Rencontre

Avec Lucifer

Je m'appelle Odécia. Il semblerait que je sois morte. Mourir est indolore. Seule ma vie m'a faite souffrir. Elle fut un échec retentissant.

De déceptions, en désillusions, d'actes manqués en tromperies, à mon parcours fut soustrait la plénitude. Comme une dernière facétie du destin, l'homme qui partageait mon existence, m'a misérablement trahi. Je m'étais pourtant efforcée de lui offrir ce qu'il y avait de meilleur en moi. Etais-je si pauvre que cela ?

Le désespoir a pris le pas sur la colère. Il ne me reste rien, moi qui ait tant donné…

Même morte, l'écho de leurs soupirs résonnent encore en moi. Elles sont comme autant de lacérations sur mon cœur délaissé.

Je garderai longtemps en mémoire, le souvenir de cette après-midi-là. C'était un mois de novembre. Nauséeuse, j'avais quitté mon travail plus tôt afin de rentrer chez moi. Il pleuvait dru. J'avais oublié mon parapluie.

J'ai monté les escaliers du hall en courant, trempée jusqu'aux os, glissé ma clef dans la serrure.

De surprenants chuintements, à intervalles réguliers attirèrent mon attention une fois la porte de mon appartement refermée. Immédiatement j'ai pensé à un cambriolage, mais j'aperçu sur le divan, jeté à la hâte, l'imperméable de mon homme ainsi que…un autre vêtement beaucoup plus féminin. Troublée, je me suis approchée. Cette veste aux motifs particuliers, ne m'était pas inconnue. Il appartenait à Alice, une collègue de bureau de Théo. Il me l'avait présenté lors d'une soirée il y a quelques temps. Elle la portait ce soir-là.

Il m'avait dit vouloir prendre sa journée pour s'occuper de sa voiture. Une réparation, une vidange…je ne parvenais plus à me souvenir. Jamais je n'aurais pensé le trouver ici, à cette heure de la journée.

Le ventre noué, je me suis dirigée vers notre chambre. De nombreux soupirs se faisaient échos dans le silence, d'horribles gémissements malsains aussi nocifs que significatifs.

J'ai poussé le battant de la porte… je crus défaillir.

Dans notre lit, l'homme que j'imaginais m'être fidèle, offrait de furieux coups de reins à une fille. Pas lui ! De cette horrible vision, seul cet animal, m'abîma la vue.

Je ne me souviens plus très bien si mon cœur cessa de battre, mais la douleur fut si vive, qu'elle le transperça de part en part. L'on dit souvent que les grandes douleurs sont muettes, la mienne le fut résolument.

Je n'oublierai jamais son cri de jouissance comme la stupeur dans ses yeux lorsqu'il m'aperçut. Ma fuite fut ma reddition.

J'ai erré, cette nuit-là, dans les rues de la ville sans savoir où mes pas me guidaient. Seule comptait la distance qu'il m'importait d'instaurer entre lui et moi.

Jamais nuit ne fut plus longue. Tous les souvenirs communs affluaient sans m'offrir le moindre répit pour mes larmes. Notre première rencontre, notre premier baiser, notre première nuit. Plus j'y pensais, plus je me sentais mourir. La respiration me manquait parfois pour reprendre mon souffle. Que la nuit fut longue…

Au petit matin, je me suis retrouvée devant la vieille maison de mes parents. Tous deux m'avaient quitté quelques mois auparavant. Accident vasculaire pour ma mère, désespoir pour mon père qui l'avait suivi dans la mort.

Je ne me résignais pas à vendre leur bien. Il n'avait pas beaucoup de valeur, sauf celui accordé à mes souvenirs. Je me suis dirigée vers l'armoire à pharmacie de la salle de bain. Le rasoir de mon père trônait à sa place, la même où je l'avais toujours vu.

Du plus loin que je me souvienne, j'adorais entrer dans la salle de bain au moment où il se rasait. Je l'observais attentivement, en silence, mes yeux fixés sur cet objet typiquement masculin. Je craignais toujours qu'il ne se coupe, mais il effectuait ses gestes à la perfection. Bien souvent, je finissais avec un nuage de crème sur le bout de mon nez. Cela le faisait rire, et moi aussi. C'était devenu un rituel entre nous.

J'ai adoré mon père, il est le seul homme au monde à ne m'avoir jamais trahi.

La réalité m'a bien vite rattrapé lorsque je me suis emparée du rasoir, en ai dévissé le support et pris la lame. Elle brillait, entre mes doigts, telle une étoile. Me rapprocherait-elle de lui en ce dernier jour de ma vie ?

Mon geste est resté en suspens l'espace de quelques secondes. Plusieurs images se sont télescopées à mon esprit, Théo, son rire, ses yeux, sa voix…mon père, son amour pour moi, sa joie de vivre, son chagrin, ses larmes… j'ai appliqué le côté tranchant sur l'intérieur de mon poignet droit. Les veines formaient un remarquable réseau distribuant la vie jusqu'aux moindres confins de ma personne. Il était temps d'en modifier le cours.

Aurais-je le courage nécessaire pour appuyer mon geste ? Il le fallait. Aucun retour en arrière n'était plus possible pour moi. L'espoir venait de fondre comme neige au soleil.

J'ai accentuer la pression et tracé une ligne parfaite d'un coup sec avant de m'affliger la même blessure sur l'autre bras. Je n'ai rien ressenti, même la douleur ne voulait plus de moi. Le sang s'est mis à couler, très vite dans un premier temps, plus régulièrement par la suite. Le débit de la rivière pourpre, emporta avec lui, le peu de ce que je fus en ce monde.

Je me suis allongée sur le lit de mon enfance, à côté de mon ours en peluche et j'ai attendu.

Ce fut sur cette couche, que ma vie cessa sans le moindre état d'âme. Ai-je pleuré ? Je ne sais plus.

Il m'a semblé appeler mon père…j'ai dû le faire, probablement.

Je m'appelle Odécia et me voici ici. Ces bruits me poursuivront toujours. Ou que je sois, ils seront toujours là. Mourir ne m'aura servi à rien.

Un chemin se présente à moi. Les ténèbres l'entourent, mais une faible lumière évanescente en dessine les contours et m'incite à suivre ses méandres. De toute façon, je n'ai nulle part où aller. Mon nouvel agenda est vierge de tout rendez-vous. Je m'y engage.

Aucun son ambiant ne vient troubler mes pas, si ce ne sont quelques chuintements qui viennent troubler cette étrange quiétude. Une impression…celle d'être frôlée. C'est très déstabilisant.

Une porte basse, au chambranle arrondi, dont le bois sombre est finement ouvragé, se présente à mes yeux. A gauche accrochée…accrochée à quoi d'ailleurs ? Il n'y a aucun mur, aucune pierre apparente, juste le néant, encore et toujours, pourtant une lanterne diffuse une pâle lumière. La brillance n'existe pas par ici. Même ma mort est terne !

Je ressens la troublante sensation de l'avoir compris avant même de le savoir. Ce lieu ne me sera jamais hostile.

Puisqu'il me faut toquer, toquons !

Ici les coups de boutoirs servent à s'introduire. Rien de plus.

La porte s'ouvre. Un tapis rouge sang, feutre mes pas. Le silence est d'or par ici !

Non seulement il m'oppresse, mais je sens monter en moi la somme de mes peurs. Elles n'attendaient que cela.

J'avance à pas mesurés. J'ai l'impression que l'on m'attend. Qui ?

A part la trame du tapis, rien ne se tapit dans les coins. Encore ce vide. Encore et toujours.

Enfin…non. Il me semble distinguer une forme, au loin.

Je m'approche prudemment. Une table ronde est recouverte d'une nappe blanche damassée.

Un candélabre en métal noir, sur lequel sont fixés six bougies, rouges sang, apporte une touche fantomatique à ce tableau surréaliste. Le peintre devait être dépressif pour avoir oublié sa palette de couleurs. Il faudra se contenter du rouge et du noir. La passion et le malheur se font face. J'ai déjà connu le second, et pensait avoir vécu la première. S'invitera-t-elle enfin dans ma vie ?

Le décor est raccord avec la mort par ici. Il fait le lit de mes remords où j'entrevois la faucheuse me faire du gringue. Cette catin est venue me cueillir avec sa froide détermination. Elle a bien fait, puisque je l'ai laissé faire.

Soudain, j'ai froid. Ai-je bien fait de mourir ? Et si j'avais fait le mauvais choix ?

Je n'aurais jamais d'enfants.

Mes larmes coulent. J'aurais adoré voir mon ventre s'arrondir, sentir en moi grandir la vie.

Mes bras se sont vidés de la mienne. Comment ai-je pu faire ce geste fatal ?

Je m'en veux. Il est trop tard.

Je poursuis mon avancée. Une personne, assise sur un fauteuil divinement ouvragé, demeure immobile. La couleur du sang prédomine par ici. Un velours pourpre recouvre les deux sièges. L'un est occupé, l'autre vacant.

Une odeur enivrante assaille mes narines…

L'être m'observe. On dirait un homme. Qui suis-je pour lui ?

Ses doigts pianotent sur la nappe lourde et empesée. Ses ongles longs, légèrement grisâtres, accrochent la trame du tissu. Dans le prolongement de sa main, une manche outrageusement garni de dentelle, couvre un bras que l'on devine puissant. Les muscles tressautent sous la fine soie de ce vêtement de roi. Je ne distingue rien de ce qui se trouve sous la table.

Une large poitrine se devine sous sa chemise. Son visage lisse est encadré par une longue chevelure sombre, ses yeux me fixent avec le plus grand intérêt. Un front large surplombe ce regard déstabilisant.

Cet homme présente un teint blafard rehaussé d'une bouche carmin. Je m'immobilise.

Que dois-je faire ?

A part le tapotement de ses doigts sur le bois de la table amortit par la nappe, aucun bruit ne vient troubler ce délictueux silence.

Une ébauche de sourire soulève sa lèvre supérieure. Sa tête oblique légèrement sur la droite.

D'emblée, il se lève.

- Soyez ici chez vous, Odécia.

J'ai un mouvement de recul. Qui est-il ? Mes sens sont en alerte. Cela ne semble, en aucun point le perturber. Il continu de me fixer dans les yeux tout en se saisissant de mon poignet. Sa main brûlante lui fait opérer un quart de tour, avant d'effleurer, de ses lèvres brûlantes, ma cicatrice. Je retire ma main promptement :

- De quels droits vous permettez-vous ?

- Du droit qui est mien !

Sa voix est ferme, sans pour autant y déceler une quelconque menace :

- Votre droit ne s'applique pas à moi !

- Ils sont légitimes sur votre personne, ne vous en déplaise.

La colère gronde en moi :

- Quelle impudence ! Ou vous croyez-vous ? Et d'abord comment connaissez-vous mon nom ?

Il hausse un sourcil et de sa main balaye l'espace devant lui :

- Chez moi, tout se sait !

Mes jambes ne me portent plus. Je ne sais pas à qui j'ai affaire mais cet être me perturbe. Tout chez lui prête à confusion, sa prestance, son aspect physique…que dire de ses longs cheveux d'un noir corbeau nonchalamment étalés de part et d'autre de son vêtement d'apparat, son regard inquiétant et sa détermination à souffler le chaud et le froid. S'en prendrait-il à moi par un quelconque subterfuge ? Je dois faire preuve de prudence. S'il pense m'agresser, il…

Un grand éclat de rire sort de sa gorge. Il se moque de moi !

- Voyons, Très chère, ne me craignez point. Cela vous passera, cela leur passe toujours.

Pourquoi parle-t-il toujours de façon aussi mystérieuse ?

- Pare que cela fait partie intégrante de mon pouvoir, Odécia !

Il plisse ses paupières d'un air qui ne me plaît pas. En tous les cas, il est capable de lire en moi comme dans un livre ouvert. Où veut-il en venir exactement ?

- Vous aimeriez le savoir, n'est-ce pas ? En son temps !*

Le ton employé se veut théâtral. Il s'incline avant de me désigner le siège. Je m'assoie. De toute façon, je n'en peux plus. Le temps s'écoule…

Nous nous observons. Lequel rompra le silence de l'autre ? Ce sera lui :

- Me permettez-vous cet écart de politesse ? Fort bien. J'engage donc cette troublante conversation. Me nommer est d'importance, c'est toujours ou ils souhaitent en venir d'ailleurs*…les sots ! L'on me nomme de mille et une façon, or, un seul patronyme m'importe : Lucifer. Pour vous servir !

Mon attention s'accentue. Que m'a dit cet homme déjà ? J'ai cru entendre le mot Lucifer. Comment suis-je censée réagir à cela ?

Son regard ne me quitte pas :

- Êtes-vous vraiment le Diable ?

- L'ai-je spécifié ?

J'aurais devant moi le Maître de l'Enfer ?

Il me faut quelques instants pour me reprendre.

Reprendre mes esprits pour ne plus les lâcher.

Reprendre le peu qu'il m'en reste…à nouveau m'en parer.

Absents ces derniers temps, les voici à nouveaux concis et conciliants. Je reprends en main ma parole :

- Sur tout ce que j'ai appris de vous, qu'en est-il vraiment ?

- L'on dit tant sur moi, qu'à la fin je m'y perds. Je suis celui qu'il vous plaira être.

- Ce qui se dit de vous n'est pas à votre gloire.

- Le regrettez-vous ?

- Je n'ai jamais dit ça !

- C'est assez plaisant, pour moi.

- J'en doute !

- Dites-m 'en plus, je vous prie.

- J'ai fait mon catéchisme. Même si c'est loin, j'en conserve quelques souvenirs.

- C'est important d'avoir bonne mémoire. Me serait-il permis d'en connaitre la teneur ?

Une grimace s'affiche sur ses traits :

- Tsss (il siffle tel un serpent), leur propension à me salir ainsi…Tout de même je dois bien leur reconnaitre ce talent.

- A qui ?

- Mes détracteurs, alors que je suis un ange ! Un si bel ange !

- Vous ?

- Cela ne se remarque-t-il point ? Hum, sans doute devrais-je accentuer ce trait de caractère. Ma générosité, en tout point me perdra.

- Appuyer sur ce point ne pourrait que vous être profitable.

- Votre ironie m'est fort plaisante. C'est un trait de caractère qu'il me plaît de trouver chez une femme, avant qu'elle ne m'obéisse en tous points.

S'il pense cela, il est loin d'avoir gagné mon âme. De toute manière que m'en reste-t-il ?

- Oh, tant et tant !

Je commence à manquer de patience :

- Pourquoi suis-je ici ?

- Pourquoi avoir suivi le chemin ?

- Il n'y en avait aucun autre. J'ai manqué de choix pour me diriger.

- Souhaiteriez-vous remédier à ce manque ?

Il sourit, ce que je classe d'emblée comme l'une des particularités de cet être que l'on imagine retord, pervers, nauséabond et j'en passe. Je ne saurais dire pourquoi, mais je me méfie :

- Que pourrait-il me manquer ?

- La clairvoyance, par exemple, me répond-t-il de manière fugace. En cela, je puis vous y aider.

- Comment ?

- Comme ceci.

Une étrange sensation m'envahit. Une appréhension s'empare de mes sens. J'avais raison de me méfier, je les entends à nouveau. Ces horribles gémissements de plaisir me tourmentent encore et encore. Mes mains emprisonnent mes tympans avec rage. Mes hurlements ne semblent en aucun cas l'importuner, pire, tel un métronome, son index bat la mesure. Il affiche un air ravis. Malgré moi, l'injure fuse :

- Salaud !

- J'en suis fort honoré, merci.

Pourquoi me fait-il endurer ce supplice ?

- Parce qu'il faut vous défaire de cet encombrant bagage. Déverser votre haine sur moi, vous desservirait.

- Je ne comprends pas…

- Il n'a jamais rien été pour vous, Odécia, jamais !

- Pourquoi me dire cela ?

- Parce que c'est la vérité. Vous devez l'admettre.

Son regard m'observe sous toutes les coutures. Il plonge dans mes yeux verts. Un sourire de triomphe apparait sur ses traits.

Une main noire sortit d'on ne sait où, tient une aiguière de cristal emplie de vin. Lucifer s'en saisit, verse une légère quantité de ce nectar couleur rubis dans deux coupes. La main patiente gentiment en attendant que le Maître ne se décide à lui rendre ce qu'il lui a présenté. Il s'empare des deux verres et m'en tend un. Sa main reste en suspens. Je ne souhaite répondre à cette politesse douteuse. Il n'en fait pas cas :

- A vous !

Il avale d'un trait le contenu de sa coupe, avant de se resservir. A nouveau, il me présente ce nectar comme une offrande. Cette fois, je ne refuserai pas.

Méfiante, mes doigts enserrent délicatement le cristal. Cependant, je n'ai pas mesuré ma force, et il se brise m'entaillant la paume de la main. Dans un sursaut, l'ange déchu se lève, s'approche de moi. Le sang coule le long de mon poignet. Le bout de sa langue lape le liquide sombre. Il soupire, s'enivre. Ses paupières se baissent :

- Hum…bon cru !

- Allez-vous en abuser ?

- Je ne suis pas Dracula ! Me répond-t-il en souriant.

Gentleman, il me sert un autre verre et me le tend :

- Merci, mais je ne bois pas.

- Ce sera différent désormais.

- Pour quelles raisons ?

- Parce que vos travers deviendront vos qualités.

- Vais-je devoir rester dans cet endroit ? Quel est-il ?

- Cet endroit est désormais votre royaume.

- Pourquoi me parler de royaume ? Je n'en veux pas !

- Vous n'avez plus le choix. Celui qui vous a poussé à mourir à scellé votre destin. Les suicidés ne sont pas en odeur de sainteté là où vous pensiez vous retrouvez. Vous devriez le savoir, Odécia !

Je me lève précipitamment. Le verre vacille et se brise sur la table. L'auréole s'agrandit à une vitesse vertigineuse. La couleur rubis me fait songer à mon propre sang. S'est-il, lui aussi, étalé de pareille façon sur les draps de mon lit ?

- Ce fut si beau à contempler. Un pur moment d'extase !

- Cessez de lire mes pensées !

- En quoi cela vous dérange-t-il ?

Sans mot dire, je quitte ma place. Sa voix me rappelle à la raison. Tel un coup de semonce, elle retentit au milieu du silence oppressant :

- Vous n'irez nulle part. Revenez ici et asseyez-vous !

Je manque suffoquer. La peur, m'assaille :

- Si vous faites preuve de bonne volonté, elle vous quittera, Odécia, pour toujours.

- Comme ma vie ?

- Comme ce semblant de vie offert par ce queutard dont vous étiez amoureuse.

- Quoi ?

- Enfin…si maître de sa queue il pensait l'être, ce fut une appréciation toute à fait aléatoire. Ceci dit…elle miaulait bien, la garce !

- Arrêtez ! Pourquoi remuer le couteau dans la plaie ?

- Pourquoi ? Parce que j'aime ça, parce que je veux vous entendre le renier, le maudire, lui souhaiter tout le mal auquel il devrait avoir droit !

- Et si je ne le veux pas ?

- Alors ces horribles bruits vous poursuivront, ad vitam aeternam. Oups, un restant de bonnes paroles. Me feriez-vous autant d'effet ?

Je ne parviens plus à garder les idées claires. Cet odieux personnage, en veut à ma raison, ou ma folie, au choix :

- Les deux, Odécia. La première sans reddition, la seconde comme présent de votre dévotion à mon égard.

- Dévotion ? Hors de question !

Il soupire. Sa tête se penche sur le côté. Il semble m'observer aussi minutieusement qu'un lapidaire, évaluerait un diamant brut :

- Nous parviendrons à nous entendre, ma chère.

- Sur quoi devrions-nous nous entendre ?

- Sur tout un tas de choses, mais principalement sur mon intention de vous faire mienne.

- Je vous demande pardon ?

- Votre destin est de vous trouver à mes côtés. Je vous attends depuis très longtemps.

- Pourquoi moi ?

Des images apparaissent devant nous comme si nous nous trouvions devant un écran de cinéma. La séance est axée sur le film de ma vie. Tous mes malheurs y sont montrés.

Vos traumatismes ont ouvert une brèche, votre esprit hanté par le malheur s'y est prêté. Vous avez goûté à toutes les nuances du désespoir, et aucune aide ne vous fut apportée.

Ses pensées troublent les miennes.

Là où il n'y eut aucune paix intérieure, votre Dieu n'y fut pas. Là où il y eu le mensonge, votre Dieu n'y fut pas. Là où la tentation s'offrit, votre Dieu n'y fut pas. Ô quelle joie, ce fut pour moi !

Je fulmine, mais qu'il cesse…qu'il cesse donc ! Et ces horribles images où l'on me voit en pleurs, toujours cette misère !

Ne sont-ils point beaux ces chemins de charité qui, jamais, n'en furent ?

Fourbe ! Que l'on me laisse mes joies et mes peines là où elles devraient être, au plus profond de mon cœur.

Permettez que je poursuive, le scenario est si prenant…J'ai su vous attirer vers une lumière qui, jamais ne brilla. La matité est mienne, l'obscurité s'y reflète. Vous avez beaucoup donné aux autres, qui vous l'a rendu ? Votre bienveillance à secourir le plus faible vous dépassait parfois. J'étais derrière ces pièges, et vous les avez acceptés. Alors, l'ai-je bien raconté Votre histoire ? Je sais, l'on dit de moi que j'ai du talent !

Ses yeux deviennent des fentes et la tessiture de sa voix décline quelques accords de justesse. Coulant comme le miel, le débit de ses mots se prête à mon admiration :

- Vous ne mourrez plus, vos yeux s'ouvriront, vous serez une déesse, et vous déciderez du Bien et du Mal.

- Les quatre mensonges* offerts à Eve !

- Vous avez bien appris vos leçons d'en haut, très chère, et puis il faut bien quatre piliers pour soutenir votre édifice, lequel a vacillé quelque peu.

Il peut bien en rire, cela ne me fait ni chaud ni froid :

- Vraiment ? Puis-je continuer en ce cas ? Aucun être dans votre monde ne vous aurait envoyé plus de souffrances que vous ne pouviez en porter. Et pourtant, ce fut fait ! Allons, déchargez-vous du poids de votre ancienne existence, j'allègerai la nouvelle qui s'offre à vous.

Mes pensées sont diffuses. Elles se prêtent à tant d'interrogations. Il en profite pour ajouter un peu plus de confusion :

- Il est l'unique instigateur de sa fourberie, Odécia. Cette après-midi-là, seul le plaisir octroyé à sa queue lui importait quand se fourvoyer dans votre lit a vaguement chagriné Alice. Il a su lui tenir un discours dispendieux sur l'art de voler son plaisir à la tire. Un nuage de fausse passion pour la faire basculer dans son sens et la joute n'en fut que plus savoureuse. Moi je suis l'innocence même. L'on me donnerait le Grand Patron sans confession. De toute façon mon témoignage dépasserait de beaucoup le temps accordé à cette petite tradition. En revanche, je puis vous octroyer bien plus qu'il ne vous en a jamais offert. Acceptez de me suivre dans mes désirs, mon Bel Ange malheureux ?

Tout me revient en mémoire. Je repasse le film au ralenti. Je ne l'aurais jamais imaginé :

- Il n'a pensé qu'à faire miauler ce mignon petit chaton. Hum, bon goût ceci dit.

Vraiment ? Qu'ils crèvent tous les deux alors, et dans d'atroces souffrances. Non…ce n'est pas ce que je souhaite…nous avons été heureux, oui, nous l'avons été. L'était-il autant que cela ? Pourquoi m'a-t-il trahi alors ? Je l'aimais…je l'ai aimé.

Quant à lui, j'en ai assez d'écouter sa haine perverse. Mon ton se veut délibérément railleur lorsque je lui réponds :

- Je suis flattée de votre désir à me présenter sous sa version la plus crue, cette douloureuse vérité, mais je vais devoir décliner votre offre.

Il dodeline de la tête d'un air amusé. Son sourire est omniprésent. Serait-ce de la moquerie ?

- C'est une offense adressée à mes plus nobles intentions, mais enfin, je sais me montrer magnanime. Vous ressentez encore la peur et la souffrance, Odécia. Ce sont de mauvaises conseillères, du moins en un tel moment. Votre présence ici, n'est pas le fruit du hasard. Vous avez franchi un seuil de douleurs qui a attiré mon attention. Une fois la chose constatée, je me suis décidé à apposer un contrôle sur vous. Une sorte de possession. Je n'aime pas ce terme, trop puéril. Il endoctrine et me dessert, je préfère contrôle, appropriation, appartenance. Hum, oui, appartenance. C'est très joli, ne trouvez-vous pas ?

Il soupire profondément. Son émotion semble sincère :

- J'ai manqué de discernement envers vous, je le confesse. Vous n'êtes plus des leurs, Odécia, ayez-en souvenance. Je veux bien prendre le relais et vous prendre sous mon aile. Remerciez Théo pour vous avoir mené jusqu'à moi, brave petit… et n'espérez plus pénétrer le royaume…

Il tend son index et pointe un endroit imaginaire en hauteur. Soudain, sa voix tremble, son regard se charge d'une intense émotion :

- Le jour du Jugement dernier, vous n'entrerez plus dans leurs bonnes grâces car votre âme entâchée sera recalée sur les bancs des bannis.

Il me regarde, un sourire en coin. Sa beauté fulgurante m'agresse de plein fouet :

- Elles adorent cette tirade en général. Mais en ce qui vous concerne, j'y ai mis un peu plus de ferveur. Odécia, Mon Bel Ange enténébré, ma favorite…acceptez votre bannissement. C'est un Bien pour un Mal.

- Elles ? Je n'en fais pas partie, et si je me retrouve ici, c'est bien par votre faute !

- La mienne ? Je ne me souviens pas avoir investi le dur appendice de votre ami. Elle aurait eu à en souffrir, ou à s'en délecter, c'est selon. Enfin…tôt ou tard, la faute aurait été commise. Ce n'était qu'une question de temps, très chère. Lui en était conscient. Il s'est lassé, comme tous les hommes.

Et s'il disait vrai ? Et alors, que cela m'apporterait-il ? Qui sont ces elles ?

- Combien y a-t-il de Elles ?

- Alors qu'en est-il de votre bannissement ?

- Vous n'avez pas répondu à ma question. Combien vous en faut-il ?

- Un nombre conséquent. Je suis un épicurien, ne vous déplaise.

- Combien ?

Est-ce moi qui vient de crier ?

- Quelle jolie voix ! Je dirais soprano sur laquelle s'est gracieusement greffé un zeste de paranoïa aigüe.

Je fulmine :

- Ma voix de soprano vous dit royalement Merde ! Et vous n'êtes rien pour moi. Sachez-le !

Il se raidit.

L'aurais-je froissé ?

Il me toise.

Ce n'est pas ce que je souhaitais, mais tout ceci…c'est trop pour moi. Malgré l'intérêt qu'il me porte, il accentue mes douleurs. Même celui pour qui je suis ici ne m'avait jamais fait sortir de mes gonds comme lui.

Lucifer se quitte son siège. Il contourne la table et se présente devant moi, aussi déterminé que sincère. Sa voix est claire et douce à la fois. Il se saisit de ma main gauche et dépose un baiser dans la paume ouverte à son désir. Malgré ma souffrance, il me calme et me sécurise. Curieux paradoxe où, celui que tous craint, prends ma douleur à sa charge pour m'offrir ce réconfort auquel j'aspire de toute mes forces.

Mes larmes coulent, je ne parviens plus à les retenir, elles coulent. Pourquoi souffrir fait-il aussi mal ? Je suis malheureuse. Je l'ai toujours été. Sa main conserve la mienne. Pour la première fois depuis notre rencontre, je l'y autorise. Mes pleurs se calment enfin. Il me tend un mouchoir brodé de son monogramme. Le travail est délicat, soigné…à son image.

Je le fixe en hoquetant. N'y tenant plus, il le pli en deux et le passe délicatement sous mes paupières. Le tissu s'imbibe, alors que mes prunelles ont capturé les siennes. Je m'y perds. Elles sont semblables à deux aigues marines dont l'intensité me fascine. Je vois le Diable en face pour la première fois, et je ne m'attendais pas à cela :

- Lucifer ma chère, ne l'oubliez pas. Celui que vous venez d'apercevoir, n'est plus désormais. Il fut autrefois, mais on le chassa. Pour vous, il pourrait revenir…

Son regard redevient rubis. S'en est fini de l'accalmie :

- Merci. C'est sincère vous savez.

- Je le sais, je le sens, je le devine.

- Si vous êtes aussi devin, pourquoi cette discussion ?

- Pour le plaisir de vous séduire.

- Seulement ?

- Pas que. Il me faut votre assentiment, sans lequel je ne peux rien.

- Je m'interroge. Après tout, on ne reçoit pas ce genre de proposition tous les jours !

- Le féminin…ce terrible féminin…

- Un brin d'ironie ?

- Aussi léger qu'un grain de sable.

Quelle étrange conversation. Si l'on m'avait prédit pareille chose, je n'y aurais jamais accordé le moindre crédit. La somme de mes croyances est réduite à zéro. Il me faut tout revoir.

Un soupir de sa part me ramène au présent. Son regard glisse sur le côté. Il soulève un sourcil :

- Mais avant toute reddition, nous devons recevoir quelqu'un.

Il se recale contre le dossier de son fauteuil et levant sa main à hauteur de son visage, remue délicatement ses doigts en adoptant une voix mielleuse :

- Veuillez faire votre entrée, très chère. Royale, comme il se doit !

Je sens une présence dans mon dos. Je me retourne. Une jeune femme aux traits angéliques se présente à quelques pas de moi. Son visage est pur. Il émane d'elle un halo de lumière. Son regard translucide se pose sur moi. Elle me sourit. L'ange déchu me fixe en ouvrant de grands yeux avant de sourire avec ironie. Puis il se lève et annonce cérémonieusement, en détachant chaque syllabe de ses mots :

- J'ai l'honneur de vous présenter votre Conscience.

Il se rassoit et vide son verre avant de se resservir. Je le fixe intensément :

- Que suis-je censée lui dire ?

Il soupire :

- Ce qu'il vous plaira.

L'apparition m'adresse un sourire. C'est bien la première fois que je contemple le témoin de mes profondes réflexions.

- Ce sera bien aussi la dernière !

- Je n'ai pas goûté à votre précieuse hospitalité, que déjà vous me fermer la porte au nez, lui répond ma Conscience d'un air pincé. Je constate un certain relâchement dans vos manières.

- Un vieux relent d'habitudes sans doute. Cependant, je ne peux passer outre. Comment se porte celle qui, une fois de plus, a manqué à tous ses devoirs ? Hum ? Très chère, vous portez l'outrance comme un manteau d'apparat.

Elle fait mine de l'ignorer et prend place de façon élégante, ramène ses deux mains l'une sur l'autre et se tourne enfin vers moi :

- Bonsoir. Vous savez, à présent qui je suis, grâce à l'extrême courtoisie de notre hôte toujours aussi enclin à démontrer son extrême courtoisie. Je requiers votre écoute, Odécia.

- Pour quoi ?

- Pour le choix que vous vous apprêtez à faire.

Lucifer, s'impatiente et fixe ma conscience avec un sourire hautain :

- Allez-y, femelle, que votre verve délecte mon envie d'y goûter.

La jeune femme ne se laisse pas impressionner et continue son discours :

- L'être qui se présente à vous, est un leurre. Bien avant la conception de son royaume d'en dessous, il avait déjà trompé celui d'en dessus. Sa chute n'en fut que plus rude. Il cherche à vous corrompre, vous faire vivre dans la luxure, vous parer d'un vêtement d'apparat qui n'en sera pas. La première tentation a été « la manifestation », c'est en général une prise de contact entre votre esprit et celui démoniaque qui souhaite vous corrompre. Vient ensuite « L'infestation », où l'on a profité de votre faiblesse pour pénétrer votre esprit. Une dernière étape se fera très bientôt, la « possession » en elle-même. En ces lieux, elle sera plus virulente et vous détruira, mais il est encore temps de renoncer. Ecoutez votre instinct !

Je soulève, à mon tour un sourcil :

- Mon instinct ? Quel instinct ? Celui qui m'a guidé vers cet homme que j'ai adoré et qui m'a trompé, où celui qui m'a incité à mourir ?

- Celui que vous pensez être le bon.

- Je suis fatiguée des devinettes…

Le Diable se gausse de cette femme :

- Quelle piètre représentation, ma chère ! Je me propose de vous délivrer de votre infestation, Odécia, afin de vous prouver ma bonne Foi !

Tout en ayant appuyé de façon ostentatoire le ton sur le dernier mot, il s'incline respectueusement :

- Pour vous servir !

- Tout doit être soumis à son appréciation. Odécia, il vous séduit !

- C'est pour mieux lui plaire ! intervient Lucifer décidé à en découdre avec elle.

- Il vous entrainera dans les tréfonds de sa propre perdition.

- Elle y trouvera de quoi s'instruire !

- Il vous mentira comme à tous les autres.

- Comme votre religion ment aux hommes depuis la nuit des temps !

- Blasphème !

- Méprisable vérité !

- Vous a-t-il proposé de devenir Sa favorite ?

- Oui, dis-je en la fixant droit dans les yeux.

- Alors vous n'êtes pas au bout de vos surprises. Des favorites, ce …Seigneur, en possède autant que de poils sur sa queue.

L'ange déchu éclate d'un rire sonore, se lève, applaudit et s'approche de ma conscience. Ses yeux se plisse, à nouveau. Tout en la dévorant de son regard de braise, il lui susurre à l'oreille de manière à ce que je l'entende :

- Souhaiteriez-vous les compter, Ma chère ?

D'un mouvement gracieux de la main, elle chasse l'importun :

- Je ne parlais pas de ce bout d'immondice, mais de celle qui vous sert à chasser votre ennui après vous êtres assouvi auprès de vos maîtresses.

- Hum…une envie d'y goûter ?

J'observe ces deux êtres s'attaquer l'un l'autre. Ils y mettent de l'ardeur pour un si petit cas que le mien :

- Je vous dérange ?

- Odécia, Mon Ange, cela ne sera jamais le cas. Je m'occupe de Miss Sainte nitouche et je suis à vous.

- Dans votre bouche, répond ma Conscience, ces trois mots sont un compliment.

- Tais-toi, femelle ! Elle sera à moi, que tu le veuilles ou non !

Le climat se tend. J'interviens :

- Pourquoi s'en prendre à elle ?

- Je ne cautionne pas son abnégation. Futilité ! marmonne Luciferen passant une langue perverse sur ses lèvres parfaites.

- Pourquoi sa présence en ce cas ?

- Tel est le rituel, Odécia. N'est-ce pas, belle Dame Conscience ? Tu sais combien il me tarde de te faire gueuler sous mes coups de boutoir ?

- Je m'oppose ! Tu dépasses les limites, Lucifer !

- Quoi ! Tu ne demandes que ça. Avoue !

Un sentiment étrange me dérange. Il s'est détourné de moi et je n'apprécie pas. Pour une fois que quelqu'un me portait un semblant d'attention. Son beau visage se tourne dans ma direction. Une lueur de triomphe fait briller son regard rouge sang :

- Oh, quelle délicate pensée ! Jalousie quand tu nous tiens…affermis bien ta main sur ton emprise !

Je demeure muette. Je ne sais plus quelle attitude adopter :

- Je ne suis qu'un jouet entre vos mains. Autant pour elle que pour vous. Allez régler vos querelles ailleurs. Que me proposez-vous et l'un et l'autre ? Rien, si ce n'est vous opposez et en tirer une plus grande gloire. Peu importe ce qui peut m'arriver. Seul compte votre désir de vous affronter !

Mon regard passe de l'un à l'autre, avant que mes paroles ne se durcissent davantage :

- Quelle retourne d'où elle vient ! A quoi m'a-t-elle servi quand j'avais besoin d'elle ?

- Belle lucidité, réponds Lucifer en levant son verre de vin.

La femme parée de ses plus nobles intentions, pâlit, me fixe intensément, m'adresse une dernière prière :

- Renonce, je t'en prie. Le jeu n'en vaut pas la chandelle.

Un moment d'hésitation s'empare de moi. Je pense soudain à mes parents. Que m'auraient-ils conseillé. Papa, toi qui a toujours été là pour moi, quels auraient été tes mots face à mon obstination à m'enfoncer dans mon erreur ?

- Ses mots auraient été les mêmes que les miens, Odécia, réponds ma Conscience espérant de ma part un revirement de situation.

- Serais-je en droit de les revoir ?

Elle baisse les yeux, contrite :

- Hélas, ta condition de suicidée ne s'y prête plus. Mais tu pourras, à loisir, goûter un repos bien mérité. Comme…les autres.

- Quels autres ?

- Ceux de ta nouvelle condition.

- Suis-je un paria pour vous, une moins que rien, tout cela parce que j'ai devancé mes maux au lieu de les subir ?

Une sombre colère s'empare de moi. Je me lève brusquement de mon fauteuil, m'empare du verre à pieds et l'envoi valser par-delà la noirceur qui nous environne. Je vomis mes mots comme autant de poisons malfaisants :

- Je n'ai que faire d'un tel endroit. Même dans ma mort je n'ai droit qu'à des restes quand on me propose le meilleur !

- Le fin du fin ! souligne Luciferun brin railleur.

- Maledetto* ! répond ma conscience un doigt accusateur dirigé contre l'ange noir.

- Me ne frego* ! lui offre-t-il avec un sourire triomphant !

D'un mouvement gracieux, sa main fait un geste et Dame Conscience s'assoie, contrainte et forcée :

- Bien, après ces échanges tout à fait charmants, se pose la question de votre perdition, Odécia.

- Ma perdition ?

- Vous devez prendre une décision, ici et maintenant. M'accepter, ou errer dans l'antichambre de l'ennui. Avouez qu'il y a mieux, non ?

- Dit de cette façon…

- Avoir franchi le cap et vous être administrée la mort, constitue, ipso facto*, une hérésie pour cette Dame consciente de son peu de valeur face à mon pouvoir.

Ma conscience grimace. Aïe, elle n'a pas aimé. Il soupire :

- Enfin, ils n'ont pas jugé bon de nous envoyer l'un de leurs émissaires ailés. Cela aurait corsé l'affaire, mais vous êtes bannie de ce magnifique royaume de rédemption. Le mien est pavé de marbre noir, mais il s'y reflète ma clairvoyance sur laquelle l'on peut difficilement jouer. N'est-ce pas Dame Conscience ?

Si tel doit être le cas, alors décision sera prise. Les seuls êtres au monde qu'il m'aurait importé de retrouver ne seront plus jamais là pour moi désormais. Je délaisse la Sainteté pour m'allier au Mal, la voici ma décision.

- Bien que le miel déposé à mes oreilles ne m'ait déjà provoqué une belle érection, je dois vous demander de prononcer à voix haute votre choix, ma chère.

Je fixe ma Conscience dans les yeux. Plus aucun trouble ne s'y décèle :

- La seule proposition que vous me soumettez, serait donc de demeurer à tout jamais dans un monde neutre, où les gens de mon espèce, les erreurs de la nature, les moins que rien, ne seront jamais admis ? Est-ce bien cela ?

Elle soupire :

- C'est très réducteur comme pensée, mais en somme, il te faudra vivre dans un no man's land.

- La Terre de personnecomme c'est poétique, raille l'ange noir.

J'avoue verser en son sens. Un brin d'ironie s'invite en moi :

- J'ai bien envie de changer de boutique ! Alors, votre venue, charmante Dame Conscience fut un réel plaisir, mais je vais devoir me tourner vers d'autres horizons, prometteurs ou pas. J'aurais l'éternité pour me faire une opinion.

- Oh…Odécia…mio curo*…

Je le regarde, placide. Il reprend la parole :

- Et ensuite ? Il me faut une petite formule d'acceptation, chérie, comme, « j'accepte que cet être merveilleux, moi en l'occurrence, devant mon regard énamouré…etc, etc, etc…

- Quoi ?

Il soupire :

- Nommez votre choix !

- Très bien. Alors, puisqu'il faut choisir, ah Lucifer, je peux vous le dire sans la moindre hésitation, je Vous choisis, et vaille que vaille !

Il exulte. Elle rend les armes. Une larme borde ses cils avant de tomber sur sa joue. Lucifer, courtois s'adresse à elle avec une tendresse non feinte :

- Puis-je vous offrir mon mouchoir ?

Elle lui lance un regard furibond, alors que deux êtres encapuchonnés sortit d'on ne sait où, se place de chaque côté du fauteuil, avant de tourner le dos à l'ange noir. Ils lui font signe de se lever, et l'empoigne par les coudes. Sous mon regard privé de la moindre compassion, elle disparait de mon champ de vision entre ses geôliers.

Triomphant, Lucifer lève son verre en cristal. Les flammes des bougies noires se reflètent sur la multitude de facettes, petits miroirs réfléchissant chacune de mes nouvelles intentions. Elles sont nombreuses, ne reste qu'à les discipliner avant de les exécuter.

Ma réflexion est soudain interrompue par un spectacle prodigieux.

Dans le dos du Diable vient de se déplier deux ailes garnies d'un plumage sombre.

Chacun des rachis* constituant cet ensemble à la mécanique complexe, est garni de barbes* voletant au moindre souffle. Je suis fascinée. Petite, mon père et moi, partions souvent le matin très tôt, observer les oiseaux des marais tout proches de chez nous.

Cet oiseau particulier vient, à coup sûr, de captiver toute mon attention.

Il me sourit et me tend sa main :

- Vous apprendrez à me connaitre sous toutes mes appellations, sous toutes mes représentations et apprécierez ce que vous y verrez, Odécia. Je serais votre douleur comme votre splendeur. Votre faim sera comblée au-delà de l'imaginable. Avec d'autres la fornication me liera, quand c'est en vous seule que j'y perdrai ma raison. Votre malléabilité sera mon nouveau sacerdoce, votre apprentissage un chemin de croix où vos inhibitions serviront mes volontés.

Une seule parole a retenu mon attention. Forniquer avec d'autres, ne saurait me convenir :

- Combien d'autres vous faudra-t-il ?

- Des tas, mais elles ne seront jamais toi !

- Jamais ?

- Jamais, si je mens, je vais en Enfer.

Sa répartie n'est pas déplaisante :

- Je vais avoir l'Eternité pour m'en assurer. J'y mettrai toute mon âme, sachez-le !

Ai-je dit cela ? D'où me vient cette soudaine assurance ? En moi monte une farouche envie de contrer mes anciennes détresses. Le désespoir me fuit. Je m'enhardis. De quelle façon devrais-je exister dans ce monde où il me conduit ?

- Pour cela, il faut me suivre.

Je baisse la tête. Je capitule. Qu'il m'emmène. Je n'attends plus que cela. Il m'enveloppe de ses ailes protectrices :

- Bois avec moi le calice de ta souffrance. Tu finiras par l'apprécier.

Un signe d'assentiment de ma part, finit de le convaincre :

- C'est bien Odécia. Sombre avec moi. Invite-moi…c'est la dernière partie du rituel. Tu dois m'inviter. Invite-moi…

Je soupire. Je dois dire adieu à ce monde insipide où je me serais perdue, relève le menton, et le fixe droit dans ses yeux couleurs rubis :

- Je t'invite en moi, Ô mon Maître !

Il baisse les paupières. Un grognement proche de la jouissance monte du plus profond de sa gorge. Je ne sais quelle attitude adopter. Le mieux est de ne rien dire, ne rien faire. C'est reposant…de ne rien faire.

Cela faisait longtemps que ça ne m'était plus arrivée. Je m'apaise tout à fait.

Lorsqu'à la suite d'un long soupir, il rouvre les paupières, ses prunelles ont revêtues leurs teintes originelles. Ce bleu dans lequel je sens ma perdition s'intensifier. Nos fronts s'effleurent. La fièvre s'empare de mon être. Je m'égare dans mes pensées inavouables, ses bras m'enserrent, je le veux au plus près de moi, au plus près de ce qui, autrefois, battait dans ma poitrine et qui, à présent, n'est plus :

- Tu as tort, Mon bel Ange.

Il prend ma main et la pose sur ma poitrine qu'il vient délicatement de dénuder. D'abord succin, de légers battements martèle ma nouvelle vie. Ils s'amplifient. Je me sens revivre. Les vibrations sont sourdes, discordantes, désaccordées. Elles pulsent en moi, et me propulse dans un nouvel état où l'euphorie se lient à une joie malsaine.

Mon corps change, je le sais, je le sens. J'aperçois mes cheveux s'allonger et sombrer dans un noir profond. Il me déshabille du regard :

- Il sera temps de te contempler plus tard. Laisse-toi t'imprégner de mes volontés. Le miroir te rendra justice, crois-moi.

Fort bien. Il sera temps…plus tard. En cet instant, je suis sa reine, je suis sa courtisane, je suis son amante, je suis Moi !

Autour de nous, les ténèbres s'éclairent. Nous sommes au centre d'une immense salle circulaire d'où s'élèvent une rangée d'arches aux dimensions pharaoniques. A l'intérieur de l'une d'entre elles se trouvent une gigantesque porte de bronze. Des tas de signes y sont gravés. Lucifer me tend une main élégamment gantée. Je dépose la mienne avec douceur. Il m'offre un sourire lubrique et sa voix s'élève.

Je ne l'avais jamais entendu. Elle provoque un respect immédiat, une cessation de pensées, une reddition sans appel. Elle m'entraine avec lui. Je la suivrai, je le veux, je le sens, je le devine :

- C'est ici chez toi, Ma reine! Voici Ton royaume. Bienvenue en Enfer!

A mon tour, ma voix s'élève. Elle aussi a changé. Plus sûre, plus mature, forte de sa volonté :

- Je suis chez moi, enfin !

Et les portes du royaume se referment sur les amants maudits qu'en un temps tous les anges combattirent sans jamais les atteindre…

Est redemptio vestra angustia…*

Ce n'est pas une fin, mais un commencement.

Arakïell

· L'exorciste ne doit pas se laisser aller à la curiosité et ne questionne les démons que pour connaître leur nom et leur nombre, et pour leur faire révéler si quelques œuvres magiques, signes maléfiques ou instruments, soit dans le corps du possédé soit ailleurs, sont responsables de la possession. Dans ce cas il ordonnera que le possédé restitue le sort ou bien il se chargera de le découvrir et de le détruire. (Exorcisme selon le rite catholique qui explique combien il est important de faire nommer le démon.)

· En son temps : Je n'ai pu m'empêcher, ici, d'utiliser l'une des répliques culte du film « L'Exorciste » de William Friedkin, lorsque le démon converse avec le prêtre.

· Maledetto: Maudit en italien.

· Me ne frego : Je m'en frotte.

· Ipso facto : Par le fait même.

· Mio curo: Mon cœur en italien.

· Rachis : « Tuyau » central plein, partie principale de l'axe.

· Barbes : Lames insérées obliquement en deux séries de part et d'autre de l'axe dans un seul plan.

· Est redemptio vestra angustia: Ta rédemption viendra du Mal.