Star Trek, Les vagues du temps. Chapitre 7.

_Je n'ai jamais rien vu de tel, déclara Torokh.

_Vraiment ? Vous parlez de quoi, le caisson, ou son contenu ? fit Kirk.

_Un caisson/ sarcophage cryogénique ce n'est pas courant… enfin plus depuis… Je ne me souviens plus… La technique de cryogénisation est obsolète depuis bien longtemps…

_Quand on dispose de vaisseaux qui flirtent avec distorsion 10…, accorda Kirk. Vraiment, son contenu ne vous… intrigue pas ?

_Cela devrait ?

Torokh demeurait impassible, détaillant du regard le caisson/ sarcophage. Kirk en faisait de même, mais ce n'était pas le caisson qu'il détaillait du regard.

_C'est qu'elle est plutôt…,avança-t-il.

_Jolie ?

_J'allais dire jeune, mais puisque vous en parlez…

Une jeune femme, légèrement vêtue d'une combinaison d'hyper-sommeil qui dessinait chacune de ses formes, était étendue dans le sarcophage. Elle avait une longue chevelure blonde qui tombait en cascade sur ses épaules, un visage ovale, un nez fin, une petite bouche mutine, des pommettes aux courbes douces. Toutes sortes de détecteurs entouraient le corps. De petits écrans affichaient les paramètres biologiques.

Kirk s'accroupit tout près.

_C'est de la glace ? demanda Torokh qui n'avait pas bougé.

_Non, on dirait plutôt une sorte de gel… Elle a l'air en bonne santé… parfaitement vivante… d'après ce que je comprends de ses biosignes…

_Vous lisez les symboles ?

_Je devine seulement ce qui est affiché… Tenez, là, regardez cette courbe, ces répétitions, un pont suivi d'une sorte de N, ce sont ses pulsations. Tous les humains ont les mêmes…

Torokh émit un grognement approbateur.

_Là, ça doit être sa respiration… son pouls est très, très, lent… et elle ne respire quasiment pas…

_Elle est humaine ? s'enquit le Klingon.

Kirk observa un moment la jeune fille dans le caisson. Il scruta chaque parcelle de son visage, ses paupières closes, ses lèvres, son front, et ses cheveux.

_Allez savoir… En tout cas, c'est bien imité…

_Un androïde ?

Kirk secoua la tête.

_Non le système de survie du caisson est fait pour un être vivant… Elle a vraiment l'air humaine… Après tout, elle l'est peut-être… Pour le savoir nous devrons la réveiller…

_N'y comptez pas trop… Je ne réveillerai personne tant que je ne saurais pas où je mets les pieds… Imaginez qu'elle soit porteuse d'un virus ou d'une bactérie inconnue…

_Oui, ça se tient…

_Je dois également prévenir Starfleet.

Kirk se tourna vers Torokh.

_Ne le faites pas…

Le Klingon gratifia Kirk d'un regard glacial.

_Pas encore…, rectifia l'humain.

_Vous me demandez de mentir ?

_Non, juste de différer votre rapport.

_Différer…

_Écoutez, nous ne savons pas qui est cette fille, d'où elle vient, ni sa valeur…, expliqua Kirk. Vous ne pensez pas qu'il nous faut tirer certaines choses au clair avant d'en référer aux autorités ? Vous ne voudriez pas mêler les services secrets à tout cela…

_Vous voulez la réveiller.

Kirk hocha lentement la tête.

_C'est une option envisageable, mais nous pourrions, avant cela, demander à notre ami l'archéologue de jeter un coup d'œil à tous ces…

_Hiéroglyphes ?

_J'allais dire symboles…

Torokh fit un petit signe de tête, presque imperceptible.

_Entendu.

Le professeur Johnson tournait autour du caisson/ sarcophage comme une abeille autour d'une fleur. Il ne cessait de s'extasier et lâcher des « magnifiques ! », « extraordinaire ! », « ingénieux ! », à tout bout de champ. Sa jeune assistante le suivait et examinait elle aussi chaque détail de l'appareil.

_Vous dites que vous l'avez ouvert comme ça ?

Kirk soupira. Il n'aimait guère les vieux rats de bibliothèque dont le discours pouvait être à la fois ennuyeux et nébuleux.

_Oui. Un des symboles me semblait… différent…

_Malin… malin…, murmura le professeur. Pas un symbole, un glyphe…

_Quoi ?

_Un glyphe monsieur Dirk…

_Kirk, rectifia le capitaine.

_Je le savais, je voulais juste voir si vous ne vous étiez pas endormi, le taquina Johnson.

_Vous pouvez donc déchiffrer tout cela ? demanda Torokh.

Le professeur se pencha plus avant pour scruter une séquence de glyphes.

_Eh bien… non, répondit-il, pour le plus grand désarroi du Klingon, qui, en signe de mécontentement, émit un léger grognement.

_Vous ne connaissez pas ce langage ? s'enquit Kirk.

_En fait… je crois que c'est plus compliqué que cela…

_C'est toujours plus compliqué…, grommela Kirk.

_Comment ?

_Je disais, il faut s'appliquer ! cria Kirk.

_Je ne suis pas sourd…

_Juste vieux…, le taquina Kirk.

_Vous avez de la répartie… Mais, si je ne m'abuse, vous êtes beaucoup plus vieux que moi, monsieur Dirk…

Kirk sourit.

_Expliquez-nous, professeur.

Johnson prit un moment de réflexion, se grattant pensivement le menton.

_Eh bien, la chose est assez simple, et, en même temps, déroutante…

_Allez-y.

_Tout bon linguiste, xénolinguiste, archéologue, xénoarchéologue…

_Oui, on a compris…

_Oui, donc tout bon archéologue sait que les langues, je dis toutes les langues, qu'elles soient humaines ou extra-terrestres, ont des bases communes…

Kirk parut surpris.

_Vous voulez dire qu'il y aurait une race commune à toutes les races extra-terrestres et humaines ? Une sorte d'ancêtre qui aurait essaimé dans l'univers ?

_Sur Terre, les ancêtres de toutes les populations vivaient en Afrique, et ils ont ensuite émigré vers toutes les régions du globe. L'idée serait la même, oui, c'est tout à fait plausible, et certains archéologues travaillent sur cette théorie. Mais ce n'est pas nécessaire, pour notre propos…

_Que voulez-vous dire ?

_Nous n'avons pas besoin de postuler une race originelle pour reconnaître que toutes les langues ont des bases communes. Elles ont des bases communes parce qu'elles font, grosso modo, la même chose…

_Communiquer.

_Plus ou moins. L'objectif est de pouvoir donner consistance à des pensées, et les transmettre de façon relativement compréhensible. Pour cela, il faut au moins deux choses, un vocabulaire, c'est à dire des mots qui désignent des objets, et une syntaxe, des règles pour combiner ces mots et faire des phrases. Grossièrement voilà de quoi est fait un langage.

_Je ne vois pas où vous voulez en venir, professeur, intervint Torokh.

_Eh bien, si vous examiner un langage, disons par exemple une langue inconnue, extra-terrestre, d'une civilisation récemment découverte, vous trouverez des structures récurrentes, et des points communs avec d'autres langues. Des mots peut-être, ou des façons de les combiner… Vous pouvez, par tâtonnements successifs, comprendre comment ce langage fonctionne, et le comparer avec d'autres langages connus.

_Et alors ?

Le professeur se pencha sur le caisson et désigna un groupe de symboles.

_Je ne trouve ici, aucune récurrence, ni même aucune structure répétitive… Vous seriez surpris de constater ce que j'ai pu, tout au long de mes recherches, constater…

_Quoi donc ?

_La plupart des langues de notre univers ont des points communs entre elles, et parfois plus que vous ne le pensez… Il n'y a pas de différences structurelles fondamentales entre le vulcain, le klingon, et le télarite par exemple… Tout comme il y a peu de différences structurelles entre l'allemand et l'anglais sur Terre… Seulement ici, j'ai l'impression que ce langage est totalement différent de ce que l'on connaît… Si je ne trouve pas de répétitions, des groupes de glyphes qui reviennent plusieurs fois, je…

_Vous ne pourrez pas traduire…, conclut Kirk.

_Exact, admit le professeur.

_Alors à quoi bon tout ce petit discours ?

_Vous ne comprenez pas…

_J'avoue que non.

Kirk observa la jeune femme dans le caisson.

_Si je ne peux pas traduire, c'est que cela ne renvoie à rien qui soit connu dans cet univers…

_Rien qui ne soit connu ? Que voulez-vous dire ? s'enquit Kirk.

_Que nous avons là un mystère bien plus intéressant que je ne le pensais…

_Ah. Et que fait-on d'elle alors ? Je suis pour la réveiller… elle pourra nous éclairer sur…

_Capitaine Kirk, intervint Torokh, j'apprécie votre aide, mais je suis encore le commandant de ce bâtiment, et je ne souhaite nullement prendre ce genre de risque. Notre inconnue restera dans son caisson jusqu'à ce qu'on en sache un peu plus…

_Mais on ne pourra pas en savoir plus ! s'indigna Kirk en désignant le professeur. C'est ce qu'il vient de dire !

Torokh restait impassible, prenant un air légèrement renfrogné, typique des Klingons.

_Je ne prends pas de risques… On ne sait pas d'où vient ce sarcophage, ni qui est cette personne, et d'après ce que sous-entend monsieur le professeur, il se pourrait qu'elle vienne de bien plus loin qu'on ne puisse l'imaginer… Raison de plus pour prendre des précautions…

_Mais..

Torokh leva une main pour faire taire Kirk.

_Nous allons mettre le cap sur la station la plus proche. Là-bas, nous aviserons avec les scientifiques du bord. Si besoin est, nous pousserons jusqu'à une station de recherche, mieux équipée, mais nous ne réveillerons pas cette… chose… Je sais, elle a l'air humaine, mais cela pourrait être tout autre chose, ou pire, porter des virus inconnus et dangereux pour nous...

Kirk se résigna et acquiesça. C'était la meilleure solution, il dut en convenir.

_Et, monsieur Kirk…, ajouta Torokh. Cessez de toucher à tout sans ma permission… Si je vous y reprends, je vous jure que je prends mon phaseur pour vous carboniser les fesses…

_Qu'est-ce qu'on fait ?

_Qu'est ce que vous voulez qu'on fasse ? Il a été très clair… et pas sympa avec mes fesses…

_Le "Kirk" dont les livres d'histoires parlent ne se serait pas arrêté à cela.

Torokh avait quitté la soute pour se rendre sur la passerelle et donner ses ordres. Ils étaient restés, pour tenter de percer le mystère du caisson/ sarcophage.

_Professeur, la prise de risque est tout un art… subtile d'ailleurs… Il faut le faire au bon moment, et si cela vaut le coup… Voilà ce que j'ai appris…

_Durant ces années dans la mémoire du téléporteur ?

_Si on veut…

_Donc, vous n'allez pas…

_Le capitaine Torokh n'a pas tort… Pour l'instant, il n'est pas nécessaire d'ouvrir ce caisson de stase… à moins que monsieur le professeur ne puisse traduire ces glyphes…

_Je lui demanderai, fit le professeur ironiquement…

Kirk s'accroupit tout près du caisson, et se pencha au dessus de la femme.

_Elle est jolie, n'est-ce pas ? nota le professeur.

_Tiens, vous avez remarqué ?

_Est-ce la raison pour laquelle vous voulez la réveiller ?

Kirk lui lança un regard en biais.

_Comment ça ?

_Pour la séduire…

_Non… je crois simplement qu'elle… enfin, elle est comme moi.

Le professeur se gratta le menton.

_C'est à dire ?

_Coincée dans ce truc… J'ai été enfermé dans la mémoire du téléporteur de l'Enterprise pendant…

_Des siècles.

Kirk fit la moue.

_Merci de me le rappeler… Et, elle, dans ce caisson de stase cryogénique… depuis combien de temps est-elle enfermée là ?

_Je comprends, accorda le professeur.

_Parfait… Je saurais qui elle est… d'une façon ou d'une autre…,fit Kirk pensivement.

_Vous ne pensez tout de même pas…

_Quoi ?

_Qu'elle vient, elle aussi du passé…

_Du passé ?

_Oui, comme vous…

Kirk regarda le professeur.

_Je n'ai pas voyagé dans le temps… je me suis retrouvé… enfin, un peu comme un fossile…

_Oui, bien sûr que vous êtes un fossile…

_Elle n'a pas eu à…, continua Kirk en ignorant la pique du professeur. Mais elle pourrait en fait avoir fait la même chose…

_Quoi donc ?

_Voyager dans le temps…

_J'en doute, elle a du… Oh ! Je vois !

_Vous comprenez ?

_Monsieur Kirk, il me semble que oui…

_Elle pourrait avoir été mise dans ce caisson de stase il y a des centaines d'années, des milliers peut-être, comme moi je me suis retrouvé coincé dans la mémoire du téléporteur… Ou encore, elle pourrait s'être retrouvée coincée… un accident.

_Oui ! jubila le professeur. C'est exact ! Il lui serait arrivé la même chose qu'à vous, bien sûr ! Mais…

_Mais… ?

_Mais cela n'explique pas les glyphes et ce langage qui semble indéchiffrable.

_Non, c'est certain, en revanche cela apporte des éclaircissements sur les…

Le professeur sautilla sur place comme un enfant excité.

_Mais oui ! Pourquoi n'y avais-je pas pensé plus tôt ?!

_Pensé à quoi ?

Le professeur parut soudain se perdre dans ses réflexions. Il se passait l'index de sa main droite sur la lèvre, les sourcils froncés.

_Professeur ? insista Kirk.

_Oui ?

_Vous disiez ? demanda Kirk, un brin agacé.

_Je disais ? Ah, oui ! Je réfléchissais…

_J'avais remarqué… ou alors vous avez perdu l'esprit…

_En fait… perdu l'esprit ? Non, je dirais que c'est tout le contraire… Nous ne pouvons déchiffrer ce qui est inscrit sur le caisson, cela me semble évident… du moins pas sans un coup de pouce… quelque chose qui nous servirait de référence, ou mieux, une pierre de rosette…

_Continuez…

_Nous sommes démunis dans ce cas-ci, mais pas complètement… je ne suis pas à court d'idées…

_Oui, j'attends celle-ci avec impatience.

_On pourrait dater le caisson au carbone 14, par exemple. Cela nous donnerait une idée de son âge…

Kirk acquiesça.

_Oui, nous saurons au moins si elle vient d'un lointain passé ou…

_Voilà, c'est ça la suite du problème, ce « ou… ». grommela le professeur.

_C'est certain… Soit la datation nous dit qu'elle vient, disons, du XIXème siècle…

_Pourquoi pas…

_Dans ce cas, il pourrait s'agir d'un accident, d'une race humanoïde extra-terrestre qui aurait expérimenté les techniques de conservation cryogénique… peut-être… oui ! Peut-être un vaisseau en perdition, égaré…

_Une hypothèse qui se tient.

_Soit, continua Kirk, elle vient du même espace-temps que moi, et…

_Et nous ne pourrons rien tirer de particulier de la datation…

_Exact, fit Kirk songeur… Elle pourrait être le fruit d'une expérience secrète de Starfleet… ou quelque chose comme ça…

_Possible… possible…, admit le professeur. Si c'est le cas, il vaut mieux éviter de prévenir le haut commandement…

_J'ai demandé au capitaine Torokh de me faire une faveur…

_Remarquez, la réaction de Starfleet serait en elle-même un indice…

_Oui… peut-être…

_Nous pouvons aussi analyser les composants du caisson, sans en altérer l'intégrité structurelle, et nous pouvons déterminer sa signature magnétique, voire énergétique…

_Qu'est-ce que cela nous apprendra ?

_Peut-être rien, j'en ai peur…

_Merveilleux ! ironisa Kirk.

_Non, non, on en apprendra plus…, corrigea le professeur.

_Comment ça ?

_Eh bien nous pourrons déterminer la composition atomique et chimique, ce qui constituerait une information de premier plan, parce que grâce à cela nous saurons, approximativement, où le caisson a été fabriqué… surtout s'il y a des composants rares, et je gage qu'il y en aura…

_Bon, d'accord, mais dans le cas où l'analyse ne révèle rien ?

Le professeur ôta ses lunettes puis les nettoya avec un pan de sa chemise, avant de les glisser sur son nez.

_Cela nous apprendra aussi quelque chose…

_Quoi ?

_Qu'elle ne vient pas de notre monde…

Kirk resta plongé dans ses pensées un moment. Il avait envisagé cette éventualité, bien sûr, tout en l'écartant mentalement. C'était du domaine du possible, mais pas du souhaitable… Si elle venait d'un autre monde cela pouvait signifier deux choses : soit cet « autre monde » était un nouveau système dans une partie inexplorée d'un quadran… ce qui réduisait les zones… Soit, ce monde était… Non, il ne voulait pas penser qu'une telle chose soit réelle. Un univers parallèle ? Difficile à envisager sur le plan scientifique… Qu'aurait pu en dire Spock ?

D'un autre côté, Kirk se souvenait de l'empressement qu'avait eu Starfleet à entourer son transport du plus grand secret… Et puis, n'était-il pas allé dans cet espace entre les univers, entre les espaces-temps, qu'était le Nexus ? Et s'il était une sorte de zone frontière entre plusieurs univers ? S'il était une sorte de triangle des Bermudes pour chaque univers dans lequel il apparaissait.

Ce qui signifiait alors que les services secrets de Starfleet connaissaient… Non, c'était impossible, ils n'auraient pas envoyé des vaisseaux dans la zone du Nexus sciemment… À moins que… Depuis combien de temps disposaient-ils de ce caisson ? L'avaient-ils ouvert ? Et pourquoi avaient-ils demandé à l'Enterprise de le convoyer ?

Kirk se posa une dernière question : le vaisseau inconnu qui avait attaqué l'Enterprise, venait-il lui aussi de cet univers parallèle ?

_Qu'est-ce qu'il vous faut ?

Le professeur réfléchit, pendant que Kirk gardait un œil sur la jeune femme dans le caisson.

_Je n'ai pas la liste exhaustive, mais pour commencer il nous faudra un spectromètre de masse, deux lasers argons, un détecteur de champ multiphasique…

Kirk leva une main.

_Vous pensez trouver tout ça à bord ? Il me semble que ce vaisseau n'est pas… disons, parmi les plus… les mieux…

_Équipé ?

_Oui.

_Certes, il n'est pas taillé pour l'exploration lointaine, et donc l'autonomie de longue durée. Mais les équipements sont très convenables. Quelques soutes ont été réaménagées en labos pour les recherches scientifiques… Donc, en dehors du matériel lourd pour les analyses fines, nous trouverons tout ce qu'il nous faut à bord…

_Parfait. Alors au travail.

Le vaisseau n'était pas grand. À vrai dire, il était même plus petit que le plus petit vaisseau de Starfleet. Mais qu'elle importance ? Pour ce qu'il avait à faire, cela n'en avait aucune. Seule comptait la rapidité. Et pour ça, il était sacrément rapide… En vitesse de pointe, distorsion 10.

Bien sûr, nombre de vaisseaux de Starfleet en faisaient autant, mais pas les plus petits, et la distorsion 10 n'était pas aussi répandue qu'on pouvait le croire. En impulsion, il battait les classes Edestus et Deinonychus, des vaisseaux de combat rapproché. De plus, il pouvait effectuer des virages serrés à très grande vitesse sans décrocher, ni perdre en maniabilité. Il prenait ses virages si serrés parfois, qu'il donnait l'impression de faire volte-face d'un simple retournement. C'est cela qui constituait son avantage, cette rapidité combinée à une grande manœuvrabilité. Il pouvait sortir de l'hyperespace à proximité de sa proie, l'immobiliser en un rien de temps, et filer tout de suite après. Un atout essentiel pour un maraudeur, car s'il traînait ne serait-ce qu'une seconde de trop, les renforts arrivaient, ou bien l'équipage se rebellait, et il devait engager un combat qu'il n'était pas certain de remporter. Ou, disons-le, un combat qu'il était certain de ne pas remporter… même contre un de ces vieux classe Galaxy, qui escortaient parfois les convois de cargos, sur les routes commerciales peu fréquentées. Ils étaient obsolètes, des ordinateurs plus lents que les nouveaux ordinateurs bioquantiques, un armement plus anciens basé essentiellement sur des phaseurs et des torpilles, pas de toiles à plasma, pas de canon à ions, pas de drones, etc., mais encore dangereux. Raison pour laquelle ils escortaient les convois commerciaux, les protégeant ainsi des éventuels pirates, ou d'une intervention de maraudeurs. Seulement, les maraudeurs, après quelques déboires plutôt désagréables, évitaient désormais les convois escortés de Galaxy. Surtout après l'histoire du Dent-de-Sabre… L'un des plus vieux classe Galaxy, à deux mois du désarmement, autant dire un vieillard cacochyme, lourd, pataud, faisant pâle figure dans la flotte… Sa dernière mission fut d'escorter un chargement de Dilithium 3 raffiné. Les maraudeurs avaient attaqués, en meute.

Ils étaient trois. Rapides, vifs, puissants… Tous les trois essuyèrent une sévère déculottée contre le vieillard cacochyme…

Alors depuis, les maraudeurs n'attaquaient plus les convois, mais plutôt les vaisseaux isolés sur des routes moins fréquentées. Embusqués près de certaines stations relais, ils guettaient les proies les plus faciles, et fondaient sur elles. L'idée était d'intervenir le plus rapidement pour ne pas laisser le temps de réagir. Bien sûr, il fallait éviter les vaisseaux de la Fédération, d'ordinaire bien équipés. Et puis un vaisseau de la Fédération n'était jamais vraiment seul, il y en avait toujours un qui traînait quelque part, prompt à porter secours si besoin était. Mais de temps en temps…

Le maraudeur, de taille modeste, la coque effilée en forme de pointe de flèche, vint se poster dans le sillage du vaisseau de la Fédération. C'était une manœuvre difficile, parce qu'il fallait coller à la proie, rester derrière, tout en évitant les turbulences crées par le rejet de plasma des moteurs. Mais c'était le meilleur endroit pour passer inaperçu. Tous les vaisseaux, même les plus performants, possédaient une zone de détection morte située juste derrière les réacteurs. Un baffle.

Les échappements de plasma et autres résidus thermiques et chimiques de la propulsion perturbaient les détecteurs les plus sensibles. Et comme la majorité des vaisseaux de combat était assez volumineux, ils ne pouvaient pas se glisser dans cette zone sans être repérés. Mais un vaisseau de petite taille, lui le pouvait.

Le tout était de ne pas se faire détecter dans la manœuvre d'approche. Parce que là résidait la plus grande difficulté. Si la proie repérait l'assaillant, il userait de ses phaseurs disrupteurs arrière pour lui rappeler lequel des deux avait plus de puissance de feu. Bien qu'en terme de puissance de feu pure, les maraudeurs n'étaient pas en reste. Six canons phaseurs à modulation de puissance, et trois lance-torpilles pour torpilles à plasma, ou à photon. De quoi tenir en respect certains des plus féroces bâtiments de combat… Mais pas de quoi tenir un combat de longue haleine. Parce que s'il y avait trois tubes lance-torpilles, il y avait rarement assez de membres d'équipage pour s'en occuper, voire assez compétents pour pouvoir s'en occuper…

_Je lui colle aux fesses ! lança le pilote.

_Ouais, reste à bonne distance…, fit le copilote.

_C'est bon j'y suis, et y a plus qu'à…

_Bon les gars, intervint un grand costaud, c'est stabilisé ?

_Pas encore patron, répondit le pilote. Une minute… juste le temps de… Voilà ! Stabilisé…

_Parfait.

_On y va ? demanda le copilote.

_Non, on attend quelques secondes, histoire de voir s'ils ne nous ont pas détectés…

_OK… On active les armes ?

_Surtout pas ! Ils pourraient capter la fluctuation d'énergie, bougre d'âne !

_Oui, j'avais oublié, patron…, s'excusa le copilote.

_Pourtant on le fait à chaque fois… T'as la mémoire d'un poisson rouge…, se moqua le pilote.

_C'est possible…, grogna le copilote, mais moi au moins, je sais piloter dans un champ d'astéroïdes…

_Je sais ! se défendit le pilote, c'est juste que…

_Que quoi ? Je suis meilleur ?

_Arrêtez vous deux ! Vous aurez le temps de vous faire des mamours quand la mission sera terminée.

_Ah bah faut pas traîner alors ! plaisanta le copilote.

_Ils ne bougent pas, déclara le pilote, concentré sur les écrans des détecteurs.

_Très bien, ils ne savent pas qu'on est là. À nous de jouer. (Le patron posa une main sur l'épaule du copilote) On y va.

_Désolé mais tu restes pour faire la cuisine ! ironisa le copilote.

Le pilote sourit, et acquiesça.

Ils quittèrent le cockpit (suffisamment grand pour ne pas être nommé cockpit, mais pas assez pour recevoir la distinction de « passerelle »… dans un vaisseau de petite taille chaque centimètre carré comptait).

Le patron et le copilote traversèrent une partie du vaisseau, prenant des coursives étroites, mais assez grandes pour laisser passer deux hommes côte à côte, puis arrivèrent en salle de téléportation.

Deux autres maraudeurs attendaient, un Klingon et un Andorien.

_Il va falloir être rapide…, lança le patron en s'installant au milieu de la plate-forme de téléportation. Rapides et efficaces… N'oubliez pas, cela reste un équipage de Starfleet…

_Des scientifiques…, grogna le Klingon.

_Des scientifiques, mais de Starfleet. Il y aura des équipes de sécurité, et les hommes sont entraînés… donc, pas de bavures. On entre, on fait le boulot, on sort… et on se tire le plus loin possible… C'est du déjà vu, déjà fait. On est les meilleurs !

Ils émirent un grognement d'approbation, tous en chœur.

Le patron jeta un regard en biais aux deux préposés à la téléportation, deux Romuliens.

_On marque et vous récupérez. Pas le temps de réfléchir…, dit-il.

Les Romuliens acquiescèrent silencieusement.

_Alors… Énergie.

Les quatre maraudeurs apparurent au milieu d'un couloir, vide. Les alarmes du vaisseau de la Fédération ne s'étaient pas encore déclenchées, mais les détecteurs internes capteraient rapidement leurs biosignes, et cela n'allait donc pas tarder.

Ils n'avaient pas le temps de traîner, tout juste celui de foncer dans les soutes, atteindre les cibles habituelles.

_Très bien, lança le patron, on y est. Soute numéro 1, droit devant.

Il avait un discordeur qu'il consultait frénétiquement. L'analyse des radiations et des particules émises par les matériaux permettait de distinguer la bonne marchandise de la camelote. Et pour revendre ça au marché noir, il valait mieux récupérer de la bonne marchandise.

_On avance ! ordonna le patron, tandis que le groupe pressait le pas.

Ils arrivèrent dans la soute, où des centaines de caisses étaient entassées, par endroits en de hautes colonnes qui menaçaient de s'effondrer.

_C'est là !

_Il n'y a que ça ?

_Il y a plusieurs soutes comme celle-là, bougre d'idiot.

Le patron leva son discordeur pour saisir les particules dans la soute.

_Matériel de première qualité. Prenez le maximum. Allez, on se dépêche… Je veux le dilythium… Marquez, et on s'en va.

Les trois autres maraudeurs collèrent de petits dispositifs grands comme des pièces de monnaie, avec des signatures de téléportation spécifiques, sur toutes les caisses qu'ils rencontraient. Ils firent ainsi le tour de la soute au pas de course, puis quittèrent les lieux tandis que les caisses étaient, une à une, téléportées sur le vaisseau.

Ils allèrent dans une seconde soute et répétèrent la même opération. Les caisses de matériel étaient marquées, envoyées à bord du vaisseau maraudeur, puis réceptionnées par les deux Romuliens. Ils les entassaient partout où cela était possible, étant donné qu'ils ne disposaient que de deux soutes, l'espace venait à manquer rapidement. Ils remplissaient les couloirs et allaient parfois jusqu'à en mettre dans le petit réfectoire.

Il serait temps, plus tard, de trier leur contenu. Il y avait d'agréables surprises, du matériel de bonne qualité qui se revendait aisément au marché noir, et de mauvaises, comme ce serpent vivant qui s'était échappé et avait obligé l'équipage à cesser toute activité pendant trois jours pour le traquer dans les moindres recoins du vaisseau.

Toutefois, le Saint Graal de la petite flibuste était le Dilythium. Matière première essentielle non seulement pour la propulsion subspatiale, mais aussi pour la construction des coques de vaisseaux et toutes sortes d'appareils taillés pour l'espace, il se revendait à prix d'or. Stocké sous sa forme non raffinée, solide, ou raffinée, liquide, il pouvait être instable, et causer de menus désagréments si l'on n'y prenait pas garde.

Mais le jeu en valait la chandelle. Un seul container de Dilythium payait six mois de salaire… Seulement, le problème était qu'en règle générale, il était bien mieux gardé que n'importe quoi d'autre. Donc plus difficile à voler… Comme cette fois où les maraudeurs avaient eu la désagréable surprise de se retrouver nez à nez avec une escouade de combat assignée à la garde du Dilythium. S'ils n'avaient eu le bon sens de filer rapidement, et se téléporter en une fraction de seconde, ils seraient tous morts…

Pour le moment, ils progressaient vers la zone où devait se trouver le précieux minerai Dilythium, sans rencontrer la moindre résistance… Ils prenaient les couloirs aux cloisons blanches et immaculées, sans croiser ne serait-ce qu'un technicien égaré. Et, fort heureusement, l'alarme ne s'était pas encore déclenchée…

_L'alarme ne devrait pas tarder ! fit l'un des maraudeurs.

Comme par une ironie du destin, l'alarme se mit aussitôt à hurler.

_Tu aurais mieux fait de te taire ! gronda le Klingon.

_C'est pas de ma faute ! se plaignit le maraudeur. C'est une coïncidence !

_Mon œil ! le taquina le copilote. Tu l'as fait exprès !

_T'es dingue !

_Non, toi t'es dingue ! On aurait pu passer inaperçu…

_Mais on passe jamais inaperçu ! Ils détectent toujours notre présence à bord !

_La ferme vous deux ! s'impatienta le patron.

Ils atteignirent une nouvelle soute, cette fois, gardée par deux officiers de sécurité.

_Phaseurs, sur paralysant, comme d'habitude, et pas de conneries ! ordonna le patron.

Ils tirèrent sur les officiers de Starfleet qui s'effondrèrent en même temps au sol.

_Ça doit être le bon endroit, suggéra le copilote.

_On va voir. Ouvrez la porte, fit le patron.

Le Klingon actionna l'ouverture et le sas s'escamota dans la cloison avec un petit chuintement.

La soute était plus grande que celles déjà visitées, et remplie de gros containers marqués « Danger radiations ».

Le patron leva son discordeur et balaya l'espace devant lui.

_Ouais, déclara-t-il après avoir fini son analyse. C'est bien ça. Du Dilythium raffiné. Liquide. Vous marquez tout, et on ne traîne pas !

Les maraudeurs se pressèrent, bondissant d'un container à l'autre pour y coller le dispositif de marquage.

_Faites attention ! C'est pas de la soupe de plomick !

Les containers disparaissaient les uns après les autres.

_Allez on se dépêche ! Ils ne vont pas nous laisser nous amuser comme ça !

_On y est ! lança joyeusement le copilote qui revenait sur le sas d'entrée.

Les derniers containers furent téléportés, tandis que le groupe de maraudeurs courait vers une autre soute. Dans la coursive, deux autres officiers de sécurité tombèrent nez à nez avec les intrus. Ces derniers les immobilisèrent immédiatement et poursuivirent leur chemin sans ralentir la cadence.

_On n'a pas bien le temps de faire toutes les soutes, si ? se plaignit le copilote.

_Je détecte un truc intéressant, c'est pas très loin… On y va et on se tire tout de suite après…, répondit le patron.

Le groupe traversa un couloir, tourna sur bâbord, puis atteignit rapidement une autre soute.

_Vas-y ! On n'a pas de temps à perdre ! ordonna le patron.

Le Klingon ouvrit le sas, et les maraudeurs entrèrent.

La soute était un peu plus petite, et presque entièrement vide. Au premier coup d'œil, on voyait qu'il n'y avait pas de Dilythium. Il y avait bien quelques containers dans un coin, mais cela ne ressemblait pas du tout à du stockage de matières dangereuses. Au centre, il y avait une sorte de gros caisson, fermé, deux hommes et une femme debout, à côté. Ils semblaient effarés de voir les maraudeurs, et surtout, pas armés du tout.

_Qu'est-ce qu'on fait ? demanda le Klingon.

Le patron examina son discordeur. Il y avait bien une forme de rayonnement d'énergie inconnue qui émanait du caisson. Il devait y avoir quelque chose de valeur à l'intérieur. Peut-être un minerai inconnu…et donc cher...

_On l'embarque, et on y va !

Les maraudeurs prirent un air menaçant et féroce, pointant leurs phaseurs dans la direction des trois individus, qui faisaient mine de ne pas bouger. Le Klingon déposa le dispositif de signature électronique sur le dessus du caisson.

L'un des deux hommes, plus jeune, jetait des coups d'œil nerveux autour de lui, et sur les maraudeurs.

_On reste calme, fit le patron qui avait saisi les intentions belliqueuses de l'humain.

Il cherchait un moyen d'agir…

_Patron ?

_On emballe… gardez-moi ce… Eh !

L'homme eut un mouvement bref, comme un soubresaut fugace, qui le fit s'approcher du Klingon et de son arme. Le patron pointa son phaseur vers la poitrine de l'humain, qui leva les mains en signe d'apaisement.

_Pas de bêtises… c'est inutile… On ne veut de mal à personne…, lança le patron en plantant son regard dans celui de l'homme.

_Ouais, renchérit le copilote. De toute façon vous êtes sûrement assurés pour vol… alors pas de soucis…

Il le jaugea. Son regard n'exprimait ni crainte ni indignation. Peut-être quelque chose comme de l'agacement. Celui-là n'était pas comme les autres.

_On y va ! lança le patron après un moment.

Le caisson fut téléporté, et les maraudeurs suivirent.

Aussitôt, le vaisseau quitta sa planque dans le baffle du navire de la Fédération, puis entra en hyperespace.

Kirk avait observé les maraudeurs se saisir du caisson, médusé. Ils avaient utilisé un dispositif de marquage pour le téléporter. Plutôt ingénieux… mais très ennuyeux.

Un instant, il avait songé à s'emparer de l'arme du Klingon pour tenter de s'opposer au détestable méfait. Toutefois, celui qu'ils appelaient « patron » l'avait vite remarqué. Pas besoin de faire des étincelles…

Kirk se contenta donc de voir la raison de tout ce qui lui était arrivé, le vaisseau inconnu, la perte de l'Enterprise, et son bond dans le futur, disparaître aux mains de banals rapineurs…

Après leur départ, l'alarme hululait encore, mais pas un officier de sécurité ne surgit dans la soute…

Kirk soupira.

Était-ce une sorte d'ironie ? Ou l'univers se moquait-il de lui ?

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