Une fois n'est pas coutume, avant de poster ce chapitre, je vais le dédier à mon copain (sans lui, je ne suis pas certaine que j'aurais continué après le chapitre 8, parce que j'étais vraiment bloquée), qui pourtant ne le lira jamais (la simple idée que mes proches puissent lire mes histoires me donne des sueurs froides et l'envie d'effacer tout ce que j'ai pu écrire sur ce site)... Mais je lui ai raconté la trame générale et il m'a aidée à plusieurs reprises en me suggérant des pistes et en pointant du doigt certaines incohérences. D'ailleurs, c'est marrant, les trois fois où c'est arrivé, on était au même endroit (alors que pourtant, c'est pas un lieu où on va spécialement souvent), à Paris, entre la rue Vieille du Temple et celle des Blancs-Manteaux. Vous croyez qu'il y a des lieux propices à l'inspiration ? Vous croyez que les Templiers y sont pour quelque chose ? (Euh, ouais, dans mes obsessions, il y a aussi les Templiers. Malheureusement pas faciles à caser dans l'univers de Star Trek.) J'arrête là mes élucubrations et je vous laisse lire. Le chapitre suivant est bien avancé (ça s'est plus que débloqué, en fait) et j'espère pouvoir le poster rapidement.

Chapitre 9 – « Plus la plomberie est minutieuse, plus il est facile de boucher un tuyau »

Chekov se laissa tomber sur son lit avec un soupir qui trahissait autant de fatigue que de soulagement et ferma les yeux pendant quelques instants. Il savait cependant que, malgré toute l'envie qu'il en avait, il ne pouvait pas se laisser aller au sommeil maintenant.

Lorsqu'il pensait à l'absurdité totale qu'avaient été ces trente dernières heures, depuis le moment où toute cette folie avait commencé, l'envie lui prenait de rester enfermé dans sa cabine jusqu'à ce que quelqu'un vienne le sauver.

Ressaisis-toi, Pavel, tu n'es plus un enfant. Personne d'autre que toi-même ne peut te sauver.

Il ouvrit les yeux et jeta un coup d'œil vers la table sur laquelle il avait réuni tout le matériel nécessaire pour l'action de sabotage qui devait, si tout se déroulait comme prévu, immobiliser le vaisseau au-dessus de l'équipe au sol.

L'idée de détruire sciemment, volontairement, intentionnellement, une partie de l'Enterprise lui déchirait le cœur. Le vaisseau n'était pas, pour lui, un simple amas de ferraille ou un enchevêtrement de fils électriques. Il lui avait toujours semblé qu'il s'agissait d'une entité vivante, en plus du seul endroit où il se fût jamais vraiment senti chez lui. Il avait d'ailleurs eu l'impression, durant toute la journée, alors qu'il retirait discrètement un fil par ici, qu'il modifiait la position d'un levier par-là, qu'il changeait un code à un tout autre endroit, que le vaisseau approuvait, l'aidait même, comme s'il avait senti que ses principaux officiers avaient changé et n'étaient pas dignes de lui.

Evidemment, le commandant Spock hausserait les sourcils à cette idée animiste. Un vaisseau, il le savait bien, n'est pas doué de pensée ni de sentiments.

Chekov se leva et s'approcha de la table. Penser au commandant ou au capitaine faisait naître en lui un malaise et une angoisse qu'il n'était pas certain de pouvoir maîtriser s'il leur laissait libre cours.

Le mécanisme de déclenchement des divers sabotages qu'ils avaient programmés pour la journée du lendemain, au moment où le vaisseau passerait au-dessus des coordonnées approximatives de l'endroit où se trouvait la véritable équipe de commandement, était relativement simple à mettre en œuvre, et il eut terminé après une heure de travail à peine.

Il n'avait plus du tout sommeil, et son esprit tournait à cent à l'heure, revenant sans cesse aux trois hommes laissés sur la planète comme s'ils n'avaient jamais existé. Le jeune homme s'assit en tailleur sur son lit, s'efforçant de vider son esprit comme le commandant le lui avait appris quelques mois auparavant.

La méditation vulcaine, il l'avait pratiquée très tôt, entre Svalaa et T'Lavik, parfois sous le regard attentif de leurs parents. Mais ce qui, à des enfants vulcains, venait de façon quasi instinctive, s'était avéré beaucoup moins évident pour un petit humain aux tendances hyperactives. L'apprentissage du Wh'ltri avait été pour lui tout sauf facile, et même s'il avait à plusieurs reprises permis à Pavel de calmer son anxiété, cela n'avait jamais été une seconde nature, comme cela semblait l'être pour ses amis.

Tout avait changé lorsque le commandant Spock, quelques mois auparavant, avait proposé de le guider. La proposition avait désarmé le jeune Russe, qui ne savait comment aborder son supérieur depuis la destruction de Vulcain. Parmi l'équipage, il était le seul, avec le premier officier bien évidemment, à avoir perdu un proche dans la catastrophe, et il ne tenait pas vraiment à ce que cela se sache. Mais Spock s'était souvenu de ses liens avec la famille de Sellom et était venu s'entretenir, au tout début de leur mission, avec Chekov, à ce sujet. A sa grande honte, Pavel avait fondu en larmes, et le commandant, sans chercher à le réconforter, mais sans interrompre non plus son accès de désespoir, lui avait proposé de l'aider à surmonter sa douleur en utilisant des techniques vulcaines. Etant lui-même à demi-humain, il envisageait la méditation d'une façon différente, ce qui permit au jeune pilote de comprendre enfin la méthode pour basculer immédiatement dans le Wh'ltri. Les connaissances qu'il avait engrangées durant son adolescence lui étaient alors revenues, et il avait réussi à impressionner le commandant par sa rapidité de progression sur le chemin de la méditation.

Impressionner le commandant avait été, depuis qu'il l'avait rencontré, une des ambitions de sa vie.

Il soupira, ferma les yeux et s'obligea à fermer son esprit, pour ne pas penser à quel point une telle attitude avait été puérile, pour ne pas avoir à réfléchir au fait que la vie de trois hommes (dont celle dudit commandant) dépendait de lui, pour ne pas avoir à envisager les conséquences d'un échec potentiel.

Le lendemain, à 11:04, comme prévu, Chekov actionna la télécommande qu'il avait confectionnée la veille, avant de la dissimuler soigneusement derrière une console de la salle de récréation numéro 10, trois minutes exactement après que Keenser eut, de son côté, désactivé toutes les caméras du vaisseau.

S'il n'avait pas été si inquiet et tendu, Pavel aurait pu trouver réellement hilarante la façon dont la frénésie s'empara presque aussitôt de l'Enterprise. Les comploteurs avaient, il faut le dire, minutieusement préparé leur coup, en combinant une série de pannes totalement imprévisibles, dont le but était de rendre très vite la vie impossible à bord du vaisseau. Les urgentes réparations nécessaires au bon fonctionnement du vaisseau devraient ainsi, selon toute logique, passer avant le dépannage de l'impulsion et celui des torpilles (Scotty avançait là-dessus à une vitesse alarmante). L'Enterprise ainsi coincée en orbite au-dessus de l'endroit où se trouvaient le capitaine et les deux autres membres de l'équipage, pendant (du moins l'espéraient-ils) deux ou trois jours, ils auraient le temps d'envoyer des signaux grâce au laser qu'Uhura devait récupérer un peu plus tard dans la journée.

L'avant-veille au soir, tous quatre avaient réfléchi à un certain nombre de dysfonctionnements sans gravité réelle mais capables de semer le chaos à bord, et Chekov avait été étonné de l'inventivité de Christine et de Nyota à ce sujet. Il aurait pensé qu'une infirmière ne proposerait jamais, par exemple, d'inonder certains quartiers avec les remontées des douches (elle avait même suggéré des toilettes, mais les autres avaient voté contre cette proposition avec une petite grimace de dégoût). L'eau était traitée à bord de l'Enterprise et recyclée jusqu'à usure, et il avait été étonnamment facile, comme disait Keenser, de « boucher un tuyau ».*

En même temps que l'eau sale remontait dans les couloirs, semant la panique, toutes les portes cessèrent de fonctionner en même temps, et lorsqu'on avait enfin réussi à les ouvrir manuellement, elles se refermaient d'elles-mêmes (Chekov, à ce stade, était devenu positivement certain que le vaisseau, doté d'une volonté propre, leur venait en aide, car jamais ils n'avaient rien programmé de tel). De petites explosions sans gravité ajoutèrent à la confusion ambiante, et Keenser, avait proposé de saboter en outre la réserve de café, mit sa menace à exécution au moment du déjeuner. Etrangement, ce dernier point fut ce qui faillit déclencher une mutinerie au sein de l'équipage, et il fallut toute la puissance de persuasion (et de manipulation mentale) du faux capitaine et de ses deux acolytes pour éviter la catastrophe. Nyota, lorsqu'ils se rencontrèrent « par hasard » au détour d'un couloir, hocha la tête en disant que si le café venait à manquer sur l'Enterprise, le vrai Kirk serait le premier à se mutiner. Pavel se demandait s'il s'agissait d'une des habituelles plaisanteries de la jeune femme sur le capitaine, mais il n'en était pas certain, car elle paraissait extrêmement sérieuse.

En bref, la cacophonie et le chaos régnaient sur le vaisseau, et la journée se passa à essayer de réparer les dégâts matériels les plus urgents (dans l'ordre de priorité : l'inondation, le café, les explosions, les portes et les caméras). Chekov, Uhura, Chapel et Keenser participèrent aux réparations de façon particulièrement dynamique, ou du moins était-ce l'impression qu'ils parvinrent à donner. Scotty avait même félicité Keenser de la façon dont il avait évité une remontée des toilettes (ils avaient prévu cette fausse alerte, et sa réparation immédiate, afin d'endormir les soupçons). A l'infirmerie, Christine se montra d'une redoutable efficacité face aux légères blessures du personnel, tout en furetant dans son propre dossier médical afin d'essayer de trouver un remède aux manipulations mentales infligées au personnel.

Bref, tout se déroula exactement comme prévu.

A ce petit détail près qu'une fois terminées les réparations les plus urgentes (il était déjà près de 19:00 et il faudrait encore plusieurs jours pour tout dépanner, mais au moins on ne pataugeait plus dans vingt centimètres d'eau d'une propreté douteuse), Kirk ordonna d'un ton sec à Uhura d'ouvrir toutes les fréquences du vaisseau. Le commandant, qui avait temporairement repris sa place au poste scientifique, semblait aussi impassible qu'à l'ordinaire, mais Chekov repéra d'infimes crispations des lèvres et des mains que le Vulcain eût probablement trouvées parfaitement indignes. La voix du capitaine s'éleva sur la passerelle, sur tous les ponts, dans tous les couloirs :

- Nous avons aujourd'hui été confrontés à un sabotage de grande envergure, qui a profondément déstabilisé notre vie à bord de l'Enterprise. De telles actions sont indignes de membres de Starfleet, et j'agirai avec la plus extrême rigueur envers les mutins qui ajoutent la lâcheté à l'indiscipline. Dès demain matin, à 8:00, un interrogatoire sera mené par M. Spock et le docteur McCoy afin de déterminer l'identité des coupables. Vous serez appelé à travers votre communicateur personnel et devrez alors vous rendre immédiatement, quelle que soit votre activité en cours, dans la salle de conférence numéro 3.

Le jeune pilote déglutit péniblement et résista à l'envie de se retourner pour regarder Uhura, sachant qu'un tel comportement semblerait nécessairement suspect. Au lieu de cela, il attendit calmement la fin de son service, passant en mode automatique grâce à la méditation vulcaine, et se rendit vers le réfectoire, où il devait se trouver par hasard en face de Christine. Mais Sulu l'empêcha de mener à bien son entretien avec l'infirmière :

- Pavel, attendez-moi, je viens avec vous, si ça ne vous dérange pas.

Etant donné que les deux pilotes mangeaient parfois ensemble, il eût paru étrange de refuser – et, la mort dans l'âme, Chekov s'assit en face de Sulu et s'efforça de mener une conversation intelligente sur le thème pourtant peu souhaité de l'identité des coupables au sein du vaisseau. Les soupçons de Sulu semblaient peser du côté de l'équipe technique, excluant cependant M. Scott (« Vous imaginez Scotty faire du mal à son Enterprise adorée ? Non, non, c'est impossible. Il se couperait bras et jambes pour le vaisseau. ») et, par extension, Keenser, qui formait avec l'ingénieur en chef un duo parfait. Pavel s'empressa d'abonder dans ce sens, sans toutefois proposer de coupables à son tour – il avait trop peur des éventuelles répercussions d'une délation de sa part pour un crime qu'il avait lui-même commis.

La soirée ne se passa cependant pas si mal. Chekov accepta l'invitation amicale de Sulu à aller se défouler au gymnase, qui avait été vidé de son eau et nettoyé (les imposteurs avaient probablement analysé le comportement humain et en avaient déduit qu'ils auraient besoin de décompresser après une journée aussi tendue – ce qui s'avéra parfaitement exact, compte tenu du nombre inhabituel de « sportifs » ce soir-là), et décharger la tension physique qui s'était accumulée en lui ces deux derniers jours lui fit un bien incroyable.

Uhura le croisa dans le couloir et ils firent un bout de chemin ensemble. Il apprit ainsi que le laser était prêt et qu'elle allait diffuser le message depuis une des vitres de la salle d'observation. C'était un endroit où elle passait souvent du temps, aussi son attitude ne semblerait-elle pas anormale. Elle avait même prévu de proposer au faux Spock de la rejoindre – manœuvre risquée, mais qui ne pouvait qu'affaiblir les éventuels soupçons qui auraient pu porter sur elle.

- Seulement, j'ai un peu peur de l'appeler seule, avoua la jeune femme avec un regard en biais vers le pilote. Christine est de service, alors je voulais vous demander si…

Chekov acquiesça en silence et elle le remercia d'un sourire.

- Ca ne prendra que quelques minutes, ajouta-t-elle à voix haute avec un sourire, comme si elle parlait d'un sujet parfaitement banal. Passez me voir dans une demi-heure.

Pavel, après avoir tenté en vain de prendre une douche (il regretta alors qu'au moins dans ce domaine les réparations ne fussent pas terminées), se rendit dans les quartiers de Nyota, qu'il trouva inhabituellement tendue. En même temps, comment ne pas l'être lorsque votre petit-ami a été remplacé par un extra-terrestre tyrannique qui a l'intention de détruire toute forme de vie sur une planète entière ? Elle s'empara de son communicateur après avoir fixé le jeune Russe pendant quelques instants, comme si elle cherchait à puiser dans ses yeux la force nécessaire pour appuyer sur le bouton.

- Spock ?

Sa voix était naturelle, mais Chekov voyait bien à ses traits crispés à quel point elle focalisait tous ses efforts sur son ton. Il l'encouragea du regard.

- Nyota. (La voix du premier officier était parfaitement neutre.)

- Je sais que la journée a dû être horrible pour toi. Comment vas-tu ?

- Les problèmes majeurs ont été résolus, répondit le commandant avec son calme habituel. Et je n'ai aucun doute que les interrogatoires permettront de révéler qui, au sein du vaisseau, a commis ces délits. Puis-je à mon tour m'enquérir de ta santé ?

- Oh, ça va – mis à part que mes quartiers ne sentent pas la rose, mais bon, j'imagine que c'est partout pareil, dit-elle en riant (et Chekov ne put s'empêcher d'admirer le naturel dont elle faisait preuve). Je me demandais si tu avais quelques minutes à m'accorder ? On aurait pu aller en salle d'observation. J'ai envie de regarder un peu les étoiles pour me sortir de la crasse qui semble coller au vaisseau.

Il y eut un instant de flottement de l'autre côté de l'appareil avant que ne leur parvienne la réponse de Spock :

- Malheureusement, Nyota, je serai de quart toute la nuit.

- Tu veux dire que tu vas enchaîner encore une fois ? s'écria-t-elle, visiblement en colère et se levant brusquement (le jeune Russe se demanda même si elle n'avait pas oublié qu'elle ne parlait pas réellement au commandant). Spock, c'est ridicule. Kirk n'a pas besoin de toi cette nuit. Tu n'as pas dormi depuis plus de quarante heures…

- Et je n'ai pas besoin d'autant de sommeil que les humains, ce qui fait de moi le choix le plus logique pour assister le capitaine durant la nuit. Je te remercie de te soucier de moi, mais tes inquiétudes sont infondées. Nous avons déjà eu cette conversation, tu le sais.

- Et on l'aura encore, répondit Nyota avec un reste de mauvaise humeur, tant que tu t'acharneras à t'épuiser à la tâche. Je t'accorde que les circonstances sont exceptionnelles, mais c'est ça le problème sur ce vaisseau : il y a toujours des circonstances exceptionnelles. (Elle soupira.) Promets-moi que tu ne vas pas t'épuiser à la tâche et que si tu te sens fatigué, tu prendras au moins une heure de repos.

- Je te le promets. Il faut que je te laisse à présent. Bonne nuit.

- Bonne nuit, Spock.

Elle referma le communicateur et se retourna vers Chekov, le visage troublé.

- Pendant un moment, j'ai oublié que ce n'était pas à Spock que je parlais, murmura-t-elle. Pavel, comment font-ils pour savoir avec tant de précision comment se comporteraient Kirk, Spock ou Leonard dans telle ou telle situation ? J'en ai parlé avec Christine et avec Keenser tout à l'heure, ils sont d'accord avec moi pour dire que c'est étrange. Ils connaissent tout de ceux dont ils ont pris la place. Je me demande s'ils lisent dans nos pensées ce que nous projetons d'eux.

Le pilote hocha la tête. Lui aussi avait réfléchi au problème, et en était arrivé à une conclusion différente.

- Je pense plutôt qu'ils ont vu le capitaine, le commandant et le docteur sur la planète et qu'ils ont sondé leurs esprits à ce moment, expliqua-t-il. Sinon, ils n'agiraient pas avec autant de naturel et changeraient leur attitude en fonction de la projection que nous nous faisons d'eux.

- Mais c'est exactement ce que Spock a fait lorsque je l'ai croisé à son retour d'Adenia, protesta la jeune femme avant de s'arrêter brusquement, comme si elle entrait sur un terrain trop personnel pour l'aborder avec son interlocuteur.

- Il vous a dit qu'il vous aimait ? demanda Chekov, incapable de se contenir plus longtemps (après tout, il était curieux de la réponse depuis qu'Uhura avait fait irruption à l'infirmerie et s'était confiée à demi-mot à Christine Chapel).

En face de lui, Nyota se figea.

- Comment vous savez ça ?

Il haussa les épaules.

- J'ai été élevé avec des Vulcains.

Il ajouta, sur une impulsion totalement stupide :

- Et ma voisine vulcaine… Je veux dire… que j'imagine ce que ça peut faire d'attendre ces mots et de ne jamais les entendre. Je pense que l'imposteur a dû lire votre désir dans votre esprit, et comme il n'était pas encore bien pénétré de la personnalité du commandant, il a dit ce qui vous faisait plaisir, afin de vous gagner à sa cause.

Uhura se détendit et sourit.

- Vous êtes étonnant, Pavel, vous savez ça ?

Le jeune homme haussa les sourcils, surpris.

- Etonnant dans quel sens ? demanda-t-il.

- Vous êtes très jeune et, en un sens, très naïf. Et pourtant vous avez une perception très juste des gens et de leurs relations. Vous savez que lorsque Spock vous a ramené à Starfleet, j'étais très sceptique. J'étais certaine que vous craqueriez au premier examen, tellement vous aviez l'air tendu. J'ai été très impressionnée par votre capacité d'apprentissage et de résistance au stress. J'ai mis du temps à voir en vous ce que Spock a vu tout de suite, mais il ne s'était pas trompé.

Chekov rougit sous le compliment. Personne ne lui avait jamais dit ce genre de choses (le commandant moins qu'un autre, même s'il le laissait parfois entendre) et il ne savait pas comment répondre.

- Bon, je vous mets mal à l'aise et ce n'est pas le but, dit en riant Nyota. Allez, vous êtes déjà resté assez longtemps, filez. Si jamais vous êtes pris pour les interrogatoires, ajouta-t-elle en redevenant brusquement sérieuse, ne paniquez pas, pratiquez la discipline vulcaine et répondez calmement, d'accord ? Imaginez que c'est un autre examen, un test en conditions réelles.

- Ca me semble un peu dur, confessa-t-il. Je… je ne me sens pas prêt pour tout ça. Depuis hier, je n'arrête pas de penser « qu'est-ce que je fais là ? » Je veux dire, je n'ai pas été préparé, et de penser que tant de choses dépendent de nous…

- Je sais, compatit la jeune femme en serrant la main de Chekov dans la sienne. Nous avons été projetés dans l'espace alors que nous n'étions pas prêt. Pas seulement vous, Pavel, mais nous tous. Si je dois tout vous avouer, je suis morte de trouille et je n'ai qu'une envie : rester dans ma cabine à pleurer et à attendre que les choses se passent, que quelqu'un, n'importe qui, vienne nous sauver. Mais Spock, et Leonard, et Jim sont en bas, et si nous les abandonnons, ce serait signer leur arrêt de mort. Alors j'essaye de me focaliser sur l'idée qu'ils sont en vie et qu'ils comptent sur nous, et que nous sommes capables de les sortir de là et de reprendre le contrôle sur le vaisseau.

Elle avait commencé à parler d'une voix hachée, probablement au bord des larmes, mais au fur et à mesure de son discours, elle avait regagné le contrôle sur elle-même. Chekov ressentit un élan de gratitude et d'amitié et, sur une impulsion, l'embrassa sur la joue. Elle le serra un bref instant contre lui.

- Vous avez raison. Tout va bien se passer, affirma-t-il.

La journée du lendemain sembla miraculeusement lui donner raison. Pourtant, Chekov passa la matinée dans un état de tension indescriptible, certain qu'il allait être appelé par le capitaine et le médecin en chef (le commandant se trouvant en salle des machines, la passerelle était dirigée par Sulu) et immédiatement repéré comme traître, dès la première minute de son interrogatoire. Mais son temps de service se déroula comme prévu, et lorsqu'à 16:00 il quitta son poste, afin d'aller « aider aux réparations », il se sentait presque détendu.

Il passa, comme prévu, par l'infirmerie, où Chapel avait tout pris en main pendant l'absence du docteur McCoy, et lui demanda un anti-nauséeux. Alors qu'il la suivait jusqu'à l'armoire à pharmacie, elle lui glissa à l'oreille que Keenser avait été appelé, qu'elle n'avait pas pu le voir comme ils en avaient convenu, et qu'elle était très inquiète.

Chekov sentit ses entrailles se liquéfier et sa première pensée fut qu'il aurait peut-être dû porter son choix sur autre chose qu'un anti-nauséeux.

- Je vais aller tout de suite à l'Ingénierie, lui répondit-il sur le même ton bas qu'elle avait employé, voir si Keenser est revenu. Je vous ferai passer les nouvelles par Nyota.

Elle acquiesça et il quitta la pièce en la remerciant. Leur interaction n'avait pas duré plus d'une minute, et le jeune homme se demanda où il avait trouvé en lui les ressources nécessaires pour faire un bon conspirateur. Les hommes se découvraient-ils soudain, dans l'urgence, des facultés insoupçonnées, une ruse ou un courage qu'ils avaient ignoré posséder jusqu'ici ? Il se rappelait confusément avoir lu, dans un de ces anciens livres qu'il dévorait étant jeune, pour compenser l'absence d'attention de sa mère, une phrase qui ressemblait à « On acquiert rarement les qualités dont on peut se passer »**, et n'en comprenait le sens que maintenant.

Il avait cependant toujours très mal au ventre, et dans les livres d'aventure qu'il avait préféré durant son adolescence, il n'était jamais question de telles défaillances de la part des héros.

Dans la salle des machines, il lui fallut de nouveau manœuvrer habilement pour éviter M. Scott et se mettre en quête de Keenser sans avoir l'air suspect. Il ne put s'empêcher de pousser un soupir de soulagement lorsqu'il aperçut le petit extra-terrestre, perché sur un réservoir, en train de batailler avec une manette récalcitrante.

- Vous voulez de l'aide ? demanda le jeune homme gaiement, comme s'il n'y avait dans ces paroles que ce qu'un observateur extérieur y verrait.

Keenser arrêta de martyriser ses leviers et se tourna vers Chekov, le fixant de ses petits yeux en bille.

- Merci, ce n'est pas la peine, je vais en venir à bout. Que faites-vous là ?

- J'étais venu voir si je pouvais être d'une quelconque utilité, mais apparemment, vous avez la situation bien en main…

- En effet, ne vous inquiétez pas à ce sujet.

Pavel fit un petit clin d'œil à son complice et reprit sa route vers la salle de sport, avec l'intention de relâcher la pression, comme la veille, par un petit match amical avec qui voudrait bien se battre contre lui. Aussi, lorsque son communicateur sonna, le prit-il machinalement, presque par réflexe, et l'ouvrit-il sans réaliser ce que cela signifiait.

- Ici Chekov.

- Chekov, ici le commandant Spock. Veuillez vous présenter immédiatement à la salle de conférence numéro 3.

- Bien, commandant, répondit-il d'une voix mécanique qui n'était pas la sienne.

Il referma l'appareil et sentit immédiatement ses jambes vaciller. Son cœur s'était brusquement emballé, et il fut heureux que le couloir fût désert : personne ne serait témoin de sa faiblesse, personne ne pourrait l'interpréter comme un signe de culpabilité. Depuis que Kirk avait fait son annonce la veille au soir, une atmosphère lourde s'était installée dans le vaisseau, emplie de suspicion et de défiance, en même temps que de l'anticipation presque fébrile d'une crise imminente. Comme si les membres de l'équipages n'attendaient que le moment propice pour pouvoir faire œuvre de délation. La conversation de Sulu, qui n'avait qu'une idée en tête : mettre la main sur les coupables et leur faire payer leur invraisemblable crime, avait suffisamment renseigné Chekov sur la manière dont les extra-terrestres avaient retourné l'esprit de ses camarades.

Se retenant au mur pour ne pas s'effondrer, il s'autorisa une minute de répit. Le commandant le lui avait répété : une minute de calme pouvait suffire, lorsque l'on était suffisamment entraîné, pour retrouver une maîtrise sur son esprit. C'était le moment où jamais de mettre en pratique cette maxime que le jeune Russe avait toujours trouvée trop exigeante.

On acquiert rarement les qualités dont on peut se passer.

Il ne pouvait pas s'en passer – pas maintenant, alors que tant de choses dépendaient de cet interrogatoire.

Pavel prit une profonde inspiration et reprit sa route d'un pas plus ferme. Lorsqu'il frappa à la porte de la salle de conférence, il se sentait étonnamment calme et serein.

Il savait qu'il n'avait pas le droit d'échouer.

Et il n'échouerait pas.

*La question de l'eau à bord de l'Enterprise est pour moi un vrai problème, et si quelqu'un a une réponse, je suis preneuse. J'imagine qu'ils doivent réapprovisionner les stocks de temps en temps, mais comment font-ils pour se laver ? Je sais qu'il y a des "douches soniques" (euh, j'ai jamais compris ce que c'était) mais ils doivent bien aussi avoir des douches normales, non ? Je pense que le recyclage de l'eau a fait de grands progrès et qu'ils peuvent la réutiliser, mais bon, pas à l'infini, quand même. Je sais, j'ai des interrogations fascinantes aujourd'hui.

** Je laisse tomber Kaamelott pour passer à des citations plus "classiques"... Et je trouve celle-ci très juste.