53 | Soigner ses promesses

Je partage mes journées suivantes entre le laboratoire de Livia et le dispensaire, avec de nombreux arrêts entre les deux pour visiter mes six allergiques ou intolérants à la potion, vérifier qu'ils sont en bonne santé, mesurer les effets des potions qu'ils ont commencé à prendre. Verana, Silvio, Catto ou Zanna me sourient quand je m'excuse de les avoir négligés ce dernier mois. Le jeune Battista me regarde avec rien de moins que de l'incompréhension. Dario me dit que je n'ai aucune raison de m'excuser.

J'embarque pas mal la jeune Freya avec moi dans mes pérégrinations, d'abord parce que ça lui donne l'occasion de faire des diagnostics diversifiés et ensuite parce que sa spécialisation en cours porte sur les potions. Elle est un peu intimidée mais fascinée par les logiques qu'elle découvre.

"Ce n'est pas ce qu'on apprend à Ste-Mangouste", je reconnais facilement.

"Le Docteur Smiley avait dit que ce serait une chance pour moi de voir à la fois d'autres pratiques mais sans doute aussi d'autres... types de questionnement... Je crois que j'étais totalement incapable de mesurer à quel point", elle me répond avec un calme assez remarquable. "Merci de m'associer autant, docteur Lupin. Sincèrement. Je ne suis pas sûre de tout comprendre mais merci."

Tout ça fait beaucoup d'allers et venues ; tout ça fait beaucoup de sujets différents à traiter, beaucoup d'heures passées à lire et à gamberger. Si je n'avais pas les bras compréhensifs de Defné, je ne sais pas si j'arriverais à dormir la nuit.

Je rentre donc la veille de la pleine lune au dispensaire en fin d'après-midi avec cette impression bizarre d'être aussi stressé et fatigué que pour mes BUSES - mes examens de médicomage restent hors catégorie. J'ai une grande envie de m'enfermer dans mon bureau avec un grand thé brûlant, d'enlever mes chaussures et d'essayer de faire le vide dans ma tête. Je prie donc confusément, sans ordre précis, diverses divinités supérieures pour que Siorus ait été sage, que Pina ne soit pas plus fatiguée que d'habitude, que les filles et les stagiaires aient fait face, que personne n'ait besoin de m'exposer de nouveaux problèmes, bref que rien de plus ne me tombe sur la tête.

Quand j'entre dans la salle d'attente, Meninha sur les talons, et que je vois Cecilio prostré sur une chaise, Ilario à ses côtés, j'ai mes premiers doutes sur l'efficacité de mes prières.

"Dottore", m'accueille Ilario. "On t'attendait !"

"Toutes tes femmes ne semblent rien pouvoir faire pour moi", coasse Cecilio, le teint cireux, les pommettes saillantes, les yeux liquides de fièvre, la gorge visiblement encombrée, mais le venin intact.

Je n'ai pas le temps de me tourner vers Timandra que Freya est apparue à mes côtés.

"Docteur... la docteur Karaman...", elle commence très bas, en anglais, visiblement nerveuse et inquiète. "On l'a tous examiné et il a une infection pulmonaire... une bronchite qui s'est infectée, mais... son aura... sans doute est-ce l'effet du sortilège dont... Le docteur Karaman pense que ça doit être à cause du sortilège.. des statuettes... Personne ne sait si on peut le soigner..."

"Oh", je commente brillamment.

"Elle dit que je vais mourir ?", s'enquiert Cecilio d'une voix sifflante. Ilario lui dit de se taire.

"Viens donc que je t'examine", je réponds en lui tendant la main parce qu'il m'a l'air sacrément incapable de me suivre sans aide.

"Je vais le soutenir, Dottore", s'interpose Ilario.

"Je ne vais pas le mordre !", s'amuse Cecilio entre deux quintes qui semblent secouer son corps tout entier. Freya fait un pas en arrière, sans doute sans s'en rendre compte. Ça n'échappe pas au berger : "Mais elle... c'est plus tentant..."

Je n'ai pas besoin de me retourner pour sentir la tension qui a saisi tous les présents dans cette pièce. On ne parle jamais impunément de morsure devant des garous. Pas à moins de 36 heures de la pleine lune.

"Tu ne vas mordre personne, Cecilio", je réponds en les guidant vers mon bureau dont la porte ouverte montre bien qu'il est libre. "Viens", je rajoute pour Freya qui a l'air d'avoir besoin d'une confirmation.

"Docteur...", commence Emil qui a un moment a dû nous rejoindre.

"Je suis sûr que Defné ou Pina ont besoin de toi", je contre sans me retourner. Que ce soit pour protéger sa petite amie ou pour essayer d'avoir une place dans la pièce, il tombe à un mauvais moment.

Freya, elle, se tourne vers lui, mais je ne regarde pas leur échange. Je guide Cecilio qui continue tout du long à rire quand il ne s'étouffe pas dans sa toux. Tout ce dont je rêvais. Il ne s'arrête pas même quand il est assis. Je fais signe à Freya de fermer la porte alors que je me plante devant Cecilio. Je commence par un examen médical manuel qui ne diverge pas profondément de ce que ferait un médecin moldu. Il est en sale état et je n'ai pas encore sorti mon pendule.

"Il est malade depuis quand ?" Ilario a l'air trop gêné pour donner une date. "Vous ne vouliez pas qu'on le voie, c'est ça ?", je questionne sans trop d'illusion sur la réponse.

Cecilio part dans une nouvelle quinte de rire fiévreux : "Eh, Dottore, je t'ai sous-estimé, sacrément même !"

"Tout le monde... n'était pas d'accord... Livia a bataillé", finit par m'expliquer le jeune garde - la personne qui se rapproche le plus d'un ami ici.

Mais Livia n'est pas allée jusqu'à m'en parler, je constate sombrement. Je dois sans doute arrêter de penser que toutes les portes de Lo Paradiso me sont maintenant ouvertes. Je ne commente pas mais je sors mon pendule qui rend curieusement nerveux Cecilio.

"Je vais juste pouvoir voir ta magie", je lui sers la même explication qu'aux enfants. C'est totalement parcellaire, mais il ne me semble pas en état de m'écouter vraiment.

"Ma magie", il crache plutôt.

"Mais oui, Cecilio. On ne va pas avoir de nouveau cette discussion. Tu es plus magique que tu ne le croies", je réponds tranquillement, plus concentré sur les mouvements du pendule que sur autre chose.

Les premiers résultats ressemblent à une description type du "Garou n'ayant jamais travaillé sa magie" : aura instable, infrastasée, projection totalement atrophiée. Une anémie très importante sans doute renforcée par l'approche de la pleine lune - "comme un besoin de sang" ont écrit des générations de médicomages plus ou moins bien intentionnés. Je pense que la plupart des garous de plus de trente ans de Lo Paradiso auraient des résultats proches. Mais ça ne s'arrête pas là. Il y a des choses que je n'ai jamais vues, ni pendant mes études ni depuis que je suis ici. C'est comme si cette aura, avec toutes ses fragilités et ses mauvais développements, était enserrée dans une magie extérieure - disons un champ, à défaut d'autre idée de terminologie - qui la contraint.

"Qu'est-ce que c'est, docteur ?", souffle Freya quand elle a compris à quel stade de l'observation j'en étais.

"L'effet du sortilège d'attachement", je lui confirme parce que rien d'autre n'aurait de sens. Cecilio et Ilario me regardent patiemment, et je reprends en italien : "Je ne sais pas soigner quelqu'un dont l'aura magique est prise dans un sortilège que je ne connais pas, dont je n'ai aucun moyen de connaître les effets. Aucun de nous ne sait. Va donc dire ça au village - nous, on le garde ici avec une potion contre la fièvre..."

"On m'a ordonné de rester avec lui quoi qu'il arrive", proteste Ilario.

"Je ne vais pas redescendre", je refuse tout net. "J'ai d'autres choses à faire. Je le garde ici, au chaud et sous surveillance. Tu vas t'enquérir auprès de qui de droit de ce qu'ils veulent bien me dire..."

Ilario est désemparé devant ma position.

"Timandra pourrait...", il tente.

"Certainement pas. Ce n'est pas deux secondes son boulot. Tu veux l'impliquer là-dedans, toi, son fiancé ?"

"Non, Dottore", il recule immédiatement. Il se tord les mains puis cède avec des gestes brusques. "Si tu leur donnes du fil à retordre...", il commence pour Cecilio qui trouve, je ne sais où, la force de se redresser pour le narguer.

"Dépêche toi donc, Ilario", je soupire en le poussant dehors avant que ça tourne à la confrontation.

Freya raccompagne le garde à la porte tandis que je conduis Cecilio à notre infirmerie. Il se laisse tomber sur le lit et me laisse le déchausser et coopère quand je le fais quitter ses vêtements pour un pyjama sans tellement de protestations. Il avale même la potion contre la fièvre que je lui donne sans un mot.

"Tu crois vraiment qu'ils vont te dire comment lever le sortilège, Dottore ?" , il finit par coasser quand il s'est laissé aller contre les oreillers avec un soupir de soulagement qui ne trompe pas.

"Me dire comment il fonctionne pour me permettre d'adapter les soins serait bien", je commente quand j'ai mesuré les implications pour le garou en face de moi.

"Mais si ça gêne ? Tu leur diras de le lever ?", il me presse comme une confirmation désagréable.

"Je ne te laisserai pas vivre une transformation dans cet état", je lui promets - peut-être que je me le promets à moi-même.

Cecilio me regarde longtemps et s'allonge en murmurant.

"On dit que tu tiens tes promesses, Dottore."

oo

L'occasion de mesurer ce qu'implique mes promesses ne vient que plusieurs heures plus tard. Ilario est revenu en courant monter une garde un peu incompréhensible pour moi auprès de Cecilio. Où croient-ils tous qu'il pourrait aller dans cet état ? Personne, même Timandra, n'a pu tirer du jeune garde davantage que : "J'ai passé le message."

Nos consultations se sont terminées peu après, j'envoie toute l'équipe dîner au réfectoire du village en demandant qu'on me ramène à manger.

"Cecilio ne peut pas être laissé sans surveillance médicale", je précise.

Pina acquiesce et les jeunes restent sagement en dehors du débat. Defné, elle, décrète qu'elle reste t avec moi. Quand j'ouvre la bouche pour l'en dissuader, elle m'assène quelques vérités médicales : ruminer dans son coin est mauvais pour la magie et un médicomage doit veiller à la bonne qualité de sa magie. Je cède avec un sourire et sous les ricanements bienveillants de tous les autres. Timandra promet qu'elle nous envoie de quoi dîner. De fait, moins d'une heure plus tard, nous sommes attablés, Defné et moi, devant nos plats apportés diligemment par Battista, qui a tenu à me préciser qu'il s'était porté volontaire, et Lucio, venu en plus relever Ilario de sa garde.

"Timandra est une fille efficace", juge Defné sans appel.

On passe notre dîner et l'heure qui suit à discuter de ce sortilège et de son effet sur l'aura. Nous sommes tous les deux fascinés par le résultat. Defné liste les usages médicaux possibles, le plus prometteur étant bien sûr le traitement des enfants développant un Obscurus.

"Si on peut contraindre leur aura, on doit pouvoir retarder ou geler le développement de l'Obscurial", s'enflamme ma fiancée avec un enthousiasme qui me fait sourire même si le petit garçon qui a un jour mordu son ami Tim s'inquiète comme toujours des conséquences plus difficiles à mesurer. On en est là quand Lo Paradiso nous fait sa réponse officielle.

Je ne suis pas fondamentalement étonné que Livia fasse partie de la délégation qui frappe à la porte - agacé, presque triste, mais pas étonné. La maîtresse des potions de Lo Paradiso n'est pas seule. Je pourrais imaginer qu'Andréa est là pour vérifier que le garde qu'il a placé pour surveiller Cecilio fait son boulot - il a après tout deux autres gardes derrière lui. Mais, à sa mine, je vois immédiatement que non. Pas que j'arrive une seconde à imaginer ce qu'il fait là. Mais ma surprise va croissante quand je croise tour à tour le regard foncièrement embarrassé de Parnassius, le père de Timandra, et celui presque défiant d'Attilio. Je dis surprise parce que je suis un Gryffondor et qu'un Gryffondor n'admet pas facilement qu'une confrontation l'inquiète.

Defné s'est tendue à côté de moi. Sans l'avoir décidé, nous nous sommes levés. Je pense que Iris nous jugerait sur la défensive.

"Nous venons te voir à cause de Cecilio", confirme tranquillement Livia.

Elle ne dit pas qu'elle vient en raison de ma demande, je note. Je me contente d'un signe d'assentiment et me drape dans une prudente attente.

Andréa prend sur lui de me demander sur un ton d'excuse : "Dottore, on peut s'asseoir ? Il faut que nous parlions avec toi."

Comme je désigne les sièges de la salle d'attente, chacun d'eux en prend un et nous nous retrouvons autour de notre table où sont encore les restes de notre repas. Defné se retient de débarrasser, je crois.

"Dottore", reprend Andrea, visiblement nommé porte-parole, "tu as dit qu'il n'était pas possible de soigner Cecilio tant qu'il serait sous l'emprise du sortilège."

De nouveau, je me contente d'acquiescer. Ils sont mal à l'aise - Livia seule reconnaît mon stratagème pour ce qu'il est et sourit dans le vide. Après avoir été embarrassée par l'état de la table, Defné est gênée de ce silence, je le vois bien. Il est peut-être temps de parler.

"Cecilio est très malade, très atteint, vous avez laissé empirer sa maladie. Vous aviez peur que je vois le sortilège que vous utilisez", je réponds très lentement en les dévisageant l'un après l'autre. Andrea et Parnassius ont l'air désolé de devoir reconnaître que je ne me trompe pas. Livia et Attilio sont plus sereins. "Reste que, maintenant, le seul soin que nous pouvons lui apporter doit s'appuyer sur sa magie, sur son coeur magique, sur ce que nous appelons l'aura", je développe plus pédagogue que je ne le voudrais. Severus les écraserait de son savoir ; Papa aurait attendu qu'ils questionnent davantage... Je repousse les comparaisons. Je suis là, moi, dans ce dispensaire perdu, avec un cas délirant, un jour avant la pleine lune. "Or cette magie, vous le savez sans doute, est aujourd'hui totalement contrainte par votre sortilège. Je ne peux rien faire."

"Rien", relève Andrea.

"Aucun traitement magique", je précise. "Mais je ne pense pas qu'on ait le temps d'aller chercher un médecin moldu."

"Les garous ne réagissent pas bien à la médecine moldue", s'agace Attilio. "Tu le sais sans doute mieux que nous, Dottore !"

"Mais ce serait sans doute moins... dangereux que de tenter un traitement magique... Les garous ne réagissent pas non plus exactement comme la moyenne des sorciers - Livia a déjà soigné mon père, elle devrait s'en rappeler !", je gronde presque.

"Kane, ton père n'a rien à voir dans cette conversation", me reprend Livia sur un ton assez paternaliste. "Mais j'entends que tu penses dangereux de traiter Cecilio."

"Impossible", je contre. "Ce n'est pas dangereux, c'est juste impossible !"

Les regards qui s'échangent autour de la table n'ont plus rien de sereins

"Vous êtes tous sûrs ?", tente Andra en rougissant.

"Pina puis moi avons ausculté Cecilio et décidé toutes les deux d'attendre l'avis de Kane qui, à la fois, connaît mieux que nous la physiologie des garous et maîtrise mieux que nous des pratiques avancés d'oniromancie", explique posément Defné alors que, moi, je me sens insulté. "Il a juste confirmé notre sentiment."

"Et si on ne fait rien ?", questionne lentement Parnassius.

"Le problème est que dans moins de vingt-quatre heures maintenant, ce sera la pleine lune", j'arrive à trouver la patience d'énoncer. "S'il se transforme dans cet état de fièvre, de déshydradation, de fatigue, d'infection pulmonaire... je ne réponds de rien."

"Tu veux dire qu'il pourrait mourir ?", reformule Andrea visiblement choqué.

"Oui", je réponds le coeur battant. Mon cerveau en surchauffe imagine déjà le pire.

"Tu es sûr ?" vérifie Attilio, les sourcils froncés.

"Il est sûr. Nous sommes sûrs", intervient Defné avec autorité.

Le silence tombe dans le dispensaire. Je réalise en entendant une branche craquer dans l'âtre que mon équipe devrait être revenue du réfectoire.

"Ils sont où ? Emil, Freya, Siorus, Pina ?", j'explose.

"On leur a demandés d'attendre... Rosie les a emmenés chez elle", répond Livia sans un battement de cils.

Quelque part, ça veut dire qu'ils n'écartent pas totalement la possibilité de répondre positivement à ma demande, je réalise. Pas que ça me calme totalement, mais ça me donne la patience de repartir à la charge.

"Si vous m'expliquez comment ce sortilège enserre l'aura, je saurais peut-être adapter mon soin."

"Kane, nous ne savons pas ce que nous faisons. Je ne cesse de te le dire. Nous pratiquons, nous observons des rituels expérimentés avant nous. Mais nous ne comprenons pas ce que nous faisons. Je le mesure chaque fois que je vous écoute Shermin et toi réfléchir. Nous n'avons aucune idée de ce que nous faisons. Nous avons juste de la chance que les rituels laissés pas Cosmo soient fiables."

J'avoue que j'ai beau chercher à me dire qu'elle se fiche de moi, je n'y arrive pas.

"Qu'est-ce qu'on va faire ? ", souffle Panassius avec une inquiétude palpable. "On ne peut pas... le laisser mourir... pas un des nôtres... aussi pénible soit-il ! Personne ne nous pardonnera ça !"

Sa réaction me fait réaliser qu'un truc m'interroge depuis leur arrivée : "Où est Asfodelo ? Ce n'est pas au Conseil de prendre cette décision ?"

"Non. Les porteurs de statuettes sont les garants du sortilège tant qu'il n'est pas levé", explique Andrea avec un soupir. "Le Conseil nous laisse cette responsabilité dans toutes ses dimensions."

"Vous portez chacun une statuette lors du rituel", je vérifie, mais personne ne me répond. Ils sont tous les quatre occupés à se regarder les uns les autres, se mesurer du regard. Andrea reprend son rôle de porte-parole.

"On sait tous qu'il n'est pas prêt à être libéré du sortilège", il pose. "Il faut des mois pour qu'il fasse effet et qu'il accepte de sa propre volonté que nous sommes sa famille... mais s'il meurt, je partage l'avis de Parnassius, personne ne nous pardonnera."

"Mais qu'est-ce qu'on va faire de lui, pendant la pleine lune et après ? Il est malade, soit. Mais si Il Dottore le soigne, il va aller mieux, et nous savons tous quelle sera son obsession", souligne Livia assez froidement. "On ne peut pas le laisser sortir de la réserve, mordre quiconque, se faire tuer par les Aurors... ce n'est pas une solution envisageable..."

"Je peux rester avec lui", je propose. "Pendant la pleine lune..."

"Et tes malades, Dottore, tes autres malades ?", me gronde gentiment Parnassius. Livia appuie d'un coup de menton qui dit bien où se situe sa priorité.

"Je peux rester avec lui", intervient Defné.

"Certainement pas !", je m'oppose. Les yeux verts de Defné ne sont pas tellement souriants en retour. "Pina est fatiguée, il y a les gamins, je... Defné, non", je la presse.

"Dottore, j'ai passé des tas de pleine lune ici avant de te connaître", elle contre. Il y a une ironie douloureuse dans son "Dottore". "Dedans, dehors. Cecilio ne me fait pas peur..."

"Je ne sais pas", s'immisce Andrea, "Je ne sais pas pourquoi vous tenez à rester avec lui l'un ou l'autre. Si vous le soigniez maintenant, quand irait-il mieux ? Parce que personne d'entre nous ne sera à l'aise avec l'idée que l'un ou l'autre passiez la nuit avec Cecilio transformé. Mais je peux m'enfermer avec lui et deux ou trois autres gardes... tous volontaires... On aura pris assez de potions pour avoir la tête claire et il n'ira nulle part. C'est une certitude. Vous aurez tout le temps de le soigner mieux après."

Je regarde Defné et je ne vois aucune objection médicale dans ses yeux. Ça me rassure parce que, moi, je sais déjà que je veux dire oui pour de mauvaises raisons.

"Si on peut le soigner dès ce soir... c'est envisageable", je me risque à répondre. Defné acquiesce gravement en appui comme si elle était totalement d'accord. Je sais au fond de moi pourtant qu'elle met pour l'instant de côté une discussion où je n'aurais que de mauvais arguments.

"Attilio ?", questionne Livia.

"Tu es d'accord, toi, Livia ?"

"Je ne vois pas d'issue honorable, Attilio. Parnassius et Andrea ont tout dit, et Andrea prend ses responsabilités", énonce Livia.

"Tu es sûre que le jeune Dottore... je sais qu'il a montré sa valeur et son dévouement mais on lui montre tous nos secrets. Je ne... suis pas sûr qu'on ne le regrettera pas, Livia."

La Maîtresse des Potions soupire, et je me dis que lorsque je lui en veux de ses silences, je mesure sans doute mal les pressions qu'elle subit. Depuis des décennies.

"Je ne sais pas lire l'avenir, Attilio. Je ne peux répéter ce que j'ai déjà dit. Pendant des années, j'ai pensé que nous n'en savions pas assez pour prendre le risque de laisser voir nos secrets... Je pense parfois qu'ils ne sont pas à nous, mais que nous en avons la garde mais ce n'est la question, ce soir... Les potions sur lesquelles nous travaillons avec Kane et Shermin utiliseront sans doute le pouvoir des statuettes mais... je ne vois aucun lien avec le sortilège de Cecilio... Ni dans les finalités, ni dans les procédés... Et puis... notre dottore est intelligent et fortiche, je te l'accorde, Attilio, mais il ne va pas aller écrire un article sur le sortilège d'attachement. ce n'est pas ça qui l'intéresse..."

"Tu as laissé la petite ethnomage au village", commente Andrea d'un ton appréciateur.

"Bon, si vous êtes tous sûrs", soupire Attilio avant que j'ai pu décider ce que je pense de cette dernière précision.

ooo

Le désenvoûtement est simple. Les quatre "porteurs" se placent silencieusement autour de Cecilio, endormi. Chacun a entre les mains une statuette : Livia, le prêtre ; Parnassius, le Boucher avec son étrange tablier ; la Justice est dans les mains d'Andrea, l'attribution la plus logique pour moi ; Attilio porte gravement le Maréchal-ferrant. En les nommant tout bas à Defné, je réalise qu'il y a très peu j'en aurais été incapable. Je mesure avec une certaine nervosité que j'ai devant les yeux un exemple de Symbolique appliquée comme Shermin ou Cyrus les adorent. Ils tueraient sans doute pour être là.

Apparemment loin de mes sentiments contradictoires, les quatre porteurs me semblent l'image même de la concentration et de la gravité. Ils restent d'abord silencieux et immobiles. Assez longtemps. Defné et moi sommes à la tête du lit, prêts à intervenir médicalement s'il le faut. Les trois gardes sont au pied, tout aussi prêts pour d'autres raisons.

Puis Andrea commence à chanter. Sa voix est d'abord timide mais il finit par chanter plus fort comme si sa voix s'ouvrait avec la répétition de paroles qui sont clairement en dialecte. Ça parle de lune et de chemin, c'est tout ce que je comprends. Parnassius vient ajouter sa voix - grave, pleine, sûre d'elle. Très belle et musicale. Les paroles restent les mêmes. Attilio les rejoint - sa voix est encore plus grave, moins musicale peut-être, mais il chante avec une certaine assurance, comme une conviction de l'importance des paroles plutôt que de la mélodie. Livia entonne la dernière le couplet répété. Elle a une toute petite voix, presque inaudible, pourtant à un moment, l'harmonie est là. Comme quelque chose de tangible. Les statuettes me semblent briller dans la semi-obscurité dans laquelle l'infirmerie reste plongée.

Sur le lit, Cecilio s'agite et s'arque dans une sorte de râle qui m'inquiète mais sa respiration reste régulière. Il ouvre les yeux et souffle : "libre !" avant de tousser de nouveau et de se recroqueviller sur le côté. Les gardes font un geste qui est arrêté par Defné qui leur oppose avec justesse qu'il ne va aller nulle part dans cet état.

Je sors mon pendule de ma poche droite et laisse l'analyse de l'aura venir à moi. Une seule chose a changé - le champ encerclant l'aura a disparu. On sent encore sa trace - ce qui est logique vue la puissance qu'il devait avoir mais il n'est pas là.

"Defné, essaie un tout petit soin", je propose.

Elle n'a qu'une seconde de pause avant de sortir sa baguette et de s'exécuter. L'aura répond avec une sorte de timidité mais réagit dans le bon sens.

"On va pouvoir le soigner", j'annonce.

ooooo

J'ai plus ou moins les trois suivants, mais je pense qu'on va alterner les histoires afin de se garder une prudente marge... A vos théories symboliques et vos plumes !