BIENVENUE AU PARADIS
(juillet 816)
Kenny Ackerman

Rien ne change jamais dans cette putain de ville.

A croire que les rupins du Mur Sina ont décidé de balancer en bas les pauvres gens, comme ils le font avec leurs déchets. Et le pire c'est qu'aucun d'entre eux ne semble prêt à y redire. Ai-je le droit de les blâmer, alors que je sais pourquoi ? Quand on naît dans un taudis pareil, on apprend vite qu'il est quasi impossible d'en sortir. Dès l'enfance, on s'habitue à la crasse, aux odeurs, aux rats, aux ruelles sordides ; on s'habitue aussi à ne pas poser de question. Ca empêche de dormir, et même si c'est sur un tas d'ordure, c'est mieux que pas dormir du tout. Ca et le lavage de cerveau royal...

C'est pas comme si la vue de macchabées ne faisait pas partie de mon quotidien. Mais quand on en arrive à devoir les enjamber pour entrer dans le moindre troquet, on peut se dire que plus rien ne va. Je suis pas responsable de ceux-là, en tout cas.

On me connaît sous le nom de Kenny l'Egorgeur. Si vous avez un soupçon de plomb dans le crâne, vous vous doutez bien que cette épithète est pas là pour faire joli. Comme il faut bien survivre dans ce putain de monde souterrain, je me suis mis à trancher des cols dès que j'ai appris à tenir un couteau. La méthode la plus efficace ? La lame sur la gorge, la tête en arrière, et c'est fini. Ca a pas l'air comme ça, mais ça demande un certain tour de main. Aussi propre et net que sur la nuque d'un titan. J'aurai pu faire un bon explorateur.

C'est pas le boulot le moins salissant, mais ça paie bien. Je traite avec tous ceux qui ont assez de fric pour s'offrir mes services. Ils sont pas si nombreux - mes tarifs sont pas à la portée de tout le monde - j'ai une clientèle régulière qui me fait confiance. Des escrocs avides de se débarrasser d'un concurrent sur leur territoire aux richards qui veulent faire disparaître des témoins gênants, je suis pas regardant.

La plupart savent que je suis un Ackerman, du coup ils évitent de m'arnaquer. Ah, j'ai oublié de parler de ça. Sans compter que depuis peu, j'en sais bien plus sur notre illustre famille.

J'ai dû cuisiner le vieux pendant un certain temps avant qu'il crache le morceau. Il était presque arrivé sur son lit de mort, on peut dire que c'était pas trop tôt. Je peux pas dire que je suis triste, même si j'étais son petit-fils préféré... enfin il y a aussi Kuchel... On est si peu nombreux maintenant... Enfin bon, l'amour familial, tout ça, disons que je suis croyant mais pas très pratiquant.

Je vais essayer de résumer ce que m'a dit Pépé. Pour faire court, nous, les Ackerman, étions d'anciens agents gouvernementaux, destinés à servir d'armes secrètes pour assurer la survie de l'humanité. Pas trop compris ce que ça voulait dire exactement, mais y a pire. Apparemment on serait différents des autres habitants du Mur, et de fait insensibles à l'altération de mémoire collective que les autres guignols subissent régulièrement. Ce qui pose problème parce que nos ancêtres étaient au courant de pas mal de trucs pas très cleans... Alors, pour assurer leurs fesses, nos anciens employeurs ont tenté d'acheter le silence et la coopération de mes ancêtres.

Seulement ils ont dû en avoir plein le dos et ont menacé de tout raconter. Comme quoi, on doit bien avoir une conscience, non ? On l'a payé cher, presque la totalité des Ackerman ont été massacrés. Moi, j'échappe à tout ce bazar grâce à mes clients prestigieux qui m'assurent l'anonymat.

On est une espèce en voie d'extinction. L'autre branche de la famille a réussi à s'arracher d'ici et à emménager à Shiganshina, au sud. Ils ont du mal à s'en sortir. Dans les faits, il reste plus que moi et soeurette ici. Ca fout un peu le bourdon quand même... Quand j'ai dit à Pépé que j'avais retrouvé Kuchel, perdue de vue depuis un moment, il a semblé sourire... Il a pas sourit longtemps quand je lui ai annoncé qu'elle faisait le tapin dans un bouge, et qu'elle s'était fait mettre en cloque par un joyeux connard.

La petite Kuchel... On l'imaginerait pas dans une galère pareille... Les femmes de notre lignée sont aussi fortes que nous, mais Kuchel, elle, a décidé de tourner le dos à tout ça. Elle aurait eu la belle vie si elle s'était attelée au rasage de près, comme moi ; c'est pas faute de l'avoir relancée à plusieurs reprises. Au lieu de ça, elle préfère vendre son corps au plus offrant... A bien y réfléchir, nos boulots sont pas si différents...

Elle avait disparut pendant un moment, et j'ai dû retourner les bas-fonds pour la dénicher. Elle a pas vraiment changée, à part ses vilaines cernes sous ses yeux gris. On sent bien qu'elle attend plus grand chose de la vie ; avec l'obligation que nous avions de vivre dans la clandestinité, nous, les Ackerman, ne pouvions plus guère espérer exercer un métier honnête. Elle en avait des rêves, pourtant, à l'époque... Et dans aucun de ceux-là elle se voyait devenir une putain.

On peut dire des tas de choses dégueulasses sur mon compte, tout à fait justifiées. Mais ce qui est sûr c'est que j'aime ma petite soeur. J'arracherai le coeur au premier qui lèverait la main sur elle. Mais que voulez-vous, je peux pas toujours être là, avec mon boulot, il m'arrive de partir pendant un mois ou deux, et même d'aller à la surface. Je peux pas lui redonner la joie de vivre. Si je tenais le salaud qui lui a collé ce marmot, je lui éclaterais la tête sur le trottoir et je laisserai son sang nourrir le caniveau !

Parce que faut pas se mentir : qui voudrait d'une pute enceinte ? Et comment elle fera pour élever ce chiard, elle qui a déjà tant de mal à joindre les deux bouts ? Je lui ai conseillé de s'en débarrasser. Je lui ai dit qu'il y avait rien pour un petit Ackerman ici. Elle m'a juste souri. Je lui ai filé quelques billets.

Je t'aime, soeurette, mais des fois, tu fais vraiment chier.