Je ne suis pas certaine d'avoir le droit d'implorer votre pardon après ce mois et demie de silence, mais je le fais tout de même... Voici malgré tout la suite de cette histoire, avec un peu d'action et pas mal de dialogues. La suite, un peu plus dense, devrait venir rapidement. Je me suis pas mal empêtrée dans cette fic que j'ai trouvée très difficile à écrire, et je me suis rendu compte que j'en avais terminé quatre autres depuis que j'ai commencé celle-ci, il y a plus de six mois... Donc, vraiment désolée pour l'irrégularité des publications. Pour la prochaine histoire, qui est déjà avancée sur cahier, je vais vraiment m'astreindre à davantage de rigueur. Pour celles (et ceux, peut-être) qui suivent et commentent encore malgré les cahots et les hiatus, un grand merci.

Chapitre 15 – « Il est mort, Jim. »

La situation était absurde. Surréaliste. Aberrante. Insensée. Complètement folle.

Et pourtant, à moins qu'il ne fût victime d'une illusion créée par les Adeniens pour il ne savait trop quelle raison, c'était pourtant la vérité.

Tout s'était passé si vite que Pavel avait eu l'impression de n'avoir pas eu le temps de respirer depuis que le capitaine, le commandant et le médecin en chef étaient (enfin !) remontés à bord de l'Enterprise. Ils avaient traversé le vaisseau, libéré les prisonniers, été emprisonnés à leur tour, et pour finir s'était jouée devant les yeux du jeune pilote une scène à laquelle il n'avait rien compris.

Et maintenant, il était toujours enfermé dans une cellule, Keenser dans les bras, Keenser qui ne pesait guère plus qu'un enfant de trois ans, Keenser dont Chekov ne parvenait pas à percevoir le battement du cœur, pas plus que la respiration, sans savoir si c'était parce qu'il était mort, parce que son cœur ne battait pas comme celui des humains, parce qu'il respirait différemment, ou encore parce que le jeune Russe était lui-même trop angoissé pour parvenir à percevoir un autre martèlement que celui de son propre rythme cardiaque, qui pulsait dans ses oreilles.

Derrière la vitre, à quelques mètres de lui mais à jamais inatteignable, Uhura tenait en joue le premier officier. Avec un phaseur chargé, réglé pour tuer. Elle ne prêtait attention ni aux supplications du capitaine, ni aux objurgations du docteur McCoy, eux-mêmes enfermés chacun dans une cellule, face à face et totalement impuissants. Le commandant, le visage en sang et serrant dans sa main droite le petit appareil qu'il avait arraché à l'usurpateur, n'avait pas fait un geste pour l'empêcher de tirer.

La situation était absurde. Le monde était sens-dessus-dessous. Et il ne pouvait rien faire pour le remettre à l'endroit. Après tout, il n'était qu'un enseigne de dix-huit ans, qui avait grandi dans la banlieue de Moscou et ne s'était retrouvé engagé dans Starfleet qu'à la suite d'un concours de circonstances improbable.

- Nyota, murmura-t-il, presque malgré lui.

Elle tressaillit et cligna des yeux.

- Nyota, répéta-t-il, un peu plus fort.

Elle fit un pas en arrière et jeta un regard dans sa direction, abaissant légèrement son arme.

La vérité lui apparut dans un éclair. Il s'était trompé en pensant qu'il ne pouvait rien faire. Au contraire, lui seul, Pavel Andrevich Chekov, pouvait, en cet instant précis, atteindre l'esprit de la jeune femme. Lui seul ne pouvait faire partie des illusions qu'avaient créées de toutes pièces les trois imposteurs pour la torturer. Dieu seul savait ce qu'ils lui avaient fait subir, sous la forme du capitaine, du médecin ou du commandant.

Lorsqu'Uhura, Keenser et Christine avaient été déclarés coupables de mutinerie et mis aux fers, trente-six heures auparavant, Pavel avait attendu sa propre arrestation, et lorsqu'il s'était rendu compte que Nyota avait réussi à mettre en œuvre leur plan, il avait compris que cette situation était pire que tout. Il ne pouvait rien faire, si ce n'est avertir le capitaine resté au sol et prier pour qu'un miracle se produise. Il avait essayé de communiquer avec les prisonniers, mais les cachots étaient gardés par deux membres de la sécurité qui ne plaisantaient pas. Il avait essayé de trafiquer encore une fois les torpilles, et avait failli se faire prendre à son tour. Il avait même envisagé de voler une navette pour aller chercher ses supérieurs sur Adenia, avant de se rendre compte de la stupidité de cette tentative. Et, enfin, quand tout semblait perdu et qu'il se demandait s'il ne devait pas tout bonnement faire sauter le vaisseau, et lui-même avec, il avait reçu un message en morse (et en Vulcain) qui lui avait redonné espoir. Il avait craint, jusqu'à la dernière minute, d'être la victime d'une illusion, et lorsqu'il avait aperçu les silhouettes familières dans le hangar X-12, il avait failli se jeter dans les bras de James Kirk.

Ce qui aurait été inconvenant, certes, mais il était tellement soulagé de ne plus avoir à porter ce poids sur les épaules, de n'être plus seul.

Et maintenant, tout semblait encore une fois dépendre de lui.

Peut-être était-il maudit ?

Il sentait, inconsciemment, que tous les raisonnements du monde, que toute la logique dont le commandant était si féru ne serviraient de rien dans ce cas précis, et qu'il devait faire appel aux sentiments de la jeune femme.

- Nyota, Keenser est blessé. Il a besoin de soins urgents.

De nouveau, Uhura cligna des yeux à plusieurs reprises, comme si elle cherchait, au réveil, à vérifier la réalité dans laquelle elle se trouvait. Sans cesser de maintenir Spock en joue (ce dernier, qui ne bougeait pas plus qu'une statue, inquiétait presque autant le jeune pilote), elle fit quelques pas vers la cellule où se trouvaient ses complices et pressa le bouton d'ouverture de la porte. Chekov sortit immédiatement, Keenser toujours inconscient dans ses bras. Nyota prit une inspiration sifflante en voyant l'extra-terrestre, dont le visage était en sang.

- Qu'est-ce qu'ils lui ont fait ? demanda-t-elle dans un grondement sourd.

Chekov hésita, car elle semblait sur le point de venger le Roylan en tirant sur le commandant, toujours immobile à quelques pas d'elle. A terre, les Adeniens bougeaient faiblement – probablement commençaient-ils à reprendre conscience – et il ne doutait pas qu'elle ne leur tire également dessus si elle venait à les croire dangereux.

- Nyota, donnez-moi votre phaseur.

Elle secoua la tête négativement, mais ses yeux étaient toujours rivés avec horreur à la forme inconsciente du petit extra-terrestre. Pavel tenta un nouvel angle d'attaque.

- Pourriez-vous vous occuper de Keenser ? Je ne peux pas sentir les battements de son cœur, mais vous en serez peut-être capable.

Les yeux d'Uhura se tournèrent brièvement vers Spock, puis revinrent malgré elle se poser sur ses anciens complices. Elle fit un pas vers eux.

- Tenez-le bien en joue, d'accord ? répondit-elle en tendant le phaseur au jeune pilote.

Chekov s'empressa de déposer le corps de Keenser dans les mains de Nyota et saisit l'arme non sans soulagement avant de se précipiter vers la cellule où était enfermé le capitaine, pendant que le premier officier allait libérer le docteur McCoy et Christine.

- Pavel, vous êtes fou ! siffla Nyota.

Mais son regard perdu indiquait qu'elle ne savait plus où était la réalité.

- Chekov, je n'ai pas le temps de vous remercier comme il se doit, déclara le capitaine en lui saisissant les bras avec effusion, mais vous êtes génial. Spock, vous avez l'amplificateur ? ajouta-t-il en se tournant vers le premier officier.

Ce dernier acquiesça et lui tendit sans mot dire le petit appareil qu'il avait récupéré.

- Comment êtes-vous sûr que c'est ce petit bidule qu'il nous faut ? demanda Kirk en regardant l'objet.

- L'Adenien a tenté de sonder mon esprit et d'y instiller des images dérangeantes, répondit le commandant de son habituel ton neutre. Pendant ce temps, nous avons été connectés. Il était difficile pour lui de me dissimuler l'importance de cet objet.

Le capitaine scanna le Vulcain pendant trois secondes avant de se tourner vers le docteur McCoy, qui, à peine sorti de sa cellule, s'était précipité vers les Adeniens tombés à terre.

- Il est mort, Jim.

Chekov déglutit péniblement. Il avait beau ne pas connaître l'extra-terrestre qui gisait à terre, bras en croix, il l'avait vu faire face à l'imposteur, essayer de lutter pour leur venir en aide – et, en réalité, c'était la première fois qu'il voyait mourir quelqu'un en face de lui. Certes, il y avait eu Nero, et toutes ces pertes dans l'équipage du vaisseau, mais il n'avait jamais vu

Il ferma un instant les yeux pour remercier cet humanoïde qu'il n'avait jamais vu avant aujourd'hui, et qui était mort pour les aider. Le choc des derniers jours aidant, il sentait les larmes affleurer à ses paupières, et il se força à les ravaler. Ils avaient d'autres choses à faire, le moment n'était pas de pleurer ou de s'effondrer. La main du capitaine serra un instant son bras, comme s'il avait perçu en lui cette faiblesse momentanée. Chekov rouvrit les yeux.

- On va s'en sortir, affirma Kirk avec conviction, mais j'ai besoin de vous maintenant, Pavel.

Le jeune pilote se redressa et acquiesça, se forçant à inspirer lentement. Pendant leur bref échange, McCoy, malgré le choc qu'il avait lui-même subi, continuait à aller d'un Adenien à l'autre.

- Les autres sont inconscients, mais en train de revenir à eux. Sauf un, acheva-t-il dans un soupir.

Il se leva et fit quelques pas vers Uhura, qui, depuis qu'elle avait reçu Keenser dans les bras, avait laissé couler des larmes silencieuses. Mais dès que le médecin s'approcha, elle poussa un cri d'avertissement :

- Ne le touchez pas !

- Nyota, c'est moi, murmura doucement McCoy, tout en jetant un regard en biais au premier officier. J'ai besoin d'examiner Keenser.

Réticente (mais apparemment touchée par quelque chose d'authentique, de réel dans la voix du médecin), la jeune femme le laissa s'approcher et palper délicatement le crâne de l'extra-terrestre.

Ce qu'il constata ne le rassura probablement pas, car il se tourna immédiatement vers le capitaine.

- Nous devons aller à l'infirmerie rapidement, Jim, dit-il gravement.

Il jeta un coup d'œil aux trois Ranniens, puis de nouveau au commandant Spock.

- Très rapidement, ajouta-t-il.

Le capitaine acquiesça, le visage fermé.

- Personne d'autre ne mourra aujourd'hui sur mon vaisseau, Bones, déclara-t-il. Nous avons été imprudents et An'Thil l'a payé de sa vie. Notre priorité va être d'accéder à l'infirmerie, mais auparavant nous devons neutraliser les deux imposteurs.

Le médecin hocha la tête et se retourna vers une des Adeniennes, qui venait de se relever.

- Val'Mere, comment vous sentez-vous ? demanda-t-il en tendant un bras pour la soutenir.

Sa longue main blanche agrippa la manche de McCoy.

- An'Thil est mort, dit-elle sans que sa voix monotone ni l'expression de son visage ne trahissent ses sentiments. Et Yan'Chi aussi.

- Que s'est-il passé ? Il n'a pas été touché…

- Nos esprits étaient connectés lorsque An'Thil a reçu le coup. Nous avons ressenti sa mort. Yan'Chi n'y a pas survécu.

Ses yeux se posèrent alors sur l'étrange objet que tenait le commandant depuis qu'il l'avait arraché à la ceinture de son double.

- Vous avez l'amplificateur ? demanda-t-elle à Spock.

Ce dernier avait reporté son regard vers le corps de l'imposteur qu'il avait endormi d'une prise vulcaine, ce qui n'augurait rien de bon pour ce dernier. Cela dit, si le premier officier avait décidé de se jeter sur l'usurpateur pour l'étrangler, comme il l'avait fait avec James Kirk quelques mois auparavant, Chekov n'aurait pas levé le petit doigt pour l'en empêcher, et l'aurait peut-être même aidé. La colère qui bouillonnait dans ses veines à l'idée de ce qu'avaient subi Nyota, Christine, Keenser, Syl, Seth et Wylah entre les mains de ce fou furieux l'emplissait d'une rage inextinguible.

C'était également le cas, semblait-il, pour le commandant, dont les mains tremblaient légèrement le long du corps. Pavel se demanda si tout le monde pouvait sentir, comme lui, l'effort qu'il faisait pour ne pas se jeter sur le faux Spock.

- Spock, murmura la dénommée Val'Mere en effleurant la main du Vulcain, lorsque tout cela sera terminé, nous aurons une petite conversation avec lui, je vous le promets. Mais maintenant, nous devons nous concentrer pour aider vos amis et sauver ma planète. La colère ne nous est d'aucune utilité à présent.

Le premier officier acquiesça lentement pendant que le capitaine se tournait vers l'extra-terrestre.

- Val'Mere, avec cet amplificateur, vous serait-il possible d'attirer mon double et celui de Leonard jusqu'ici, en leur faisait croire que c'est le faux Spock qui les appelle ?

Les Adeniens se relevaient un à un, évitant de regarder les deux corps qui gisaient sans vie au sol. Val'Mere tendit la main vers l'un d'entre eux, qui vint se placer sans hésiter à côté d'elle.

- A nous deux, nous devrions y arriver. Que comptez-vous faire, Jim ?

- Les attirer ici, les assommer, prendre leurs amplificateurs et les enfermer dans ces mêmes cellules. Ensuite, une fois le danger écarté, nous prendrons les décisions les concernant. Le plus important est de libérer mon équipage et de lever la menace qui pèse sur Adenia.

Val'Mere acquiesça et sa main se posa gracieusement sur celle de l'autre extra-terrestre qui était venu se placer à côté d'elle, tandis que de l'autre, elle serrait plus fortement celle de Spock, de telle sorte que le commandant et l'Adenienne tiennent tous deux l'amplificateur. Puis, baissant la tête, elle fixa de son regard translucide l'imposteur, toujours inconscient à leurs pieds. Immédiatement, le corps blanchâtre de ce dernier tressaillit, comme touché par une impulsion électrique. La bouche du premier officier se contracta en un rictus légèrement effrayant et une brusque convulsion tordit le corps étendu à terre. Val'Mere ne broncha pas, pas plus que l'autre Adenien, et dans un silence absolu, tous les regards convergèrent vers l'imposteur, agité de spasmes de plus en plus violents.

Après deux minutes emplie d'une tension qui vrilla les nerfs du jeune Russe au-delà de ce qu'il pensait supportable, le corps s'immobilisa après un dernier sursaut et Val'Mere, la sueur aux tempes, se tourna de nouveau vers Kirk.

- Ils arrivent. Je leur ai fait croire qu'il avait besoin de leur aide pour interroger les prisonniers qu'il venait de faire, à savoir nous-mêmes.

- Parfait, déclara le capitaine. Chekov, aidez-moi à enfermer celui-là. Non, pas vous, Spock, ajouta-t-il presque durement à l'intention du Vulcain qui avait fait un geste vers l'usurpateur.

Visiblement, Kirk redoutait une tentative de meurtre de la part de son premier officier et ne lui faisait pas confiance pour s'occuper de celui qui avait pris sa place à bord de l'Enterprise. Ce qui pouvait se comprendre, songea Pavel en se précipitant pour aider son supérieur à enfermer l'Adenien. Il pesait beaucoup moins lourd que prévu et il ne fut pas difficile de le traîner jusqu'à la cellule où s'étaient trouvés les trois Ranniens.

- Les blessés, avec Bones dans la chambre de surveillance, ordonna le capitaine. Chekov, Wylah, avec moi. Val'Mere et les autres, cachez-vous dans ce recoin. Dès qu'ils arrivent, nous les neutralisons physiquement pendant que les Adeniens les attaqueront télépathiquement. Spock, j'ai dit avec Bones.

Le Vulcain ouvrit la bouche pour protester, mais Kirk le prit de vitesse.

- C'est un ordre, commandant. Dès que nous aurons neutralisé les deux Adeniens, vous allez à l'infirmerie, et ce n'est pas soumis à discussion. Nyota, Christine, vous êtes libres d'aller où bon vous semble et de faire ce que bon vous semble. Décidez-vous vite.

Uhura fixa le capitaine pendant quelques instants, acquiesça lentement et, après avoir déposé Keenser dans les bras du médecin, alla rejoindre Christine dans sa cellule. Le capitaine ouvrit la bouche, la referma, hocha la tête et détourna le regard. Pavel sentit son cœur se serrer à la pensée de ce que les deux jeunes femmes avaient subi durant ces deux derniers jours, mais il s'astreignit à se concentrer sur le combat à venir. Les inspirations lentes, profondes et mesurées qu'il prenait, en accord avec la discipline vulcaine qui avait été la sienne pendant la moitié de sa vie, lui permirent d'apaiser les battements désordonnés de son cœur, de faire le vide dans son esprit, de se focaliser entièrement sur la tâche que lui avait confiée le capitaine.

Aussi, lorsque le faux Kirk apparut à l'angle du quartier de surveillance, il était prêt.

Le capitaine, plaqué contre le mur à côté de lui, eut un mouvement d'hésitation face à son double, mais Chekov et Wylah se jetèrent aussitôt sur lui. L'usurpateur poussa un glapissement et, sans même chercher à se défendre physiquement, attaqua immédiatement l'esprit du jeune homme.

Chekov avait beau savoir que les images qu'il avait devant les yeux n'étaient pas réelles, il ne put s'empêcher de rester saisi, incapable du moindre mouvement.

Il est bon de connaître ses faiblesses, lui avait un jour expliqué Spock, peu de temps après la destruction de Vulcain. Et de les faire siennes pour les convertir en force.

Il avait donc travaillé sur lesdites faiblesses. Ses peurs enfantines. Sa crainte puérile, irrationnelle, stupide du noir. Sa hantise de l'abandon, du rejet, du mépris. La mort de Svalaa et T'Lavik sur Vulcain, qu'il avait imaginée et ressassée jusqu'à l'écœurement. Tout ce qui pouvait le paralyser avait été analysé et passé au crible de la méditation. Il en était ressorti plus fort, grandi aussi, lui avait-il semblé, en tout cas apaisé.

Il n'aurait pas imaginé que ses sentiments et ses désirs pussent être une autre forme de faiblesse, lorsque vous avez face à vous une espèce télépathe qui n'a aucun scrupule à piller votre esprit et à donner corps à vos fantasmes.

Parce qu'il n'avait jamais vu T'Lavik toute nue, il n'avait jamais même osé l'imaginer, et pourtant il était certain que c'était à cela qu'elle ressemblait, à la fois belle, magnifique, et parfaitement inaccessible (d'autant plus inaccessible qu'elle était morte, lui répétait la partie encore vaguement consciente de son cerveau). Il tendit la main et sentit une décharge électrique le parcourir en sentant la peau froide de la jeune Vulcaine effleurer la sienne. Elle s'approcha de lui, chargée d'une sensualité qu'il n'aurait pu imaginer de la part d'une espèce si maîtresse d'elle-même, insensible, glacée, et malgré tous les efforts qu'il faisait pour se dépêtrer de ce qu'il savait être une illusion, il ne parvint pas à revenir sur l'Enterprise. A sa grande honte, son corps réagissait malgré lui, tandis que T'Lavik, gravement, sans sourire, se hissait sur la pointe des pieds (elle avait toujours été bien plus petite que lui, ce qui ne l'empêchait pas d'être toujours intimidé en sa présence) et posait ses lèvres sur les siennes.

Soudain, le charme se rompit, et Pavel vit se redessiner autour de lui les contours familiers du vaisseau. A ses pieds gisait le faux Kirk, dont les traits se dissolvaient pour laisser apparaître un visage adenien légèrement moins oblong que celui de l'autre usurpateur. Le jeune pilote prit une inspiration tremblante et recula d'un pas. Le capitaine le soutint immédiatement.

- Chekov, ça va ?

Il hocha la tête, ne faisant pas confiance à sa voix. T'Lavik avait semblé si vraie, si réelle, si présente que le souvenir de sa mort récente le heurtait à nouveau de plein fouet, comme s'il venait d'en recevoir la nouvelle. De nouveau, les larmes se pressèrent au bord de ses yeux. Il les essuya rageusement, honteux de pleurer devant son capitaine. Ce dernier posa une main sur son épaule.

- Les ennemis que nous portons en nous sont souvent les pires, dit-il lentement. Pour vous comme pour moi comme pour nous tous. Je sais que je vous en demande beaucoup, mais nous avons encore besoin de vous pour piéger le faux McCoy. Vous avez été le premier à réagir lorsque l'imposteur est arrivé, vous savez. J'avais dix secondes de retard sur vous. J'ai été stupidement surpris par son apparence. Se frapper soi-même est une expérience étrange, conclut-il dans un petit rire embarrassé.

Pavel sourit faiblement, plein de reconnaissance pour ce petit discours qui lui permettait de regagner une contenance. Il reprenait petit à petit le contrôle sur lui-même et fut bientôt capable de se tenir parfaitement droit. Wylah et un Adenien étaient en train de traîner leur deuxième ennemi, endormi par un coup de phaseur ou la puissance télépathique des extra-terrestres (le jeune Russe avait manqué cet épisode, perdu dans le rêve empoisonné de l'ennemi), dans une cellule.

- Capitaine, qu'est-ce que c'est que cette histoire d'amplificateur ? demanda-t-il en voyant un deuxième petit objet dans la main de la dénommée Val'Mere.

Cette dernière se tourna vers lui.

- Il s'agit d'un artefact qui permet de décupler la puissance télépathique de ceux de mon espèce. Il semblerait que cela fonctionne aussi pour les Vulcains. Les trois individus qui vous ont attaqués s'en sont servis pour asservir vos semblables. Je ne peux que vous féliciter d'avoir réussi à résister.

Chekov se sentit rougir sous le compliment, puis l'Adenienne lui adressa un sourire resplendissant qui l'éblouit et chassa de son esprit les dernières images de T'Lavik et de ce qui aurait pu être si…, les remplaçant par une paix bienfaisante qui le lava de l'intrusion dont il avait été victime. Il lui sembla qu'il en était de même pour le capitaine, car ce dernier fixa Val'Mere d'un regard ébloui :

- Comment faites-vous ça ? murmura-t-il.

- Il s'agit de la première technique de guérison de mon peuple, expliqua-t-elle. J'ai la chance de posséder ce don.

Chekov se replaça à côté de son supérieur, prêt à en découdre avec le faux McCoy, pendant que les Adeniens regagnaient leur cachette. Mais plusieurs minutes s'écoulèrent, et le jeune Russe comprit que quelque chose n'allait pas.

- Nous ne sentons pas sa présence sur le vaisseau, finit par expliquer Val'Mere. C'est comme s'il s'était volatilisé.

- Vous voulez dire qu'il est parti ? demanda le capitaine, méfiant.

- Non, je pense qu'il a, tout comme nous l'avons fait en arrivant sur votre vaisseau, dissimulé sa signature mentale car il a pressenti notre ruse. Il s'agit du plus intelligent des trois et il a probablement compris que quelque chose se tramait contre lui. Cela signifie que tous les humains sur le vaisseau sont probablement libérés de leur emprise. Mais cela signifie aussi…

- … Qu'il peut être n'importe où, mêlé à l'équipage, et que nous ne pouvons pas le différencier des autres, conclut Kirk d'une voix blanche.

- Jim !

La voix tendue du médecin en chef résonna dans le couloir et la tête de McCoy, pâle et résolue à la fois, apparut presque immédiatement à la porte.

- Jim, on ne peut plus attendre, on doit aller à l'infirmerie tout de suite, sinon tu risques de perdre deux membres de l'équipage. Keenser doit être placé sous respirateur artificiel le plus vite possible et Spock est en train de cracher du sang. Votre fruit magique a cessé de faire effet, ajouta-t-il à l'intention de Val'Mere, et j'ai besoin de vous pour l'opération. Vite.

Pavel sentit son cœur se serrer, incapable de comprendre pour quelle raison le commandant se retrouvait du côté des blessés alors qu'il n'avait reçu que des coups non mortels de la part de Nyota. Eperdu, sentant que la situation lui échappait de nouveau, il se tourna vers le capitaine.

- On y va tout de suite, ordonna ce dernier d'une voix ferme. Deux Adeniens ici avec un amplificateur pour garder les prisonniers. Val'Mere, prenez l'autre amplificateur pour assister Bones à l'infirmerie. Chekov, Wylah et quatre Adeniens avec moi pour aller à la recherche du fugitif.

- Je laisse un amplificateur à Phi'Anh pour garder les prisonniers, et l'autre à Ril'Okh pour qu'il parte avec vous à la recherche du faux McCoy, déclara-t-elle en joignant le geste à la parole. Pour ma part, je n'en ai pas besoin. Je ne pense pas qu'il se cache à l'infirmerie. En revanche, il est fort probable qu'il cherche à s'emparer du contrôle des torpilles.

Le cœur de Chekov bondit de nouveau dans sa poitrine. Cela faisait trop de choses d'un seul coup, trop de choses à encaisser, Nyota et Christine qui pleuraient toujours dans leur cellule, l'état critique de Keenser et du commandant, le risque que l'usurpateur ne cherche à détruire Adenia malgré tout, et peut-être même l'Enterprise

Le capitaine acquiesça et Pavel ne put s'empêcher d'admirer le sang-froid dont il faisait preuve.

- Dans ce cas, nous allons à l'Ingénierie. Bon courage à tous.

Le jeune pilote emboîta le pas de son supérieur, suivi par Wylah et quatre Adeniens. Ils passèrent devant la petite chambre de surveillance, et la vue de Keenser inconscient et de Spock, le visage maculé de sang, soutenu par Seth et Syl, fit tressaillir le capitaine devant lui, mais il ne s'arrêta pas, laissant les blessés entre les mains plus que capables du docteur McCoy et de Val'Mere.

Ils coururent le plus vite possible le long des couloirs du vaisseau, croisant sans cesse des membres de l'équipage qui s'éveillaient de l'état de transe dans lequel ils avaient été plongés, confus, pour certains incapables de comprendre ce qui leur arrivait, ce qu'ils faisaient là, et ce qui s'était passé durant les quelques jours où ils avaient été maintenus sous contrôle télépathique, pour d'autres incapables même de se tenir debout, tant le traumatisme avait été grand.

Encore un problème à régler plus tard. Cela commençait à faire beaucoup, se dit Pavel.

Lorsqu'ils arrivèrent enfin à l'Ingénierie, Chekov ne put retenir un soupir de soulagement en constatant que M. Scott était à son poste, l'air passablement ahuri mais éveillé et capable de répondre aux questions que le capitaine s'empressa de lui poser.

- Scotty, vous n'avez pas déclenché les torpilles, n'est-ce-pas ?

- Non, capitaine, elles sont réparées et j'avais reçu l'ordre de…

Il s'interrompit, sourcils froncés, et se massa les temps.

- J'ai l'impression d'avoir descendu trois bouteilles de scotch, gémit-il.

- Effets secondaires, j'imagine, expliqua le capitaine. Ça passera.

- Effets secondaires de quoi ? s'alarma l'ingénieur en chef.

- Je n'ai pas le temps de vous expliquer. Vous avez reçu l'ordre de quoi ?

- D'armer les torpilles et de viser Adenia. Mais peu de temps après, j'ai eu un étourdissement et… et… je n'étais plus certain de ce que je devais faire. Capitaine, c'est vous qui avez donné cet ordre ?

- Non, Scotty, ce n'est pas moi, répondit Kirk qui se précipitait déjà vers les torpilles, Chekov sur ses talons.

Les deux humains, suivis de près par Wylah et les quatre Adeniens, débouchèrent hors d'haleine dans la salle des commandes militaires pour constater avec un soulagement infini qu'elle était totalement vide. Le capitaine laissa échapper un profond soupir et se tourna vers les Adeniens.

- Il faut que quelqu'un reste là au cas où il viendrait ici, quelqu'un capable de le contrer télépathiquement.

- Je resterai, acquiesça l'un des extra-terrestres, mais s'il possède un amplificateur, il lui sera facile de me vaincre.

Kirk se mordit les lèvres, hésitant visiblement sur la conduite à tenir. Ils avaient vu comment le faux Spock avait contré l'assaut télépathique des neuf Adeniens. Il était évident, en effet qu'un seul d'entre eux ne feraitpas le poids.

- D'accord, deux d'entre vous restent ici avec l'amplificateur. Comme ce salaud peut se changer en n'importe qui, ne prenez pas de risque, attaquez tous ceux qui franchissent cette porte. Je vous laisse mon phaseur, réglé pour assommer. Je le répète, n'hésitez pas à tirer.

- Compris. Et vous, qu'allez-vous faire ? demanda l'un des extra-terrestres.

- Aller sur la passerelle, répondit le capitaine sans hésitation. C'est l'endroit stratégique le plus important. Si nous avons les cellules, l'Ingénierie et la passerelle, il lui sera bien plus difficile de faire quoi que ce soit. Qu'en pensez-vous ?

Kirk s'était tourné vers Chekov et Wylah, qui acquiescèrent dans un même mouvement. La passerelle était le cœur du vaisseau. De là, ils pourraient commander l'ensemble de l'Enterprise. Si l'usurpateur cherchait toujours à accomplir son acte destructeur, il était logique qu'il s'y soit rendu.

- Nous allons probablement nous jeter dans la gueule du loup, ajouta le capitaine. Je ne force personne à m'accompagner.

- Capitaine, intervint Wylah de sa voix gutturale, ses trucs télépathiques ne fonctionnent pas sur moi. Et j'ai un petit compte à régler avec lui.

Pavel fit un pas en avant. Il était hors de question d'abandonner maintenant. Ce n'était même pas du courage, songeait-il alors qu'ils repartaient au pas de course vers la passerelle. Il ne réfléchissait plus, ni aux probables dangers, ni à l'issue du combat. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il s'était engagé à faire ce qu'il fallait pour servir Starfleet et seconder son capitaine dans la mesure de ses capacités. Il avait prononcé ces mots lorsqu'il avait prêté serment, et il s'y raccrochait désespérément tandis qu'ils arrivaient devant l'ascenseur qui menait aux ponts supérieurs.

Ils s'attendaient à des difficultés, mais la porte s'ouvrit sur la passerelle dans un bruit familier. Les officiers supérieurs présents étaient assis à leur poste, pour certains évanouis, pour d'autres en train de se remettre de l'invasion de leur esprit. Sulu, figé au poste de pilotage, considérait l'écran d'un œil vague et torve.

- Sulu, sommes-nous toujours sur orbite ? demanda Kirk anxieusement.

Il cligna des yeux, comme au sortir d'une transe, et se tourna lentement vers son interlocuteur.

- Négatif, capitaine, j'ai exécuté votre ordre et nous nous rapprochons actuellement du point demandé.

- Quel point ?

Sulu regarda son supérieur comme s'il lui était poussé une deuxième tête – ce qui se comprenait, si ledit supérieur, avant de quitter la passerelle une demi-heure auparavant, lui avait lui-même fourni ces coordonnées. Cependant, docile, il les afficha immédiatement. Le capitaine se tourna vers les Adeniens.

- Quel est cet endroit ?

- Il s'agit de notre ville, répondit l'un des extra-terrestres.

- On peut donc raisonnablement supposer que, voyant leur coup raté, il a décidé de se venger en détruisant ce point précis et les habitants qui l'ont condamné à l'exil, marmonna Kirk. Sulu, remettez l'Enterprise en orbite. Je sais, je donne des ordres contradictoires, mais s'il-vous-plaît, faites ce que je vous dis. Je vais tout expliquer à l'équipage dès que nous aurons mis la main sur…

Le capitaine s'interrompit brusquement et Pavel, en le voyant pâlir, comprit qu'ils avaient négligé un point essentiel.

- Les navettes, murmura Kirk.

Chekov et Wylah prirent en même temps une profonde inspiration. Bien sûr, les navettes. Chacune d'entre elles était munie de torpilles. Elles étaient beaucoup plus maniables que l'Enterprise. Une fois que l'imposteur aurait mis la main sur l'une d'entre elles, rien ne l'empêcherait d'assouvir son désir de vengeance.

- Sulu, bloquez les hangars, ordonna le capitaine.

De nouveau, le pilote le regarda avec une perplexité inquiète, mais il obéit. Kirk poussa un nouveau soupir de soulagement, mais Pavel ne se sentait pas aussi rassuré.

- Capitaine… commença-t-il timidement.

- Qu'y a-t-il, Chekov ?

- Il y a les codes en cas de crise ou d'évacuation du vaisseau, suggéra-t-il timidement. Pour un télépathe, il ne doit pas être difficile de les récupérer dans votre esprit.

- Personne n'a tenté de forcer votre esprit, affirma un des Adeniens. Je vous surveille depuis le début, sur ordre d'An'Thil, ajouta-t-il.

- C'est toujours ça de pris, commença le capitaine lentement, mais…

Il n'acheva pas. Son regard rencontra celui du jeune Russe, et ce dernier comprit qu'ils s'étaient précipités tête baissée dans le piège que l'usurpateur venait de leur tendre.

- Mais le commandant Spock possède également les codes, compléta Chekov.

Sa propre voix lui semblait très lointaine.

Et Val'Mere n'a pas d'amplificateur, voulut-il ajouter, mais il était déjà en train de courir avec Wylah derrière Kirk qui se précipitait vers l'ascenseur en hurlant des ordres aux Adeniens :

- Restez ici, protégez les officiers de la passerelle, verrouillez l'ascenseur lorsque nous serons partis. Sulu, quittez l'orbite, dégagez le vaisseau de cette planète le plus vite possible !

- Mais, capitaine…

Pavel jeta un coup d'œil en biais à Wylah, dont les étranges appendices, qui avaient rougi, frémissaient sur le crâne, comme les pattes d'un crabe, indiquant son degré de colère. Lui-même se sentait empli d'une rage qui l'étonnait presque.

- C'est un ordre, monsieur Sulu ! hurla Kirk. Pont numéro 5, ajouta-t-il à l'intention de l'ascenseur qui se referma sur eux avec un chuintement. Si ce salaud a touché à un seul cheveu de Spock, de Bones ou de Val'Mere, je le tuerai moi-même.