IL PLEUT DES MORTS
(juillet 832)
Livaï

On m'a dit que je pouvais sortir aujourd'hui.

J'y crois toujours pas. Je dois me tâter le flanc pour m'assurer que je rêve pas. Plus une trace, même pas une cicatrice. Je dois avoir dormi pendant des heures, je me sens en forme. Mais j'ai une furieuse envie de pisser.

Je croise la dame qui venait souvent s'occuper de moi - une infirmière - et elle me fait un sourire. Elle a pas l'air bien vieille... Je connais bien le sourire des filles maintenant, mais je m'y laisse plus prendre. Je hoche la tête et je passe mon chemin. Mais elle me lance que je dois passer chercher mes affaires avant de partir. Mes affaires ?

A l'entrée, en bas du grand escalier, on me demande mon nom, et on m'amène la seule et unique chose qu'on a mise de côté pour moi : le foulard de maman. Je le noue tout de suite autour de mon cou, et je me rends compte qu'il a été lavé. J'ai eu tellement peur de l'avoir perdu...

J'aperçois d'autres gens, surtout des jeunes de mon âge, qui déambulent dans les couloirs, l'oeil hagard. D'autres se jettent dans les bras de leurs parents, ou sont assis dans des pièces nues, un pansement sur le bras.

Cet endroit me donne l'impression d'être dans un autre monde. Je m'en souviens vaguement, quand Kenny avait envisagé de m'y bazarder, mais j'y étais jamais entré. Ca respire le propre, les meubles brillent - pas une trace de poussière là-dessus - et tout le monde a l'air gentil. Mais je sais bien que dehors, juste derrière cette porte, c'est toujours les bas-fonds, aussi miteux et crasseux que d'habitude, et que quand j'aurais décidé de sortir, ma vie reprendra comme avant.

Non, pas comme avant. Plus jamais comme avant.

Une page de ma vie vient de se tourner. Je vais réellement vivre comme je l'entends et plus rien me refuser qui me ferait envie. Je suis jeune, je suis vivant et j'ai des projets. J'ai plus un sou, je dois tout reprendre de zéro mais j'ai confiance en moi, j'y arriverai. J'ai plus rien à perdre et tout à gagner. Quand tout sera redevenu normal, je me remettrai à la cambriole. J'ai... j'ai presque envie de me mêler de nouveau à la foule, sentir l'énergie et la vie qui font vibrer tout ce petit monde clos, l'odeur d'une bière, du thé...

Je me sens presque heureux, un bon moment que ça m'était pas arrivé... J'ai même envie de faire l'amour, bordel ! Ca aussi, ça date, ha ha !

L'infirmière qui m'a rendu mon foulard m'interpelle. Je me rends compte que je suis encore sur le pas de la porte à regarder les bas-fonds s'étirer devant moi. Elle me ramène à la réalité et me redemande mon nom. Livaï, je lui redis. Alors elle me tends un papier - non, une enveloppe - en me disant que quelqu'un a laissé ça pour moi après mon admission. Qui, je lui demande ? Elle ne l'a pas vu elle-même, car elle n'était pas de service ce jour-là, mais il a été ordonné clairement que ceci me soit remis le jour de ma sortie.

Ok, merci. C'est quoi là-dedans ? Ca a l'air lourd... C'est pas une lettre en tout cas.

Plein de doutes, je déchire l'enveloppe et je me retrouve avec des belles liasses de biffetons entre les mains. J'ouvre de grands yeux, parce que je pense avoir la berlue. Mais non, ils sont bien là, avec la gueule de ce minable de roi Fritz dessus. L'infirmière les regarde aussi, tout aussi choquée que moi, mais elle m'adresse un sourire timide.

Elle me dit que je dois avoir quelqu'un quelque part qui pense à moi pour qu'on m'ait envoyé tout cet argent. Ouais, c'est pas faux. Je sais pas qui c'est, mais je le remercie. Si jamais cette personne revient, elle pourrait le lui dire, que je la remercie ? Elle n'est pas sûre, elle ne l'a jamais vue. Pas grave, prends ce billet. Elle le prend en hésitant. C'est un cadeau. Vous m'avez sauvé la vie.

Putain, il faut absolument que j'aille pisser !

Je me détourne sans rien dire de plus, les poches pleines, et je descends les marches du refuge pour replonger dans ce monde que je connais depuis mon enfance. Mais qui a déjà changé de visage.

Tout comme moi.