Quand lama fâché

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Disclaimers : les pirates appartiennent à M. Matsumoto. Les bestioles, à leur éleveur (oui, ce sont des bestioles domestiques malgré leur sale caractère). La jungle montagneuse, à la planète dont l'orbite était idéale à son développement. L'ennemi qui rôde, à sa propre franchise, pour le fun. Les éventuelles incohérences tactiques sont le fait de l'auteur, qui assume.

Chronologie : piraterie débutante, globalement du niveau de « Space Symphony Maetel » (en clair, ce sont des boulets). Le calage sur la ligne temporelle se fera toutefois plutôt du côté d'Albator 84, comme à mon habitude. Notez la présence d'un certain Ned, déjà mentionné dans une histoire de dindons. On peut donc raisonnablement déduire que cette charmante aventure se déroule après.

Notes de l'auteur : fait partie du recueil « Invasions », lequel est décidément très bizarre. J'étrenne par ailleurs mon premier titre de fic qui commence par « Q ». Pourrait également se raccrocher au défi « la pire arme du monde » de , même si ce n'est pas la pire arme dont il s'agit ici : c'est au contraire exactement ce qu'il leur faut (et de toute façon, j'avais commencé la rédaction avant la publication du défi, alors…).

Pour Kaori. Meuh non, ce n'est pas trop gros.

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Le système planétaire Hépa-Vitt Mg 031, plus communément appelé H31, se situait à la croisée des routes galactiques qui reliaient la Terre, la Ceinture des Pléiades et le Consortium Marchand. Il était constitué de dix-sept planètes et d'une myriade de satellites, pour la plupart sans intérêt. Quelques colons aventureux s'étaient toutefois implantés sur les planètes les plus hospitalières. On y recensait sept colonies humaines « officielles » réparties sur deux planètes et un satellite, et une emprise néo-humaine autour d'une géante gazeuse, sans compter trois stations itinérantes et de multiples micro-colonies non déclarées.

Longtemps négligé par la Fédération, le système avait regagné un semblant d'intérêt stratégique lors de l'expansion illumidas : sa position le désignait en effet comme un point de ravitaillement idéal. Hélas, trop éloigné des grands centres décisionnels de la Fédération et mal desservi en renforts, le maigre contingent permanent n'avait pas fait le poids face à la machine de guerre bien huilée du puissant Empire Illumidas.

Les forces régulières s'étaient rendues en à peine deux jours. Depuis, les résistants avaient pris le maquis. La configuration du terrain, le faible nombre d'insurgés et les particularités géologiques des planètes de Hépa-Vitt avaient conduit les Illumidas à ne pas y gaspiller des troupes (après tout, ils tenaient les astroports, c'était l'essentiel). Les actions d'éclat, systématiquement qualifiées de « terroristes » par les journaux de propagande, restaient toutefois une douloureuse épine dans le pied de l'Empire.

Tochiro avait décidé d'apporter un peu d'aide à l'insurrection locale. « Ça nous permettra de faire connaître l'Arcadia et ça contribue à fédérer tous les résistants de la galaxie contre les Illumidas ! » avait-il argué. Harlock n'avait pas trouvé de raison valable de refuser.

Peut-être aurait-il dû mieux chercher.

— Est-ce que tu peux me répéter ça moins vite ? demanda-t-il à son ami après que celui-ci lui eut exposé avec force gesticulations les détails de l'opération à venir.

Tochiro souriait d'une oreille à l'autre.

— Eh bien, pour faire simple, le champ magnétique de la planète dérègle la plupart de nos appareils, expliqua le petit ingénieur. C'est assez courant, en fait.

Oui, Harlock le savait. Un nombre effroyable des planètes découvertes possédaient des « particularités » magnétiques qui transformaient la colonisation dite « à haute technologie » en véritable casse-tête. Dans le meilleur des cas, les instruments électroniques étaient juste brouillés. Dans le pire, ils explosaient. Évidemment, il serait facile de rétorquer qu'il suffisait de revenir aux origines de la civilisation et de laisser l'électronique au placard, mais seule une minorité d'illuminés acceptaient de se passer du confort moderne et de ses avantages.

Harlock soupira. À croire qu'il existait une entité supérieure qui s'arrangeait pour que les planètes ne soient pas trop vite corrompues par la technologie… mais il s'agissait là d'un débat théologique dans lequel il ne voulait pas s'impliquer pour le moment.

— Et tu es en mesure de leur proposer du matériel assez robuste ? reprit le capitaine pirate.

Tochiro opina.

— J'ai remplacé l'induction magnétique par des chargeurs classiques, acquiesça-t-il, et ajouté des coques de protection pour les éléments les plus sensibles. Reste plus qu'à livrer.

Mmm. Harlock n'avait pas apprécié l'exposé de cette partie du plan. Il biaisa.

— Je pense qu'un largage conviendra très bien, affirma-t-il.

Tochiro secoua la tête.

— Non. Un largage en haute altitude court le risque d'être intercepté. Ou perdu. La région est en grande partie impraticable, tu sais ?

Certes, mais quid d'un largage basse altitude ? Ils ne possédaient pas justement un vaisseau rutilant, plein de canons et avec un bouclier de camouflage qui pourrait s'approcher sans problème ?

— L'Arcadia ne possède pas des systèmes renforcés pour résister à ce genre de désagréments magnétiques ? insista Harlock tout en songeant « quoi, on m'aurait menti sur la qualité de la marchandise ? ».

Tochiro agita la tête plus vigoureusement.

— Pas dans cette zone, Harlock. Les perturbations sont trop fortes au-dessus de la chaîne montagneuse. Pourquoi crois-tu que le QG de la résistance de Hépa-Vitt s'est réfugié là ?

Harlock grimaça. Okay. Le pire du pire des anomalies magnétiques planétaires, donc : non seulement les instruments de mesure explosaient, mais les engins volants s'y crashaient. Il n'existait qu'une seule parade dans ce cas : se poser à côté de la zone dangereuse. Et continuer à pied, comme l'avait mentionné Tochiro. Bah. C'était bien la peine de commander un vaisseau surpuissant, tiens…

— Et comment tu as l'intention de transporter ton chargement ? ergota Harlock, qui n'allait pas céder avant d'avoir exploité toutes les failles imaginables de ce plan.

Tochiro lui fit un clin d'œil. Ce n'était pas rassurant.

— Ne t'inquiète pas Harlock, j'ai tout prévu !

Non, définitivement, ce n'était pas rassurant.

Sur les indications de Tochiro, l'Arcadia avait tout d'abord pris un cap vers Telpar, une planète neutre spécialisée dans l'élevage. Au sarcasme d'Harlock qui lui avait fait remarquer que Telpar ne se trouvait pas vraiment sur la route du système H31, Tochiro avait simplement répondu « notre contact nous y attend ». Des bribes de phrases et des préparatifs fébriles du côté du hangar secondaire avaient laissé entendre au capitaine qu'ils risquaient probablement d'y récupérer plus qu'un contact, mais aucune des questions plus ou moins directes d'Harlock n'obtint de réponse satisfaisante.

Tout au plus son ami arborait-il un air gêné lorsqu'il abordait le sujet, ce qui permettait au capitaine pirate d'en conclure qu'il n'allait pas du tout aimer.

— T'as défini quoi, pour le paiement ? interrogea-t-il lorsque l'Arcadia fut ancrée dans un vallon discret à l'écart de l'astroport septentrional.
— Plutôt du troc, l'informa Tochiro. J'ai besoin de cristaux de navigation et de générateurs de flux quantique. On fixera tout ça quand je rencontrerai mon contact de visu.
— Essaie quand même de récupérer du cash et de ne pas faire ça gratuitement comme la dernière fois, hein ? persifla Harlock. Je sais que la mécanique c'est ta passion, mais il faut aussi qu'on puisse acheter de quoi se nourrir…

À vrai dire, Harlock n'était pas trop regardant lui non plus sur la nature exacte des transactions qu'ils effectuaient : il n'avait pas un gros appétit, donc les ravitaillements en vivres lui apparaissaient tout à fait accessoires. La présence d'un équipage à bord (affamé la plupart du temps) l'avait toutefois obligé à se pencher sur la question. Deux des gars lui avaient même déjà réclamé « une solde ». Un jour ou l'autre, Tochiro ou lui allaient devoir s'en occuper.

— Il faut des cristaux de navigation, grommela l'ingénieur. Plein. L'Arcadia en bouffe une quantité impressionnante, c'est une horreur.

Harlock croisa les mains derrière son dos tout en observant son ami se démener avec une liasse de papiers face à une pile de caisses, en même temps qu'il marmonnait « faudra que j'arrange ça après avoir recalibré les recycleurs ». Tochiro donnait toujours l'impression de faire fonctionner l'Arcadia à lui tout seul, ce qui était, in fine, assez proche de la vérité.

— Tu veux un coup de main ? demanda Harlock d'un air impassible.
— Non, c'est bon.

Tochiro remua les lèvres en silence.

— Le compte y est. Je crois.

Il sourit.

— On peut aller chercher mon contact. Tu viens ?

Avait-il seulement le choix ?

Lorsqu'Harlock découvrit le fameux contact et son véhicule, il ravala son commentaire acerbe comme quoi l'Arcadia n'était pas un taxi, merde, on aurait aussi bien pu livrer sur Telpar et ça aurait évité des tas d'embrouilles : effectivement, ces gens-là avaient besoin d'aide. Notamment en termes de moyens de transport dignes de ce nom.

Ils étaient trois, deux hommes et une femme. La femme dirigeait le groupe ; elle se présenta sous le nom de Carmen. Ses cheveux noirs étaient coupés courts, et elle était vêtue d'un treillis défraîchi tout comme ses deux compagnons. Le plus baraqué, Pepe, était néo-humain. En manches de chemise, la peau hâlée, il possédait cette aura légèrement électrique (et un peu désagréable) propre aux néo-humains. Tout le côté droit de son visage était tatoué de motifs entrelacés qui se rejoignaient dans le cou et se prolongeaient sur le bras… et qui n'étaient peut-être pas des tatouages, d'ailleurs, songea Harlock tandis qu'il tentait de se forger sa propre opinion sans dévisager trop ouvertement le néo-humain.

Le dernier du groupe se nommait Luis. Petit et maigre comparé à Pepe, il s'annonça en tant que pilote avec un geste possessif envers son appareil, lequel arracha une grimace de dégoût à Harlock. Le capitaine de l'Arcadia se reprit aussitôt et espéra que son mouvement de rejet était passé inaperçu, mais franchement… Comment une telle épave pouvait-elle encore voler ? Harlock se targuait pourtant d'être capable de faire voler n'importe quoi ; c'était dire si l'état de cette guimbarde était catastrophique.

Ces considérations techniques furent cependant rapidement occultées : il s'avéra en effet que les trois résistants n'étaient pas seuls.

— Tout est prêt de notre côté, déclara Carmen une fois les salutations d'usage terminées. Vous avez fait les aménagements nécessaires pour le transport ?

Harlock se composa une expression neutre tandis qu'il englobait la situation d'un regard. Intérieurement, il aurait bien engueulé Tochiro (en train de répondre par l'affirmative à la question posée), paniqué, et crié à tout le monde ses quatre vérités à propos de cette foutue transaction – pas nécessairement dans cet ordre, d'ailleurs – mais son instinct lui soufflait qu'un tel comportement nuirait à sa réputation.

— Je n'en attendais pas moins de vous, capitaine, le remercia Carmen.

Harlock répondit d'un sourire crispé. Il avait très envie de rétorquer que si ça n'avait tenu qu'à lui, jamais il n'aurait accepté de s'engager dans cette opération, mais il était clairement trop tard pour se dédire.

Il semblait néanmoins que Tochiro était quelque peu surpris lui aussi.

— Vous n'aviez pas parlé de chevaux ? demanda le petit ingénieur d'une voix où perçait un soupçon d'incertitude.
— Si, reconnut Carmen. Je dois avouer que je ne m'attendais pas à trouver ces animaux ici, mais je n'allais pas laisser passer une telle occasion. Ils sont bien plus adaptés au terrain !

Le regard inquiet que Tochiro lui lança n'échappa pas à Harlock. Le capitaine lui renvoya une moue sceptique. Il ne connaissait ni les animaux, ni le terrain, ni le chargement, ni les détails de la transaction, aussi se promit-il fermement de rester à l'écart de ce qui se profilait comme un joyeux bordel. C'était l'idée de Tochiro, après tout. Il n'avait qu'à gérer tout seul.

Si seulement cela avait été aussi simple.

Les ennuis commencèrent dès l'embarquement sur l'Arcadia.

— Mais qu'est-ce que putain de quoi ? bredouilla le chef machine lorsque les insurgés et leurs bagages parvinrent au pied de la coupée. On n'avait pas parlé de chevaux ?
— Ce sont des lamas, expliqua Tochiro. C'est pareil.

Harlock leva un sourcil. « Pareil » n'était pas le premier mot qui lui venait à l'esprit pour décrire ces bestioles. « Moche » convenait mieux, pour être honnête. Alors d'accord, les lamas possédaient quatre pattes comme des chevaux et on pouvait de toute évidence les monter, mais 1) c'était beaucoup plus poilu, et 2) aucun cheval n'avait jamais ainsi toisé Harlock de haut avec un tel air de dédain calculateur.

Douze de ces horribles bêtes montèrent à bord et furent installées par Carmen et ses acolytes dans les box que Tochiro avait préparés à cet effet. Après un rapide conciliabule, leur épave trouva également une place dans le hangar à navettes.

— Je vais vous la retaper, proposa Tochiro, ce à quoi Harlock rétorqua qu'il ferait mieux de s'occuper de leur propre vaisseau plutôt que des poubelles volantes des autres (en vain d'ailleurs).

Le capitaine se consola de son absence totale de pouvoir décisionnel dans cette affaire en prenant lui-même la barre lors du décollage, de la sortie d'orbite, du saut warp et de la navigation finale vers H31. Il exécuta chacune des manœuvres de la manière la plus brusque possible, et souhaita avec une joie sadique réussir à déranger de façon durable les lamas dans leur soute.

Lorsqu'il se posa sur Eularé, la cinquième planète de H31, il avait envisagé différents argumentaires pour convaincre les insurgés de continuer sans eux. Après tout, ils avaient récupéré leurs caisses, ils possédaient leurs bestioles pour les transporter et ils connaissaient mieux le coin que les pirates de l'Arcadia.

Aucune de ses objections ne résista malheureusement à l'enthousiasme débordant de Tochiro.

— Faut que je leur montre comment ça fonctionne sur le terrain, tu comprends ? Et si ça se trouve, ils ont même du matériel que je pourrai améliorer !

Tochiro était davantage citadin que campagnard, mais sa curiosité était intacte et la perspective d'une virée en pleine nature l'excitait au plus haut point. Ces derniers jours, quand il ne dissertait pas sur la modification géniale de la nouvelle arme qu'il venait d'inventer, le petit ingénieur s'extasiait pendant des heures sur les joies du camping et la chance de pouvoir se forger des expériences authentiques. De son côté, Harlock connaissait lui aussi davantage les mégalopoles que la nature sauvage, mais les rares « expériences authentiques » qu'il avait vécues l'avaient convaincu de limiter leur occurrence au maximum.

— C'est une occasion de découvrir la résistance « à l'ancienne » ! s'enthousiasmait Tochiro. De retrouver ses racines ! De toucher du doigt l'authenticité de notre combat !

Harlock ne voyait pas trop en quoi l'authenticité de devoir dormir à la belle étoile, servir de repas aux moustiques ou supporter les caprices de la météo était enthousiasmant, mais il ne parvint pas à doucher l'optimisme de son ami.

Il ne restait en conséquence qu'une seule option : l'accompagner. Le capitaine n'avait en effet pas perdu de vue qu'ils venaient en aide à une insurrection armée, ce qui impliquait donc très logiquement des ennemis armés en face. S'il en jugeait la réaction de Tochiro, qui parlait surtout de chants scouts autour d'un feu de camp, son ami n'avait pas du tout ce genre de problématique à l'esprit et Harlock préférait encore être avec lui pour le protéger plutôt que de le récupérer en plusieurs morceaux.

Le capitaine désigna donc pour les escorter deux membres d'équipage qui avaient eu la malchance de traîner dans ses pattes au mauvais moment, confia l'Arcadia au chef machine, pria pour que son vaisseau soit toujours entier et au même endroit à son retour, et se prépara pour « une petite virée dans la nature ».

Beuh.

— Combien de temps ? demanda-t-il à Carmen.
— Comptez trois jours de marche jusqu'au camp si tout se passe bien, répondit-elle. Vous venez avec nous ?

Cela ne l'enchantait guère, de toute évidence (ils étaient deux, comme ça), mais qu'elle ne croie pas qu'Harlock allait abandonner Tochiro entre les mains d'insurgés dont il ne connaissait pour ainsi dire rien. D'autant que le « si tout se passe bien » n'était pas de bon augure.

— Vous sous-entendez que nous pourrions faire de mauvaises rencontres ? interrogea-t-il.

La résistante détourna le regard, ce qui équivalait à répondre oui. Rien d'étonnant, en somme : les Illumidas devaient certainement envoyer des patrouilles régulières dans la zone pour déloger les rebelles. Néanmoins, un petit quelque chose au fond des yeux de Carmen (de la gêne ? De la crainte ?) laissait supposer qu'il y avait dans ces montagnes peut-être un peu plus que deux ou trois patrouilles. Harlock avait un mauvais pressentiment, tout à coup.

Le capitaine pirate grogna. Bah, ça lui donnait une raison supplémentaire de rester avec Tochiro. Qu'il le veuille ou non, il n'échapperait pas au camping.