Mouahaha, j'ai réussi ! J'y ai passé une partie de la nuit mais j'ai réussi ! (Par contre, je me rends compte que, niveau suspense final, je ne suis pas beaucoup plus sympa qu'au chapitre précédent...) Pour ce qui est des champignons bipèdes du chapitre précédent, ils viennent directement d'Alice au pays des merveilles revu par Disney (les momraths !), je leur ai juste rajouté des dents. Au niveau des références, il y en a parmi vous qui ont lu L'écume des jours ? Parce que j'avoue que ce qui arrive à Spock est largement inspiré de Vian, qui avait quand même beaucoup d'idées morbides au milieu de toute sa fantaisie. Ah, et je ne sais pas s'il y a des lecteurs de BD parmi vous, mais j'ai mis une citation (détournée) de Tintin (ouais, j'adore Hergé). Je vous dis à dans une semaine minimum, mais n'hésitez pas à me laisser des commentaires d'ici là, ça me motivera pour la suite !

Chapitre 8 – « Continuer sans moi augmenterait singulièrement vos chances de survie. »

- Des rabatteurs ! C'était des putains de rabatteurs !

Spock se laissa tomber, pantelant, au bord de la rivière, sur la grève semée de galets, et s'efforça de reprendre son souffle – si Jim était en mesure de hurler des mots cohérents, a fortiori des insultes, c'était que son état de santé n'était pas gravement compromis. Le premier officier pouvait se permettre de se laisser aller quelques instants. Il y avait peu de risque que ses compagnons remarquent sa respiration erratique et les crispations nerveuses incontrôlables de ses mains : ils étaient trop occupés, pour le capitaine à évacuer la tension de la dernière demi-heure, et pour le médecin en chef à essayer de maintenir son supérieur immobile afin de pouvoir évaluer la gravité de sa blessure.

- Si jamais je retombe sur ce ces espèces de… de… de moisissures, je les écrabouille !

Spock profita du niveau de décibels des vociférations du capitaine, mêlées aux énergiques protestations de McCoy, pour tousser discrètement dans sa manche.

- J'en fais de la purée multicolore et je les jette en pâture à…

- Jim, c'est nous qui allons nous retrouver en purée si tu ne la fermes pas. Pas besoin d'ameuter je ne sais quelle plante rampante qui viendra nous étouffer, nous sucer le sang ou nous grignoter pendant notre sommeil.

La tension était perceptible dans la voix du praticien et ses mains tremblaient légèrement, mais Spock ne put s'empêcher d'admirer la façon toute professionnelle avec laquelle il coupa proprement le tissu brûlé qui pendait en lambeaux sur le bras droit du capitaine avant d'examiner attentivement la peau violemment enflammée.

- Spock, vous pouvez me remplir une gourde d'eau avec une pastille décontaminante ? Il va falloir laver les brûlures et les coupures pour éviter qu'elles ne s'infectent.

Le premier officier se leva pour accomplir la tâche demandée, non sans un regard pour le bras de Jim, qui semblait avoir triplé de volume.

- C'est superficiel, déclara le médecin qui avait repéré le coup d'œil de Spock. On a vraiment eu de la chance.

Oui, le sort avait incontestablement joué en leur faveur – leurs réflexes avaient également joué, mais il s'en était fallu de peu. A peine le craquement avait-il retenti au-dessus de leurs têtes qu'ils s'étaient tous trois jetés à terre, écrasant au passage quelques-unes des créatures colorées qui les avaient guidés jusqu'à ce point précis. Le Vulcain, qui avait roulé sur le côté, lance au poing et prêt à se battre, s'était redressé assez vite pour voir l'énorme fleur rouge fondre sur eux, à la verticale, pétales ouverts – ou, s'il fallait en croire l'aspect menaçant de l'intérieur desdits pétales, bouche ouverte. Elle ressemblait à une tulipe géante retournée et était reliée à un arbre par cinq tiges minces et flexibles. Ses intentions étaient parfaitement claires : pour elle, les trois voyageurs étaient un mets de choix dont elle avait l'intention de ne faire qu'une bouchée.

Pendant un instant, Spock avait cru que McCoy allait se faire engloutir par l'énorme masse rouge qui fonçait sur lui, mais il avait miraculeusement réussi à l'éviter. La fleur, dans un mouvement fluide et gracieux, s'était redressée à l'aide de ses tiges, qui semblaient presque musculeuses, et tournée vers Kirk. Avant que le capitaine ait eu le temps de sortir son phaseur ou même d'esquiver le coup, une sorte de longue lanière rosâtre, semblable à une langue, avait happé sa main et l'avait tirée avec une force irrésistible vers les pétales, qui s'étaient refermés sur ses doigts.

Pendant que la créature aspirait lentement le bras de Jim, les champignons s'étaient jetés sur McCoy et Spock, leur mordant les jambes et cherchant par tous les moyens à les retenir cloués au sol. Des rabatteurs, en effet, songea le Vulcain, se demandant comment il avait pu ne pas s'en rendre compte auparavant (il était probablement trop occupé à lutter contre la douleur qui lui brûlait la poitrine pour raisonner convenablement). Ils attiraient probablement les créatures dans cette partie de la forêt et recevaient en échange les restes recrachés par la plante carnivore. Cependant – heureusement – quoique leurs morsures fussent douloureuses, ils étaient trop petits pour pouvoir empêcher les deux officiers de bouger, aussi Spock et McCoy s'étaient-ils précipités à l'aide de leur supérieur, qui se contorsionnait pour se dégager de l'étreinte mortelle de la plante. Son avant-bras était entièrement englouti par les pétales, et malgré tous les efforts de Spock et du médecin, il leur fut impossible de les desserrer. Les pétales semblaient faits d'acier, les tiges de fer, et la fleur commençait à émettre des gargouillis de mauvais augure.

Des gouttelettes de sueur avaient commencé à perler sur le front de Jim, qui était devenu verdâtre (la plante sécrétait probablement un suc digestif toxique qui commençait à attaquer le bras du capitaine). Spock avait alors sorti son phaseur et avait tiré sur la plante. (Encore une fois, pourquoi n'y avait-il pas pensé auparavant ?) Avec un borborygme hargneux, elle avait brusquement desserré son étreinte et le capitaine avait été en mesure de retirer son bras. Il était temps, car son uniforme était déjà rongé par les sucs digestifs.

Ils s'étaient immédiatement enfuis par le sentier. Ils avaient couru sans s'arrêter, sans parler, sans un regard en arrière, jusqu'à la rivière – le seul endroit dépourvu de végétation, le seul endroit à peu près sûr de cette forêt – et là, seulement, ils s'étaient arrêtés…

- L'acide a brûlé la peau, mais superficiellement seulement, déclara McCoy. Merci, ajouta-t-il à l'intention du premier officier qui lui tendait la gourde pleine d'eau. Spock, comment vont vos chevilles ?

Le Vulcain jeta un coup d'œil à ses jambes et constata que le bas de son pantalon avait été déchiqueté par les petites dents aiguës des champignons. Des traces sanglantes de morsures apparaissaient çà et là, mais il ne ressentait rien.

- C'est très supportable, docteur. Concentrez-vous sur les blessures du capitaine.

Le bras droit de Jim, depuis le bout des doigts jusqu'à l'épaule, était d'un inquiétant rouge vif, enflé et apparemment engourdi.

- Vous avez raison, Spock, murmura-t-il. On longe la rivière et on n'en dévie plus.

Le premier officier acquiesça.

- Capitaine, se crut-il obligé de préciser (en réalité, il souhaitait sonder l'intention de son supérieur sans cependant oser lui poser directement la question, de peur que Jim, avec son habituelle intuition – une étrange qualité humaine – ne comprenne immédiatement où il voulait en venir), nous arriverons dans 13,47 kilomètres au confluent mentionné par Chekov et nous devrons alors choisir de suivre un bras de la rivière plutôt que l'autre. Nous n'avons aucune indication sur la taille des villes, pas plus que sur le degré de leur technologie, si bien que notre choix ne pourra être dicté par la logique.

- Et ça vous dérange, hein ? siffla le médecin, tout en appliquant une compresse antiseptique sur les plaies les plus apparentes du bras de Jim.

Le capitaine soupira.

- Je sais. J'y ai réfléchi. Si on était quatre et qu'on avait deux communicateurs, la solution la plus logique serait de nous séparer. Le temps nous est compté et si, pour une raison ou une autre, l'une de ces villes offrait plus de chances de réaliser nos plans – ou encore si l'une de ces villes présentait un danger… nous séparer reviendrait à multiplier nos chances par deux.

- Oui, mais on est trois, fit remarquer McCoy, les yeux à présent rivés sur son tricordeur, et la moitié de trois, c'est un et demi. Je sais bien que Spock a deux moitiés bien distinctes, mais j'aurais quand même des remords à le couper en deux.

Le capitaine, par-dessus la tête du médecin, jeta au premier officier un regard chargé de sens, que ce dernier comprit immédiatement. Il était toujours surpris de constater à quel point la communication non-verbale était instantanée entre eux, alors qu'ils avaient souvent beaucoup de mal à s'entendre lorsqu'ils utilisaient des mots. Après avoir réfléchi à la question, Spock en avait conclu que les mots, leurs doubles sens, leur agencement, leurs connotations, différaient selon la culture, le passé, le caractère de chaque personne, ce qui restreignait drastiquement le terrain d'entente possible entre un demi-Vulcain rigide (Spock savait que c'était un adjectif fréquemment utilisé pour le décrire), élevé sur Vulcain, et un humain totalement incontrôlable, élevé sur Terre. Les regards, en revanche, n'avaient rien de culturel et faisaient appel à une part primaire, instinctive, beaucoup moins réfléchie, qui permettait une compréhension certes totalement illogique mais quasi instantanée.

Le message était clair. Jim partageait l'avis de Spock sur les avantages logiques d'une séparation, mais il ne laisserait pas McCoy dans cet environnement hostile – là encore, logique. Le médecin n'était pas suffisamment formé aux combats et, de façon plus générale, à la survie. Il ne laisserait pas non plus ses deux officiers ensemble, ce qui était également logique, étant donné la façon dont s'achevaient la plupart de leurs interactions. Spock préférait d'ailleurs que le capitaine fût accompagné du praticien, dont les compétences médicales étaient indéniables. La question sous-entendue était donc limpide (« Est-ce que vous seriez prêt à partir seul ? ») et le Vulcain hocha imperceptiblement la tête.

Après tout, l'idée du capitaine concordait parfaitement avec ses propres plans.

Le docteur McCoy, après avoir examiné ses chevilles sanglantes et celles du premier officier, nettoya les plaies sans dire un mot et s'assit contre un rocher plat. Trois minutes après, il dormait. Visiblement, les derniers événements l'avaient vidé de ses forces. Spock devait reconnaître que cette journée avait eu son lot d'événements déplaisants et il se glissa avec soulagement dans le premier stade de la méditation vulcaine une fois que le capitaine lui eut assuré qu'il se sentait assez bien pour prendre le premier tour de garde.

Trois heures plus tard, il sortit doucement de l'an-prele, la méditation destinée au contrôle de la douleur (avec un effet positif mais cependant incomplet), pour constater que le médecin n'avait pas bougé d'un pouce et que Jim avait allumé un grand feu tout près de lui.

- Il fait de plus en plus froid, déclara-t-il en voyant que le Vulcain avait émergé de son état méditatif.

Le premier officier acquiesça et s'approcha à son tour des flammes qui dansaient dans le crépuscule.

- Spock, demanda soudain Kirk dans un élan inattendu, pourquoi êtes-vous revenu ?

- Revenu où, capitaine ?

- Sur l'Enterprise. Vous aviez l'intention d'aller sur la Nouvelle Vulcain, et d'un seul coup, vous décidez de demander le poste de premier officier, comme ça, sans donner aucune explication…

- Le règlement ne stipule pas que je doive en fournir une, capitaine.

- Je sais, je sais. J'espérais juste que vous me feriez assez confiance pour me le dire.

Spock haussa un sourcil face au tour inattendu que prenait la conversation.

- Il ne s'agit pas d'une question de confiance, Jim.

Le capitaine eut un petit rire.

- C'est la troisième fois que vous m'appelez par mon prénom. Etant donné que la première, vous vous apprêtiez à partir pour une mission suicide contre Nero, et que la deuxième, on a manqué se faire bouffer par une espèce de panthère-rhinocéros, permettez-moi de ne pas être très rassuré. Vous pensez qu'on a des chances de s'en sortir ?

- Les probabilités… commença Spock, mais le jeune homme le coupa immédiatement.

- Ce n'est pas le genre de réponse que j'attendais, expliqua-t-il, et le Vulcain se demanda pendant un instant quelle autre « genre de réponse » il pouvait bien donner. Laissez tomber, ce n'est pas grave. Ça ne vous dérange pas de prendre le prochain quart de veille ? Je crois que j'ai eu un peu de mal à encaisser cette journée. Bones est épuisé, je n'ai pas envie de le réveiller.

Le premier officier hocha la tête. Jim s'allongea et se roula en boule près du feu après avoir tendu le phaseur à Spock. Ce dernier leva la tête : au-dessus de la rivière, dans la bande de ciel non voilée par la canopée, on pouvait apercevoir les premières étoiles. Aucun bruit ne provenait de la forêt. Tout était calme et silencieux, à l'exception du murmure de l'eau sur les pierres.

Spock attendit 1,12 heures avant de se lever et de se diriger vers le petit sac posé à côté du médecin. Après avoir vérifié que ce dernier dormait d'un sommeil profond, il l'ouvrit sans faire de bruit et en sortit le tricordeur, qu'il régla à la lueur du feu avant de le passer sur sa propre poitrine. Les résultats obtenus, sans être totalement inattendus, étaient cependant légèrement dérangeants. Certes, il s'était attendu à des dysfonctionnements, mais…

- Spock ? Qu'est-ce que vous faites ?

Le murmure le fit presque – presque – sursauter.

- Capitaine, répondit-il sur le même ton, vous ne dormez pas ?

- Non, soupira le jeune homme en se redressant sur un coude. Je ne peux pas m'empêcher de penser au vaisseau et… Mais qu'est-ce que vous fabriquez avec ce tricordeur réglé en mode médical ?

Le premier officier réprima une très humaine envie de soupirer. Visiblement, sa capacité à effectuer des actions discrètes était sérieusement compromise aujourd'hui.

- Ça ne va pas ? Vous voulez que je réveille Bones ?

- Négatif. Le docteur est très fatigué et il a besoin de repos. Je suis parfaitement fonctionnel.

- Sans vouloir vous contredire, vous n'avez pas l'air en super forme, répondit le capitaine en lui arrachant le tricordeur des mains. Qu'est-ce que vous vouliez vérifier ? ajouta-t-il en baissant les yeux vers l'écran.

Le Vulcain ferma brièvement les yeux, prêt à recevoir la réprimande qui ne pouvait manquer d'advenir – après tout, il est inadmissible de dissimuler à son supérieur hiérarchique (dissimuler était un terme un peu fort, mais il s'agissait d'une omission un peu trop grosse pour être simplement qualifiée d'oubli) une indisposition susceptible de compromettre une mission. Il le savait, et avait hésité avant de décider de continuer à se taire. Des enjeux plus importants étaient en jeu, ajouter au stress de ses deux compagnons ne serait d'aucune utilité, et il savait déjà que le médecin ne pouvait pour l'instant rien faire pour lui.

Les besoins du plus grand nombre l'emporte sur ceux de la minorité.

- C'est votre température, ça ? demanda Jim en fronçant les sourcils.

Spock acquiesça, étonné que le capitaine n'ait pas déjà complètement paniqué et réveillé McCoy pour lui demander d'effectuer un examen médical complet.

- Vous avez dit avant-hier à Bones qu'elle était susceptible de varier de plus ou moins un degré, c'est ça ?

- Affirmatif.

Le capitaine regarda le tricordeur comme si quelque chose n'était absolument pas logique dans les résultats qu'il affichait, mais il n'avait absolument pas l'air affolé.

- Et la logique ne voudrait pas que vous augmentiez votre température, plutôt que vous la baissiez ?

Pendant un instant, le Vulcain se demanda si Jim, avec l'humour tordu qui était parfois le sien, ne se moquait pas de lui. Mais il avait l'air parfaitement sincère…

L'autre possibilité logique était que James T. Kirk n'avait pas prêté une grande attention aux cours de xénobiologie à l'Académie.

- Vous me jurez ne risquez pas de faire de l'hypothermie ?

Hypothèse confirmée.

- Négatif, capitaine. Je ne risque en aucun cas l'hypothermie.

Cette réponse était vraiment ironique, pensa Spock, mais c'était du moins une chose qu'il pouvait affirmer sans mentir. Jamais il n'avait été si loin de l'hypothermie que maintenant. Jim hocha la tête et remit le tricordeur dans le sac de McCoy, mais son regard restait fixé sur quelque chose, situé derrière l'épaule du premier officier.

- Spock, je…

Le capitaine cligna des yeux rapidement et leva la main pour désigner un point dans le ciel.

- … Je rêve ou vous voyez la même chose que moi ?

Le Vulcain, que ce changement de conversation arrangeait, tourna la tête vers l'endroit indiqué.

- Cette étoile n'était pas là tout à l'heure, expliqua Jim.

Non, en effet. Et depuis quand les étoiles clignotaient-elles de cette façon… ?

- Ce n'est pas une étoile, capitaine, répondit le Vulcain en fixant le point lumineux légèrement rougeâtre qui s'allumait et s'éteignait par intermittence – comme un code...

- Merde, Spock, c'est du morse !

Le cri de Jim réveilla en sursaut le médecin en chef qui, dans un demi-réflexe, tendit la main vers l'arme de fortune fabriquée deux jours auparavant et qu'il avait laissée à portée de main.

- Qu'est-ce qui se passe ?

- Regarde, Bones ! s'écria le jeune homme en pointant du doigt la source lumineuse. C'est l'Enterprise !

C'était effectivement la seule conclusion possible : les résistants avaient réussi à immobiliser le vaisseau au-dessus de l'endroit où se trouvait l'équipe au sol, à se procurer un puissant laser, et à leur envoyer un message malgré la situation désespérée. Jim, surexcité, avait saisi le bras de McCoy et celui de Spock, dont il effleura un instant la peau. La vague d'affection-fierté-soulagement-espoir qui le traversa devait être contagieuse, car le premier officier eut l'impression de respirer pour la première fois depuis que la communication avait été coupée avec le vaisseau.

Jim était en train de traduire à mi-voix le message inattendu.

Jours… Au moins… Nous retardons les réparations… Nous travaillons sur un antidote… Nous avançons lentement… Mais nous allons bien… Nous espérons que vous aussi… Enterprise au capitaine Kirk… Les torpilles sont toujours désactivées… Pour encore quatre jours… Au moins… Nous retardons les réparations…

- Oh mon Dieu, murmura le capitaine en s'asseyant lourdement.

- Eh, tu ne vas pas me faire une syncope, hein ? ironisa McCoy, mais le léger tremblement de sa voix indiquait qu'il était également ému.

- Mon équipage est extraordinaire, déclara Kirk avec une solennité qui ne lui était pas coutumière. Je ne le mérite pas.

- Ne dis pas de conneries, grogna le médecin. Bien sûr que tu le mérites. Tu es un excellent capitaine. Malgré ta tendance à te précipiter dans la gueule du loup, tu as la capacité de prendre des décisions intelligentes rapidement – et, je t'assure, c'est la première qualité requise pour un poste de commandement.

- Aussi étonnant que cela puisse paraître, je me trouve parfaitement en accord avec le docteur McCoy, approuva le premier officier.

Le jeune homme les regarda avec une stupéfaction mêlée de gratitude.

- C'est vraiment très gentil à vous de me le dire (Spock se demanda brièvement si, à l'exception de Nyota, quiconque avait déjà qualifié son attitude de gentille), mais je sais que ce n'est pas vrai. Les pirates ont pris le contrôle de mon vaisseau, et je n'ai rien fait pour les en empêcher. Sans Chekov et les autres, nous ne serions plus là pour le savoir. Et puis… Gary est mort la semaine dernière et là non plus, je n'ai rien fait.

Spock et McCoy échangèrent un bref regard – et là encore, le Vulcain ne put s'empêcher de se demander comment deux personnes qui s'entendaient (dans tous les sens du terme) si mal en toutes circonstances pouvaient, en une fraction de seconde, se dire davantage de choses qu'en trois mois d'une relation chaotique et probablement vouée à l'échec.

- Jim, Gary est mort parce que nous faisons un métier dangereux, fit remarquer, de façon étonnamment sensée, le médecin. Je te l'ai déjà dit, ça fait partie de la vie que nous avons choisie.

- Capitaine, poursuivit fermement Spock, votre assertion concernant les pirates est illogique. Si vous étiez demeuré à bord de l'Enterprise en déléguant une équipe de sécurité sur la planète avec le docteur McCoy, les Adeniens auraient pris le contrôle du vaisseau de manière plus insidieuse et je ne crois pas que quiconque les aurait repérés. Les probabilités pour qu'ils soient alors parvenus à leurs fins auraient été de 99,67%. Le docteur serait mort sur la planète et nous serions à la merci des imposteurs sur le vaisseau.

- Est-ce que vous êtes en train de dire, demanda Jim d'une voir légèrement railleuse, que j'ai bien fait de ne pas suivre le règlement ?

Le Vulcain hésita. Répondre « oui » à une pareille assertion allait à l'encontre de tous les principes de son espèce, mais d'un autre côté, il était évident que le règlement n'avait servi à rien dans ce cas précis.

- Il semblerait que l'intuition humaine puisse, dans certains cas, surpasser le respect des procédures, déclara-t-il avec réticence. Docteur McCoy, vous avez-vous-même enfreint plusieurs règles de Starfleet et je vous en ai fait la remarque. (Spock ignora le soupir exaspéré du praticien.) Il est possible que vous ayez eu raison et je suis disposé à revoir les procédures et le règlement concernant l'infirmerie lorsque nous serons de retour sur l'Enterprise.

Un silence que Spock interpréta comme incrédule suivit ses paroles, et il se rendit compte qu'il n'avait pas eu l'intention de dire tout cela à voix haute. Cependant, il le pensait sincèrement. Depuis qu'il avait inspecté l'infirmerie et réprimandé le médecin pour les irrégularités qu'il avait constatées, il était en proie au doute – une sensation désagréable, qui lui arrivait généralement lorsque sa moitié humaine faisait valoir son point de vue. L'idée que sa part vulcaine pût avoir tort, en l'occurrence, était une idée dérangeante.

- Spock, c'est bien vous qui venez de dire ça ? demanda le médecin, visiblement stupéfait. Vous êtes sûr qu'un Adenien ne vous a pas remplacé ?

- Docteur, la simple idée d'être en accord avec vous m'embarrasse, mais je suis forcé d'admettre que certaines… adaptations sont parfois nécessaires.

Etait-ce bien lui qui avait dit cela ? Prononcer une telle phrase lui aurait semblé impossible la veille, mais tout semblait plus facile dans la semi-pénombre de la nuit – peut-être la fièvre jouait-elle également comme désinhibant (un mot strictement humain, et ô combien déplaisant)…

- Vous savez quoi ? Je crois que cette planète vous ramollit, ironisa le médecin (mais, comme sur Ponantis, le sarcasme semblait presque amical et non plus empreint d'animosité, comme de coutume). Jim, enchaîna-t-il en se tournant vers le capitaine, tu es épuisé, je te soupçonne de ne pas avoir beaucoup dormi les nuits précédentes parce que tu te faisais du mouron pour l'équipage. Maintenant que tu sais qu'ils vont bien, tu vas me faire le plaisir de dormir comme un bébé, d'accord ? Je prends la relève, Spock, vous pouvez dormir aussi.

Le premier officier ne protesta pas, et le sommeil s'empara de lui à la seconde où il eut posé la tête sur le sol.

Il fut réveillé le lendemain matin par deux humains pleins d'optimisme et d'énergie. Lui-même se sentait nauséeux et comme vidé de ses forces. Il se demanda s'il parviendrait à tenir jusqu'au point qu'il s'était fixé au moment où il avait compris, la veille, qu'il lui serait impossible de continuer à la cadence qu'ils avaient adoptée jusqu'au bout. Mais, pour une fois, la chance fut de leur côté : ils avaient parcouru 1,03 kilomètre lorsque la végétation s'éclaircit autour d'eux pour laisser la place à une étendue rocailleuse, semée de quelques arbustes et herbes folles, et qui semblait ne présenter aucun danger.

Ils firent les 12,44 kilomètres qui les séparaient du confluent en moins de trois heures : le terrain, quoique accidenté par moments, ne présentait aucune difficulté, et l'absence quasi-totale de plantes rendait leur progression beaucoup plus facile, après ces trois jours passés à disputer à la végétation le moindre pouce de terrain. Ils arrivèrent donc à l'endroit où la rivière se divisait en deux un peu avant midi, et s'arrêtèrent pour manger des fruits qu'ils avaient eu la bonne idée d'emporter avec eux. Le docteur McCoy fit la grimace, mais ne dit rien et se força à avaler son repas sans se plaindre. Lorsqu'ils eurent terminé, Jim s'agita de manière inconfortable sur le rocher sur lequel il s'était assis, avant de se tourner vers le premier officier.

- Vous êtes sûr, Spock ?

Le Vulcain acquiesça et le médecin lui jeta un coup d'œil soupçonneux.

- De quoi parlez-vous ? Qu'est-ce que vous trafiquez derrière mon dos ?

- Nous allons nous séparer, docteur, expliqua Spock calmement, attendant l'explosion qui ne pouvait manquer de se produire.

- Quoi ? Il n'en est pas question ! Qu'est-ce que c'est que cette idée débile ? Comme si on n'avait pas assez de problèmes comme ça !

- Le terrain est beaucoup moins hostile ici, répondit le jeune homme. Nous savons qu'il y a deux villes, mais nous n'avons aucune idée de ce que nous y trouverons. En nous séparant, nous doublons nos chances.

- C'est la chose logique à faire, c'est ça ? cracha le médecin. Eh bien moi, je trouve ça complètement crétin !

- En l'occurrence, je ne te demande pas ton avis, Bones, déclara Jim sur un ton froid et autoritaire qui rappela à Spock la raison pour laquelle James Kirk était fait pour le commandement d'un vaisseau. Tu m'as dit hier que j'avais la capacité de prendre des décisions intelligentes rapidement et que c'était pour ça que j'étais un bon capitaine. Voilà une occasion de tester ta théorie.

Le praticien resta un instant bouche bée face à cette tirade inattendue, puis il balbutia :

- Mais on ne peut pas se séparer comme ça ! Il faut qu'on discute de ce qu'on va faire et…

- Il reste 16,53 kilomètres à parcourir dans un cas et 18,14 dans l'autre, précisa Spock. Nous avons suffisamment parlé de la ligne de conduite à adopter une fois que nous serons dans la ville et nous nous sommes déjà répartis le matériel. Je pense que nous devrions nous séparer maintenant, conclut Spock.

Ils avaient en effet passé leurs journées à élaborer des plans en prévision du moment où ils atteindraient les zones habitées et, malgré un certain désaccord sur le respect de la Première Directive, ils avaient atteint un consensus. Parler davantage ne servirait qu'à perdre du temps.

Et Spock pressentait que cette denrée commençait à se faire rare pour lui.

- Allez, Bones, tu viens avec moi, ordonna Jim d'un ton qui ne souffrait pas de réponse. Spock, vous partez vers le nord et nous vers l'est. Une de nos priorités sera d'essayer de communiquer une fois que nous serons dans la ville.

- Entendu, capitaine.

Le premier officier se leva et fit quelques pas le long de la rivière.

- C'est tout ? Vous vous barrez comme ça, sans un mot d'adieu ? demanda McCoy, qui bafouillait d'indignation.

- Je ne vois pas l'intérêt de prolonger cette situation, répondit Spock, mais si vous tenez à ajouter un élément sentimental à notre séparation…

Il leva la main et fit le salut vulcain, que Jim lui rendit avec un sourire. Le médecin leva les yeux au ciel et ajusta son sac sur son épaule.

- Si vous vous faites bouffer par une plante dégueulasse en cours de route, vous ne pourrez pas venir me dire que je ne vous ai pas prévenu !

Le Vulcain résista à la tentation de répondre que, dans le cas où il se fasse dévorer par quelque créature que ce soit, il ne pourrait de toute façon plus rien dire, et il regarda les deux hommes s'éloigner vers l'est, tandis que lui-même bifurquait vers le nord.

Lorsqu'ils furent hors de vue, il s'arrêta.

Il avait réussi. Les probabilités étaient pourtant peu favorables. Mais la négligence de James Kirk, qui s'imaginait que la température interne des Vulcains était de 37°C, avait pour une fois joué en sa faveur. Prenant une profonde inspiration qui lui donna l'impression d'être transpercé de part en part par une lame chauffée à blanc, il écouta, dans un silence absolu, l'étrange bruit qui provenait de son propre corps, et qu'il percevait très nettement depuis 1,67 jours. Le bruit d'un corps étranger qui explorait avec une probable curiosité l'endroit où il avait atterri. Car il ne faisait aucun doute qu'un corps étranger avait pénétré dans son poumon droit, probablement au moment où le premier officier avait plongé dans la rivière pour venir en aide au capitaine. Il l'avait senti se développer en lui, se nicher confortablement dans les bronchioles et les alvéoles, aspirer l'oxygène à sa place. Et, avec la chose, la douleur avait crû, lentement mais sûrement, jusqu'à devenir presque insupportable.

Presque.

Il sentait son système immunitaire vulcain lutter de toutes ses forces contre l'intrus, se concentrer sur l'extermination du parasite, et sa moitié humaine avait décidé de lui venir en aide en augmentant de manière drastique sa température interne. Il s'en serait volontiers passé, car, outre la gêne occasionnée, la fièvre lui rappelait des souvenirs douloureux qu'il aurait préféré oublier à tout jamais, mais il savait également qu'il s'agissait d'un atout : la chaleur parviendrait peut-être à retarder la croissance de la chose.

Se séparer de ses deux coéquipiers était donc devenu une nécessité. Ainsi diminué, il allait sous peu devenir un fardeau : il était évident qu'il ne parviendrait pas, avec ce poids en lui, à conserver le même rythme de marche. Si ses calculs étaient exacts, il lui restait peu de temps avant que le parasite n'envahisse les bronches les plus importantes. Spock espérait cependant parvenir à la ville avant que la créature ne parvienne à sa trachée et ne l'étouffe totalement – une conclusion déplaisante, mais logique. Il connaissait assez Jim pour savoir qu'il n'abandonnerait jamais un membre de l'équipage, y compris s'il le savait de toute façon condamné (les humains étant des êtres foncièrement illogiques), et il soupçonnait le docteur McCoy d'avoir les mêmes convictions que leur supérieur, indépendamment de l'antipathie évidente qu'il éprouvait pour le premier officier.

La douleur reflua et Spock décida de se mettre en marche tant qu'elle demeurait à un niveau supportable. Il avait une mission à accomplir. Le capitaine devait regagner le vaisseau et l'arracher des mains des Adeniens. Etrangement, le Vulcain n'avait aucun doute sur les capacités de Jim à reprendre possession de l'Enterprise une fois qu'il serait à bord. Il s'agissait d'une pensée totalement irrationnelle, peut-être due à son état fébrile, mais elle était réconfortante.

Pendant 4,20 kilomètres, il parvint à conserver la cadence qu'il s'était imposée. Il commençait à se dire qu'il réussirait peut-être à atteindre la ville dans la journée lorsqu'une douleur insoutenable explosa tout à coup dans sa poitrine – et il comprit brutalement, dans une illumination soudaine, que ces éclairs de souffrance qui le brûlaient par intermittence correspondaient en réalité à l'ouverture de bourgeons. Ce n'était pas un parasite animal qui avait pris place dans son corps, mais une plante.

Logique, étant donné la biodiversité végétale présente sur cette planète.

Il trébucha, chercha à se rattraper à un rocher, et tomba finalement à genoux, incapable de respirer convenablement. Dans un involontaire et stupide réflexe pour expulser de son être le parasite végétal, qui était pourtant fermement accroché à ses tissus pulmonaires, il toussa, et un goût métallique lui emplit aussitôt la bouche.

Peut-être s'était-il montré un peu trop humainement optimiste lorsqu'il avait calculé ses chances d'atteindre la ville, se dit-il en ravalant douloureusement le sang qui était monté à ses lèvres. Savoir qu'il n'avait pas agi totalement en Vulcain aurait probablement amusé le docteur McCoy. Cependant, sa moitié humaine et sa moitié vulcaine possédaient une caractéristique commune – ni l'une ni l'autre ne se laissait facilement décourager.

Il se releva et reprit sa marche.