Star Trek. Les vagues du temps.

Le bureau de l'Ambassadeur Kovan était vaste. Une grande pièce équipée d'une table de réunion, un bureau en verre et cinq chaises au design horriblement austère, et un coin salon avec quatre fauteuils en cercle autour d'une statuette représentant Surak, faisait le centre des appartements. Celui-ci était flanqué d'une chambre privée, de deux salons et d'une salle de bain plutôt luxueuse (robinets en or, vasque en marbre, du gris au rouge…). Jamais Kovan n'aurait eu un tel bureau sur Vulcain. Et le clou de la visite était cette baie vitrée immense qui s'ouvrait juste derrière lui, permettant de contempler à loisir les charmes du lac Léman, et de la ville de Genève.

_Votre poste au sein du conseil de la présidence vous donne tout de même un certain poids politique, monsieur l'ambassadeur, disait son assistant, zélé, et Vulcain lui-aussi.

_Allons, Schlikk, nous savons, vous comme moi, que le Haut Commandement Vulcain n'a que faire des conseillers du président… C'est tout juste s'ils accordent de l'importance au président lui-même…

_Mais Vulcain fait tout de même partie de la Fédération…

_C'est exact… Elle fait partie de la Fédération, tant que la Fédération ne se mêle pas de ses affaires… Bien sûr, ils envoient des ambassadeurs, des émissaires, des conseillers, échangent avec Starfleet, mais tout cela ne vaut que parce que Vulcain reste Vulcain. En fait, je crois que devenir conseiller du président de la Fédération équivaut à un suicide politique pour un Vulcain…

_Et l'Académie des Sciences ? N'y avez-vous pas quelques soutiens ?

Kovan demeura pensif un moment.

_Oui… J'y ai des amis… Mais lorsque le vent tourne, les amis mettent les voiles… (Kovan sourit).

_Pas un seul ? Je veux dire, vous avez été un membre éminent de l'Académie…

_Et j'ai failli en prendre la direction !… Failli seulement… Non, inutile de déranger ces vieux « amis » qui ne doivent pas être mieux lotis que moi… Et puis, mon travail est ici, maintenant… Vulcain sera pour mes vieux jours…

Schlikk acquiesça.

_Ou peut-être pas ! renchérit Kovan. J'ai entendu parlé d'un petit village en France, merveilleux. Perdu dans les vignes, avec si peu d'habitants qu'ils se connaissent tous… Je m'achèterai des croissants et du pain chaud tous les matins… J'aurai un petit jardin, avec des tomates et des pommes de terres, quelques fruits aussi… N'est-ce pas la paix à laquelle tous, nous aspirons ?

_Sans doute, monsieur le conseiller.

_Oui, sans doute… Bon, nous nous égarons. Nous devrions préparer la réunion de cette après-midi.

_Bien monsieur, j'ai préparé quelques documents…

Schlikk tendit un pad à Kovan qui se mit à lire.

_Je vois…, murmura-t-il après un moment.

_C'est une réunion restreinte, expliqua l'assistant. Il se pourrait même que le président ne soit pas là…

_Oui, oui… Que ces incessantes réunions peuvent être ennuyeuses…, se plaignit Kovan froidement.

_Le conseiller Curney sera probablement présent… Ce serait une occasion de…

_C'est exact, convint Kovan. Ne laissons pas passer une occasion d'amadouer ce brave Curney. L'un de mes plus fervents opposants… Lorsqu'il comprendra notre projet, il se rangera à notre avis… J'en suis convaincu.

_Oui, monsieur. Puis-je me permettre une suggestion ?

_Allez-y.

_Il ne faudrait pas tout dévoiler du projet… Nous ne savons rien de nos interlocuteurs, et ce… Curney, ne m'inspire guère confiance…

_Allons bon… N'est-il pas un agréable convive ? ironisa Kovan.

Schlikk le regarda étrangement, comme si le conseiller était soudainement devenu fou.

_Je plaisante ! Le bougre est arrogant, ambitieux, avide, vaniteux, brutal et simple d'esprit… Un hôte fort déplaisant, et un représentant du peuple déplorable…

Schlikk se détendit et sourit.

_Mais il est influent, continua Kovan. Il nous le faut… Il serait un soutien intéressant…

_Ne risque-t-il pas de ternir votre image ?

Kovan se cala dans son fauteuil et croisa ses doigts sur son ventre.

_Oui, peut-être un peu… Mais je m'en accommoderais, eu égard aux soutiens politiques qu'il peut apporter. Nous n'avons pas le choix, mon ami… Il nous faudra beaucoup de soutiens, parce que d'un certain point de vue, notre projet peut s'apparenter à un coup d'état…

_Oui, rétorqua Schlikk, mais n'est-ce pas pour le bien de la Fédération ? N'est-ce pas pour la tirer de cette léthargie néfaste dans laquelle elle s'enfonce peu à peu depuis des années ?

_Mais tous les coups d'états étaient pour améliorer les choses, et tous les dictateurs se sont toujours réclamés en faveur du peuple, pour son bien… Avant de devenir des monstres sanguinaires… Un coup d'état reste un coup d'état. Si nous réussissons, il nous faudra un soutien politique solide pour ne pas passer pour de vulgaires dictateurs…

_Il y aura toujours des détracteurs…

_Oui, toujours. Mais si nous avons l'adhésion du peuple, nous pourrons manœuvrer plus sereinement. Le changement n'est jamais bien vu. Le peuple s'habitue à un statu quo, et lorsque l'on suggère de changer les choses, il se rebelle, il grogne, il se plaint…

_Même si cela est dans son intérêt ?

_Eh bien oui, car, malheureusement, ou heureusement, allez savoir, le peuple ne sait rien de son propre intérêt. L'individu, seul, est violent et égocentrique, il ne sait même pas reconnaître les lois qui vont dans son intérêt, il s'insurge et ne réfléchit point, alors en groupe, voire en nation entière… Voyez l'histoire de l'humanité, relisez les vieux livres, et vous verrez combien de fois des peuples se sont battus, se sont massacrés, pour des billevesées bien servies…

_Les peuples ne peuvent pas être aussi naïfs ! N'ont-ils pas au final mené à ceci ? La Fédération des Planètes Unies ?

_Oh, ne vous y trompez pas, la peuple est naïf, et stupide…

_Est-on stupide si l'on se bat pour la liberté ?

_La liberté ! Ah ! Mais mon brave Schlikk, qu'est-ce donc que la liberté ?!

L'assistant regardait Kovan avec un air ébahi.

_Ben, euh, la liberté c'est, c'est lorsque l'on n'est pas sous la coupe d'un tyran…, bredouilla-t-il.

_Balivernes ! La liberté, vous ne savez pas ce que c'est… Je vais vous dire, la liberté est la chose la plus dangereuse au monde…

Schlikk écarquilla les yeux, choqué.

_La liberté est dangereuse, continua Kovan en ignorant la pâleur extrême de son assistant, parce que ce n'est ni une idée, ni une propriété des êtres doués d'intelligence… Non, c'est une émotion, ou un sentiment si vous préférez… Nous collons l'étiquette « liberté » à une émotion complexe ayant trait à la sensation d'absence de contrainte.

_Une émotion ? (Cette fois Schlikk semblait perplexe).

_Parfaitement… Pensez à ce que vous ressentez lorsque vous naviguez seul, lorsque vous sortez de prison, lorsque vous abattez un tyran… Une émotion, rien d'autre. Et vous savez combien les Vulcains se méfient des émotions… À juste titre d'ailleurs ! Vulcain était au bord de la destruction ! S'il n'y avait eu la voie de la logique, nous serions une race éteinte ! Les émotions sont mauvaises conseillères, elles sont violentes et trompeuses. Si vous ne les maîtrisez pas, elles vous ferons faire des choses regrettables.

Schlikk hocha la tête.

_Admettons que vous ayez raison, la liberté est une émotion, pas un concept politique, d'accord, mais cela ne vaut-il pas la peine, tout de même, de se battre pour elle ? Pour que les peuples soient libres ?

Kovan souriait.

_Il y a une autre raison pour laquelle les émotions sont dangereuses : à cause d'elles, vous êtes aisément manipulable. Un orateur habile saura utiliser vos émotions contre vous. La peur, la colère, le ressentiment, la honte, et la liberté ! Il est possible d'amener des peuples entiers à faire d'horribles choses en les tenant par leurs émotions, et uniquement cela. Ce que les Vulcains ne disent pas sur le chemin de la logique, c'est que les émotions sont si difficiles à combattre parce qu'elles sont solidement ancrées en chacun de nous. Ce n'est pas la raison qui est plus forte dans notre esprit, mais les émotions !

_Mais la liberté n'est-elle pas toujours bonne… ?

_Laissez-moi prendre un exemple : la Révolution Française de 1789. Connaissez-vous ?

_Un peu, j'ai étudié l'histoire de la Terre à l'université…

_Bien. Savez-vous quand et comment a commencé cette révolution ?

Schlikk réfléchit.

_C'était en 1789, les états généraux du roi Louis XVI… Enfin je crois…

_Eh bien c'est faux. C'est une erreur communément admise que la révolution a débuté en 1789. En réalité elle a commencée bien avant…

_Vous voulez parler des causes de la révolution ? Crise économique, pauvreté, mauvaise récolte de blé…

_Non, non, pas du tout… Ce sont bien là des causes parmi d'autres ayant provoqué ce mouvement de révolte, mais en fait la révolution était lancée bien plus tôt, et semblait inévitable. Laissez-moi vous expliquer de bout en bout. Au début du XVIIème siècle, nous pouvons aisément classer, en France, les populations en deux groupes : le peuple, pour l'essentiel des ouvriers et des paysans, pauvres et surexploités, et les aristocrates, riches et insouciants. Cela représente l'immense majorité des individus. Voilà la situation, une partie de la population, les paysans, est opprimée depuis quelques siècles pour le profit et l'intérêt de cette deuxième partie de la population, les aristocrates (à commencer par le plus puissant d'entre eux, le roi). Une telle oppression, aussi ancienne, ne peut, à long terme, qu'être mal perçue. Voilà un des ingrédients de la recette « révolution ». Et voilà le second : au cours du XVIIème siècle, les villes et les commerces se développant peu à peu, et notamment grâce au roi Louis XIV, apparaît une nouvelle classe issue du peuple, les bourgeois. Ils sont riches, mais n'ont aucun poids politique. On les considère de la même façon que les paysans, comme des moins que rien.

_Oui, mais je ne vois pas où vous voulez en venir…

_J'y viens. Au début du XVIIIème siècle, un vent libertaire souffle sur les esprits pensant de l'époque. Beaucoup de philosophes, de lettrés et de scientifiques, envisagent la possibilité d'un gouvernement sans roi, sans oppression. Les idées, et croyez-moi une idée est plus efficace que n'importe quelle arme, diffusent dans la société. On parle aux paysans analphabètes, et sans éducation, de liberté… Ah, cette liberté ! Et ils la ressentent ! Parce qu'ils sont opprimés depuis si longtemps… Mais ils ne font rien… On leur explique, par différents biais, qu'ils peuvent vivre sans être sous la menace d'un roi capricieux… Et personne ne réagit. Pourquoi ?

_Eh bien, je dirais qu'ils n'ont pas les moyens de s'organiser politiquement…

_Peut-être… Ou bien cela n'est pas vraiment dans leur intérêt… Enfin, quoi qu'il en soit, les années passent, crises et pénuries, et soudain, le roi fait un état des lieux de la situation et provoque une crise politique. Cette crise, vient-elle du peuple ? Vient-elle de ces braves paysans qui travaillent comme des forcenés ? Non, elle vient de riches bourgeois, d'hommes cultivés, d'hommes suffisamment aisés pour être éduqués, mais pas suffisamment pour tenir un rang social élevé. Alors, cette nouvelle classe sociale, que l'on nomme bourgeoisie, n'a pas sa place dans l'ancien régime. Où est-elle entre le peuple, pauvre, les aristocrates, qui dirigent, et le clergé, qui contrôle l'âme et la culture ? Pourtant, les bourgeois ont les moyens… Ils sont parfois plus riches que les aristocrates et le clergé réunis… Ils n'ont, dans ce système monarchique, aucune voix au chapitre… Donc, naturellement, ils se servent des idées de liberté pour répandre un vent de contestation contre cette terrible oppression qui ne leur laisse aucune latitude…

_Oui, reconnut Schlikk, c'est une thèse communément admise depuis bien longtemps, la Révolution Française s'est d'abord faite par la bourgeoisie, avant que le peuple ne s'en empare… Et alors ? Où voulez en venir ? Les bourgeois voulaient plus de pouvoir, et ils ont adroitement renversé le régime qui ne leur convenait pas… Mais in fine, le peuple n'a-t-il pas eu la liberté qu'il souhaitait avoir ?

_Là est la question. Je vous la pose, le peuple a-t-il eu cette liberté qu'il souhaitait tant ?

Schlikk réfléchit.

_Où voulais-je en venir ? continua Kovan. À cette conclusion simple : la révolution n'a fait que troquer une oppression pour une autre…

_Comment cela ?

_Le peuple, qui s'est battu pour cette « liberté » dont il ne sait pas grand chose, qu'a-t-il obtenu ? La liberté ?

_D'une certaine façon oui…

_Oui, plus de roi, plus d'aristocrates… Toutefois, les bourgeois se sont emparés du pouvoir, et la loi de l'argent règne… N'est-ce pas ? Et cela n'a cessé qu'au XXIIème siècle… Plus de roi, mais des rois… Le peuple était-il libre ? Pas du tout, il était asservi par le travail souvent difficile et mal payé, et pire que cela, asservi par des idées et des opinions qu'on le forçait à adopter en limitant son éducation et le gavant d'informations par la télévision…

_Mais il y a eu tout de même des mieux… Les conditions de travail furent plus douces…

_Oui, il y eut des mieux, mais cela ne fut pas la conséquence d'une forme de liberté, mais plutôt de l'évolution des technologies…

_Vous dites que la révolution, qui est censée avoir libéré le peuple français, n'a fait que substituer une oppression à une autre, cela parce que le peuple a été manipulé ?

_C'est ce que je dis… Prenez la période qui suit immédiatement la révolution…

_Je vous écoute.

_La Terreur, puis le Consulat, une parodie de république, et enfin, quelque chose comme dix ans plus tard, l'Empire. C'est tout de même un comble que la révolution, ayant pour but de libérer les hommes du joug d'un roi, les a aussitôt plongé dans un gouvernement dictatorial, puis un empire… Ne trouvez-vous pas ?

_Certes, je reconnais que la période qui a suivi cette révolution n'est pas glorieuse, mais si je vous comprends bien, pour vous, la révolution n'a eu aucun effet bénéfique, in fine… Elle a tout de même eu le mérite de changer le gouvernement et les infrastructures sociales… Cela a pris du temps pour se mettre en place, mais la démocratie s'est finalement imposée.

_Bonnet blanc, blanc bonnet… Ce que je dis c'est que, si à court et moyen terme, la révolution a pu apparaître comme salvatrice… Enfin, notez tout de même que la décapitation de Louis XVI n'a pas sonné le glas de la monarchie puisqu'il y a eu par la suite jusqu'à la fin du XIXème siècle, soit presque un siècle plus tard, trois rois et deux empereurs…

_Euh… oui…

_Si la révolution a pu apparaître salvatrice à court terme, elle ne l'a pas été à long terme. La liberté, si chère au cœur des hommes du peuple, où est-elle ? Avant la révolution, la liberté s'acquérait par naissance, ensuite elle est devenue l'apanage d'un compte en banque bien rempli. En définitive, pour ces hommes qui se sont battus au nom de cette merveilleuse « idée », rien n'a changé… Les anciens serfs sont restés asservis.

Kovan et Schlikk gardèrent le silence un instant, tous les deux en proie à une intense réflexion.

_Mon cher Schlikk, comprenez bien qu'il y a des vérités crues, difficiles à entendre et à concevoir, mais pourtant essentielles… Parce qu'un habile orateur qui saura agiter cette « liberté » comme un drap écarlate, éveillera les instincts belliqueux du taureau… Et celui-ci foncera tête baissée, dans la direction qu'aura choisi cet orateur… Vous saisissez ?

_Je crois. Ainsi la liberté n'est qu'une illusion…

_C'est cela ! Une illusion dont on peut se servir pour manipuler les foules, faire faire au peuple tout ce que l'on veut… Méfiez-vous des émotions, elles n'amènent rien de bon…

_Pourtant, vous êtes bien le premier à défendre la liberté… Tous vos discours…

_Mais bien sûr ! Pour deux raisons, la première est que je ne peux heurter la sensibilité du peuple, ce serait un suicide politique, on me renverrait immédiatement sur Vulcain avec un bon coup de pied au derrière…

_La seconde raison ?

_La seconde est, que s'il n'y a guère besoin de liberté, il n'en reste pas moins que beaucoup de formes d'oppression sont contre-productives…

Kovan tourna son fauteuil vers la baie vitrée et contempla un instant les contours du lac Léman.

_Notez l'ironie, ou peut-être est-ce simplement un paradoxe ? reprit-il. Pour le bien des peuples de la Fédération, il me faudra prendre les commandes, devenir quelque peu directif… Seul moyen de leur apprendre ce qu'est un être libre… En somme, pour garantir la liberté je leur en priverai…

_Mais vous n'avez pas l'intention de devenir un oppresseur, je le sais…

_Non, bien sûr. Je ne souhaite nullement me poser en empereur, en tyran ou en dictateur… Toutefois, j'aurais quelques pieds à écraser… et il faudra peut-être que j'impose certaines choses plutôt que de les proposer…

_Les gouvernements actuels sont si mollassons…

_Si léthargiques, mon ami, si léthargiques… Que le destin nous préserve d'un puissant ennemi qui viendrait frapper aux portes de la Fédération, je ne crois pas que nous soyons en mesure d'y faire face…

_Vous penser aux Borgs ?

_Oh les Borgs… ils n'existent plus… Non, en réalité je pense à l'impensable… à ce que je ne saurais prévoir… L'univers est si vaste… (Kovan se retourna vers son bureau), Schlikk ! Aidez-moi à me remémorer la biographie de ce monsieur Curney, voulez-vous ?

L'assistant acquiesça.

_Le conseiller Curney est né dans une petite ville du Montana… Attendez, je dois l'avoir quelque part… Voilà, c'est Springfield… Le père est avocat, la mère est institutrice. Il grandit dans un foyer chaleureux, étudie au collège et lycée de Springfield, avec des résultats médiocres…

_Continuez.

_Ensuite il part étudier la psychologie à Boston, sans grands résultats, puis son père meurt d'une crise cardiaque, ce qui l'oblige à revenir chez lui un moment. Après une période un peu chaotique où il aura plusieurs emplois qu'il quittera rapidement, instable, il retourne à Boston étudier le droit cette fois. Il aura à cœur de se faire quelques relations d'amitié dont une qui lui permettra d'occuper un siège au gouvernement de Mars. Puis il occupera le poste d'ambassadeur adjoint sur Qo'noS, et enfin celui d'ambassadeur sur Vulcain. Curney est un humain, mais il est de ceux qui savent maîtriser ses émotions… En politique, c'est un adversaire redoutable… Je pense que son séjour sur Vulcain lui a permis d'adopter certaines de vos coutumes, monsieur.

_Oui, j'en ai entendu parler… Il a bonne presse auprès du Haut Commandement de Vulcain.

_Il a sans doute de nombreux appuis, disons, plutôt intéressants… et même sur Qo'noS…

_Il faut lui reconnaître une certaine habileté… Ce n'est pas si facile que ça de se faire apprécier des Klingons, alors de s'en faire des amis… La question est, jusqu'où vont ces soutiens ? Ne sont-ce là que des soutiens purement politiques, et quand le vent tourne nous savons ce qu'ils valent, ou bien les liens sont-ils plus profonds ?

_Il a également l'oreille du président…, souligna Schlikk.

_Exact, ce n'est pas négligeable… Ils sont peu nombreux ceux à qui le président accorde son entière confiance…

_Vous en faite partie.

_Pour combien de temps encore ? Oh, comme tout cela est fragile… on vous fais des œillades polies, on écoute vos conseils, puis un jeune loup entre dans l'arène et fais fuir les vieux boucs… Y a-t-il quelque chose que je peux utiliser pour faire pression ?

Schlikk pianota sur son pad.

_Pas à ma connaissance…

_Rien ? Rien de rien ? Allons c'est un humain… pas une maîtresse cachée ? Des liens douteux avec le Dominion, ou bien de mystérieuses visites secrètes sur Qo'noS ? Ou peut-être des amis Romuliens un peu trop remuants ?

_Non, le passé du conseiller Curney est blanc comme neige… pas une ombre au tableau…

_Eh bien…, soupira Kovan.

_Il ne sera pas facile à convaincre…

_Ce n'est rien de le dire… Lui qui s'est toujours prononcé fermement pour la liberté des peuples… cette liberté illusoire…

Schlikk était plongé dans la lecture d'informations sur son pad.

_Qu'y a-t-il ? s'enquit Kovan.

_Nous recevons des communications… C'est impossible…

_Quoi donc ?

_Il y a eu un attentat sur Thanis III.

_Qu'est-ce que vous racontez ?

Kovan s'empressa de pianoter lui aussi son pad personnel.

_Impossible…, souffla-t-il après un moment.

_Cela a été revendiqué par cette nouvelle secte…

_Oui, bien sûr… S'attaquer à la production de dilithium…

_Ce sont des fanatiques, monsieur. Ils ont pour objectif de faire le maximum de dégâts et de choquer l'opinion publique…

_Je sais, répondit Kovan, perdu dans ses pensées.

_Je me demande… Comment peut-on les arrêter ?

Kovan regarda son assistant un moment.

_Les arrêter ? Vous ne comprenez pas sur quoi se fonde la fanatisme religieux, n'est-ce pas ?

_Euh, la religion ? hasarda Schlikk.

_La religion n'est qu'une façade, un déguisement, une excuse… Le fanatisme est avant tout politique. Il s'agit de quelques énergumènes avides de pouvoir, qui n'en ont aucun… Alors ils manipulent les crédules et en font des fanatiques. Les structures religieuses aident à fournir un cadre, une sorte de justification pratique à tout cela… Ils se font alors appeler prophètes, ou guides spirituels, mais ne sont rien de plus que des dictateurs… Vous saisissez ? On n'arrête pas ces gens-là comme on arrête des criminels, on ne lutte pas contre eux avec des soldats et des vaisseaux… Non, il faut être plus subtile, plus sournois, plus malin… Oh et puis de toute façon, le fanatisme religieux armé du terrorisme est toujours voué à disparaître, ce n'est qu'une question de temps…

_Je me souviens de mes cours d'histoire, il y a eu, au XXème et XXIème siècles, une vague d'attentats un peu partout dans le monde, des fanatiques faisaient exploser des bombes, massacraient des innocents…

_Oui, bien sûr, ce genre de stratégies politiques a été utilisé un grand nombre de fois… Pas seulement sur Terre, pensez aux Bajorans et Cardassiens, pensez aux Klingons il y a de cela deux mille ans, ou les Romuliens… Et même sur Vulcain ! Avant que les préceptes de la logique ne soient adoptés, Vulcain a vécu des heures sombres, des groupuscules armés se disputaient le pouvoir, et il y avait aussi, dans le lot, des fanatiques religieux… Lorsque l'ignorance est la règle, le fanatisme peut s'installer, comme une maladie, fourbe et dangereuse…

_Je ne comprends pas l'intérêt de frapper une colonie minière comme Thanis III… Je veux dire, au final, la production de dilithium de la Fédération sera à peine perturbée…

_C'est un objectif comme un autre, Schlikk… Les fanatiques ne cherchent pas vraiment à atteindre des objectifs militaires, en règle général ils n'en ont pas les moyens, non, ils veulent choquer, faire peur, montrer que personne ne peut les arrêter… Ce qu'ils cherchent c'est à déstabiliser, diviser… Et parfois, les grandes démocraties jouent leur jeu…

Une secrétaire Andorienne entra discrètement dans le bureau, se faufila jusqu'à Kovan et lui glissa deux mots à l'oreille. Le conseiller Vulcain acquiesça et la secrétaire s'éclipsa.

_Mon cher Schlikk, notre invité… devrais-je dire notre adversaire, est là.

Schlikk se leva.

_Je vous laisse à vos obligations, monsieur.

_Glanez quelques renseignements sur cet attentat, nous en reparlerons plus tard… Peut-être fera-t-il nos affaires après tout…

Le conseiller Curney était assis dans le fauteuil qu'occupait Schlikk un instant auparavant. C'était un homme aux épaules larges, un ventre marqué d'un embonpoint honnête, un visage creusé de rides, une courte barbe taillée avec précision et un regard franc. Il portait une longue robe inspirée des robes de cérémonie vulcaine. Avait-il voulu faire passer un message ?

_Vous n'êtes pas sans savoir que le vote de demain est d'une importance capitale pour la Fédération, commença Kovan. Je vais vous parler sans détours : que pensez-vous de ce nouveau décret ?

_Le décret 123 451, sur la taxation des routes commerciales en dehors des zones de la Fédération… c'est un point capital, bien sûr… Il y a eu de houleux débats ces derniers mois…

_C'est vrai, et vous avez fait valoir votre point de vue. Cependant, je voudrais que nous en discutions de façon plus informelle… Nous sommes entre nous, nous pouvons parler librement… Je sais que vous vous opposez à ce décret… Puis-je vous demander pourquoi ?

Curney observa un moment Kovan, se demandant ce que celui-ci mijotait.

_Eh bien, je pense avoir été clair durant les débats… La taxation des routes en dehors de la Fédération envoie un message négatif aux peuples qui n'ont pas encore intégré la Fédération… Cela risque de perturber le commerce, et isoler la Fédération du reste de l'univers… Cela pourrait être mal perçu, quelque chose comme « si vous ne faites pas partie de la Fédération vous le paierez au prix fort… ».

_Ne pensez-vous pas que la Fédération doit protéger ses membres contre toute concurrence, ou toutes manœuvres commerciales douteuses ?

_Bien sûr, mais doit-elle le faire au détriment de ceux qui ne sont pas membres ? L'objectif de la Fédération n'est-il pas d'attirer de nouveaux membres ? De… fédérer ?

_Attirer de nouveaux membres, certes, mais ne souhaitez-vous pas protéger la Fédération ? Nous ne pouvons accueillir n'importe qui… n'importe comment… n'est-ce pas ?

_Il y a des critères d'intégration et des règles strictes à respecter… cela suffit amplement pour assurer la stabilité de la Fédération…

_Oui… oui… Que pensez-vous de la Fédération elle-même ?

Curney fronça les sourcils.

_Conseiller Kovan, vous ne m'avez pas fait venir ici pour discuter de la pluie et du beau temps… de débats qui ont déjà été menés et sont aujourd'hui clos… Nous pouvons, politiquement, nous considérer comme adversaires… Nos positions divergent assez souvent pour cela. Alors lorsque mon adversaire me propose une entrevue, qui plus est avant un vote qui, somme toute, n'est pas si capital que cela… je me pose des questions…

Kovan demeura silencieux un moment, jaugeant son interlocuteur.

_Vous avez raison. Toutefois, avant de vous faire part de mes raisons, pourriez-vous tout de même répondre à ma question… Après tout, il est vrai que nous sommes adversaire, mais nous n'avons jamais discuté ensemble, à cœur ouvert, comme on dit…

Curney opina du chef.

_Comme vous voulez…

_Que pensez-vous de la Fédération ? répéta Kovan, aimablement.

_Alors je vais être franc…

_Je ne demande que ça…

_La Fédération est une utopie, n'est-ce pas ? Et la seule qui fonctionne depuis des millénaires de pratiques politiques à travers tout l'univers… La question est, est-elle vraiment efficace ?

_Continuez.

_À une certaine échelle, elle est efficace, mais pour d'autres choses… Ces derniers siècles, nous avons intégré des peuples aussi différents et belliqueux que les Xindis, ou les Romuliens… Ce qui n'est pas une mince affaire, mais une bonne chose… En revanche, le gouvernement fédéral néglige certains aspects de la vie quotidienne des peuples à l'intérieur même de ses frontières… Tenez, Starfleet ne déploie plus autant de vaisseaux qu'au temps de la guerre contre les Klingons. Ce qui va de soit en période de paix, bien sûr, mais qu'en est-il des menaces persistantes, les maraudeurs, les pirates, par exemple ? Et de celles que nous ne connaissons pas encore ? Sommes-nous réellement prêts ?

Kovan écoutait avec attention, scrutant le comportement de son homologue.

_En un mot, conseiller Curney, comment diriez-vous cela en un mot ?

Curney réfléchit un instant.

_Faible… La Fédération est faible…

Voilà ce que voulait entendre le conseiller. Curney et Kovan avaient beaucoup d'opinions divergentes, et ne s'en cachaient pas, mais ce que pressentait le conseiller, et qui venait de se confirmer, était que, sur le fond, ils avaient la même vision de la Fédération. Ils avaient la même vision du mal, mais auraient-ils la même vision du remède ?

_Oui…, approuva Kovan. Je dois vous l'accorder…

_Allons conseiller, ne tournez pas autour du pot. Que voulez-vous ? Qu'attendez-vous de moi ?

Kovan hésita. Devait-il se jeter à l'eau et tout dire ? Ou bien ne confier qu'à demi mot ses intentions, afin de ne pas se mettre en défaut ? Le problème était que le conseiller Curney n'était pas né de la dernière pluie, il flairerait l'entourloupe et risquait de ne pas soutenir le projet de Kovan. Ou pire, de s'y opposer… Il fallait se jeter à l'eau, un saut dans le vide…

_Je vais être honnête, j'ai besoin de vous… de vous et de vos relations politiques…

_Oui…

_La Fédération est faible, c'est une certitude, et, comme vous, je crois que, si un ennemi puissant venait à frapper à notre porte, nous ne ferions rien de plus que palabrer durant des heures, de réunions en conseils, de déclarations politiques en phrases toutes faites, et nous serions vaincus avant même d'avoir combattu. Nos vaisseaux sont vieux, nos capitaines manquent d'expérience du combat, et de formation… Je ne parle même pas de la flotte qui n'a plus sa gloire passée… Nous avons un seul vaisseau de classe pulsar sur le point d'être terminé… un seul ! Est-ce cela la grande Fédération ?

Curney observait le conseiller Vulcain avec attention.

_Prenez cet attentat sur Thanis III… des fanatiques religieux… Mais enfin, sommes-nous au Moyen-Âge ? Les services secrets de Starfleet n'ont rien vu venir… Et l'on nous sert maintenant les boniments habituels ! « Rassemblons-nous », « Ne cherchons pas les coupables », etc.

_Qu'est-ce que vous mijotez ?

Kovan écarta la remarque d'un revers de la main.

_Les Borgs, continua-t-il. Les Borgs étaient une menace des plus sérieuse… Ils ont failli détruire la Fédération… S'ils revenaient aujourd'hui, pourrions-nous les repousser ? Nous nous sommes endormis, nous avons trop longtemps pensé que nous étions à l'abri, en sécurité, sous une douillette couverture, celle des belles années de prospérité de la Fédération… Oui, parce qu'elle a prospéré, après avoir lutté pour sa survie, pour son existence… Mais l'ironie du sort, ou le revers de la médaille si vous voulez, est qu'en même temps que la Fédération rayonnait, que les peuples, même les plus récalcitrants, ou belliqueux, nous rejoignaient, elle plongeait progressivement dans une sorte de léthargie néfaste. Et aujourd'hui que se passe-t-il ? Les décideurs sont des pleutres et ne décident plus de rien, les hommes avides et ambitieux mettent à nouveau le profit au cœur du tissu social… ajoutez à cela une résurgence de fanatisme religieux…

_Vous… vous… vous n'allez tout de même pas…

_Quelqu'un a dit un jour, un humain d'ailleurs, que si le mal perdurait c'était parce que les hommes de bien ne faisaient rien… Le mal est en train de renaître de ses cendres… Là, tapis dans l'ombre, motivé par cette léthargie…

_Si c'est cet attentat sur Thanis III qui vous tracasse, n'ayez crainte, le terrorisme n'a toujours été qu'un épiphénomène… Dans vingt ans, plus personne ne parlera de cette secte et son prophète…

_Je sais bien… mais le terrorisme est aussi un indicateur… un symptôme, celui d'une société malade… (Kovan se pencha en avant, au dessus de son bureau, plantant son regard dans celui de son homologue). Nous ne sommes plus en sécurité… si nous ne faisons rien…

_C'est évident… Mais que voulez-vous faire… Nous avons les mains liées… Si nous durcissons les contrôles et la surveillance, il y en aura pour se plaindre que nous foulons les libertés aux pieds, si nous ne faisons rien, il y en aura aussi pour se plaindre que nous ne faisons rien… C'est une situation délicate, et politiquement parlant cela équivaut à plonger la main dans un sac plein de serpents pour en attraper un… Alors que voulez-vous faire ?

_Je suis bien de votre avis… mais on peut agir… Il faut une présidence forte, et pas consensuelle, pas mollassonne… Il faut un guide, quelqu'un qui rassemble les volontés et qui aurait un vrai projet…

_Vous ?

_Pourquoi pas ? Je pourrais amorcer le changement, et puis d'autres me succéderaient… peut-être même vous…

_Qu'est-ce qui garantirait que vous ne deviendrez pas un de ces dictateurs de pacotille ?

_Je ne bouleverserai pas les infrastructures de la Fédération, pour commencer… Et il y aura des hommes avisés pour empêcher tout débordement… comme vous, si vous faisiez parti du projet…

Curney regarda intensément Kovan, comme s'il cherchait à lire dans ses pensées.

_Vous vous rendez compte que nous parlons d'un coup d'état… Rien que pour cela vous pourriez être mis dans le plus sombre des cachots, quelque part, sur une planète inhospitalière…

_Allons… Je sais que vous pensez comme moi… Vous pourriez être ma caution morale…

_Pour un Vulcain vous êtes plutôt… entreprenant… et audacieux.

_J'ai un quart de sang humain, par mon arrière grand-père…

_Ça explique tout…

_La Fédération a besoin de renouveau, elle a besoin d'un cap à tenir, de savoir où elle va…

_Sur ce point, et d'autres, je suis d'accord avec vous, c'est certain, mais je ne puis être entièrement de votre avis…

_Soyez mon contradicteur, soyez là pour garantir la démocratie…

Curney acquiesça.

_Votre projet est intéressant, je ne peux le nier…

Kovan le savait, si le conseiller Curney ne le soutenait pas, c'en était fini de ses projets. Il n'aurait pas l'appui nécessaire pour justifier et légitimer ses actes. On l'enverrait probablement moisir dans une prison Klingonne, et la présidence poursuivrait son travail de déliquescence de la Fédération…

_Vous êtes des nôtres ?

_Je ne nie pas que la Fédération soit faible… Tenez, pour une simple décision comme les accords commerciaux, il faut des mois de discussions et de débats, et un, voire plusieurs, votes… Parfois, il est plus important de prendre une décision, quelle qu'elle soit, que de se demander si on prend la bonne… C'est certain, la Fédération a glissé dans une indolence dangereuse… Elle se laisse prendre au piège de l'administration… Les fonctionnaires pauvres d'esprit vont prendre des décisions capitales… Et dans le même temps, les loups affamés de profits et de pouvoir rôdent à nos portes… Ce n'est pas ce président qui les boutera hors de la Fédération, mais je me demande si, pour autant, cela doit être vous… Et puis, un Vulcain à la tête de la Fédération…

_Vous êtes des nôtres ? insista Kovan, nerveux.

_Bien sûr ! Cela pourrait être tellement amusant ! Rien que pour voir le Haut Conseil Vulcain s'étrangler avec sa soupe de Plomick en entendant la nouvelle ! Ah ! (Curney fit un clin d'œil appuyé à Kovan)… Vous aurez tout mon appui, tous mes soutiens…

_Vous êtes des nôtres…, souffla Kovan, rassuré.

Il ne restait plus qu'à mettre en route la machine… sans plus tarder.