Voici l'avant-dernier chapitre... Je me suis fait plaisir avec un dialogue Spock-McCoy comme je les aime (pas troooop émotionnel, mais pas trop neutre non plus ; pas trop de sarcasmes parce que c'est le début de leur relation, mais un peu quand même). Je voulais essayer de montrer le hiatus entre les deux, entre Spock qui, malgré sa part d'humanité, est cependant avant tout Vulcain, et McCoy qui, lui, est totalement humain, jusqu'à l'excès. Désolée pour l'absence totale d'action. Je me suis aussi dit qu'après les trois derniers chapitres, il fallait un peu de douceur dans ce monde de brutes. Et, toujours selon cette même idée, le dernier chapitre (déjà bien avancé, et que j'espère terminer très bientôt pour compenser mon impardonnable retard de ces deux derniers mois) sera consacré au couple Spock-Uhura, pour qui je me sens pleine d'affection en ce moment. Un grand merci aux revieweuses.

Chapitre 17 – « Nous nous sommes débarrassés des émotions, docteur. Où il n'y a pas d'émotions, il n'y a pas de place pour la violence. »

Avant d'ouvrir les yeux, il perçut les bruits familiers de l'infirmerie. Ronronnement des machines, bips des moniteurs, y compris du sien, dont la vitesse augmentait légèrement à mesure qu'il reprenait conscience, conversations étouffées d'où jaillissaient par instants des rires, et, plus loin, la voix du docteur McCoy qui, selon son habitude, protestait. Contre quoi, Spock ne parvenait pas à l'entendre, mais l'intonation suffisait à prouver le mécontentement du médecin en chef. Rien d'inhabituel.

Avant d'ouvrir les yeux, il sentit l'odeur vaguement aseptisée de la salle principale du quartier médical, mélange d'antiseptiques, de médicaments, de sueur humaine également, et un vague relent de nourriture qui lui indiqua qu'un repas avait été servi moins d'une heure auparavant.

Avant d'ouvrir les yeux, il prit une prudente inspiration et constata avec soulagement que la douleur dans sa poitrine avait disparu. La peau et les chairs entre sa quatrième et cinquième côte avaient été ouvertes et il pouvait sentir nettement la brûlure de la cicatrisation, mais à l'intérieur de son corps, ses organes mis à mal étaient en train de guérir.

Avant d'ouvrir les yeux, il sentit une vague glacée l'étreindre et il réprima à grand peine un frisson. Sous ses doigts, la douceur des couvertures de l'infirmerie apportait un plaisant réconfort malgré le froid, et il savait que sa tête reposait sur au moins deux oreillers. Il constata également qu'il avait été placé sous perfusion et que tout avait été fait pour lui permettre de rester allongé en dépit d'éventuels besoins naturels. Il tressaillit malgré lui alors que le froid se faisait plus intense.

Avant d'ouvrir les yeux, il essaya d'évaluer le temps qui s'était écoulé depuis sa dernière méditation, sur les bords de la rivière adenienne. 54,31 heures entre ce moment et celui où McCoy l'avait endormi pour l'opérer. Et ensuite ? Combien de temps avait-il dormi ? Le médecin devait avoir pris ses précautions pour éviter qu'il ne se réveille pendant l'intervention. De plus, s'il était sous perfusion nutritive, cela signifiait qu'il avait passé plus d'une demi-journée inconscient. McCoy respectait le protocole post-opératoire avec une scrupuleuse et étonnante précision, compte tenu de sa propension à ignorer tout bonnement les règles.

Cela signifiait donc qu'il avait passé plus de trois jours sans méditer. Beaucoup trop. Il devait impérativement remédier à cet état de choses avant d'ouvrir les yeux, surtout après ce qui s'était passé à bord de l'Enterprise. Un nouveau tremblement parcourut son corps des pieds à la tête. Il prit une profonde inspiration (le fait de pouvoir respirer normalement était en soi-même inestimable) et tenta de s'immerger dans le Wh'ltri. Cependant, dix minutes plus tard, il n'avait pas même réussi à atteindre l'état le plus simple de la méditation de base vulcaine. Il ne parvenait pas à se concentrer. Il ne parvenait pas à faire abstraction du bruit de voix qui parvenait en continu à ses oreilles, de l'odeur vaguement écœurante qui flottait dans l'air, du froid qui…

- Spock ? Vous êtes réveillé ?

La voix du docteur McCoy, soudainement proche, le fit sursauter, et il ouvrit les yeux. Après quelques secondes floues, il perçut le visage du médecin en chef penché vers lui. Tricordeur en main, ce dernier parcourait l'écran des yeux, tout en jetant de fréquents regards à son patient, comme si ce dernier allait s'envoler.

- Bon, bon, tout va bien ou à peu près. Comment vous sentez-vous ?

Spock éluda la question.

- Combien de temps suis-je resté endormi ?

McCoy s'empara d'un verre d'eau et le tendit à son patient, qui le vida immédiatement. Il n'avait pas réalisé à quel point il avait soif.

- Trois jours et demie, répondit le praticien en prenant quelques notes sur son PADD. Et croyez-moi, vous en aviez besoin. Votre corps a été mis à rude épreuve.

Trois jours et demie ? Spock ne put se défendre d'un mouvement de surprise. Il n'y avait, dans ces conditions, rien d'étonnant à ce que son esprit fût à ce point embrouillé. Cinq jours était le temps le plus long qu'il eût jamais passé sans méditer, à l'exception d'une semaine passée dans le coma, il y avait des années de cela. Le besoin de faire le tri dans ses émotions, d'en éliminer une bonne partie, était intense – mais il ne parvenait toujours pas à basculer dans le Wh'ltri.

- Spock, vous m'entendez ?

Le Vulcain tourna faiblement la tête vers son interlocuteur. Trois jours et demie sans bouger, sans parler de l'opération qui avait dû être éprouvante, avaient également émoussé ses réflexes.

- Evidemment, je vous entends, docteur. Vous parlez à un volume normal et mon système auditif n'a pas été endommagé.

McCoy leva les yeux au ciel.

- Parfait, donc je vais répéter : comment vous sentez-vous ?

De nouveau, Spock s'arrangea changer de sujet. Il était de toute façon incapable de fournir une réponse acceptable, que ce fût pour le médecin ou pour lui-même.

- Que s'est-il passé sur le vaisseau ? Les Adeniens ont-ils été mis hors d'état de nuire ?

- Ne vous inquiétez pas, tout va bien, il n'y a pas eu de blessés, pas de morts, et nos trois olibrius sont à fond de cale, en attendant leur procès. Jim est en train d'essayer de tout arranger avec Starfleet et de mettre en place une procédure de premier contact avec les Adeniens afin de les intégrer à la Fédération. Jim va bien, Nyota va bien, Chekov va bien, Keenser va bien, et je vais bien, au cas où ça vous intéresse.

Le premier officier acquiesça lentement, l'esprit en feu. Nyota va bien. Ces trois mots le dérangeaient, parce qu'il savait pertinemment qu'ils étaient faux. Il avait vu ce que les imposteurs lui avaient fait subir. Il n'était pas possible qu'elle aille bien après cela.

- Spock ? Qu'est-ce qui vous arrive ?

Le bruit des conversations avait cessé autour d'eux et le Vulcain en déduisit que le soudain éclat de voix alarmé du médecin avait alerté les autres patients et focalisé l'attention sur eux. McCoy s'en rendit compte également, et se retourna brusquement :

- Vous n'avez rien de mieux à faire que de nous espionner ? Syl, ne prenez pas cet air innocent, ça ne fonctionne pas avec moi. Finnick, arrêtez de me fixer comme ça et continuez à draguer Lisa, vous ne vous en sortiez pas si mal.

Un glapissement indigné de la part de l'intéressé, ainsi qu'une protestation de la part du lieutenant Lisa Penrose suivirent cette petite tirade. Plusieurs rires s'élevèrent et le bruit des conversations reprit. Le médecin reporta toute son attention vers le Vulcain.

- Maintenant, dites-moi ce qui ne va pas, siffla-t-il entre ses dents serrées, ou je vous jure que je vous fais subir un check-up complet, examen de la prostate compris, devant tout le monde.

Le premier officier haussa un sourcil, en proie à une incompréhension qui le mettait presque mal à l'aise. La menace n'était pas vraiment crédible, mais au lieu de le faire remarquer au praticien, Spock essaya de comprendre la raison pour laquelle il la proférait. Il ne trouva pas d'explication logique.

- Docteur, êtes-vous… inquiet pour moi ? risqua-t-il, s'aventurant malgré lui sur des terrains émotionnels méconnus.

McCoy poussa un soupir d'exaspération et roula de nouveau des yeux.

- Non, sans blagues ? Spock, vous avez failli y rester, il s'en est fallu d'un cheveu, et je ne sais pas comment j'ai réussi à sortir cette saloperie de votre organisme. Alors excusez-moi d'être, en effet, légèrement inquiet lorsque je constate que vous grelottez et que vous êtes incapable de vous concentrer plus de trois secondes. Maintenant, vous m'expliquez quel est le problème ?

Spock s'apprêtait à répondre que son problème était personnel et ne le regardait en rien, mais quelque chose le retint. C'était de cette façon que commençaient toutes leurs disputes, sur un malentendu, une incompréhension. Il prit une profonde inspiration.

- J'ai besoin de méditer, répondit-il, mais je suis dans l'incapacité de le faire pour l'instant. Je ne peux donc pas réguler ma température interne, ni le bon fonctionnement général de mon corps.

Il faillit ajouter « et de mon esprit », ce qui était le plus important, mais il ne pouvait tout de même pas aller si loin. Il regarda le docteur McCoy, attendant la remarque sarcastique qui ne pouvait manquer d'advenir sur la présomption toute vulcaine de son patient, qui pensait pouvoir tout gérer seul alors qu'il en était visiblement incapable, mais le médecin se contenta de hocher la tête.

- Qu'est-ce qui vous empêche de méditer ? demanda-t-il sur un ton soigneusement neutre qui surprit agréablement le premier officier.

- Le bruit, avoua-t-il. La méditation est un exercice éminemment solitaire et je ne suis pas certain de parvenir à faire abstraction de mon environnement, précisément parce que mon corps n'est pas revenu à son niveau optimal. C'est la première fois que cela m'arrive, précisa-t-il. Mais cela passera dès que vous m'autoriserez à revenir dans mes quartiers.

- Ce qui ne risque pas d'arriver avant une bonne semaine, répliqua le médecin en chef. Après une opération comme celle-là, je vous veux sous surveillance constante. Vous avez froid ?

Spock hésita à répondre, mais il lui était difficile de ne pas claquer des dents.

- Oui, dit-il sèchement.

Le médecin se mordit les lèvres et soupira de nouveau. Le premier officier se demanda distraitement combien de fois le docteur McCoy était capable de soupirer (d'exaspération, de frustration, de colère) par jour.

- Je ne peux pas augmenter la température ici, marmonna-t-il. Elle est optimale pour tous les autres patients, et même un peu trop élevée pour les Ranniens. Je suis désolé.

Spock acquiesça, surpris que McCoy eût ne serait-ce qu'envisagé d'augmenter la température pour son confort. Une nouvelle vague de froid le transperça et il ne put réprimer un frisson. Son interlocuteur se passa une main sur le visage avant de se pencher brusquement vers le lit, dont il débloqua les roues en quelques secondes.

- Docteur, que faites-vous ?

- Changement de programme, répondit le médecin en chef évasivement.

Le Vulcain n'eut pas le temps de protester ni de demander des explications : McCoy s'était déjà emparé de la barre de métal située sur le côté du lit, y avait accroché la perfusion et commencé à pousser le patient vers son bureau.

Trente secondes après, la porte se refermait derrière eux.

- Quelle est la température dont vous avez besoin pour vous sentir bien ? demanda le médecin en redressant légèrement le haut du lit pour élever Spock en position semi-horizontale.

Le premier officier le regarda, stupéfait. Il ne comprenait pas.

- Spock, c'est une question simple. Quelle température fait-il dans vos quartiers, par exemple, lorsque vous allez bien ?

- 25°C, répondit-il machinalement.

- Eh bien voilà, ce n'était pas difficile. Température, 27°C, ordonna-t-il à l'intention de l'ordinateur. Ça devrait vous réchauffer.

La chaleur se propagea progressivement dans la petite pièce, enveloppant le corps du Vulcain dans un bien-être qu'il n'était pas certain de mériter. McCoy était en train d'enfreindre le règlement pour lui, et bien qu'il lui en fût reconnaissant, il ne pouvait l'accepter.

- Spock, ne me regardez pas comme un merlan frit qui aurait avalé une soucoupe, ou je vais finir par croire que vous avez laissé des neurones dans l'opération. Qu'est-ce qu'il y a ?

- Vous avez l'intention de me laisser dans votre bureau pour que je puisse méditer ? demanda Spock, qui n'était pas certain d'avoir bien compris.

La situation lui échappait. Peut-être avait-il vraiment perdu des neurones dans l'opération, bien qu'une telle chose fût impossible. Sa tête résonnait à chaque mot prononcé. Il devait vraiment méditer, le plus rapidement possible, mais quelque chose le poussait à continuer cette conversation.

Comme s'il pouvait avoir une véritable conversation avec le docteur McCoy.

Et pourtant, sur Ponantis…

- Vous préférez que je vous laisse grelotter au milieu du bruit ambiant dans la salle commune ? demanda le médecin avec un haussement d'épaules. Voilà qui serait en effet parfaitement logique.

- Ce que vous venez de faire est…contre le règlement, fit remarquer le Vulcain. La règle doit être la même pour tout le monde.

- Eh bien, la règle est stupide, et je l'adapte, contra le médecin d'un ton bourru, mais sans réelle agressivité. Vous vous souvenez de notre discussion sur Adenia ? Vous-même avez reconnu la nécessité d'une certaine flexibilité. Alors prenez ce qui vous est offert et bouclez-la.

- Docteur, c'est précisément parce que c'est moi que vous favorisez que je me dois de refuser, déclara-t-il (à regret, car la chaleur était agréable et détendait ses muscles crispés, mais se raccrocher à l'ordre et au règlement alors que son esprit s'en allait vau-l'eau lui semblait pour l'heure la seule solution).

McCoy se passa une main sur le visage (encore) et soupira (encore).

-Ecoutez-moi bien attentivement, gobelin, parce que je ne me répèterai pas. Je suis médecin. Je soigne les gens, peu importe comment. Dans mon serment, il y a « Je ferai tout pour soulager les souffrances. » C'est mon métier, Spock : j'essaye, autant qu'il m'est possible, d'aider mes patients à se sentir mieux, d'éviter qu'ils souffrent, ou qu'ils soient dans l'inconfort. Je m'y prends peut-être mal parfois, je ne suis pas parfait, après tout, je suis humain. Et si pour cela je dois contourner certaines règles de Starfleet que vous estimez importantes, c'est que lesdites règles ne prennent absolument pas en compte les différences entre individus, encore moins entre espèces. Elles se fondent sur l'analyse d'un patient humain standard. Mais personne ne réagit exactement de la même façon à une maladie, une blessure, un traitement, une opération, un simple hypospray. Alors j'adapte. Vous voulez me dénoncer ? Dénoncez-moi, ça m'est égal. J'ai bien conscience qu'il faut des procédures, sinon c'est le chaos, mais il faut aussi beaucoup de souplesse, sinon la médecine devient un travail mécanique, machinal, inhumain, et ce n'est pas pour ça que j'ai signé.

Spock resta silencieux. Trop de pensées s'agitaient déjà dans son esprit depuis qu'il s'était réveillé, et il devait ajouter cette petite tirade à la longue liste des sujets à traiter durant sa prochaine méditation, car au fond, il le savait, son interlocuteur avait raison.

McCoy, qui avait fait une longue pause afin de permettre au Vulcain de s'exprimer, finit par reprendre la parole, apparemment inquiet du silence de son patient, si l'on en jugeait par le froncement de ses sourcils :

- Donc, si vous me dites que vous avez besoin de calme, de silence et de chaleur, parce que c'est ainsi que vous fonctionnez, parce que c'est le seul moyen pour vous de reprendre des forces et d'aller mieux, je vais tout faire pour vous procurer le calme, le silence et la chaleur dont vous avez besoin. Je me fiche de savoir si c'est parce que vous êtes Vulcain, parce que ce sont vos préférences personnelles, parce que vous êtes dans un sale état et que vous ne réagissez pas comme d'habitude, ou les trois à la fois. Du moment que je peux vous aider sans nuire à personne, je le fais. Maintenant qu'il est bien clair que je ne vais pas vous renvoyer dans la salle commune, est-ce que ça vous dérange que je reste avec vous dans mon bureau ? Je n'aime pas trop l'idée de vous laisser sans surveillance après ce qui s'est passé. Durant ces trois jours, vous avez fait deux réactions assez violentes dues à l'anesthésiant. Vous voyez, soit dit en passant, une autre chose qu'il faudra que j'adapte à votre physiologie. Je suis capable, contrairement à ce que vous devez penser, de rester parfaitement silencieux pendant plusieurs heures, mais si vous me dites que vous avez besoin de solitude absolue, je vous mets un bracelet-moniteur et je vais travailler ailleurs.

Le Vulcain ouvrit la bouche pour répondre, mais il se rendit compte que, pour la première fois de sa vie, il n'avait pas de réponse à donner au docteur McCoy. Jusqu'ici, leur relation avait été uniquement composée de sarcasmes souvent malveillants et de bordées d'insultes de la part du médecin en chef, et de reproches glacés accompagnés de silences (probablement interprétés comme méprisants) de la part du premier officier. A présent que l'homme montrait devant lui une autre partie de sa personnalité, chaleureuse, dévouée, pleine de bonne volonté, il ne savait comment réagir. Peut-être n'avait-il jusqu'ici vu que ce qu'il voulait bien voir.

- Spock, arrêtez de me fixer comme ça et répondez-moi, vous commencez à vraiment me foutre la trouille.

- Merci.

Le mot avait franchi ses lèvres tout seul, sans préméditation de sa part, et il le surprit tout autant que son interlocuteur. McCoy rougit soudainement et détourna le regard, visiblement mal à l'aise et tout aussi incertain que son patient sur l'attitude à adopter. Cette conversation civilisée était totalement inattendue.

- Vous n'avez pas à me remercier, finit-il par dire lorsque le silence entre eux commença à devenir vraiment gênant. C'est mon métier, c'est tout. J'aimerais juste que vous le compreniez au lieu de venir m'emmerder à chaque fois que j'utilise un outil qui n'est pas parfaitement conforme à la liste du parfait petit médecin selon les critères de Starfleet.

Spock acquiesça et, de nouveau, ses cordes vocales se mirent en marche sans qu'il ne les eût commandées. Il devait méditer, et vite, avant de dire des choses réellement problématiques, qui amèneraient le médecin à s'inquiéter vraiment.

- Pour cela, je vous prie de m'excuser.

- Un remerciement et une excuse dans la même conversation ? ironisa McCoy. Maintenant, je suis certain que quelque chose ne va vraiment pas chez vous.

Le premier officier ferma les yeux, traversé d'un nouveau frisson malgré la chaleur ambiante (le praticien avait ôté la veste de son uniforme et essuyé son front, peu habitué à ce que la température du vaisseau dépasse 21°C). Beaucoup de choses n'allaient pas, en effet.

- Ça ne va vraiment pas, n'est-ce-pas ? demanda McCoy d'un ton préoccupé.

Le Vulcain haussa les épaules.

- Vous n'y pouvez rien, docteur. J'ai simplement besoin de méditer.

- Spock, reprit le médecin avec hésitation, une dernière chose et je vous fiche la paix. Vous allez certainement dire que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, mais je pense qu'avant de méditer, vous devriez peut-être me laisser vous raconter ce qui s'est vraiment passé sur ce vaisseau quand nous étions sur Adenia. J'ai lu deux ou trois choses sur la méditation vulcaine, et je sais que vous en avez besoin pour gérer vos émotions, faire le tri, en évacuer certaines, je n'ai pas très bien compris comment vous faites ça, peu importe. Je pense que vous devriez savoir la vérité avant. Je sais que cet Adenien vous a rempli la tête avec des images moins qu'agréables lorsque nous étions emprisonnés, et que ça vous a secoué, parce qu'elles concernaient Nyota, mais…

- Vous ne savez rien, docteur, le coupa le premier officier de la façon la plus neutre possible, et je vous prierai donc de ne pas vous en mêler. Ne projetez pas vos émotions humaines sur moi. Je suis Vulcain, et par conséquent imperméable aux sentiments que vous avez l'air de vouloir me prêter.

Le visage du médecin se contracta brusquement sous l'effet de la colère, mais il s'astreignit au calme en expirant doucement par la bouche, à plusieurs reprises. C'était la première fois que le Vulcain le voyait contrôler son humeur, mais cela ne l'arrangeait pas. Il n'avait aucune envie de parler avec un humain de ce qui s'était passé trois jours auparavant, de ce que Nyota avait subi de la main de son double. Il voulait juste se débarrasser des émotions gênantes qui obscurcissaient son esprit. Vite.

- Vous savez quoi ? demanda finalement McCoy, parfaitement calme. Vous m'auriez dit ça il y a une semaine, je vous aurais envoyé promener en vous disant de vous débrouiller tout seul. Je vous aurais cru lorsque vous m'auriez servi vos salades vulcaines. Mais voilà, on vient de passer une semaine ensemble sur cette foutue planète. Et ça a changé ma vision des choses. Oh, rassurez-vous, je vous trouve toujours insupportable, mais maintenant je sais que vous n'êtes pas seulement le connard insensible et arrogant que je voyais en vous.

Spock leva un sourcil.

- Je vous remercie du compliment, répondit-il froidement. A présent, j'aimerais méditer.

- Je ne sais pas ce que cet Adenien vous a montré, insista McCoy, mais je l'imagine sans peine, et je vous assure que rien n'était vrai.

Le Vulcain dut faire appel à tout son contrôle pour ne pas se redresser dans le lit et frapper son interlocuteur. Remuer le couteau dans la plaie, comme le disaient les humains (cela faisait partie des expressions que Nyota lui avait enseignées dès le début de leur relation, se souvint-il douloureusement), faisait-il partie de la thérapie du docteur McCoy pour aider ses patients à se sentir mieux ? Cette attitude lui semblait totalement illogique et une partie de lui s'insurgeait contre une telle intrusion dans ses pensées les plus intimes, des pensées qu'il avait hâte de pouvoir faire disparaître.

Pourtant, il ne pouvait s'empêcher d'espérer, envers et contre tout.

- Un télépathe sait faire la différence entre des souvenirs et une illusion, docteur, répondit-il en essayant de conserver un ton neutre. Ce que m'a montré mon double était parfaitement réel.

- Le souvenir était réel, mais les événements en eux-mêmes étaient une illusion. Je vous demande juste deux minutes, le temps de vous expliquer, ajouta McCoy précipitamment, comme s'il craignait que son interlocuteur ne coupe la discussion en basculant dans le Wh'ltri (ce que Spock, en effet, prévoyait de faire mais, inexplicablement retenu par un fil invisible au regard du médecin, il lui fit malgré lui signe de poursuivre). Une fois votre opération et celle de Keenser terminées, nous avons procédé à un examen physique complet de Christine et de Nyota. Elles n'ont rien. Absolument rien. Elles ont reçu quelques coups lorsqu'ils les ont emprisonnées, mais c'est tout. Je vous le jure.

Spock aurait voulu y croire, mais il avait vu de ses yeux, dans l'esprit de son adversaire, ce qui s'était passé lorsqu'il était venu rendre visite à Nyota dans sa cellule… Il déglutit péniblement, saisi par une nausée soudaine.

- Syl, Seth et Wylah étaient dans les cachots avec elles durant tout le temps de leur emprisonnement et ils peuvent témoigner. Tout ce que ce salaud vous a montré n'était qu'une illusion. Ils ont roué de coups Keenser et les Ranniens parce qu'ils étaient incapables de les torturer mentalement, mais avec Nyota et Christine, ils se sont « amusés » (le mépris et le dégoût était presque palpable dans la voix du médecin) de la façon qui leur convient le mieux. Les Adeniens n'aiment pas agir physiquement. La télépathie demeure leur mode de communication et d'action – et leur arme, par voie de conséquence – préféré. Ils ont fait croire à Christine et Nyota… tout un tas de choses affreuses, mais physiquement, elles n'ont rien. Pas une égratignure. Il leur faudra beaucoup de temps pour se remettre, c'est certain, mais elles vont mieux que vous ne le pensez. Val'Mere a commencé un traitement qui porte déjà ses fruits. Nyota a demandé à vous voir à plusieurs reprises.

Le cœur de Spock s'emballa illogiquement et un léger sourire se dessina sur les lèvres de McCoy, qui pouvait suivre son rythme cardiaque sur le moniteur.

- Mais, évidemment, les Vulcains sont imperméables aux sentiments, ironisa-t-il. Et dire que je vous ai presque cru totalement insensible pendant ces quatre derniers mois. Nyota va bien, Spock, conclut le médecin en chef, brusquement redevenu sérieux, et elle sait que vous ne lui avez rien fait, et elle vous aime toujours. Je me disais que c'était le genre de choses que vous aimeriez savoir avant de méditer. Ça peut aider, il me semble.

Le premier officier aurait aimé répondre qu'au contraire, une déclaration à ce point sentimentale ne pouvait être d'aucune aide, mais il n'y parvint pas.

- Et le capitaine ? demanda-t-il à la place.

- Jim va bien aussi. Il est très occupé à gérer les relations avec les Adeniens, c'est pour ça qu'il n'est pas là pour l'instant, mais il est venu vous voir tous les jours, à chaque fois qu'il a eu un moment de libre, et il ne devrait d'ailleurs pas tarder.

Le médecin soupira de nouveau et, sans cesser de fixer Spock, se hissa sur le bureau encombré d'un désordre sans nom, écrasant un PADD, son communicateur et plusieurs feuilles au passage.

- Tant qu'on est dans les déclarations sentimentales, Spock, Jim vous aime beaucoup, et… et je dois vous avouer que j'étais un peu jaloux.

- De moi ? demanda le Vulcain, abasourdi.

Il ne s'attendait certes pas à une telle assertion aussi irrationnelle et, il fallait bien le dire, stupide. McCoy haussa les épaules, l'air désabusé.

- Eh oui, de vous. Avant que vous n'arriviez, Jim était mon meilleur, pour ne pas dire mon seul ami, et j'étais proche de Nyota. Depuis que vous êtes là, Jim passe la moitié de sa vie avec vous et Nyota me bat froid parce que, selon elle, je vous ai dans le collimateur. Ça veut dire qu'elle pense que je m'acharne sur vous, expliqua-t-il devant le froncement de sourcils de son interlocuteur, et elle m'en veut pour ça. Elle dit que je suis capable d'une empathie presque sans bornes, avec tout le monde, sauf avec vous. La vérité est un peu plus compliquée, mais elle n'a pas foncièrement tort, j'imagine. Jim me fait aussi pas mal de reproches à ce sujet, ça ne doit donc pas être tout à fait faux.

Spock hocha pensivement la tête.

- Peut-être l'empathie ne fonctionne-t-elle que d'humain à humain ? suggéra-t-il (il trouvait la question pertinente et même fascinante il ne se l'était jamais posée, l'empathie n'étant pas son point fort, mais une telle hypothèse permettait un nouvel éclairage sur ses relations avec les humains en général, qui n'avaient que très rarement été fructueuses). Dans ce cas, notre relation me semble vouée à l'échec. Je ne peux pas changer ma nature, être moins Vulcain, feindre des émotions que je n'éprouve pas. Si vous ne pouvez pas l'accepter, nous pouvons convenir de ne pas nous parler. Au moins éviterons-nous les disputes qui semblent perturber le capitaine et le lieutenant Uhura.

Cette solution lui semblait logique, quoique peu satisfaisante pour l'équipage. Au sein d'un vaisseau spatial, l'officier scientifique et le médecin en chef devaient nécessairement interagir.

- Merde, Spock, s'énerva le praticien, ce n'est pas ce que je voulais dire ! J'essaye d'arranger les choses, pas de les empirer !

Spock resta un instant interdit. Lui aussi essayait d'arranger les choses. Discuter avec le docteur McCoy était décidément épuisant.

- Oh, s'exclama ce dernier, comme s'il venait brusquement de comprendre quelque chose de très important. Pour vous, ne plus se parler est une façon d'arranger les choses ?

- Evidemment, répondit le premier officier, qui ne parvenait pas à comprendre où était le problème.

- D'accord, d'accord… marmonna le médecin en chef. Ça ne va pas être simple. Ecoutez, je ne crois pas que cela conviendrait à Jim et à Nyota. Et d'ailleurs, ajouta-t-il après un instant de réflexion, ça ne me conviendrait pas non plus. Si vous ne pouvez pas être moins Vulcain, je ne peux pas, de mon côté, être moins humain. Je sais que je n'ai pas un caractère facile. Sous le coup de la colère ou de l'énervement, je dis souvent des choses que je ne pense pas vraiment. Mais peut-être qu'on pourrait… je ne sais pas, essayer de faire avec ? De l'accepter ?

- Me proposez-vous cela car vous vous êtes disputé avec le capitaine à mon sujet ? Avez-vous peur de perdre son amitié si vous ne vous efforcez pas de changer votre attitude envers moi ?

Cette analyse de la situation semblait parfaitement juste au Vulcain, qui avait observé sur Adenia qu'il était souvent source de tension, quoique de façon totalement involontaire, entre les deux humains. Il ne s'attendait certes pas au hurlement indigné du médecin, qui lui vrilla les tempes et lui arracha une grimace. McCoy, l'air contrit, s'arrêta aussitôt de crier et prit un hypospray sur le bureau sur lequel il s'était assis.

- Pour le mal de tête, expliqua-t-il en pressant sur la seringue. Et désolé d'avoir crié. C'est juste que… pour vous, c'est peut-être une chose normale à dire, mais vous devriez éviter ce genre de remarques lorsque vous avez affaire à un humain. Je ne suis pas étonné que vous ne vous soyez pas fait d'amis à l'Académie.

Spock s'accorda 3.1 secondes de réflexion.

- Parce que mes analyses sont vraies, elles vous déplaisent ? conclut-il.

McCoy soupira et se massa les tempes, comme s'il avait également une migraine.

- Oui, avoua-t-il. J'ai peur de perdre Jim, j'ai peur de perdre tout le monde, c'est peut-être stupide mais c'est comme ça que je suis fait. Mais ce n'est pas la seule raison. Je vous l'ai dit, je commence à me rendre compte que vous n'êtes peut-être pas tout à fait celui que vous prétendez être.

Spock s'apprêtait à répondre qu'il ne prétendait rien, mais il se ravisa. Peut-être parce qu'il ne s'agissait pas de l'entière vérité. Le médecin sembla s'en apercevoir, car un léger sourire joua sur ses lèvres.

- Alors ? finit-il par demander. Vous croyez qu'on est capables de se supporter l'un l'autre ? De travailler ensemble, au moins ?

Le Vulcain hocha lentement la tête. Il reconnaissait la proposition de trêve pour ce qu'elle était, et était tout à fait prêt à l'accepter. Mais l'exprimer à l'aide de mots lui semblait extrêmement difficile pour le moment, alors que toutes ces pensées tourbillonnaient encore dans son esprit.

- Vous pouvez rester ici, docteur, répondit-il. Après tout, il s'agit de votre bureau. Mais j'ai vraiment besoin de méditer. Je vous répondrai lorsque j'aurai… fait le tri.

McCoy acquiesça et s'installa à son bureau devant un PADD. Spock ferma les yeux et bascula presque immédiatement dans le Wh'ltri. Les pensées, les sentiments, les souvenirs flottaient autour de lui. Il s'en dissociait petit à petit, comme s'il s'agissait de bulles de savon inconsistantes à la dérive dans son esprit. Les examinait posément, de façon détachée. Les séparait de son être profond. Une paix bienfaisante descendait sur lui.

Nyota va bien, Spock, et elle sait que vous ne lui avez rien fait, et elle vous aime toujours.

Peut-être McCoy avait-il raison en fin de compte. Peut-être allait-il conserver cette phrase intacte en lui, afin de pouvoir se tourner vers elle lorsqu'il douterait.

Et Surak savait qu'il doutait souvent.