est retrouvé rapidement bloqué. En revanche, il dit que vous êtes familier du processus et que vous seul pouvez nous sortir de là. D'où la façon quelque peu brutale dont il vous a réveillé, pendant que Val'Mere et moi-même travaillions à la confection de ce masque, qui envoie dans votre corps les composants nécessaires pour faire se rétracter la plante. Vous pouvez parler si vous le voulez, mais doucement.

- Je suis en effet familier du processus, répondit le Vulcain à voix basse. Que dois-je faire ?

- C'est ça le problème, répondit McCoy, visiblement partagé entre deux émotions aussi violente l'une que l'autre. Vous ne pouvez rien faire. La plante, je vous l'ai dit, a drainé votre organisme plus rapidement qu'elle ne le fait d'ordinaire avec les Adeniens, probablement en raison des éléments humains qui se baladent dans votre sang. (A ces mots, Spock ne put s'empêcher de tressaillir. Sa moitié humaine, encore une fois, s'avérait faible et décevante. Mais c'était un sujet sur lequel il reviendrait plus tard, lorsqu'il en aurait le temps et le loisir, s'il survivait à cette journée. Il ne pouvait pas s'apitoyer sur son sort alors que celui de tant d'autres dépendait de lui.) Vous ne tiendrez pas cinq minutes sans étouffer si vous vous levez et que vous allez bricoler avec Jim. Je ne lui ai pas dit ça comme ça, avoua le médecin en chef en détournant le regard, et Spock se demanda de nouveau si les deux humains ne s'était pas disputés (à son propos ? cela lui semblait étrange, mais là encore, il s'agissait d'un sujet pour un autre moment). En fait, je ne lui ai pas dit grand-chose, si ce n'est de vous laisser dormir, et même ça, il n'a pas été fichu de le faire ! Ah, Val'Mere, je suis content de vous voir.

Spock tourna le regard vers l'entrée de la petite pièce, sur le seuil de laquelle se trouvait une humanoïde de grande taille, aux membres longs et graciles, à la peau laiteuse, vêtue d'une robe turquoise. Elle le regardait tranquillement, et Spock sentit alors une présence légère à la lisière de son esprit. La sensation, si proche de celle qu'il avait ressentie des centaines de fois alors qu'il entrait en contact télépathique avec des membres de son espèce, l'emporta malgré lui dans un passé pas si lointain, et il dut faire appel à tout son contrôle pour ne pas s'abandonner à la vague de nostalgie qui ne demandait qu'à le submerger. Il abaissa sans efforts une partie de ses boucliers, projetant du mieux qu'il le pouvait sa gratitude pour le traitement qu'elle lui avait administré et son respect pour le peuple qu'elle incarnait.

Soyez le bienvenu sur ma planète, Spock de Vulcain. Bien que les temps ne soient guère propices et que le temps nous manque, j'espère que cette rencontre pourra, si nous survivons, marquer le début d'un échange entre nos peuples.

Le premier officier hésita à répondre de la même façon. Une telle forme de télépathie ne lui était pas habituelle et il avait normalement besoin d'un contact physique pour pouvoir toucher un autre esprit, mais la façon de communiquer des Adeniens était différente et semblait pallier sa propre incapacité à lire les pensées à distance. Cependant, le docteur McCoy était également présent, et l'exclure d'une conversation qui, à plus d'un titre, le concernait, semblait à Spock totalement injuste.

Ce dernier se demanda cependant, avant d'ouvrir la bouche, depuis quand il prenait en considération les sentiments du médecin en chef et cherchait à ne pas le heurter. (Peut-être depuis qu'il lui avait sauvé la vie – non, depuis qu'il était revenu sur ses pas pour le sauver, alors qu'il était clair qu'il le détestait depuis le premier moment. Ce sujet-là attendrait également, mais il troublait le Vulcain.)

- Je vous remercie, répondit-il le plus doucement possible. Si cela ne vous offense pas, j'utiliserai le langage oral, selon la coutume humaine qui est la nôtre. (Il entendit le médecin s'étrangler à côté de lui et se rendit compte qu'il venait de s'inclure dans l'humanité dont il mettait généralement un point d'honneur à se différencier. Cela aussi, il y penserait plus tard. Peut-être.) Le docteur McCoy n'est pas en mesure de suivre un échange télépathique entre nous.

L'humain ouvrit de grands yeux, visiblement stupéfait d'être témoin d'une telle considération de la part du premier officier.

- Merci, Spock, dit-il d'une voix mal assurée, de vous soucier de moi, mais je vous l'ai dit, vous devez absolument parler le moins possible. Si la communication télépathique vous est plus facile, utilisez-la. Tout ce qui peut utiliser votre énergie physique est le bienvenu.

Le Vulcain, à son tour surpris de la cordialité de son interlocuteur, le remercia brièvement du regard avant de reporter son attention vers la guérisseuse, qui s'avançait vers son lit avec une grâce et une rapidité surprenantes.

Votre ami a raison. Il est préférable, dans votre état, de communiquer de cette façon.

Combien de temps me reste-t-il ? demanda-t-il, préférant aller droit au but afin de pouvoir établir un plan d'action.

L'Adenienne le regarda avec une intensité redoublée, sans qu'un muscle de son visage ne trahît ses sentiments.

Nous avons constaté chez vous un développement accéléré du Warhl, cette graine que vous avez malencontreusement absorbée, dû à votre métabolisme particulier. La plante a probablement trouvé en vous…

Combien de temps me reste-t-il ? insista Spock en la regardant dans les yeux.

Si ses heures étaient comptées, il devait concentrer tous ses efforts vers un seul but : aider le capitaine et le médecin à regagner le vaisseau. Etrangement, il ne doutait pas des capacités de Jim et de McCoy à libérer l'Enterprise de l'emprise des Adeniens. C'était illogique, mais, là encore, il refusa de s'attarder sur cette pensée.

Une vingtaine de nos heures, répondit Val'Mere, et Spock effectua immédiatement la conversion dans son esprit (l'idée qu'il lui restait 12.45 heures standard à vivre accéléra son rythme cardiaque, mais il parvint à le ramener à une vitesse normale). La décoction que vous inhalez en ce moment paralyse provisoirement le Warhl, mais ce dernier continue cependant à grandir. Lorsque ses rameaux atteindront définitivement votre trachée, vous ne pourrez plus respirer.

Je le comprends et je l'accepte. Il me faut donc aider mes compagnons sans tarder. Que se passera-t-il si je ne demeure pas en repos comme me le conseille le docteur McCoy ?

La plante réagira à ce qu'elle considère comme une agression. L'activation de vos cordes vocales ou de votre corps provoquera chez elle un mécanisme de défense. Elle sortira alors des épines, qui s'accrocheront à vos tissus et les déchireront. Je vous assure que cette mort est beaucoup plus douloureuse que la mort par asphyxie. Nous avons malheureusement régulièrement des patients atteints de ce même problème, et nous les maintenons endormis lors des dernières heures, car la plante réagit de plus en plus fortement.

Spock considéra un instant ses options. Elles étaient limitées, mais être entouré de télépathes capables de pratiquer leur art à distance était une opportunité qu'il devait saisir, si cela lui permettait de vivre un peu plus longtemps, assez pour venir en aide à Nyota.

Vous serait-il possible de traduire en paroles, pour mon officier supérieur qui travaille sur la navette, certaines instructions que vous lirez dans mon esprit ?

Val'Mere ne répondit pas immédiatement, comme si elle considérait une autre possibilité, ou comme si une autre pensée l'avait dérangée alors qu'il posait cette question. Peut-être avait-il laissé ses sentiments filtrer à l'extérieur des boucliers pourtant soigneusement érigés autour d'eux. Peut-être la fièvre dont il sentait le battement sourd et la chaleur intense était-elle responsable pour ce léger manquement à la discipline vulcaine.

Le pouvez-vous ? répéta Spock mentalement, se concentrant uniquement sur l'idée qu'il souhaitait révéler et reléguant Nyota au second plan, avec toutes les autres pensées qu'il ne pouvait pas se permettre de laisser s'exprimer.

Je le peux.

Dans ce cas, ne perdons pas de temps.

Val'Mere se tourna lentement vers le docteur McCoy, qui s'était, pendant tout cet échange silencieux, discrètement placé en retrait, et ouvrit la bouche pour parler d'une voix monocorde :

- Leonard, je parlerai pour Spock pendant qu'il aidera votre capitaine à réparer la navette. Ainsi, il pourra apporter son concours sans bouger ni parler. Je devrai pour ma part me concentrer sur les mots que je devrai prononcer, aussi devrez-vous être attentif à sa condition physique et vous assurer que tout se passe bien.

McCoy acquiesça, visiblement préoccupé.

- Comment allons-nous l'emmener sur le chantier ? demanda-t-il, tricordeur toujours en main, les yeux rivés sur l'écran.

- Un véhicule nous attend à l'extérieur du bâtiment, répondit l'Adenienne. Je l'ai appelé.

Tout en parlant, elle se pencha gracieusement vers le lit sur lequel était assis le Vulcain. La matière souple se replia immédiatement sous ses jambes et remonta dans son dos pour former un dossier. Il se rendit alors compte de l'étrangeté du décor dans lequel il se trouvait. S'il avait été sur Terre, il en aurait déduit que l'hôpital, abandonné depuis des années, avait été lentement envahi par la végétation. Mais, en y regardant de plus près, tous les objets nécessaires à une intervention immédiate étaient à portée de main, parfaitement propres et en état de fonctionnement. Les plantes et les arbres avaient envahi les murs, certains meubles (y compris le lit roulant sur lequel il avait été installé – alors que McCoy se plaçait derrière lui pour le pousser, il pouvait sentir sous ses doigts l'agréable sensation d'une herbe fraîche, qui avait couru le long de l'étrange plastique souple pour former une sorte de tapis), mais semblaient éviter à dessein tout ce dont les Adeniens pouvaient avoir besoin pour soigner leurs patients.

Fascinant.

- Spock, si vous éprouvez la moindre douleur ou le moindre malaise, vous me le signalez immédiatement par l'intermédiaire de Val'Mere, d'accord ?

Le premier officier acquiesça légèrement, sans cesser de regarder autour de lui. A son côté, la guérisseuse lui envoya un léger signal afin d'engager la conversation. Il l'encouragea.

Je sens que vous vous posez des questions sur notre mode de vie. Permettez-moi de vous répondre. Nous vivons en symbiose avec la plupart des formes végétales qui vivent sur notre planète. Elles nous aident et nous les aidons.

Ils sortirent du bâtiment. La ville qui apparut aux yeux du Vulcain présentait ce même mélange de construction et de végétal. La plupart des immeubles étaient très bas et recouverts de plantes grimpantes, dont les fleurs éclatantes formaient des dessins géométriques qui pouvaient être, pour certains, assimilés à de véritables œuvres d'art. Devant les maisons, Spock aperçut également de petites plantes grasses, semblables aux cactus terrestres ou aux ka-ran-zhi vulcains, que les Adeniens semblaient posséder comme... végétaux de compagnie ?

Ces petits hidar'jaz, comme nous les appelons, possèdent une capacité de locomotion, quoique limitée, et cherchent en effet la compagnie des humains, expliqua Val'Mere tout en faisant glisser le lit devenu fauteuil roulant pour l'heure à l'intérieur d'un véhicule qui les attendait devant l'hôpital. De manière générale, nous vivons sur Adenia en parfaite harmonie avec la flore qui en constitue la principale forme de vie. Seules trois forêts, dont celle près de laquelle vous avez atterri, présentent des formes végétales réellement dangereuses.

Spock hocha la tête presque imperceptiblement, fasciné malgré lui par cette forme de vie dont il n'avait jamais connu d'autre exemple ailleurs. Malgré le danger qui planait au-dessus de leurs têtes, il se sentait étrangement attiré par cette planète, ses habitants, leur mode de vie, et souhaita pouvoir établir avec eux les bases d'une relation pacifique, amicale…

- Ça va, Spock ?

Le Vulcain ouvrit les yeux, qu'il n'avait pas eu conscience de fermer. McCoy était devant lui, assis sur un des sièges du véhicule, tandis que la guérisseuse avait pris place à sa gauche.

- Vous vous sentez mal ? demanda le médecin, qui jetait de fréquents coups d'œil inquiets à son tricordeur. Votre fièvre est anormalement élevée, nous n'avons pas réussi à la faire redescendre. Val'Mere affirme que votre corps en a besoin pour lutter contre le Warhl et peut parfaitement la supporter, mais je n'en suis pas aussi sûr.

Pendant que le véhicule démarrait en douceur et s'élevait lentement à quelques mètres au-dessus du sol, Spock tourna son attention vers son propre corps. Il éprouvait en effet un malaise, une lourdeur dans tous les membres, mais l'espèce de drap mêlé d'herbes que l'Adenienne avait enroulé autour de son corps procurait à son corps une agréable fraîcheur. Son esprit était loin d'être à son niveau optimal, mais il fonctionnait suffisamment bien pour ce qu'il avait à faire. En réalité, la lutte interne qui se déroulait en lui semblait s'être totalement focalisée sur le seul endroit qui en eût réellement besoin, comme si, pour une fois, sa moitié humaine s'était entendue avec sa moitié vulcaine pour contrer l'invasion dont il était victime.

- Ne vous faites pas de souci, Leonard, répondit Val'Mere à la place du Vulcain. Le corps de votre ami (à ce mot, Spock fronça les sourcils, et son étonnement s'accentua face à l'absence de réaction du médecin) est en train de lutter le plus efficacement possible contre le Warhl.

Ils volaient à présent au niveau des toits, à une vitesse confortable. La guérisseuse transperça le Vulcain de ses yeux d'un bleu presque translucide, recouverts d'une fine membrane qui ressemblait assez à sa propre paupière interne.

Dites-moi, Spock de Vulcain, qu'avez-vous l'intention de faire si vous arrivez à faire décoller notre navette et si vos compagnons parviennent à regagner votre vaisseau ?

Je souhaite les accompagner, répondit le premier officier, mais si je suis incapable du moindre mouvement, je ne leur serai d'aucune utilité.

De nouveau, Val'Mere le fixa avec une intensité dérangeante. Il comprit qu'elle se retenait de lire en lui les pensées qui, visiblement, l'intriguaient.

Je vous remercie de respecter l'intimité de mon esprit. Si vous avez des questions à mon sujet, vous pouvez cependant me les poser, suggéra-t-il.

Vous souhaitez protéger vos compagnons car il s'agit, je l'ai bien compris, de votre devoir sur votre vaisseau, déclara l'Adenienne, et ce n'était nullement une question, mais je perçois en vous un autre sentiment, diffus, complexe, contre lequel vous semblez lutter. Je ne le comprends pas.

Spock hésita un instant. Qui, mieux qu'une télépathe, pourrait comprendre ce qu'il avait ressenti durant son sommeil ? Il ne pouvait s'agit d'un rêve, car cette particularité humaine ne concernait pas ceux de son espèce. Il avait bel et bien entendu, par-delà la distance…

Ma compagne est restée à bord du vaisseau et j'ai perçu qu'elle était en danger. Je ne souhaite pas demeurer en arrière si je peux lui venir en aide.

Votre compagne est-elle une télépathe ?

Non, mais nous partageons un lien psychique assez fort depuis le début de notre relation. C'est cependant la première fois que je perçois sa présente mentale aussi fortement, malgré la distance qui nous sépare.

Il n'exprima pas les craintes qu'il éprouvait, certain que Val'Mere les avait senties en lui. Si Nyota avait été capable de l'appeler, c'était probablement parce que le danger qu'elle avait vécu avait, pour un instant, sous l'effet de la peur ou du désespoir, développé en elle les capacités psychiques qu'il avait toujours pressenti. Il espérait seulement que le silence désespérant qui émanait à présent du vaisseau ne signifiait pas…

La guérisseuse effleura sa main du bout de ses doigts rugueux et Spock fut ébloui par le sourire resplendissant qu'elle lui transmit par ce simple contact.

Je vous aiderai à venir en aide à votre compagne, promit-elle, même si cela va à l'encontre des lois de mon peuple. Il existe une plante spécifique qui vous permettra, pour un temps assez court, d'accompagner vos amis, si tel est votre souhait.

Le véhicule s'immobilisa dans les airs avant d'entamer une prudente descente vers ce qui ressemblait à un chantier.

- Nous voici arrivés, enchaîna l'Adenienne à voix haute sans laisser à Spock le temps de l'interroger plus avant ou de la remercier. Maintenant, je vais avoir besoin de me concentrer afin de parvenir à traduire en mots des pensées qui, je l'imagine, seront complexes pour moi. Je ne connais que peu de choses aux techniques de construction d'une navette et il me faudra cependant être la plus claire possible. Il va me falloir quelques instants pour faire le vide dans mon esprit. Leonard, pouvez-vous aller expliquer la situation à Jim pendant que je me prépare ?

- Bien sûr, répondit McCoy en empoignant le lit-fauteuil.

Spock aperçut par la porte, qui venait de s'ouvrir d'une pression des longs doigts de l'humanoïde, une navette de petite taille (légèrement plus grande que le Galileo, pouvant probablement contenir une dizaine de personnes) à l'abri d'un hangar constitué essentiellement de branchages qui s'entremêlaient de façon si serrée que probablement pas une goutte d'eau n'eût pu passer au travers. Plusieurs Adeniens s'affairaient autour de l'engin de façon en apparence efficace Kirk, qui travaillait, un masque de protection sur les yeux, à souder deux parties du réacteur, leva la tête et s'interrompit immédiatement dans son travail. Il déposa le masque sur une sorte d'établi et se dirigea à pas rapides vers les deux nouveaux venus.

- Spock, je suis ravi de vous voir.

Puis il s'aperçut que le premier officier portait toujours un masque respiratoire et ne pouvait se déplacer par lui-même et le soulagement fit immédiatement place à l'inquiétude sur son visage. Le docteur McCoy lui expliqua brièvement la situation, d'une façon tendue qui confirma l'hypothèse de Spock à propos d'une éventuelle dispute entre eux deux. Cependant, il préféra se concentrer sur les cristaux de dilithium et le réacteur de la navette. Un simple coup d'œil lui apprit ce qu'il voulait savoir : le capitaine avait heureusement fait le plus gros du travail et il ne lui restait plus qu'à finaliser quelque circuits pour que le réacteur fût opérationnel. En quelques heures, ce serait chose faite. Cependant, un autre problème, et de taille, le préoccupait depuis qu'il avait entendu parler de cette navette, et il prit la parole à voix très basse lorsque le médecin eut fini de parler :

- Comment allons-nous parvenir à ouvrir le hangar de l'Enterprise si le vaisseau est sous le contrôle des Adeniens ?

Jim se mordit les lèvres. Visiblement, il avait également réfléchi à ce problème, mais ne lui avait pas trouvé de solution.

- Je n'en sais rien. Seul Chekov est à présent libre de ses mouvements (Spock refusa de bouger un muscle en entendant ces quelques mots, qui confirmaient ses craintes au sujet de Nyota) et il nous a envoyé un nouveau message en morse. Nous pourrions utiliser la même technique, mais si tous les autres membres de l'équipage sont au cachot ou sous la coupe des Adeniens, ils risquent de leur rapporter nos plans. L'apprentissage du morse fait partie des cours de base de communication, suivis par tous les cadets.

Un silence tomba sur le petit groupe figé devant la navette. A quoi bon la propulser en orbite s'ils ne pouvaient pas atteindre l'intérieur de l'Enterprise ? S'ils mettaient l'équipage au courant, il suffirait aux imposteurs de leur tirer dessus avec les plus petites torpilles pour les désintégrer immédiatement, quelque résistante que fût la construction adenienne. Spock cherchait désespérément une solution qui leur permettrait d'allier l'effet de surprise à la rapidité, mais il sentait la fièvre lui alourdir l'esprit et ne parvenait pas à se concentrer.

Contre toute attente, ce fut McCoy qui parla, en se tournant vers le premier officier :

- Je vais probablement dire une bêtise, mais vous pourriez peut-être envoyer un message en Vulcain ? Si je ne me trompe, seules trois personnes à bord seront capables de le déchiffrer : Nyota, Chekov et, malheureusement, le double adénien de Spock. Mais je ne suis pas certain qu'il ait eu le temps de piller complètement votre esprit en quelques minutes. D'après ce que m'a dit Val'Mere, les trois imposteurs nous ont vus, scannés, ont récupéré le maximum d'informations dans nos esprits, mais il est impossible qu'ils aient tout mémorisé. Ils en ont confirmé une bonne partie en piochant constamment dans les esprits des autres membres de l'équipage, ce qui fait qu'ils doivent parfaitement maîtriser le standard, mais il y a peu de probabilités pour que le faux Spock, qui n'est en contact qu'avec des humains, soit en mesure de comprendre le Vulcain. Ça doit faire partie de ce qu'il n'a pas jugé utile dans votre esprit et qu'il n'a donc pas mémorisé.

Le premier officier, impressionné par la logique dont venait de faire preuve McCoy, lui jeta un regard admiratif. Le médecin secoua la tête avec un petit sourire.

- Ne me regardez pas comme ça, Spock, vous êtes encore plus flippant que d'habitude.

- Bones, tu es génial !

Le cri de Jim venait du fond du cœur (une expression humaine très illogique, mais Spock n'en était plus à cela près – la tête lui tournait presque agréablement, que ce fût en raison de la fièvre, du médicament probablement légèrement euphorisant que le masque continuait à diffuser dans son corps, ou d'une bouffée totalement irrationnelle d'espoir qui venait de le traverser) et une lueur brûlante s'alluma dans ses yeux. Posant une main sur l'épaule du Vulcain et une autre sur celle du médecin, il ajouta avec un sourire :

- Je commence à penser qu'à nous trois, on est invincibles, et qu'on va vraiment réussir à leur botter le cul.