Steven Connor était parfait. Attentif, galant, même souriant. Ses grands yeux bleu très pâles ne la quittaient pas. Il semblait anxieux, et elle l'était aussi. Cela faisait au moins une dizaine d'années qu'elle n'avait pas eu un vrai premier rendez-vous. Après son divorce, elle avait fréquenté l'ami d'une amie, mais rien n'avait été sérieux et l'enjeu des rendez-vous était vraiment tout autre que l'enjeu de celui-ci. Connor lui plaisait vraiment. Elle n'avait pas voulu se l'avouer avant l'épidémie de rougeole et leur rapprochement nocturne, mais ils partageaient les mêmes centres d'intérêt, ils appréciaient leur mutuelle compagnie, et il était très séduisant. Elle avait enfilé une jolie robe violette et blanche, la plus jolie de son armoire et avait passé beaucoup plus de temps que d'habitude à se maquiller avant que Steven ne vienne la chercher. Elle redoutait qu'ils n'aient rien à se dire. Ils avaient commencé la soirée à hésiter, à lancer des brides de conversations anodines, et à se regarder dans le blanc des yeux… à beaucoup se regarder. Et le silence n'avait pas été désagréable. Nathalie sentait toutes les choses qu'il ne lui dirait pas, mais ne ressentait pas de gêne. Il lui souriait beaucoup, elle en rougissait un peu trop pour que ça ne passe inaperçu.

_ Comment était la soirée d'hier avec ton fils ?

_ Très bien ! Depuis que je fais des efforts pour lui réserver au moins une soirée par semaine, il comprend mieux mes contraintes. On discute beaucoup plus.

_ Il est chez sa mère ce soir ?

_ je l'ai déposé chez sa mère ce matin… Si nous n'avons pas de déplacement, il sera chez moi ce week-end.

_ Oh, pourvu qu'il n'y ait pas d'épidémie à l'autre bout du pays alors.

Le dessert était fini, les autres clients du restaurant quittaient les lieux et Nathalie retint un bâillement. Steven demanda donc l'addition et proposa une petite ballade à Nathalie. La fatigue commençait à se faire sentir pour eux deux, mais il ne voulait pas laisser passer sa chance d'agir en vrai gentleman. Pour lui aussi ce rendez-vous était le premier après son divorce, certes plus récent que celui de Nathalie, mais il ne voulait pas rater sa chance d'impressionner sa collègue, amie, et avec un peu d'espoir, bientôt plus… Elle l'avait toujours impressionné par sa gentillesse, son intelligence et, ce qui ne pouvait rien gâcher, sa beauté, dont elle ne semblait jamais vraiment consciente. Même marié, il avait remarqué toutes ces qualités, mais il avait soigneusement évité d'y prêter attention… avec beaucoup de difficulté. Surtout qu'elle était toujours si compréhensive avec lui, contrairement à sa propre épouse qui lui reprochait toujours tout, et surtout son manque de disponibilité pour son fils et elle. Avant même le divorce de Nathalie, il s'était égaré à imaginer ce qu'aurait pu être sa vie s'il l'avait rencontrée plus tôt, et que Nathalie avait été la mère de Jack…

Après le repas, ils se promenèrent cote à cote, silencieusement. Nathalie se demandait comment la soirée allait se terminer, s'il allait oser l'embrasser…peut être en la raccompagnant à sa porte, comme son premier petit ami du lycée… ou s'il allait se rendre compte que mélanger travail et vie privée allait probablement tout compliquer, et que donc il ne se passerait rien et qu'il conviendraient tous deux d'en rester là. Elle était en train de s'imaginer qu'il allait faire marche arrière et lui expliquer qu'ils devraient oublier cette soirée quand il prit sa main dans la sienne, toujours en silence, et l'emmena vers un banc. Ils s'assirent.

_ Je voudrais que cette soirée ne s'arrête pas, avoua timidement Nathalie.

_ Moi non plus… Partir hier à été difficile, j'avais peur que tu ne changes d'avis… Jack m'a un peu rassuré après, mais j'ai bien cru que tu appellerais pour annuler.

_ Jack ?

_ Oui… je lui ai dit que je te voyais ce soir. Il m'a dit de ne pas m'inquiéter, que tu étais cool…

_ Cool ?

_ Je crois qu'il t'aime bien… Tu lui avais fait une bonne impression il y a quelques mois quand il t'avait rencontrée.

_ Je me souviens... En tous cas je suis ravie qu'il me trouve cool.

_ Pour lui, c'est une qualité essentielle… Je… J'aimerais que tu viennes manger avec nous ce week-end… Je sais que c'est un peu tôt, mais…

_ D'accord.

_ C'est que je voudrais que tu n'ais pas le temps de changer d'avis…

_ OK

_ Donc je me dis que si tu viens…

_ Steven Connor, tu écoutes ce que je te dis ? J'ai dit oui…

_ Oh, super ! C'est que je suis un peu nerveux.

_ Je m'en suis aperçue...

Nathalie essaya de retenir un deuxième bâillement.

_ Il est tard…

_ Un peu oui

_ Je te raccompagne?

Nathalie acquiesça. Ils se levèrent, toujours main dans la main, et se dirigèrent vers la voiture de Connor.

Il ouvrit la portière passager. Nathalie lui faisait face, et il se plongea dans ses yeux bleus. Elle retint sa respiration et se mordit la lèvre inférieure. Il allait l'embrasser. Elle le savait. Son cœur s'emballa.

Il posa ses lèvres sur les siennes juste quelques secondes, comme s'il n'était pas certain de ce qu'il faisait. Leurs lèvres se séparèrent et il l'embrassa une deuxième fois, avec beaucoup plus de conviction. Quand ils se séparèrent, elle sourit en remarquant que ses deux mains étaient posées sur sa taille. Ils se regardèrent pendant au moins cinq minutes avant que Steven n'ôte ses mains de la taille de son amie et ne fasse le tour de sa voiture pour s'installer au volant.

_ Je sais que je t'ai dis que j'allais te raccompagner, mais tu ne veux pas venir chez moi ?

_ Tu es sûr ?

_ Oui. Je ne veux pas te laisser le temps de changer d'avis.

_ Ça ne risque rien, tu sais.

Elle souriait. Elle ne mentait pas. Pourquoi n'avait-il pas vu cela plus tôt. Elle était prête à lui donner une chance.

_ Alors ?

_ Oui.

Ils restèrent silencieux pour le trajet. Steven repris la main de Nathalie à leur sortie de voiture et la mena jusque chez lui. Une fois chez lui, elle remarqua qu'il n'avait que très peu de meubles, et quasiment pas de décoration.

_ Ce n'est pas encore très chaleureux…

Il ne termina pas sa phrase, Nathalie avait ses bras autour de son cou et ses lèvres sur les siennes. Il reposa ses mains sur ses hanches et la serra un peu plus contre lui. Il appréciait de plus en plus les initiatives de sa collègue. Ils se dirigèrent vers la chambre de Connor sans se lâcher.

La nuit fut beaucoup plus intéressante que la dernière qu'ils avaient passée ensemble. Ils ne se levèrent pas au milieu de la nuit pour lancer des examens de laboratoire, et ils restèrent enlacés jusqu'au matin. Le réveil de Steven sonna à six heures et demi.

_ hum… je ne veux pas me lever… murmura Nathalie.

_ Moi non plus… dit-il en se rapprochant d'elle. Mais si on est tous les deux absents au bureau les autres risquent de deviner quelque chose…

_ En parlant de ça… peut-être qu'il vaudrait mieux attendre un peu avant de…

_ S'embrasser en public ?

_ Oui, ça aussi… je voulais dire avant de dire quoi que ce soit aux autres.

_ OK. Mais si je ne m'abuse, nous n'avons pas de public encore, donc je peux…

_ Tu dois même…

Il s'embrassèrent passionnément.

_ Nous devrions nous dépêcher, il faut repasser chez moi pour que je me trouve des vêtements propres avant le travail.

_ Dommage, ton chef de service aime beaucoup cette petite robe que tu as enlevée hier avec son aide.

_ Si ça ne te dérange pas, on va la garder pour nos soirées privées et je vais m'en tenir à mes vêtements habituels pour la journée.

_ Tu as raison, sinon, notre secret n'en sera plus en un rien de temps. Aucune chance que je ne t'embrasse pas le jour où tu remet cette robe. Mais bon… il y a des chances pour que j'ai du mal à me retenir même si tu t'habillais avec un sac poubelle.

_ Je me lève si tu veux bien, il faut que je prenne une douche.

_ Je t'accompagne, ça ira plus vite.

_ Je n'en suis pas certaine, tu ne sais pas garder tes mains pour toi…

_ Oui, et j'ai l'impression que c'est ce qui te plait…

_ Peut-être bien…

Ils avalèrent un café rapidement après la douche et Nathalie enfila ses vêtements de la veille. Comme il l'avait promis, Steven l'embrassa, plus d'une fois.

_ Bon, je te promet que ce n'est pas que ça ne me plaît pas, mais il faut il y aller.

À contrecœur, Steven s'écarta et reprit la main de Nathalie pour l'emmener vers sa voiture.

Ils s'arrêtèrent devant chez elle et Nathalie couru dans son appartement pour se changer. Elle laissa la porte d'entrée entrouverte, ce que Steven pris pour une invitation à entrer.

_ Ton appartement est plus joli que le mien..

_ Oh, mon dieu, tu m'as fait peur.

Il la regardait enfiler son jean et boutonner sa chemise. Elle était parfaite, aucun doute à ce sujet. Comment avait-il pu ne pas l'inviter à sortir beaucoup plus tôt ?

_ Ne te moques pas mais je vais avoir du mal à garder mes mains pour moi aujourd'hui.

_ Pourtant je me suis souvent habillée comme ça.

_ L'idée m'avait effleuré avant aujourd'hui.

Nathalie resta sans voix

_ Et maintenant je sais que j'ai le droit de t'embrasser, donc me retenir sera plus difficile.

_ heu… Bon… Arrête de dire des bêtises, on y va ou on sera en retard.

_ Le chef est déjà au courant que tu as un peu traîné au lit ce matin.

_ Arrête de faire le malin.

Ils arrivèrent à une minute d'écart, très légèrement en retard au bureau. Steven alla tout droit dans son bureau et Nathalie au labo. Le séquençage de la souche Carrington de la rougeole était toujours en cours.

_ Hé, Nathalie ! Tu as passé une bonne soirée hier ? Demanda Éva en passant devant son bureau ouvert.

_ Parfaite. Et la tienne ?

_ Ennuyeuse à mourir…

_ Désolée pour toi…

_ Tu as fait quoi hier toi ?

_ Je suis sortie. Mais bon, on reprendra cette conversation un peu plus tard si tu veux bien, j'ai des consultations qui m'attendent…

_ Dis tout de suite que tu ne veux pas en parler… Du coup, ça me rend encore plus curieuse… tu avais un rendez-vous secret ?

_ On peut dire ça…

_ Et c'était bien ?

_ Parfait.

_ Et vous avez fini chez lui ou chez toi ?

_ Chez lui, mais c'est la dernière chose que je te dis. Je dois y aller pour de vrai, des patients m'attendent. Essais cliniques sur le Behçet…

La journée fut un peu longue au goût de Steven. Il avait envie de recommencer où il en était resté le matin même. Il avait peu croisé ses collègues, et c'était probablement aussi bien ainsi. Il croulait sous les rapports de missions en retard à relire et valider.

Toc Toc

_ hum… entre, Franck

_ Alors, petite panne d'oreiller ce matin ? Tu étais presque en retard…

_ Oui. Je n'avais vraiment pas envie de quitter mon lit ce matin.

_ Tu étais en bonne compagnie ?

_ Ça ne te regarde absolument pas, Franck.

_ Je sais bien, mais la réponse est oui du coup.

_ Je n'ai pas dit ça.

_ Mais tu n'as pas démenti. Je suis très content pour toi. Tu vas la revoir ?

_ Bien sûr !

_ Tant mieux ! J'aime bien te voir détendu. Tu la revois quand ?

_ Je ne sais pas trop, ce soir peut-être…

_ C'est vraiment sérieux alors… deux soirs de suite !

_ Tu avais d'autres choses à me demander ?

_ Pas vraiment. Je vais partir tôt toute à l'heure si possible. J'ai promis à ma fille d'aller à son spectacle de danse ce soir.

_ Bon spectacle alors !

L'après midi passa, Franck partit en premier, suivi par Éva. Miles était plongé dans des études d'épidémiologie et des gros dossiers plein de statistiques étaient ouverts devant lui dans son bureau. Nathalie venait de faire entrer son dernier patient en consultation. Elle prendrait encore probablement une heure pour finir ses courriers avant d'envisager de partir. Steven en profita pour aller rendre visite à Miles.

_ Alors, tu t'en sort avec tous ces chiffres ?

_ J'essaye de comprendre comment l'épidémie de Carrington a émergée. A priori une souche Allemande a fait beaucoup de méningite i an en Europe… il faut le séquençage génétique pour faire un arbre phylogénétique et savoir si les deux souches sont liées, mais c'est une possibilité.

_ Nathalie aura la séquence ADN lundi. En attendant, je suggère que tu rentres pour le week-end.

_ Bien. Je range et j'y vais. À lundi.

Dix minutes plus tard, Miles quittait son bureau. Steven s'installa devant le bureau de consultation et eut presque cinq minutes d'attente avant que le dernier patient ne sorte. Nathalie le remarqua tout de suite. Elle retourna dans son bureau en laissant la porte ouverte. Elle s'assit et commença à dicter son compte rendu de consultation. Steven s'assit en face d'elle, avançant sa main sur le bureau pour atteindre celle de Nathalie sur le dossier qu'elle feuilletait. Elle continua sa dictée en souriant. Ils restèrent ainsi quelques minutes jusqu'à ce qu'elle pose son dictaphone.

_ Ta journée était comment ?

_ Longue. Tu m'as manqué. Je voudrais que tu viennes dès ce soir chez moi…

_ Il faut que je prenne des affaires alors.

_ Je sais que tu as un sac tout prêt dans ton bureau…

_ Et ma voiture ?

_ On la laisse là et je t'emmène lundi.

_ Tu me supporteras tout le week-end ? Deux jours c'est long !

_ Je te supporterai bien plus que deux jours.

_ Et Jack ? Je sais qu'il me trouve cool mais de là à me supporter tout le week-end. Il s'attend à voir son père, n'oublie pas.

_ Je suis absolument certain qu'il va t'adorer.

_ Il vaut mieux que je prenne ma voiture, on ne sait jamais… Je te rejoins chez toi.

Il se rapprocha d'elle et l'embrassa tendrement au coin des lèvres.

_ On a dit pas au travail.

_ Je sais mais il n'y a plus personne. Et puis ça fait plus de douze heures que je veux faire ça.

_ Steven… Tu es incorrigible.

_ En effet. N'essaye même pas, laisse moi t'embrasser.

Elle se laissa faire. Elle aussi avait attendu ce baiser toute le journée. Elle le prit dans ses bras et fini par reposer sa tête au creux de son cou.

_ Je n'ai pas envie d'être loin de toi, même si c'est juste pour le trajet.

_ Alors on prend tous les deux ma voiture et les autres pourront bien penser ce qu'ils voudront quand je t'accompagnerai lundi.

_ Et Jack ?

_ Il va bien devoir s'habituer à te voir…