Aberration

Orphelin, c'était un mot connu pour indiquer qu'on venait de perdre un de ses parents ou les deux. De même que veuf ou veuve indiquait que vous aviez été marié et que vous ne l'étiez plus pour cause de décès. Avec les morts de frères et sœurs, c'était plus compliqué, mais on pouvait se déclarer enfant unique non naturel. Il y avait toujours un terme pour le type de deuil que vous deviez traverser.

Sauf quand vous veniez de perdre votre bébé. Comment ça s'appelle, une mère dont les bras ne seront plus jamais encombrés de son bambin ? Comment ça s'appelle, un père qui ne pourra plus jamais se rendre au chevet de sa progéniture pour la défendre de monstres imaginaires ?

Il n'y avait pas de terme pour ça. A titre personnel, Raphaël supposait qu'il n'était pas sensé exister de terme, parce que c'était juste trop faussé, trop aberrant pour être possible, comme de la pluie qui tomberait vers le ciel ou un soleil qui ne dégageait aucune lumière.

Il y avait des aberrations qui n'auraient pas dû être possible, comme le fait que Gabriel n'était plus au Paradis, que sa chambre restait inoccupée, que plus aucun ange ne pouvait voir son sourire radieux ou entendre son rire contagieux.

C'était une aberration, alors pourquoi était-ce possible ? Pourquoi le monde ne tournait-il plus rond ? Ce n'était pas une situation naturelle. Le Paradis avait besoin de Gabriel. Raphaël avait besoin de Gabriel. Pourquoi n'était-il pas à la maison ?

Pourquoi Raphaël cherchait-il son bébé encore et encore sans le trouver ? C'était ridicule ! C'était absurde, dans le sens privé de signification ! C'était si grotesque que ça dépassait la farce pour couler à pieds joints dans la tragédie.

Et il continuait à chercher, année après année, siècle après millénaire. Comment aurait-il pu renoncer ? Gabriel devait rentrer à la maison. C'était quoi, la maison sans Gabriel ? C'était quoi, Raphaël sans Gabriel ?

Raphaël ne trouvait pas le terme pour ce qu'il était devenu en l'absence de Gabriel. Un enfant, ça peut être orphelin d'un adulte. Mais un adulte privé d'enfant, de son enfant, c'est quoi ? Est-ce que ça mérite seulement un qualificatif ?

Est-ce qu'une aberration de la réalité mérite seulement un nom ?