Coucou ! Et voici la suite ;)

Gros merci à Calliope pour avoir corrigé tous les chapitres de cette fic !

Bonne lecture !

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La geste du chevalier aux loups

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Dans les bras de la malédiction

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Pénétrant dans la forêt, le chevalier avait comme l'impression de revenir en un lieu chéri. Le couvert des arbres diffusait une tendre et apaisante lumière aux reflets d'émeraude. Les pinsons trillaient la joie de son retour et l'air embaumait du plus douceâtre des parfums. Camaro ralentit le pas et dodelina de la tête tandis que son cavalier laissait son âme s'imprégner de nouveau de cette douceur printanière. Il oublia ses doutes et ses douleurs, ses craintes et ses questions, se laissant simplement transporter par le charme de cet écrin de verdure comme oublié des hommes et du temps.

Lentement, Derek s'affaissa sur lui-même, pris de langueur, tout son être aspirant à se laisser submerger par cet apaisement salvateur, quand une aiguille lui piqua méchamment le cou, le réveillant brutalement. Le chevalier regarda autour de lui, comme ébahi. Sous lui, son destrier avançait d'un pas lent et pesant, suivant la route le museau près du sol. Il marchait en dormant, lui aussi atteint par l'enchantement de cette forêt.

Derek claqua la bride et Camaro eut un sursaut avant de s'ébrouer et d'accélérer l'allure, ses yeux observant les alentours avec effroi. Alerte, le corps tendu et l'esprit vif, le chevalier fit sortir son destrier de la route et l'engagea dans la forêt même, espérant ainsi échapper au sort qui, le pensait-il, imprégnait le chemin.

Sous les frondaisons resserrées, la lumière du jour baissa pour ne plus être qu'une pénombre éclairée de loin en loin par des reflets verts. Ici et là, quelques lucioles dansaient dans les airs, répandant une lueur jaunâtre plus vive. Une odeur de cendre et de pourriture parvint jusqu'au nez du chevalier qui plissa ce dernier et fronça les sourcils, soudain inquiet de se trouver dans ces sombres lieux fleurant la sorcellerie et la magie noire. Des halos bleus se mirent à luire entre les bosquets éloignés, jamais longtemps, jamais au même endroit. Feux follets joueurs qui firent broncher son destrier d'inquiétude, au même titre que les branches nues et blanches au sol, pareilles à des ossements. Un coup d'oeil plus approfondi glaça le sang du chevalier : nulle branche, aussi noueuse fût-elle, ne pouvait prétendre posséder tels arrondis et boursouflures, semblables à des dents sur un crâne. Seulement alors, le chevalier s'aperçut du silence lourd qui l'entourait, tout juste percé par les inquiétants frémissements qui agitaient les buissons avoisinants.

Derek resserra ses poings sur la bride de sa monture, le poitrail de Camaro frémissant de peur entre ses cuisses. Un feu follet apparut soudain devant le destrier nerveux, qui se cabra et s'emballa, partant au triple galop tandis qu'une vive douleur transperçait le cou de son cavalier.

Le chevalier ouvrit brusquement les yeux, sans aucun souvenir de les avoir fermés, le corps couvert d'une sueur glacée, les muscles douloureux de contractions involontaires et l'esprit plus clair que jamais. Respirant difficilement, il tira sur les rênes de Camaro de toutes ses forces pour l'arrêter, sans succès. Il dut se résoudre à lui tordre une oreille alors qu'il voyait défiler branches basses, arbustes aveuglants et racines traîtresses, mettant en péril leur vie à tous les deux. Sous la douleur, le destrier se cabra à nouveau avant de retomber lourdement sur ses sabots, tout son corps tremblant de panique.

Derek descendit de sa monture avec précaution, ses membres raidis lui répondant difficilement, et fit quelques pas sur l'humus moelleux. Autour de lui, ni ossement, ni luciole et encore moins de feu fantôme, uniquement un sous-bois embaumant la terre et le bois, éclairé d'une tendre lumière verte passant à travers les frondaisons resserrées. Un cerf fit retentir son brame et une volée d'oiseaux fit frémir feuilles et branches. Le chevalier leva une main vers son cou, frottant l'endroit où l'aiguille était rentrée dans sa chair, l'éveillant du songe cauchemardesque.

Maudite, cette forêt l'était bel et bien, restait à savoir qui en était la cause et, plus encore, comment le vaincre.

Derek revint à son destrier pour l'apaiser suite à cette mésaventure, multipliant caresses et cajoleries sur son museau et son encolure tout en lui parlant doucement. L'étalon, pourtant courageux, mit longtemps avant de réussir à se calmer, acceptant volontiers la pomme que lui tendit son maître dans l'espoir de l'amadouer.

Sa monture calmée, le chevalier regarda autour de lui, la bride à la main.

- Mon beau, je crains que la réputation de cette forêt maudite ne soit pas usurpée, marmonna-t-il en regardant avec méfiance les chênes et bouleaux qui le cernaient. Était-ce notre chance qui nous sauva lors du premier passage ? Ou bien autre chose… Nous aurait-il sauvés, alors ?

Derek caressa l'encolure de Camaro et soupira avec mélancolie, s'en voulant de toujours vouloir se montrer miséricordieux envers celui que tout désignait comme l'esprit maléfique de ces bois.

Avançant à pied à côté de sa monture par mesure de précaution, il se mit en demeure de retrouver la route en revenant sur les traces de leur folle chevauchée. Bien vite pourtant, ces dernières devinrent de plus en plus discrètes, effacées, jusqu'à disparaître totalement de sa vue, comme si ni lui ni son destrier n'avaient foulé du pied cette terre tendre jonchée de branches craquantes et buissons épars. Perplexe, le chevalier se retourna, et ne vit pas davantage derrière lui les empreintes des pas qu'il venait à l'instant de faire.

Inquiet, il appuya l'aiguille, toujours prise dans le col de sa chemise, contre son cou, attendant que la douleur déchire le voile d'illusion embrumant son regard. Il n'en fut malheureusement rien. Ses traces, aussi bien à l'aller qu'au retour, avaient complètement disparu, à croire qu'ils étaient apparus, lui et sa monture, au beau milieu de la forêt sans jamais l'avoir traversée.

- Encore cette magie noire. Par mon âme et mon honneur, je comprends mieux comment tant de chevaliers ont pu laisser leur vie dans ce lieu, grommela Derek tout en reprenant sa marche, bien décidé à retrouver la route, d'une façon ou d'une autre.

Il marcha, accompagné de Camaro qui se pressait de plus en plus contre son cavalier, roulant ses yeux d'inquiétude.

Après les traces qui s'étaient volatilisées, Derek fut confronté à un autre phénomène qui le fit douter une fois de plus de ce que voyaient ses yeux. Il pressa l'aiguille contre sa peau jusqu'à faire perler son sang, sans plus de succès. La forêt se modifiait bel et bien derrière lui, chênes et buissons, bouleaux et fougères, bougeant et s'agençant différemment dans son dos. Derek accéléra le pas, se tournant et se retournant à en avoir le tournis, mais rien ne semblait pouvoir interrompre la danse folle de la verdure des lieux. Il en vint à avoir des vertiges, ne sachant où poser ses yeux dans ce paysage mouvant, ses pieds glissant sur des racines fuyantes et son sens de l'orientation bouleversé l'empêchant de suivre une quelconque direction en ligne droite.

Soudain, tout se figea.

Derek reprenait son souffle et regardait autour de lui avec effroi, son destrier plaqué contre lui, quand le bruit froissé d'un buisson qu'on dérange retentit dans l'étrange et lourd silence des lieux. Le chevalier dirigea son regard vers le danger et porta la main à son pommeau, prêt à défendre chèrement sa vie contre la créature des enfers qui venait lui ôter sa vie et son âme.

Cependant, ce ne fut ni un bouc dressé sur ses pattes arrière, ni un chien des enfers ou un squelette animé de feux follets qui sortit de derrière les arbres, mais un âne gris, qui posait avec précaution ses sabots délicats sur le sol inégal de la forêt. Lentement, le petit équidé aux longues oreilles s'approcha du chevalier jusqu'à presser sa douce tête contre sa cotte de lin.

Avec maladresse et un brin de crainte, le chevalier caressa l'animal au pelage gris. En réalité et malgré ce qu'il avait pu entendre, il avait bien du mal à imaginer que la bête soit la monture du dieu cornu ou un noble étalon à la robe argentée, il ne voyait sous ses yeux qu'un simple âne, des plus banals, à la robe bien entretenue. La brave bête accepta ses cajoleries avec un plaisir non feint sous les yeux attendris d'un Derek déserté par la peur. Puis, l'âne s'éloigna de lui et avança de quelques pas, l'invitant à le suivre d'un hochement de tête.

Le chevalier hésita, conscient qu'il pouvait s'agir là d'un nouveau piège, mais tout aussi conscient que c'était peut-être son unique chance de sortir de ce labyrinthe végétal. Il suivit l'âne qui, pas une fois, ne marqua une quelconque hésitation quant au chemin à suivre. Doucement, la forêt s'éclaircit, signe que le jour se levait, faisant prendre conscience à Derek qu'il avait passé la nuit en ces lieux, perdu entre illusion et mirage. Par précaution, il continuait de se piquer le cou à intervalles réguliers, cependant, tout ce qu'il vivait depuis les feux follets semblait n'être plus qu'issu de la réalité. Une réalité déformée, torturée, par les sorts et maléfices d'un fils du démon, mais la réalité tout de même.

Soudain, le chevalier se figea, le bout de ses doigts s'engourdissant devant le spectacle vers lequel l'âne l'avait mené. Là, devant ses yeux, sous la lumière opaline du petit matin, un jeune charbonnier se baignait dans la source claire d'un ruisseau. Derek ne sut comment il l'avait reconnu, de dos et dévêtu, mais il avait immédiatement compris qu'il s'agissait lui, son coeur se gonflant d'affection à sa simple vision et son âme chantant son bonheur de le revoir, lui, le valet de ces bois.

Ignorant la présence du chevalier qui le contemplait sous le couvert d'un saule, le charbonnier continua sa toilette, prenant dans ses mains en coupe l'eau cristalline pour la faire couler le long de son corps aux muscles déliés. Sa peau se moirait d'une teinte crème sous le jour clair, renforcée par la myriade de grains de beauté qui parsemaient son corps comme autant de baisers de fée. Derek découvrait avec surprise ce que les fripes et guenilles avaient réussi à cacher, à savoir les épaules larges et les bras vigoureux du jeune homme, qui désormais se révélaient dans toute leur beauté masculine.

Un mouvement de tête fit relever les yeux du chevalier qui se retrouva, le coeur battant, à observer l'eau glisser le long des mèches brunes du valet, effleurant le front et la joue que le profil du garçon dévoilait, ainsi que ses longs cils et la courbe mutine de son nez. Il y avait dans sa posture et ses gestes une impudeur et une lascivité qui laissa le chevalier en émoi. C'en était presque trop pour Derek, que cette vision entraînait vers des affres de perdition et d'insoutenable désir. Le valet s'accroupit à nouveau devant lui pour se couvrir d'eau, avant d'en recueillir une pleine coupe pour la boire dans ses mains jointes, trempant ses lèvres rose pâle dans le liquide clair.

En cet instant précis, Derek aurait donné énormément, peut-être même son âme, pour que les lèvres du valet baisent tout autre chose que l'eau vive. Jamais il n'avait autant eu envie d'embrasser quelqu'un.

Le valet tendit ensuite sa main et récupéra sur le bord du ruisseau, une flasque d'argent bien connue du chevalier. Il en oignit ses paumes et sa gorge sous le regard éperdu de Derek, laissant l'odeur de l'amande adoucie par sa propre fragrance flotter jusqu'à lui.

Le coeur battant à tout rompre, le chevalier fit un pas malheureux en avant, froissant feuilles et brisant branches sèches.

Le valet se tourna vivement vers lui. A sa vue, ses yeux s'étrécirent et prirent une teinte d'or lumineuse tandis que ses pupilles s'étiraient en une fente étroite tout en hauteur.

L'âne fit entendre son braiment qui retentit comme un coup de tonnerre dans la clairière.

- Toi, siffla le charbonnier à l'intention de son animal.

Derek posa prestement sa main sur le pommeau de son arme et fit un pas hors des fourrés. Stiles redirigea son regard bestial vers lui avant de bondir prestement de l'autre côté du ruisseau et de disparaître à ses yeux en retournant sous le couvert de la forêt.

Le chevalier jura entre ses dents et se mit aussitôt à sa poursuite, les braiments de l'âne résonnant derrière lui.

Le valet avait peut-être disparu de sa vue, mais il fut très simple pour le chevalier de suivre sa piste de branches brisées et de terre retournée. Il n'avait certes pas la pointe de vitesse de sa cible, mais il avait de l'endurance et de la volonté ainsi qu'une expérience certaine dans le pistage. Lorsque les traces évidentes du charbonnier s'arrêta brutalement, Derek repéra une touffe de poils blancs comme la neige accrochée à une racine. Derek suivit la piste de l'hermine comme il avait suivi celle de l'humain, cherchant trouées dans les fourrées et fourrure blanche. Après l'hermine, il pourchassa la biche, l'écorce éraflée et les marques de sabots. Enfin, il traqua le goupil, plus prudent que jamais, plus discret aussi, la main sur la corde qu'il détachait lentement et silencieusement de sa ceinture pour mieux la nouer en un collet large et fluide.

Les traces s'arrêtèrent devant le terrier d'un blaireau.

Le chevalier déposa sans un bruit le piège sur le sol près du trou, avant de se placer de l'autre côté pour mieux plonger son bras ganté de fer dans la tanière. Des dents pointues crissèrent contre les mailles et une mâchoire fine mais puissante exerça une forte pression sur sa main. Le chevalier essaya d'attraper la fourrure ou un membre de l'animal, grognant sous l'effort, quand celui-ci bondit soudain hors de la tanière. A l'instant où le goupil posa une patte dans le collet, Derek tira sur la corde, refermant le piège autour du quadrupède roux qui se débattit comme un beau diable. Le chevalier eut bien du mal à ne pas lâcher prise alors que la corde se tortillait telle un serpent entre ses mains sous les assauts du goupil, mais il finit tout de même par attraper l'animal à bras le corps. Le goupil continua néanmoins de se tordre, de glapir et de gémir contre lui, rongeant et griffant sa patte emprisonnée, jusqu'à que ce que les glapissements devinssent des cris humains et la fourrure une peau aussi nue que douce.

- Enlevez-moi ça ! criait le valet en essayant de défaire le nœud autour de son poignet.

- Certainement pas, gronda le chevalier en se relevant pour mieux attacher les mains griffues du charbonnier dans son dos.

- Vous me faites mal !

- Vous survivrez, rétorqua le chevalier.

- Qu'avez-vous mis sur cette corde ? Du poison ? Du jus d'ortie ? aboya le valet en tournant son visage vers lui.

Derek reçut un coup au coeur quand il vit les fines canines dépassant d'entre les lèvres roses et les yeux d'or fendus. Une vision aussi belle que terrifiante. Il avait bien, en tout état de cause, attrapé la créature maléfique sévissant dans ces bois. Et il s'agissait de Stiles, de celui qui avait su trouver insidieusement le chemin de son cœur.

- Ce n'est que de l'eau… bénite, répondit-il d'une voix rauque.

- Ça me blesse. Délivre-moi, je t'en prie, le supplia le valet en arborant une moue boudeuse qui fit mollir les genoux du chevalier.

Derek ignora ostensiblement les minauderies de son prisonnier, son coeur battant de façon désordonnée, resserra sa prise sur la corde bénite et regarda autour de lui, l'air soudain ennuyé.

- Te voila bien avancé, noble chevalier, ricana le valet en remarquant son désarroi. Perdu au milieu des bois, sans chemin ni cheval, crois-tu avoir seulement une chance de t'en sortir ? Tu es chez moi ici, tout m'obéit, des arbres jusqu'à la terre que tu foules elle-même !

La luminosité se mit à baisser tandis que la voûte verdoyante, soudain plus dense, cachait les rayons solaires. Les chênes et bouleaux autour d'eux parurent se rapprocher et le sol commença à onduler sous leurs pieds. Derek tourna son regard vers l'être qu'il tenait captif et frissonna à la vue des yeux luisant dans le noir tels deux lucioles d'or et du sourire inquiétant qui ourlait ses lèvres.

Le chevalier se baissa juste assez pour attraper la dague dans sa botte et se prépara à menacer le valet quand, sans raison apparente, tout redevint normal. Le sol cessa de se cabrer et la lumière, diffuse et verdâtre, refit son apparition.

- Encore toi ! râla la créature en se tournant vers les fourrés.

A la surprise de Derek, l'âne gris apparut, le sauvant pour la deuxième fois, tenant entre ses dents la bride de son destrier.

- Cela suffit, grimaça le chevalier en posant sa dague sur le cou du valet. Je suis venu ici pour défaire ces terres de ta présence et il est plus que temps que j'exécute ma mission.

- J'ai cru que tu étais différent, persifla la créature en lui lançant un regard noir. Je t'ai laissé vivre, et c'est ainsi que tu veux me récompenser ? Tu vaux bien tout ceux de ton engeance, cracha-t-il avec aigreur.

Derek se sentit ébranlé par le regard de haine et de rancoeur que lui lança le valet et, plus encore, ce fut son âme qui en subit le contrecoup. Son honneur était mis à mal et son coeur tourmenté par le dilemme. Sa main tenant la dague se mit à tanguer, en proie au doute. Les yeux d'or à la pupille féline continuèrent de le fixer avec ardeur, semblant vouloir le transpercer jusqu'à l'âme.

La dague continua de trembler dans la main du chevalier. La chaleur du corps nu du valet, pressé contre le sien, paraissait le brûler à travers son armure, et l'odeur qui montait à son nez, amande et verte forêt, l'emplissait de sentiments aussi forts et douloureux. La faiblesse envahit son âme et sa mélancolie revint, plus forte que jamais, lui rappelant à quel point il pouvait se sentir seul depuis la tragédie.

Les pupilles solaires s'arrondirent d'étonnement devant son inaction, avant de s'adoucir, attendant sa décision avec un semblant de curiosité, faisant un peu plus douter le chevalier de son acte.

Cependant, ce qui le fit définitivement baisser son arme, ce ne fut ni la tendresse ni l'affection qu'il pouvait ressentir envers le non-humain, mais bien l'âne gris, qui appuya son doux museau contre sa hanche, comme pour l'écarter de son maître.

Derek baissa sa lame dans un soupir las et caressa maladroitement les longues oreilles de l'animal qu'il ne pouvait imaginer que doux et innocent, bien loin d'une monture de sorcier ou de démon.

- Je ne te rends pas ta liberté pour autant, prévint le chevalier en voyant le valet essayer à nouveau de se défaire de ses liens.

- Ô joie… Et que faisons-nous maintenant dans ce cas ?

- Je dirais qu'on le suit lui, il a l'air de connaître le chemin, décréta Derek en poussant le change-forme devant lui pour prendre la même direction que l'âne.

Ce dernier, la bride du destrier de nouveau dans la bouche, avança paisiblement dans la forêt jusqu'alors menaçante. Le valet pestait et maugréait à ses côtés, insultant et menaçant son geôlier de divers supplices fort imaginatifs, n'oubliant nullement de s'en prendre à son âne au passage, à la plus grande confusion du chevalier.

Le gris animal les mena à son rythme jusqu'à une petite clairière au centre de laquelle brûlait un feu circonscrit à l'intérieur d'un foyer de pierre. Deux couches de mousse tendre et moelleuse étaient disposées plus en retrait ainsi qu'une souche creuse contenant des objets aussi nombreux que variés.

- Et maintenant ? Aurais-tu l'intention de me tenir en laisse jusqu'à la fin de tes jours, noble sire ? Comptes-tu faire de moi ton chien savant que tu exhiberas dans toutes les cours du royaume ? se gaussa le valet.

Le chevalier le poussa à nouveau en avant, le plaquant face contre un arbre, l'agacement alourdissant son souffle. Le valet ne se débattit pas et tourna simplement son visage vers lui, dévoilant ses yeux et son sourire moqueur au regard du chevalier.

A son corps défendant, Derek devait reconnaître que son prisonnier, aussi maléfique puisse-t-il être, était dans le vrai. Son devoir lui soufflait qu'il aurait mieux fait de passer cette vile créature au fil de son épée dès sa capture faite pour ainsi délivrer le royaume de ce mal qui le rongeait ! Toutefois, il n'avait pu s'y résoudre, se fiant, contre toute raison, à l'histoire du page en fuite pour se soustraire à ses obligations.

Résigné, Derek trancha les liens d'un coup sec avant de relâcher le valet qui trébucha, surpris de retrouver aussi soudainement toute sa liberté d'action.

- Voilà qui est bien mieux, approuva le changeforme en frottant ses poignets endoloris par l'eau bénite, son visage reprenant forme humaine.

- Ne te réjouis pas si vite, tu n'es pas encore sauf, le prévint Derek, enlevant l'aiguille qui lui piquait désormais inutilement le cou tout en se rapprochant du feu et de l'âne. De tes prochaines paroles dépendront ta vie ou ta mort. D'aucuns me disent que tu es le fléau de cette région quand d'autres te nomment protecteur, je veux connaître la vérité avant de rendre mon jugement.

- Et quel orgueil te fait croire que je vais simplement te laisser jauger mon âme sans rien dire ou faire ? sourit le valet tandis que les ténèbres gagnaient la clairière.

Le chevalier tendit son bras et sa main tenant sa dague en direction de l'âne, posa la lame affutée contre le pelage gris sous son museau.

- Nul orgueil, seulement l'assurance que la vie de cet animal t'importe, répondit Derek d'une voix aussi dure et tranchante que l'acier. Si mes yeux perçoivent un geste de fuite de ta part ou si je te vois ourdir quelque fourberie, cet âne à qui tu sembles tant tenir passera de vie à trépas.

- Relâche-le ! Immédiatement ! aboya le valet, griffes et canines plus proéminentes que jamais.

- Jure-le, sur sa tête, que tu accepteras ton procès et te soumettras à mon jugement !

Derek appuya plus fermement sa dague contre la gorge de l'âne qui se mit à braire sa détresse. La créature mi-homme mi-bête, qui hésitait entre l'attaque et la reddition, feula son désespoir avant de ranger ses crocs.

- Je me soumettrai, siffla-t-elle. Sur sa tête et sur la vie de cette forêt, je me soumets à ton bon vouloir. Maintenant, relâche-le !

Le chevalier rangea prudemment sa dague dans sa botte et laissa l'animal têtu rejoindre son maître en tremblant et clamant sa peur. Immédiatement, le valet attrapa le museau de l'âne et lui fit mille et une caresses, lissant son pelage et ses longues oreilles.

- Voilà donc à quoi mènent la pitié et la miséricorde, lâcha le changeforme avec véhémence. J'aurais mieux fait de te laisser périr, comme tous les autres, comme tous ceux qui, à ton image, n'ont ni égard ni considération pour la vie d'autrui.

Derek combattit la vague de malaise qui l'étreignit lorsqu'il entendit ces paroles et fut témoin de l'affection que se portaient le valet et l'âne. Affection dont il avait usé pour soustraire un serment par la menace.

- Ce n'était pas là mon souhait, répondit Derek en s'asseyant avec la lourdeur de la lassitude sur un rondin. J'aurais aimé que tout cela se passe différemment.

- Et nous devrions te croire sur parole ? répliqua froidement le valet en se levant tandis que son âne se réfugiait dans son dos.

- J'aurais souhaité ne pas te retrouver ici, ne croiser ni hermine, ni biche, ni renard, n'être témoin d'aucun maléfice en ta présence et j'aurais préféré combattre un Diable inconnu ayant fait de ces lieux son ténébreux repaire, dit le chevalier, ses yeux de saphir ancrés dans l'ambre du maître des lieux. J'aurais souhaité que tu ne sois rien de plus qu'un charbonnier malchanceux croisé sur la route et même moins encore, un simple rêve sans conséquence pour mon âme et ma foi, créé par un sortilège dont j'aurais réchappé par la grâce d'un miracle. Cependant, alors qu'on m'a demandé de vaincre le mal habitant ces lieux, c'est bien toi que j'ai à nouveau croisé, toi que l'on m'a ordonné d'occire pour purifier ces terres, toi que je vis exécuter des prouesses accablantes.

Derek détourna ses yeux du visage sans expression du valet et plongea son regard dans les flammes dansantes. Si las il se sentait, de corps et d'âme, de coeur et d'esprit. Lors de son premier trajet, il avait cru se voir offrir un apaisement salvateur, une quiétude bienheureuse, un soulagement à ses tourments, mais ça avait été pour se les voir retirés si cruellement et si douloureusement, qu'il lui était aujourd'hui aisé d'imaginer un gouffre là où autrefois reposait son coeur.

- Tu es plus bavard aujourd'hui que tu ne l'as jamais été auparavant, remarqua le valet tout en récupérant ses vêtements des pattes d'une belette et du museau d'un chevreuil venus les lui rapporter, avant de s'en recouvrir.

- Qui es-tu ? demanda Derek en ignorant la question non dite.

- Je me nomme Stiles, je crois te l'avoir déjà dit lors de notre première rencontre, répondit le maître de la forêt d'une voix goguenarde.

- Tu m'as dit bien des choses lorsque nous nous sommes rencontrés, mais je doute que bien peu soient vraies, en particulier tout ce qui concerne ta famille, dit le chevalier avec dureté. Aurais-tu, d'une quelconque façon, fouillé dans mon esprit pour savoir quelle histoire serait la plus à même de m'amadouer et de t'assurer ma docilité ?

- Tu étais moins cruel lorsque tu parlais peu, maladroit, mais bien moins cruel, fit le valet avec tristesse avant de se reprendre et de continuer d'une voix tout aussi féroce : mais je ne devrais nullement m'en étonner, n'es-tu pas, après tout, l'un de ces guerriers assoiffés de sang et de combat, ne cherchant que la gloire dans la mort et la destruction ? Tu es là, me traitant de diable et de démon, mais ce sont bien les tiens qui sèment le chaos partout où ils passent, tuant les pères et les mères, séparant les familles, piétinant les champs et faisant s'écrouler les murs de nos maisons dans un fracas de lames et de sabots galopants ! Vous, toi, les tiens, vous avez détruit ma vie, s'emporta Stiles, le fiel et l'amertume imprégnant ses mots. Vous avez détruit mon foyer, tué ma famille et mis le feu à ce que vous ne pouviez piller ou briser ! Je vous hais, pour tout ce que avez fait, faites et ferez !

Les yeux d'or du valet brillaient d'une rage féroce derrière les flammes, impressionnant le chevalier bien malgré lui. Son torse s'élevait et retombait comme un soufflet de forge et ses poings étaient serrés à en faire pâlir ses jointures.

- Toi... Toi pourtant, tu avais réussi mes épreuves, tu m'avais prouvé que certains d'entre vous pouvaient être différents, poursuivit Stiles avec virulence. Je t'ai même laissé la vie sauve ! Et tout ça pour quoi ? Pour que tu reviennes, me ligotes, menaces mon âne, me menaces moi ! Et c'est toi qui te prétends déçu de ce qui arrive ? Je le suis bien plus encore d'avoir eu l'audace d'espérer que vous n'étiez pas tous les mêmes, que certains d'entre vous étaient différents. Que tu étais différent, termina-t-il, l'aigreur se disputant au chagrin dans sa voix.

L'âme déjà meurtrie de Derek se lesta d'une livre de plomb supplémentaire.

- Il y a eu un chevalier avant moi pourtant, rectifia-t-il platement.

- Il n'a pas réussi les épreuves, il a tout simplement refusé le combat. Cependant, tout lâche et couard qu'il était, ce chevalier était aussi un érudit, et ce fut pour la sagesse qu'il me transmit que je lui laissai la vie sauve.

- Vivant il est sorti de cette forêt, mais sauf ? Tu lui as ravi son temps et son esprit. Il n'était plus que l'ombre de lui-même lorsque tu l'as libéré, le réprimanda vertement Derek.

- Si prompt à défendre les tiens, je trouverais presque cela touchant, ricana Stiles.

Le chevalier serra les dents et attisa le feu à l'aide d'une branche morte. Les flammes reprirent vigueur et s'élevèrent haut dans la clarté du petit matin.

Si seulement il n'avait pas laissé ce garçon s'approcher si près de lui, percer toutes les défenses protégeant son coeur, allant jusqu'à faire naître en lui le doute quant à la décision à prendre, malgré les évidences, malgré les preuves de magie noire. S'il avait pu ne jamais s'attacher à ce garçon… Il n'aurait alors eu aucun remords à lever sa lame et à estourbir cette créature sans âme ! Malheureusement, il lui avait parlé, avait marché à ses côtés, partagé son pain avec lui, l'avait laissé le toucher aussi intimement que cela était possible. Il avait vu un jeune homme blessé, souriant malgré l'adversité, compatissant dans l'épreuve. Ce garçon s'appelait Stiles, tout comme l'être qui se trouvait devant lui. Une même apparence pour deux opposés : le charbonnier et le sorcier.

Derek en était là de ses tristes réflexions, incapable de décider du sort du changeforme, quand l'âne vint effleurer ses cheveux avec prudence et méfiance. Le chevalier leva une main pour le caresser, effrayant l'équidé qui recula vivement, avant de finalement revenir et se laisser faire.

- Toi alors, grommela Stiles. Dois-je te rappeler que si nous en sommes là, c'est de ta faute ? Que t'a-t-il pris de le guider jusqu'à moi ?

Ces questions restèrent sans réponse et Derek continua de cajoler l'âne de moins en moins effrayé.

- Comment s'appelle-t-il ? demanda-t-il sans penser à mal.

- Cela ne te regarde pas, se renfrogna immédiatement le valet.

- Ce n'est qu'un nom.

- C'est mon âne.

- Tu es aussi buté que lui, s'agaça le chevalier.

- Et toi aussi bourrin que ton canasson, répliqua immédiatement Stiles.

- Un simple nom et une conversation civilisée, c'est pourtant bien peu de choses que je te demande alors que ta vie dépend encore de mon bon vouloir !

- Alors exerce ton bon vouloir, qu'on en finisse avec cette comédie et applique ton jugement !

L'or défia la tempête. Derek détourna le regard le premier, dans l'incapacité d'émettre sa sentence. Il ne pouvait pas définir Stiles comme entièrement mauvais et le vouer à la damnation éternelle, tout comme il ne pouvait le considérer comme innocent.

- Je ne pourrai rendre ma décision avant d'en savoir davantage sur toi, soupira le chevalier en renouant le contact avec les pupilles miel.

Ce fut au tour de Stiles de détourner les yeux et de montrer un visage gêné, à la grande surprise de Derek.

- Je n'ai rien à te dire de plus que je ne t'ai déjà révélé, rétorqua-t-il avec brusquerie.

- Tu ne peux fuir ni ma présence ni mes questions, rappela le chevalier.

- Il n'a jamais été question de cela ! réfuta Stiles avec véhémence.

- Mais c'est désormais le cas, argua Derek. Raconte-moi, qui es-tu réellement ? On t'a présenté à moi tantôt comme un suppôt de Satan, tantôt comme un esprit des forêts, tantôt comme un prince en fuite. Parle, dis-moi de quel sein tu es né, et n'oublie pas ton serment ou il en cuira à ton précieux âne !

Stiles évalua sévèrement le chevalier du regard, glissa un regard doux vers son compagnon au pelage gris et laissa un sourire sardonique étirer ses lèvres en revenant à son geôlier.

- Un prince, dis-tu ? A défaut des champs, l'imagination est fertile sur ces terres, ricana-t-il. Je ne proviens pas plus des entrailles d'un roi que de celles d'un bouc difforme. Je suis né…

Le changeforme se coupa au milieu de sa phrase et son regard se fit aussi lointain que triste. L'âne quitta le chevalier pour venir s'allonger près de son maître et déposer sa tête sur ses genoux. Derek se fit plus attentif que jamais, prêt à entendre les plus noirs secrets du valet.

- Je suis né dans une forge, reprit-il, sa voix résonnant avec force dans le silence surnaturel de la clairière. La forge de mon père, dans le château du seigneur Beacon. J'avais deux frères plus âgés ainsi qu'un tout juste né, deux soeurs et une mère que beaucoup enviaient à mon père pour sa beauté. Nous étions renommés, mon père et mes frères forgeant des épées pouvant briser rocs et os et des cottes mailles aussi dures que légères. Notre forge faisait la fierté de la ville, à tel point que nous pûmes acheter un âne et une charrette pour vendre le fruit de notre labeur jusqu'aux seigneurs voisins. Chevalier, j'ai grandi dans la suie et le métal, au son du soufflet et du fer martelé, à la chaleur des fours et des braises ardentes. Il y avait bien du feu, mais ce n'était pas celui des enfers, et s'il est arrivé que je porte des ornements royaux, ce n'était que pour mieux les tendre à mes aînés avant qu'ils ne soient enchâssés dans un pommeau rougeoyant, dit-il, ses yeux s'ancrant fermement dans ceux de Derek. Je revenais du marché voisin après avoir vendu ou troqué épées et houx, quand j'ai vu la fumée...

Derek sentit son coeur se serrer lorsque le visage du valet revêtit le masque grimaçant de la souffrance et de la perte. Ses yeux brillèrent mais il ne s'agissait plus là d'un quelconque maléfice, il s'agissait uniquement du scintillement que le vif chagrin donnait au regard de chaque être ici-bas qui avait connu le deuil.

- M'approchant, je découvris les blés piétinés, le millet écrasé et les bêtes courant et se dispersant aux quatre vents. Les maisons devant lesquelles je passais auparavant, ma charrette tantôt remplie de métal, tantôt de sacs de grains et de farine, brûlaient ce jour-là comme d'immenses bûchers en plein jour et les cris… De tous côtés j'entendais des hurlements, de détresse, de peur ou d'agonie, les acclamations des guerriers sanguinaires, le fracas des armes, le crépitement des flammes…

La pitié envahit l'âme du chevalier à l'écoute de cette histoire. Le regard vide du valet traversait les flammes pour atteindre ses souvenirs, ceux d'une tragédie dont le chagrin, Derek le savait mieux qu'aucun autre, ne serait jamais apaisé. Lui-même n'avait jamais su se remettre de la trahison qui avait fait tuer toute sa famille tandis qu'il représentait sa maison au tournoi du duc.

- J'ai laissé mon âne à l'orée de la ville et j'ai couru, me suis faufilé, ai rampé dans la boue et le sang jusqu'à la forge, jusqu'à mon foyer…

Le silence s'abattit sur la clairière, ne laissant plus entendre que la respiration vive et sifflante du jeune homme. Le feu entre eux s'était peu à peu réduit à des braises ardentes et Derek soupçonnait qu'un quelconque pouvoir surnaturel était pour quelque chose dans l'agonie des flammes. L'odeur de la chair cuite et la vision des corps noirs recroquevillés dans la douleur, le dernier des Hale les connaissait bien, de même qu'il savait que les souvenirs de ce genre ne perdaient ni en force ni en horreur avec le temps. Il avait cru un temps que la vengeance serait une solution, seulement celle-ci lui avait été refusée, le nouveau seigneur étant en trop bons termes avec le duc, trop bien protégé et bien trop conscient des dangers. Derek n'avait pu que fuir, avec pour seuls biens son armure et son destrier, rêvant de revanche, jusqu'à ce que même ce désir le quitte pour ne plus laisser qu'un vide abyssal.

- Et ils riaient… chuchota le changeforme, son souffle bas brisant le silence pesant. Ils riaient et se félicitaient, prenaient femmes et filles dans les rues, à la vue de tous, égorgeaient les maris et pères voulant protéger leur famille, estropiaient les frères venus défendre leurs sœurs, et ils riaient. Couverts de sang, brandissant le métal rougi de leur épée et de leur lance, et leur seigneur, avançant sur son cheval bai, écrasant tout ce qui se trouvait sur son chemin, les os qui craquent, le bruit mouillé de la chair sous les sabots… marmonna-t-il, le feu de la rage et de mépris fendant ses pupilles. Je les hais, tous ! Je Vous hais ! Toi et les tiens ! s'écria brusquement le changeforme en se levant, mi-humain, mi-animal. Tu veux savoir ce que je suis ? Ce que j'ai fait ? Je me suis caché dans un trou jusqu'au soleil couchant, puis j'ai couru jusqu'ici, dans cette forêt où on disait voir luire des feux follets à la Samain et où on disait entendre des fées rire dans les bosquets ! Et je l'ai trouvé ! L'arbre, le pilier des anciens dieux, l'autel des païens ! J'ai prié ! Au nom de Merlin et de Morgane, de l'ancienne magie et de la nouvelle ! J'ai offert ma vie et mon âme en échange de la force de vaincre ceux qui m'ont tout pris ! J'ai juré de ne jamais trouvé le repos tant que ce seigneur et sa descendance mâle auraient encore un souffle de vie en eux !

Le chevalier avait inconsciemment posé la main sur le pommeau de son épée, inquiété par la forêt dont les troncs et les branches, tout autour de lui, se balançaient comme sous les assauts d'une tempête qui n'existait pas. Le sol sous ses pieds se tordait et se cabrait, tandis que corbeaux et pies voleuses assombrissaient le ciel de leurs ailes. Crocs et griffes sortis, le regard mauvais et la forêt à ses ordres, Stiles, le maudit de ces bois, paraissait plus dangereux et effrayant que jamais, au point que le chevalier commença à craindre pour lui et se releva, tirant son épée au clair.

- Je ne suis affilié d'aucune manière à ce seigneur dont tu as juré la mort, se défendit Derek.

- Peu m'importe, tu es de la même engeance ! aboya Stiles. Armé et prêt à occire quiconque te déplaît, tu vaux autant que ceux qui détruisirent mon foyer ! Toi et tous ceux qui passèrent par ma forêt, vêtus de maille et ceints d'épée, brandissant masses ou piques, vous vous valez tous !

Derek grimaça et raffermit sa prise sur la poignée de sa lourde épée, se préparant à l'assaut du valet furieux. Toutefois, le changeforme ne fit pas un mouvement en sa direction, tenu qu'il était par son serment, se contentant de peser de toute sa présence menaçante sur le chevalier.

- Pourquoi ne l'as-tu pas tué si c'est là ton seul désir ? osa-t-il s'écrier. Pourquoi n'as-tu pas défait ce vil seigneur qui détruisit ton foyer ?

Brusquement, le déchaînement de puissance s'arrêta.

- Parce que… Je ne le peux, avoua le changeforme, une grimace de détresse défigurant son visage. Cette forêt, elle est aussi bien ma demeure que ma prison. Je ne peux en sortir, je ne peux exercer ma vengeance… gémit-il avec détresse. Je suis ici, condamné à constater ses méfaits à lui et ses rejetons sans jamais ne pouvoir rien lui faire. Attendant, des mois, des années, des décennies, que les entrailles d'un de ses fils pourrissent et que sa lignée s'éteigne… Sais-tu seulement depuis combien de temps j'erre sous ces branches, entre ces troncs ? demanda Stiles, ses pupilles s'arrondissant et passant de l'or luminescent au miel tendre. Moi même je l'ignore, le temps passe et glisse sur moi sans jamais m'atteindre.

Le valet baissa les yeux vers l'âne qui avait enfoui son museau contre la paume de sa main, et s'agenouilla à ses côtés, cachant son visage contre le doux pelage gris.

- Le jeu a assez duré, souffla Stiles avec lassitude. Fais ce que tu as à faire, tranche ma tête et la sienne, qu'on en finisse. J'aspire au repos véritable.

Le chevalier s'approcha à pas lents, l'épée en main, jusqu'à surplomber de toute sa hauteur le valet à terre.

Les preuves, il venait de toutes les avoir. Le coupable de la mort de tant de ses frères d'armes, celui qui était responsable de la malédiction de cette forêt, le responsable de la déchéance des domaines alentours, il était là, à ses pieds, sans défense et prêt à subir sa sentence.

L'épée était lourde dans les mains de Derek, beaucoup trop lourde, de même, sa cotte de maille semblait peser autant sur ses épaules que deux pleins sacs de pierres.

Il ne voulait pas abréger cette vie-là. Comment l'aurait-il pu ? Il comprenait ce garçon mieux qu'aucun autre, partageait sa souffrance et sa peine, vivait les mêmes tourments. Plus encore, pire encore, il avait de l'affection pour lui, une tendre et impossible affection, qu'aucune preuve de duplicité ou de malfaisance ne saurait remettre en question. La courbe douce de ses épaules abattues et la blancheur de sa nuque sous ses yeux ne faisaient que renforcer un peu plus le sentiment déraisonnable qui prenait naissance en son coeur.

L'épée tomba au sol, suivie de son heaume et de ses gantelets de fer.

Les chevaliers tombés dans les pièges de ces bois ne se relèveraient pas parce qu'il aurait occis Stiles. La justice ne serait rendue pour personne, ni les guerriers morts, ni les vilains battus ou le seigneur défait dans son propre château n'obtiendraient réparation suite au trépas du valet.

- Cette biche que j'ai épargnée quand nous nous sommes rencontrés pour la première fois ? demanda Derek d'une voix rauque de fatigue et de sentiments réprouvés.

- Ta pitié ai-je mis à l'épreuve, répondit mollement Stiles. Cette flèche que tu pointas sur moi, bien peu l'ont également retenue. J'ai été transpercé de part en part bien plus de fois que je ne peux le compter.

- Cette hermine assise sur son nid de serpents ?

- La morsure prompte et venimeuse de ces vipères est une bien douce punition après m'être fait tordre le cou par cupidité.

- Ce renard qui tenta de me voler ? s'enquit le chevalier alors que l'émotion gagnait sa gorge.

- On m'avait appris que la charité était une noble qualité, bien trop peu partagée si j'en crois toutes ces fois où je fus rossé. L'errance fut leur seule récompense.

- Et cet âne, courageux et savant, que je te vis chérir plus encore que ta propre vie ? demanda-t-il finalement en posant sa main entre les oreilles de l'animal.

L'âne le regarda de ses grands yeux liquides et doux, emplis d'amour et d'espoir. Il se laissa aller aux caresses sans fuir une seule fois.

- Il était là, lorsque je me suis réveillé après avoir prié les anciens dieux, résonna la voix éraillée de Stiles. Je l'avais laissé au village et pourtant, à mon réveil, il était là. Mon fidèle compagnon, mon plus vieil ami, la seule famille qu'il me reste, mon double, ma vie… mon âme.

Derek eut un sursaut de surprise et de terreur, sa main flottant au dessus du court pelage sans plus oser le toucher.

- Si tu souhaites m'ôter la vie, tu sais désormais comment faire, chevalier, annonça le valet avec un sourire amer. Je suis le corps et l'esprit, il est l'âme et le coeur. Nous sommes le même, à la fois unis et séparés, partageant la même essence et vivant pourtant chacun de notre côté. Tue l'un de nous et l'autre nous relèvera tous les deux, en revanche, pourfends-nous d'une même estocade et ni lui ni moi ne nous relèverons.

Incertain et indécis, le chevalier tendit sa main vers le visage du maudit, ému par la tristesse et la lassitude que révélaient sa voix. Du dos de ses phalanges nues, il frôla sa joue pâle avant de poser avec précaution ses doigts sur son épaule. La chaleur qu'il perçut, brûlant sa peau froide, fit un peu plus s'emballer son coeur.

- Et si le seigneur et ses fils venaient à… périr. Que t'arriverait-il ? murmura le chevalier en retirant nerveusement sa main.

- Je ne sais, répondit le valet avec lenteur tout en observant le dernier des Hale du coin de l'oeil. La mort ou la délivrance, ce qui, d'une façon ou d'une autre, apportera enfin la paix à mon âme.

Le chevalier, gêné, tourna son regard vers le ciel dans l'espoir qu'un vent neuf vienne lui rafraîchir l'esprit et l'aide à prendre une décision. En toute honnêteté, il devait s'avouer incapable de mettre un terme à la vie du valet, de Stiles. Peut-être était-ce un de ses tours maléfiques? Il pouvait aussi bien l'avoir envoûté et rendu faible face à lui. Pourtant, Derek ne croyait pas qu'un sortilège lui liait le coeur, pas après qu'il eut vaincu toutes les illusions et qu'il eut enfin contemplé le véritable visage, bestial, féroce, de celui qui autrefois avait été humain. Aucun charme n'aurait pu survivre à cette vision.

Derek avait chu, et il n'en éprouvait ni regret ni remords. Bien au contraire, son coeur lui semblait plus léger désormais qu'il avait admis et accepté l'ardeur de ses sentiments.

Pour le meilleur et pour le pire, il ne lui restait plus qu'une affaire à régler avant son probable déshonneur.

- Si tu dois mourir un jour, ce ne sera pas de mon fait, annonça-t-il gravement. J'irai, je m'occuperai moi-même de ce seigneur pour qui tu as abjuré ton âme, je le défierai, lui et sa descendance, quoi que cela me coûtera.

Sur ces mots, Derek se baissa pour ramasser son heaume. Lorsqu'il se releva, deux mains s'enroulèrent autour de ses poignets et deux orbes miel le regardaient.

- Vas-tu réellement le faire ? Pourquoi ? le questionna Stiles d'une voix rendue aiguë par la surprise et l'espoir.

- J'ai prêté serment de libérer cette forêt de sa malédiction, révéla Derek à mi-voix.

- Tu pourrais simplement me tuer.

- Non, je ne le pourrais pas, contesta le chevalier avec une triste douceur, toute l'affection qu'il ressentait pour le garçon transparaissant au grand jour sur son visage.

La douceur des mains de Stiles sur ses bras, son regard scintillant, ses lèvres pâles entrouvertes, tout se conjugua si fort en Derek qu'il ne put retenir son geste et lâcha un côté de son heaume pour toucher le visage offert, son pouce caressant la pommette rosissante.

- Je… vais te le remettre, annonça la voix enrouée du valet en récupérant le couvre-chef de fer.

Derek baissa les bras et se laissa faire, retrouvant un second souffle alors que les doigts impudiques de Stiles effleuraient la peau tendre de sa nuque. Puis il lui enfila ses gants, avant de replacer son épée dans son fourreau.

- Laisse-moi te conduire, dit-il finalement en attrapant son poignet pour la seconde fois.

Son destrier et l'âne les suivirent sans un mot, quittant le campement derrière eux. Ils cheminèrent dans un silence empreint de tension et de non-dits. Le chevalier remarqua que la forêt paraissait s'écarter devant eux et s'incliner sur leur passage. Il leur fallut si peu de temps pour atteindre la bordure des bois que Derek se retrouva comme surpris lorsque le soleil de midi lui éblouit les yeux, pour ensuite révéler les terres désolées et la route envahie par les mauvaises herbes du domaine seigneurial.

- Je ne peux aller plus loin, dit Stiles en tendant la main devant lui, déclenchant des vaguelettes d'air qui courbèrent le paysage à leur passage.

- Je reviendrai, lui assura Derek en posant un pied dans l'étrier.

- Je t'attendrai ici, cependant, une partie de moi t'accompagnera, te donnant force et courage...

Poussant sur sa jambe pour s'élever jusqu'à sa selle, Derek sentit la main de Stiles se poser entre ses omoplates pour l'aider dans son entreprise. L'instant suivant, il était courbé au-dessus de son destrier, serrant les dents tandis qu'une douleur cuisante se répandait dans son dos en trois bras spiralés. Quand la brûlure diminua, il rouvrit les yeux, cherchant du regard le changeforme, pour ne trouver que le vide et la solitude.

Au premier abord déçu, il raffermit son cœur, se convainquant qu'il aurait tôt fait de revenir, et se mit en route pour le château, sa monture claquant avec impatience ses fers dans la poussière du chemin, sentant venue l'heure du combat à travers la détermination retrouvée de son cavalier.

Fièrement dressé sur son étalon, Derek avança entre les champs dépenaillés, les vilains affamés et les souillons déguenillées. Aucun n'osa tenter de le chasser ou de l'injurier, tous redoutant le noble chevalier à l'allure sombre et sévère qui s'avançait avec assurance, la main sur le pommeau de son arme.

La traversée de la ville, protégée par les hauts remparts du château, ne fut guère plus élogieuse pour le seigneur des lieux. Mendiants, catins et orphelins traînaient leur maigre carcasse dans les rues à la recherche d'un sou pour survivre. Les portes étaient closes, les gens restant terrés chez eux, et les rares marchands ouverts n'avaient que bien peu de biens ou de marchandises à disposer sur leurs étalages. S'approchant toujours davantage du palais, Derek sut qu'il avait choisi le bon combat. Chaque personne, chaque bâtiment, chaque objet sur lesquels ses yeux se posaient ne faisaient que confirmer l'infâmie du maître de ces terres.

Arrivé devant la porte du château, il se laissa glisser au sol et remit les rênes de son destrier, sans un mot pour le page terrifié.

Son sang brûlait avec ardeur et son coeur battait comme un tambour avant le combat. Il se sentait pris d'une étrange frénésie, son armure ne pesait plus rien et son corps était devenu insensible à la douleur. Il pénétra dans la grande salle avec fracas, interrompant les festivités qui s'y déroulaient. Sans un mot, émettant seulement un grondement étouffé venu du plus profond de lui- même, il retira un gant et le jeta avec mépris aux pieds du seigneur Godefroy.

Sénéchal, chevaliers et gardes se dressèrent d'un bond, armes en main.

- Quel est cet affront ! s'écria le défié avec indignation.

- Je suis venu faire justice au seigneur de Beacon et à tous ceux que votre vilenie aura fait souffrir ! Je suis venu ici, après avoir traversé une forêt que l'on me dit maudite, pour découvrir que la véritable malédiction se trouvait en ces murs ! Je suis venu pour te faire périr, seigneur Godefroy du Bailli !

- Il te faudra pour cela vaincre mes hommes !

Le seigneur commanda à ses chevaliers et à ses gardes d'attaquer.

Concernant la suite, Derek eût été bien en peine de la décrire.

Il ne se souvint que de la rage qui l'anima, du rideau sanglant qui couvrit sa vue et de la force bestiale qui guida son bras.

Les cris. Les coups en traître. Les supplications. Les serviteurs pris en otage. Les repentirs de la peur. Et le combat, de tous côtés, l'épée et sa danse macabre, le cliquetis de la maille et le raclement de l'acier contre le fer.

Quand Derek recouvrit la raison, essoufflé et confus, il se découvrit penché au-dessus d'un corps bedonnant richement vêtu, son épée le traversant de part en part. Autour de lui, d'autres corps se vidant de leur sang, des gardes et des chevaliers sans armes, ayant préféré la reddition à la mort, et un ensemble de serviteurs, pages, valets, écuyers, chambrières et lavandières, l'observant avec un respect teinté de frayeur.

Le son du tissu glissant sur la pierre le fit se tourner vers une Dame au visage émacié, à la peau grisâtre et aux yeux sans vie, derrière laquelle plusieurs pucelles blêmes se pressaient en tremblant.

- Noble sire, en tant que Dame de haute naissance parlant à un ô combien glorieux chevalier, je requiers votre clémence pour ma vie et celle de mes suivantes, demanda-t-elle d'une voix vacillante, feignant l'assurance là où la peur régnait.

- Qu'aucune crainte ne vous trouble, gente Dame, je n'ai nulle intention de profiter de vous ou de vos filles, pas plus que je ne souhaite votre mort. Cependant, j'ai une question à vous poser, aussi cruelle et insensible vous paraisse-t-elle : un mâle du sang de votre seigneur vit-il encore, enfançon ou vieillard ? demanda le chevalier, le coeur au bord des lèvres.

- Les entrailles de mon seigneur et mari se sont révélées aussi sèches et stériles que les terres sur lesquelles nous vivons et vous venez d'ôter la vie à tous ses frères, cousins et oncles bataillant pour sa succession.

Derek acquiesça, soulagé d'entendre de tel mot. Se battre contre des hommes faits était une chose, occire un nouveau-né ou vieil homme en était une tout autre.

- Ma Dame, je vous remercie pour ces paroles et si je puis me permettre un conseil : prenez quelques hommes fidèles, emportez avec vous ceux de vos gens qui voudront vous suivre et retournez auprès de votre famille. Je crains que ce château ne vous apporte plus aucune sécurité sous peu et que vous ne deviez faire face à ses habitants si vous restez.

- J'entends vos conseils et vous en remercie. Les suivre me paraissent être la raison même.

La Dame s'inclina avec grâce et Derek décela un changement dans sa posture, comme un soulagement, tandis que ses yeux s'illluminaient d'un éclat nouveau. Elle s'en alla, suivie par une poignée de chevaliers et un peu plus de serviteurs. Nul doute qu'avant la fin de la journée, elle et son escorte seraient en route pour un autre fief.

Son départ de la pièce sonna comme le début des réjouissances et fit naître des explosions de joie à travers tout le château. On pleura de gratitude aux pieds du chevalier, on lui jura fidélité et loyauté, on l'éleva même au rang de seigneur des lieux sans que Derek, étourdi par son précédent combat, l'euphorie ambiante et les nombreux présents qu'on lui offrait, ne pût le refuser. On l'embrassa de toutes parts, lui souhaitant mille vies de bonheur et la grâce du paradis. Les chevaliers survivants s'agenouillèrent devant lui et les pucelles se pâmèrent à sa vue. On fit retirer en toute hâte les drapeaux et oriflammes à la gloire du seigneur Godefroy pour les remplacer, à défaut des armoiries des Hale, par celle du seigneur de Beacon.

Quand le tourbillon se calma, Derek de Hale, nouveau seigneur de Beacon, demanda qu'on lui apportât son destrier et partit en direction de la forêt, suivi d'une cohorte de gens narrant son glorieux exploit à qui ne l'avait pas encore entendu, permettant à tout un chacun de contempler leur sauveur et maître.

A l'orée des bois et sous le regard ébahi de la populace, se trouvaient allongés au milieu du chemin, comme endormis, un jeune homme et un âne au pelage blanchi par la vieillesse.

Derek ordonna que le jeune homme fût transporté dans une litière jusqu'au château et alité dans la plus belle chambre, ce qui fut fait avec une admiration proche de la vénération pour ceux qui découvraient enfin leur gardien en pleine lumière, celui que l'on prétendait être le véritable héritier du domaine.

Quant à l'âne, plus aucun souffle de vie ne s'échappant de ses naseaux, il fut mis en terre près de la route et recouvert d'un jeune pommier qui donnerait par la suite des fruits si doux et sucrés qu'on les croirait faits de miel.

.

La terre sous lui était plus douce et plus molle qu'elle ne l'avait jamais été malgré la mousse qui la recouvrait. L'air sentait la lavande et le pain chaud. Entre les trilles des passereaux, il pouvait entendre les bruits de pas d'une activité humaine fourmillante. Et puis il y avait ce son, celui d'un tambour lent, bas et régulier. Il résonnait en lui si fort qu'il recouvrait jusqu'aux trilles des passereaux, jusqu'aux bruits de pas et des murmures, qu'il effaçait jusqu'à l'odeur de pain sortant du four et la douceur des draps.

Perdu, Stiles entrouvrit ses paupières avec lenteur et se découvrit allongé sur un large lit, au beau milieu d'une chambre inconnue dont le plafond de bois luisait, doucement éclairé par la lumière du petit matin.

Le tambour battait, toujours présent, plus rapide cependant.

Un froissement de tissus lui fit tourner la tête et découvrir un homme, vêtu d'un surcot bleu damassé faisant ressortir ses cheveux et sa barbe noire, qui regardait par une fenêtre. Ses épaules carrées, son menton volontaire et son noble maintien trahissaient son statut de chevalier sous ses luxueux vêtements.

Le rythme du tambour s'accéléra tandis que Stiles reconnaissait l'homme aux yeux azur et mélancoliques qui, par affection pour lui, était devenu son champion.

Fébrile et comprenant enfin d'où provenait le son des tambours, il posa une main sur sa poitrine, rencontra une chemise blanche et, plus que tout, sentit son cœur battre sous ses doigts. De même, il pouvait sentir, bien que moins fortement, la présence de son âme, telle une flamme nourrissant son être.

Il n'était plus divisé, respirant dans un corps et ressentant dans un autre, n'étant complet qu'au contact de sa monture.

Pour la première fois depuis fort longtemps, il était entier.

Des larmes montèrent à ses yeux, qu'il laissa couler sans retenue, heureux de se découvrir à nouveau humain.

Le bruit de ses pleurs alerta l'homme qui se tourna vers lui, ses yeux clairs le regardant tendrement tandis qu'un sourire soulagé étirait ses lèvres et dévoilait ses dents blanches.

- Tu es réveillé, dit-il en s'approchant du lit sur lequel reposait Stiles.

- Vous l'avez fait, vous m'avez sauvé, renifla Stiles, de nouvelles larmes venant chasser les premières.

- Pour toi.

Stiles frissonna sous le regard empli d'affection du chevalier et pleura de plus belle, incapable de se contrôler tandis qu'il réalisait un peu plus à chaque seconde que son cauchemar était fini. La gratitude qu'il ressentait à l'égard du chevalier était si forte qu'il crut que son coeur, nouvellement retrouvé, allait sortir de sa poitrine tant il battait avec force. Pire encore, lorsque le chevalier tendit sa main et la déposa sur son visage trempé de larmes, essuya ses larmes tout en caressant sa joue, les honteux sentiments qu'il ressentait le firent s'empourprer des pieds à la tête et propagèrent un long frisson en lui.

- Sire… bredouilla-t-il, les pommettes roses et les yeux timidement baissés.

- Derek. Tu as gagné le droit de m'appeler par mon nom, et plus encore, Stiles.

Le valet rougit de plus belle, emporté par la tendresse et l'affection qui imprégnaient la voix du chevalier et il éprouva la même exaltation qu'il avait pu ressentir là-bas lorsqu'il rafraîchissait le visage de cet homme si élégant et si noble, le caressant avec impudeur, tandis que son coeur, bien que séparé de lui, battait à tout rompre.

Le nouvel afflux d'affection que Stiles ressentit à son égard le fit derechef pleurer, baignant ses joues de larmes.

- Sire… Derek, reprit le valet d'une voix éraillée. Pardonnez mon impudence, mais pourriez-vous… S'il vous plaît...

- Dis-moi, et je m'exécuterai.

- Prenez-moi dans vos bras, osa demander Stiles.

Un sourire doux étira le faciès naturellement sombre du chevalier. L'instant suivant, Stiles respirait son odeur et s'abreuvait de sa présence, attrapant son surcot à deux mains, versant des larmes dans son giron, trop heureux de se sentir à nouveau humain, de retrouver la sensation d'un corps chaleureux pressé contre le sien, de se découvrir aimé…

Pleura-t-il encore ? Certainement, et il lui fallut nombre de jours avant que ses larmes ne se tarissent après ces décennies isolé en forêt. Jour après jour, il redécouvrit ce que cela voulait dire que de vivre avec d'autres humains, avec son coeur et son âme enfin réunies. La grande gentillesse de tous les gens du château, persuadés d'avoir en face d'eux l'héritier légitime du domaine, lui fut d'une immense aide pour se remettre de ses émotions, tout comme la présence de son chevalier et champion, pour qui il ressentait des sentiments aussi forts qu'interdits. Cependant, nul en dehors du château ne sut jamais ce qui se déroulait dans le secret de leur chambre entre le doux et sage héritier de Beacon et le preux chevalier sauveur du domaine de la maison Hale. Aussi réprouvée leur relation pût-elle être par la morale, elle n'en demeurait pas moins protégée et considérée avec miséricorde par les habitants pour qui la trop grande affection que se portaient les deux hommes était un bien faible mal face à la prospérité retrouvée du domaine.

Derek et Stiles coulèrent ainsi de longs et heureux jours sur le domaine de Beacon, s'attachant à lui redonner sa gloire d'antan et vivant leur amour dans le secret de leur alcôve sous l'oeil bienveillant de leur peuple.

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Fin

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Et voilà, l'aventure du chevalier aux loups et du valet maudit se termine ici ;) J'espère qu'elle vous aura plu ! J'espère en avoir surpris plus d'un avec mon dénouement et mes explications. Avouez, vous ne vous attendiez pas à ça ! Ni l'histoire du seigneur ni celle du valet (que j'appelle Corey perso...) n'était pas la bonne ! C'était un petit mix des deux :D Quand on hésite entre deux choix, c'est toujours le troisième le bon ;)

Merci à tout ceux qui m'auront laissé des reviews ! Cette fic fut rude à écrire et savoir que j'ai réussi à vous transporter dans cette époque est ma meilleur récompense ;)

Beau sire : il n'est pas question de beauté ) ça veut simplement dire : cher sire, cher ami. Pareil pour « doux sire ».

Doulcemelle: oui d'accord, là j'avoue, je cherche les ennuis X) C'est un instrument de musique de la famille des cithares. Une large caisse de résonance rectangulaire posée sur une table ou les genoux et dont les nombreuses cordes sont frappées par des baguettes. Courant au moyen-âge ;)

Couleur : quand on parle de blason ou de bannière, les couleurs sont appelées différemment : gueule = rouge, sable = noir, azur = bleu, argent = blanc… quant à la façon de décrire un blason, c'est un vocabulaire encore plus spécifique ! Pour faire simple sur celui de Derek : Un écu blanc avec au centre une bande en V inversé noir avec trois loups noirs présent sur le fond blanc.

Cotte : tunique

Fonte : sacoche pour cheval

Goupil : ancien nom du renard

Haubert : cotte de maille

Prud'homme : un homme sage

Pucelle : fille vierge, mais je soupçonne très fortement que cela veuille dire simplement "jeune fille" !

Samain : En gros, Halloween et/ou la toussaint ;) C'est du moins la fête celtique à la base de ces deux-là, et elle se déroule donc fin octobre début novembre ;)

Valet : désigne un jeune homme