Bon, je rattrape mon retard comme je peux... Le point de vue de McCoy est toujours plus facile à adopter à mon sens. Quelques explications sur les raisons pour lesquelles le dernier Adenien en liberté n'utilise pas son pouvoir à distance, et dernier chapitre avec de l'action. Retour au calme pour le suivant, qui sera également l'avant-dernier. Merci pour votre indulgence et encore toutes mes excuses pour mon retard impardonnable. Je ne peux pas promettre que cette histoire sera terminée dimanche, mais c'est quand même plutôt bien parti.

Chapitre 16 – « Je suis médecin, pas… »

Leonard avait toujours pensé qu'il avait été conçu un jour où ses parents, ou Dieu, ou tout autre entité créatrice, étai(en)t complètement bourré(s), si bien qu'il était né avec un bon paquet de handicaps patents en même temps qu'avec un petit nombre de qualités poussées à l'extrême, le mélange ne s'étant pas effectué correctement dès le départ, comme chez la plupart des gens qui se situaient dans la moyenne à peu près partout. Il était globalement inapte aux relations interpersonnelles, son mariage, son divorce, et son incapacité totale à se faire des amis avant qu'il n'intègre finalement Starfleet (où, il fallait bien l'admettre, pas mal de ses connaissances avaient le même genre de problèmes que lui, ce qui facilitait paradoxalement les interactions) le prouvaient, mais du moins avait-il certaines capacités professionnelles à revendre.

Par exemple, il avait toujours su évaluer d'un coup d'œil la gravité d'une situation médicalement problématique, et gérer les priorités, ce qui avait évité, dans plusieurs circonstances, des pertes humaines. Il savait toujours démêler, même lorsqu'il n'avait pas le temps de réfléchir, l'important de l'urgent, le nécessaire du vital, le sérieux du critique. Il savait prendre les décisions médicales les plus adaptées, de façon spontanée, presque sans y penser, et se consacrer corps et âme à la situation, quel que soit le temps nécessaire à la réalisation de ce qu'il avait choisi de faire. Cela expliquait d'ailleurs en partie son inaptitude aux relations humaines : son travail passait avant tout, avant sa famille, sa femme, ses amis, sa vie. Il ne voyait pas pourquoi il devait limiter sa compassion et son désir compulsif de protéger la vie à un nombre limité de personnes. L'humanité tout entière méritait d'être sauvée, et pas seulement ses proches. C'était ainsi qu'il avait perdu Jocelyn, et tous ceux qui auraient pu devenir ses amis, mais aujourd'hui, il était reconnaissant au ciel de lui avoir accordé cette malédiction qui lui avait déjà permis de sauver des vies.

Avec un peu de chance, il y parviendrait aujourd'hui encore.

Il s'astreignit au calme. Paniquer ne servait à rien, mais, il le savait, il ne parviendrait à garder son sang-froid que s'il lui était permis d'agir dans le seul domaine où il s'estimait compétent. Peu lui importait qu'un Adenien fou se balade dans le vaisseau. De plus, Val'Mere avait raison, pourquoi se rendrait-il à l'infirmerie alors qu'il lui restait l'option des torpilles ?

- Val'Mere, prenez Keenser, je m'occupe de Spock. Seth, Syl, vous allez…

- Docteur, l'interrompit fermement Seth, vous ne parviendrez pas à soutenir un Vulcain seul jusqu'à l'infirmerie. Mon bras droit est parfaitement valide, je peux vous aider.

Le médecin en chef jeta un coup d'œil au Rannien, puis acquiesça. L'heure n'était pas aux raffinements. Spock était numéro 1 sur sa liste. Il fit passer le bras droit du Vulcain par-dessus sa propre épaule, pendant que Seth faisait de même de l'autre côté.

- Syl, vous pouvez marcher seule ?

L'enseigne opina du chef et le petit groupe d'éclopés se mit péniblement en route vers l'infirmerie. Seth avait raison, le premier officier, qui peinait à mettre un pied devant l'autre, pesait beaucoup plus lourd qu'un être humain, et Leonard avait beaucoup de mal à soutenir son poids malgré l'aide que lui apportait le Rannien. Ils quittèrent le quartier de surveillance sans rencontrer âme qui vive, mais le spectacle qui les attendait au détour du couloir menant à l'ascenseur le plus proche s'avéra autrement déstabilisant.

Les membres de l'équipage, probablement pris de court alors qu'ils vaquaient à leurs occupations quotidiennes, étaient pour certains adossés au mur du couloir, pour d'autres assis à terre et gémissant, la tête entre les mains, ou bien le regard vitreux, fixant un point invisible et marmonnant des mots sans queue ni tête, ou encore les bras croisés sur le ventre, en proie à d'incontrôlables nausées.

Pour le médecin qu'il était, il était très difficile à McCoy de ne pas réagir face à ce spectacle à la fois surréaliste et angoissant, mais il se força à continuer son chemin sans s'attarder pour vérifier que rien de plus grave n'avait affecté ceux qu'ils croisaient.

- Mais qu'est-ce qui se passe ici ? murmura-t-il, à personne en particulier, en voyant un jeune enseigne rendre tripes et boyaux au détour d'un corridor.

- Ils ont été sous l'emprise d'un esprit télépathe pendant plusieurs jours, expliqua l'Adenienne, qui marchait devant, portant Keenser dans ses bras. Le retour à la réalité peut être extrêmement douloureux, surtout, j'imagine, pour une espèce aussi émotive que la vôtre. Cela dit sans offense, Leonard.

McCoy, qui ne se sentait absolument pas offensé, ajouta une note mentale. Lorsqu'il en aurait terminé avec ses priorités (dans l'ordre, Spock, Keenser, Syl, Seth, Nyota et Christine), il procéderait à un check-up physique et mental complet de tout l'équipage.

Encore une semaine agréable en perspective. Un mois agréable en perspective, si tant est qu'un mois suffisait pour l'examen des quatre cent vingt passagers de l'Enterprise.

Il leur fallut un peu plus de cinq minutes pour parvenir à l'infirmerie. Bones sentait à chaque pas le corps de Spock s'alourdir un peu plus contre le sien et voyait avec angoisse le sang couler de ses narines à chaque expiration. Il n'osait pas imaginer la souffrance infligée par cette saloperie qui était en train de ramper le long des bronches du premier officier.

- Allez, encore un petit effort, haleta-t-il en apercevant avec un soulagement indicible la porte de l'infirmerie, à une vingtaine de mètres, on y est presque. Respirez le plus doucement possible.

Spock redressa légèrement la tête et regarda McCoy. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose – quoi, le médecin eût été bien en peine de le deviner, et il ne le saurait probablement jamais, car le premier mot fut noyé dans un flot de sang qui remonta dans la gorge du Vulcain. Ce dernier trébucha.

- Spock, vous n'allez pas me faire le coup de crever maintenant. Jim serait fou de rage, et je ne parle même pas de Nyota.

Bones s'interrompit brusquement. Evoquer Nyota, après ce qui s'était passé à peine une demi-heure auparavant, n'était peut-être pas une excellente idée. La vision de la jeune femme se jetant sur Spock hantait encore son esprit, tout comme le bref moment où le contrôle vulcain du premier officier s'était brusquement fissuré, le temps d'un regard, d'une inspiration, d'une crispation nerveuse, laissant la fenêtre ouverte, pour une seconde ou deux, sur tout ce qu'il cherchait (et parvenait) d'ordinaire à dissimuler, tout ce que le médecin avait fini par croire inexistant chez cet ordinateur sur pattes.

S'ils s'en sortaient tous indemnes, il faudrait peut-être qu'il revoie certains de ses préjugés.

Enfin, enfin, ils entrèrent dans l'infirmerie. Leonard laissa avec soulagement son regard se poser sur les instruments familiers qui constituaient depuis près de quatre mois son environnement quotidien – les lits le long du mur, avec leurs draps blancs, leurs couvertures beiges, les écrans des moniteurs au-dessus de chacun d'eux, les tables immaculées et tous les outils nécessaires au traitement des patients…

Quelque chose, cependant, le mettait mal à l'aise, mais l'heure n'était pas à l'analyse de sentiments irrationnels.

- Syl, allongez-vous tout de suite, ordonna le médecin en chef en poussant la porte de la salle d'opération. Val'Mere, déposez Keenser sur le troisième lit à droite et allumez le moniteur.

Ils allongèrent Spock, à présent totalement inconscient, sur la table opératoire. Le sang coulait à présent par saccades, gargouillant aux commissures des lèvres, et le cœur s'emballait sous la peau brûlante. De nouveau, McCoy se fit violence pour demeurer parfaitement calme.

- Merci, Seth. Allez vous allonger dans la salle principale. Vous trouverez sur la table près du lit un kit d'urgence. Prenez un hypospray vert et injectez-vous le. Donnez-en aussi un à Syl. C'est un cocktail d'antidouleurs et de sédatifs légers. Je m'occupe de vous dès que j'ai fait le plus urgent, d'accord ?

Tout en donnant ses ordres au Rannien, McCoy raccordait un masque à oxygène à la bouteille d'un gaz dont il espérait les composantes assez proches de la plante adenienne qui avait miraculeusement fais se rétracter le Warhl et l'installait sur le visage du Vulcain, dont la respiration ressemblait dangereusement à un râle.

- Tenez bon, Spock, je vais stabiliser Keenser et je reviens tout de suite. Val'Mere ! cria-t-il à l'intention de son assistante improvisée. Venez ici et essayez d'entrer en contact avec l'esprit de Spock, faites-le tenir le coup.

D'un coup d'œil, il vérifia les constantes du premier officier et poussa un juron en voyant que le moniteur ne s'était pas adapté à sa physiologie. Décidément, il faudrait qu'il repense totalement l'infirmerie lorsqu'il aurait un moment (ce qui n'était pas pour tout de suite). La température était montée à 38,2, ce qui était plus qu'inquiétant, mais la pression et le rythme cardiaques semblaient à peu près normaux, du moins pour un Vulcain. Le niveau K3, celui de la douleur et de l'activité cérébrale, avait, de façon malheureusement prévisible, crevé le plafond.

McCoy se précipita hors de la pièce, croisa Val'Mere sans la regarder, constata que les deux Ranniens étaient allongés chacun sur un lit, déjà à moitié endormis. Les moniteurs indiquaient que le niveau de douleur de ses deux patients n'était pas alarmant. Leurs constantes étaient normales. C'était toujours ça de pris. Plus préoccupant était l'état de Keenser, dont les battements du cœur devenaient de plus en plus faibles et erratiques. Le médecin s'empara d'un tricordeur de la main gauche et d'un stimulateur cardiaque de la droite.

- Allez, Keenser, allez, merde, remuez-vous un peu ! marmonna-t-il entre ses dents tout en installant le petit appareil sur la peau rugueuse de l'extra-terrestre (heureusement, le cœur d'un Rannien était situé au même endroit que celui d'un humain, ce qui permettait à McCoy d'effectuer l'opération de façon totalement machinale, sans avoir à ajuster ses gestes à une physiologie extra-terrestre).

A son grand soulagement, il vit immédiatement le rythme cardiaque remonter et se stabiliser. Le tricordeur indiquait des lésions au foie et à la rate, rien qu'un protoplaseur ne puisse résoudre. Il posa ledit protoplaseur sur l'abdomen du blessé afin de limiter l'hémorragie interne.

- J'enlève cette saloperie du poumon de Spock et je m'occupe de vous, d'accord ?

En revenant dans la salle d'opération, Bones trouva Val'Mere penché vers le visage de Spock. Elle avait posé ses deux longues mains blanches sur ses tempes et semblait si intensément concentrée qu'il n'osa pas l'interrompre et se contenta de passer à côté d'elle pour rassembler les outils dont il aurait besoin. Le sang bourdonnait à ses oreilles et son propre cœur battait la chamade, mais il gagnait, dans ces moments d'intense gravité, une lucidité décuplée qui lui permettait de ne se concentrer que sur l'essentiel.

Il se retourna vers Val'Mere – saisir ses instruments chirurgicaux et se passer les mains sous une solution antiseptique ne lui avait pas pris plus d'une minute – et constata avec horreur que l'Adenienne s'était écroulée au pied de la table d'opération. Il fit un geste pour lui venir en aide…

- Je ne bougerais pas, si j'étais vous, docteur.

La voix féminine, tranquille et légèrement moqueuse, qui s'éleva dans son dos lui glaça le sang. Les membres de l'équipage étaient en train de se remettre difficilement du traumatisme infligé par les Adeniens, il ne pouvait donc s'agir que du dernier imposteur, revenu à l'infirmerie pour d'obscures raisons au lieu d'aller assouvir sa vengeance dans la salle des torpilles.

Il comprit alors d'où lui venait l'impression générale de malaise qui s'était emparé de lui dès qu'il était entré dans l'infirmerie. Jamais cet endroit n'était vide. Il aurait dû y trouver au moins une infirmière, un patient, n'importe qui, au lieu de ce silence glacé qui l'avait accueilli. Mais, tendu tout entier vers le sauvetage de Spock et de Keenser, il n'avait pas réfléchi à ce qu'impliquait la solitude inhabituelle des lieux.

L'imposteur avait tout simplement vidé l'infirmerie avant leur arrivée pour avoir les coudées franches.

- Vous l'avez… commença McCoy d'une voix étranglée.

- …assommée seulement, compléta tranquillement la voix. Je souhaite être le plus discret possible. Vous pouvez vous retourner, docteur, mais pas de gestes brusques, sinon je tire, entendu ?

Bones pivota lentement sur ses talons pour se trouver face à face avec Janice Rand, une jeune enseigne qu'il connaissait de vue (elle traînait toujours dans les parages de Jim, s'arrangeant pour le croiser plus que nécessaire dans les couloirs, mais ce dernier, étonnamment, avait décidé, dans un élan inattendu de maturité, qu'il ne coucherait avec aucun membre de l'équipage, si bien que les tentatives de la jeune femme n'avaient pas été couronnées de succès), phaseur à la main, pointé vers le médecin.

- Que voulez-vous ? demanda-t-il en jetant un coup d'œil désespéré vers Spock, dont la poitrine se soulevait par intermittence, envoyant, si l'on en croyait le moniteur, des ondes de souffrance à travers tout son corps. Je dois l'opérer de toute urgence, ajouta-t-il en désespoir de cause, comme s'il était possible d'émouvoir le monstre qui avait pris l'apparence de Janice.

- Vous n'allez rien faire de tel, docteur. Au contraire, vous allez le réveiller, répondit l'imposteur en désignant du menton le premier officier étendu sur la table d'opération.

Le médecin en chef ne s'attendait certainement pas à un tel ordre et il se figea, interdit.

- Pardon ?

- Réveillez-le, répéta la fausse Janice. Vite. J'ai besoin d'une information qui se trouve en sa possession.

McCoy avala douloureusement sa salive, essayant de réfléchir le plus vite possible, de trouver quoi répondre, de faire le bon choix. Réveiller Spock ne ferait que décupler la puissance de la créature qui s'agitait dans son poumon et que le gaz qu'il avait injecté dans le masque respiratoire peinait à contenir.

- Je peux également m'en occuper moi-même, menaça froidement Janice, et ce sera bien plus douloureux pour lui.

- D'accord, d'accord, s'écria le médecin, en levant les mains en gage de bonne volonté, frissonnant à la pensée du premier officier entre les mains de l'Adenien. Je vais lui administrer une dose de cortropine, c'est ce qui est le moins risqué dans la situation présente. Il va lui falloir à peu près cinq minutes pour revenir à lui. Je ne peux pas faire mieux.

La jeune femme acquiesça et Leonard alla à la pharmacie choisir une seringue dont il vida immédiatement, non sans angoisse, le contenu dans l'épaule de son patient. Il en avait profité pour glisser dans sa manche un second hypospray empli d'un sédatif profond. Au cas où. Au cas où l'occasion se présente. Au cas où il ait le sang-froid nécessaire. Au cas où.

Ses mains tremblaient légèrement. Il était médecin, pas responsable de la sécurité. Pas aventurier pour deux sous, ces derniers jours l'avaient prouvé. Pas spécialement courageux. Juste… médecin.

L'imposteur s'était approché du lit et regardait d'un air curieux le visage maculé de vert du Vulcain.

- Pourquoi ne prenez-vous pas directement l'information dans son esprit, puisque vous en êtes capable ? ne put s'empêcher de demander Bones.

Il ne supportait pas le silence. Il avait besoin de parler, même à l'ennemi qui n'hésiterait pas à l'abattre si sa mort lui était profitable. Un sourire se dessina sur les lèvres de Janice.

- Je vous l'ai dit, je souhaite être discret. Tout le monde me cherche dans la salle des torpilles. Ils iront ensuite sur la passerelle, là où, selon toute logique, je devrais être. Je ne tiens pas à attirer l'attention sur moi. Or, vous l'ignorez probablement, mais pénétrer dans l'esprit de qui que ce soit laisse des traces. Je risquerais d'alerter mes compatriotes, qui sont à l'affut de la moindre activité télépathique sur ce vaisseau. Depuis que j'ai relâché tous les humains que je tenais en mon pouvoir, je n'ai pas utilisé les pouvoirs propres à mon espèce, si ce n'est l'illusion de mon apparence. Un truc extrêmement simple, qui requiert si peu d'énergie mentale qu'elle en est indétectable.

- Dans ce cas, comment avez-vous su que Spock était ici ?

- Oh, il m'a suffi de me poster dans le couloir, sous forme humaine, à l'entrée des cellules. J'ai entendu toute votre conversation, je savais que le Vulcain devait être opéré d'urgence. Je suis particulièrement ravi que Val'Mere ait refusé cet amplificateur. Elle aurait probablement détecté ma présence si elle l'avait eu en sa possession. Je me suis également félicité d'avoir songé à vider l'infirmerie avant de quitter votre apparence. Il me semblait important de maîtriser un lieu aussi capital que votre petit royaume. Après tout, vous autres humains êtes si sentimentaux… Pouvoir retenir vos blessés en otage me semblait une bonne idée.

McCoy sentit sa gorge se serrer, sa vision s'obscurcir. Il serra les poings pour les empêcher de trembler.

- Et comment comptez-vous faire pour obtenir les informations que vous souhaitez, si vous ne voulez ou ne pouvez pas lire dans l'esprit de Spock ?

- Il me les fournira.

Leonard ne put retenir un petit rire à l'idée que le Vulcain pût, de son plein gré, livrer des informations susceptibles de causer du tort à l'Enterprise et à son capitaine.

- Très franchement, je ne vois pas comment vous pourriez forcer Spock à vous dire ce qu'il ne veut pas vous dire. J'ai rarement rencontré plus têtu que lui.

- Il existe de nombreux moyens de persuasion, répondit la fausse Janice de façon sibylline.

- C'est-à-dire ?

- Je pense qu'il me suffira de vous menacer de façon suffisamment convaincante.

L'idée sembla à Bones tellement absurde qu'il partit d'un éclat de rire véritable et totalement incongru dans la situation catastrophique actuelle.

Ce n'est pas le moment de faire une crise de nerfs, s'admonesta-t-il.

- Prendre Spock par les sentiments ? C'est ça votre idée ? Vous êtes bien naïf si vous pensez qu'il vous dira quoi que ce soit. Vous pouvez me torturer devant lui, ça ne changera rien.

L'Adenien fixa son interlocuteur pendant trente bonnes secondes, le visage totalement inexpressif. Visiblement, ne pas pouvoir utiliser son pouvoir télépathique pour savoir ce qui se passait dans la tête du médecin lui en coûtait.

- Vous êtes sincère, finit-il par dire lentement. Vous pensez vraiment qu'il vous laisserait souffrir et mourir plutôt que de me donner le code dont j'ai besoin pour quitter ce vaisseau.

- Spock fait toujours ce qui est logique, contra McCoy, légèrement ébranlé cependant. Il est prêt à se sacrifier pour le vaisseau, et je suis certain que me sacrifier par la même occasion ne lui posera aucun problème si c'est pour sauver le reste de l'équipage.

- Vous savez, docteur McCoy, je viens de passer près d'une semaine en votre charmante compagnie. Avec mes compagnons, nous avons beaucoup discuté de votre propension, à vous autres humains, à… vous tromper vous-même. Les illusions que nous avons créées sur ce vaisseau, à l'intention de l'équipage, ne sont rien à côté de celles que vous vous vous acharnez à créer. Nous autres Adeniens voyons exactement tel qu'il est l'univers qui nous entoure. La subjectivité demeure minime parmi les membres de notre espèce. J'imagine qu'il en est de même pour les Vulcains, mais, comme vous avez tendance à l'oublier, votre premier officier est également à demi humain. Malheureusement pour lui.

- Que voulez-vous dire ? demanda Bones, qui se sentait de plus en plus mal à l'aise face à ce discours.

- Rien, coupa brusquement l'usurpateur. Je crois que monsieur Spock revient à lui. Nous allons pouvoir tester votre intéressante théorie.

McCoy reporta son regard vers le Vulcain qui, en effet, les yeux papillonnant, cherchait à se redresser. Le médecin se précipita aussitôt à son côté pour le soutenir et lui éviter tout mouvement brusque qui déclencherait une attaque de la part de la plante tapie dans son organisme.

- Ne le touchez pas, docteur, intima Janice d'une voix coupante. Pas de télépathie sous mes yeux. Ou c'est sur Val'Mere que je tire.

Bones s'arrêta à quelques centimètres de la table d'opération, éperdu, regardant avec horreur le sang qui continuait à couler goutte à goutte le long du menton du premier officier sur son uniforme bleu.

- Spock, murmura-t-il, prenez de petites inspirations, et ne bougez plus.

Contre toute attente, Spock obéit aussitôt. La jeune femme s'approcha du lit et fit signe à McCoy de reculer. Lorsque ce dernier eut fait à contrecœur quelques pas en arrière, l'imposteur sourit.

- Parfait. Maintenant, monsieur Spock, j'aurais besoin des codes permettant d'ouvrir le hangar X-12, où se trouvent vos navettes. Ils semblerait que vous soyez le seul en mesure de me les fournir, le capitaine étant occupé à me chercher ailleurs.

Spock ouvrit la bouche et le bruit mouillé de la toux qui s'ensuivit fit passer un frisson de panique dans tout le corps du médecin en chef.

Ils n'allaient jamais s'en sortir, il en était certain à présent. L'usurpateur allait le tuer, puis, voyant que son chantage ne fonctionnait pas, il allait piller l'esprit de Spock et le laisser mourir par asphyxie, ou bien se vider de son sang, Leonard n'était pas certain de ce qui allait finalement l'achever.

Janice s'approcha et tendit la main gauche vers le lit.

- Si vous avez des difficultés à parler, vous pouvez bien évidemment utiliser la télépathie vulcaine en me communiquant ces codes d'esprit à esprit. Au moindre geste suspect, ou si vous tardez trop à me répondre, je tire sur le docteur McCoy. Mon phaseur est réglé pour tuer, bien évidemment.

Joignant le geste à la parole, l'imposteur pointa son arme sur le médecin, qui sentit une sueur froide couler le long de son dos. Ses jambes se mirent à trembler de façon incontrôlable.

Pourquoi, mais pourquoi avait-il rejoint Starfleet ?

Les yeux de Spock, impénétrables, allèrent rapidement de Janice à Leonard.

- J'attends, murmura l'Adenien en tendant le bras.

McCoy sentit malgré lui des larmes affluer à ses paupières. Il allait mourir, là, maintenant, de cette façon stupide, et il allait probablement se pisser dessus avant de mourir, parce qu'il crevait de trouille, et pourtant, Spock avait raison de ne pas céder – mais il ne pouvait s'empêcher de lui en vouloir, parce que s'il était vraiment ne serait-ce qu'un peu humain, il ne pourrait pas supporter de le laisser crever comme ça, aussi stupidement…

Il tournait en boucle. Il allait vomir. Il allait s'évanouir. Mais ça n'avait pas vraiment d'importance, parce qu'il allait aussi mourir.

- Je compte jusqu'à trois. Un…

Le visage de Spock se crispa, mais il ne tendit pas la main vers l'Adenien.

Derrière Janice, à la porte de la salle d'opération, apparut une forme silencieuse. Bones, les yeux brouillés de larmes et de sueur qui dégoulinait le long de ses sourcils, ne parvenait pas à la distinguer, mais elle se rapprochait, lentement, mais sûrement…

- Deux…

Spock tressaillit. La forme derrière l'usurpateur, toujours floue, s'immobilisa un instant.

- Trois.

Avec un feulement presque inhumain, Uhura – Leonard la reconnut finalement à son uniforme rouge et à la masse de cheveux qui tournoyait autour d'elle – avait bondi par derrière sur l'Adenien, le plaquant au sol avec une force insoupçonnée. Déstabilisé, l'autre s'effondra et lâcha le phaseur dans sa chute. McCoy, sans réfléchir, se rua sur leur adversaire, hypospray en main, et lui planta la seringue dans le cou, avec plus de violence que nécessaire, en priant toutes les divinités de l'univers pour que les Adeniens fussent sensibles aux mêmes sédatifs que les autres humanoïdes.

Sa prière fut entendue.

Le médecin en chef voulut se relever, mais ses jambes se dérobèrent sur lui et il resta stupidement assis entre Janice, dont les traits se brouillaient pour révéler petit à petit la véritable apparence de l'imposteur, et Val'Mere, qui respirait faiblement, toujours inconsciente. Nyota s'empara du phaseur et recula d'un pas.

- C'est vraiment toi, Len ? murmura-t-elle, la voix cassée.

- C'est vraiment moi, confirma-t-il en prenant appui sur le lit pour se redresser. Et c'est vraiment Spock, ajouta-t-il en désignant la forme étendue sur la table d'opération. Tire si tu veux, si tu ne me crois pas, mais moi je vais faire mon travail.

Il prit l'anesthésiant qu'il avait préparé et l'injecta d'un geste précis dans l'avant-bras du Vulcain. Ses doigts ne tremblaient plus, ses jambes étaient fermement arrimées au sol, son cerveau recommençait à fonctionner avec une acuité accrue par l'urgence de la situation. Il n'avait pas le temps, pas le temps de réfléchir, pas le temps d'expliquer, pas le temps de se dire qu'Uhura pouvait se mettre à débloquer d'un seul coup et lui tirer dessus, pas le temps de penser à autre chose qu'à cette foutue opération, qu'il allait devoir effectuer seul, puisque Val'Mere gisait, évanouie, à ses pieds. Il allait devoir ouvrir le thorax, écarter les côtes, pratiquer une incision suffisamment large pour sortir cette plante dégueulasse, cicatriser le tout – et il savait que seul, c'était pratiquement impossible, mais il devait essayer malgré tout. Si Spock y passait sur la table d'opération, au moins aurait-il tout tenté pour le sauver. Ce serait une maigre consolation, mais peut-être se sentirait-il un peu moins mal d'avoir, jusqu'au bout, essayé de faire ce qui était juste.

- Je peux t'aider si tu veux.

Il sursauta de sentir Nyota si proche de lui. Elle avait baissé son phaseur et fixait Spock d'un regard indéfinissable, qui pouvait aussi bien exprimer l'horreur que la haine, ou l'amour, ou tout autre chose.

- Tu es sûre ? demanda McCoy, sceptique.

Elle hocha la tête.

- Alors, lave-toi les mains.

Et prépare-toi à passer un mauvais moment, ajouta-t-il en son for intérieur.

Il donna le premier coup de scalpel.