Après deux semaines de silence en raison d'un emploi du temps très chargé, I'm back ! Deux références principales pour ce chapitre : le tome de Thorgal "La bouche du soleil" (si vous l'avez lu, ça vous donne une petite idée dont les habitants de cette planète mettent à mort sur Octantis) et... en partie Le petit prince, pour la toute fin du chapitre (je mets la citation en bas de page, comme parmi les plus belles de la littérature française, et probablement mondiale, et NON je ne suis absolument pas excessive). La citation en exergue est probablement ma préférée de Terre des hommes - comment le pilote Guillaumet, ami de Saint-Exupéry, a survécu plusieurs jours dans la Cordillère des Andes, en marchant sans s'arrêter et en recommençant "toujours le même pas"...

Ce chapitre n'est pas vraiment choquant, mais il n'est pas agréable non plus. D'abord parce que je m'acharne sur McCoy, ensuite parce que la découverte de nos deux héros est malgré tout macabre. Comme d'habitude, je préfère prévenir que de m'exposer à des critiques par la suite.

Et enfin, j'aurais une question importante à poser aux trekkies comme aux néophytes : jusqu'ici, dans toutes mes fics à l'exception d'"Excuses", j'ai esquivé la question de Joanna McCoy, fille de Bones, qui n'est pas totalement canon puisqu'elle n'apparaît pas dans TOS, mais communément acceptée dans pas mal de fics qui respectent scrupuleusement le canon. Pensez-vous que dans le reboot, elle existe ? Que McCoy-Karl Urban a une fille ? En gros, que préférez-vous, que je continue à la mettre sur la touche ou que je l'insère (de loin, sous forme de souvenirs essentiellement) ? Je ne sais vraiment pas quoi faire et j'aurai besoin de me décider au chapitre suivant...


Chapitre 11 – Où le sort s'acharne

Ce qui sauve, c'est de faire un pas. Encore un pas. C'est toujours le même pas que l'on recommence…

.

- Docteur, il est temps de repartir.

La voix de Spock semblait presque incertaine, et McCoy était sûr que, chaque jour, le Vulcain retardait leur départ de quelques minutes pour permettre à son coéquipier de se reposer un peu plus longtemps. Une sollicitude dont le médecin aurait pu se montrer reconnaissant, s'il avait encore eu, ne serait-ce que vaguement, l'énergie nécessaire à l'expression d'un tel sentiment.

Il se redressa avec peine. Sa tête pesait une tonne et son estomac faisait douloureusement remonter en vagues acides dans sa gorge les quelques bouchées protéinées qu'il s'était forcé à avaler quelques heures auparavant. Un haut-le-cœur difficilement réprimé fit courir un frisson le long de son dos, malgré la chaleur accablante. En face de lui, Spock le fixait, l'air non pas inquiet, mais certainement pas neutre non plus. Leonard cligna des yeux, incapable d'accommoder convenablement. L'air sec et brûlant l'étouffait, l'empêchait de respirer. Après seulement six jours passés dans ce foutu désert, il avait l'impression d'avoir vieilli de dix ans. Evidemment, avec cinquante centilitres d'eau par jour sous ce soleil de plomb, il n'y avait rien d'étonnant à ce que son corps se mettre à dysfonctionner. Il sentait la mécanique bien huilée de ses organes commencer à grincer. Des douleurs attendues (ce qui ne les rendait pas plus facile à supporter) étaient apparues au niveau des reins, puis de l'estomac, puis du foie. Ses poumons brûlaient et crépitaient, une toux sèche le secouait par intermittence, sa peau commençait à partir en lambeaux malgré la protection de ses vêtements. A cela s'ajoutait un mal de tête quasi permanent, agrémenté de violents cauchemars à chaque fois qu'il se laissait aller à dormir profondément.

Et dire que des gens (masochistes, sans aucun doute) faisaient du trekking pour le plaisir !

- Docteur ?

La main du Vulcain vint se poser avec urgence sur son épaule pour le stabiliser, et Bones se rendit compte qu'il avait failli perdre l'équilibre.

- Désolé, dit-il dans un murmure rauque.

Spock ne lui répondit rien et lui tendit le bidon encore à demi plein, que le médecin prit avec gratitude. Il eut du mal à le porter à ses lèvres. Il avait beau répéter à son compagnon d'infortune que la tempête de sable, trois jours auparavant, avait drainé ses forces, et qu'il n'avait besoin que de repos pour récupérer, il était évident que sa résistance physique diminuait d'heure en heure, et que le premier officier n'était pas dupe. Le processus de déshydratation, bien qu'il ne fût pas aussi brutal que si Leonard s'était soudainement retrouvé privé d'eau, avait commencé, et provoquait en lui cet état de fatigue intense qui lui laissait tout juste la force de marcher jusqu'à ce que Spock donne le signal de la pause. Et bien que ce dernier fût plus Vulcain que jamais, silencieux, impassible, droit et raide comme la justice, McCoy savait bien qu'il raccourcissait délibérément, jour après jour, leur temps de marche, en calculant probablement le moment précis où l'humain qui le ralentissait depuis six longues journées allait s'effondrer, incapable de faire un pas de plus.

Durant ces derniers jours, le comportement du premier officier avait tout d'abord étonné, puis inquiété le médecin. Spock n'était pas du genre bavard, d'accord, et McCoy n'allait certainement pas s'alarmer pour si peu, mais le Vulcain avait semblé… ailleurs, absent, comme éteint. Leonard était prêt à parier que leur récente dispute n'était pour rien dans son attitude, car Spock n'était pas du genre à bouder (apparemment, une action hautement illogique) suite à une altercation, aussi violente fût-elle. Non, s'il ne parlait pas, c'était pour une autre raison, que le médecin soupçonnait fort d'être en rapport avec ce désert et les souvenirs vulcains qu'il éveillait probablement en lui.

De son côté, il devait l'avouer, il n'avait pas davantage cherché à engager la conversation. Tout d'abord, il voulait conserver les rares forces qui lui restaient et pour cela avait concentré toute son énergie à mettre un pied devant l'autre. Ensuite, il avait malgré lui du mal à revenir à une situation normale alors que leur récente dispute était si fraîche dans son esprit. Il ne pouvait s'empêcher de se répéter que sa présence sur l'Enterprise n'était due qu'à la notoriété de Jim, et cette simple idée l'empêchait d'articuler un seul mot. Fierté humaine mal placé, humiliation, tristesse, il ne savait pas bien ce qu'il ressentait, mais l'émotion bouillonnait en lui, le distrayant presque de la quasi-certitude de sa mort prochaine.

Cependant, à la lumière des récents événements, ladite dispute semblait au médecin de plus en plus stupide, puérile, futile, bref il se demandait comment ils avaient pu en arriver là, et cherchait désespérément, sans y parvenir, un moyen de renouer le contact. Au milieu du désert, seul comptait l'essentiel. La faim, la soif, la chaleur et le froid la protection la survie. En comparaison de la tempête de sable qui les avait assaillis, ou de la chape glacée qui s'abattait sur leurs épaules chaque nuit, connaître les motifs qui avaient poussé Spock à s'introduire dans son esprit lui semblait anodin. D'ailleurs, McCoy ne doutait pas que les raisons (vulcaines, et donc logiques, et probablement importantes) du premier officier étaient excellentes. Au lieu de traiter le problème de façon froide et détachée lorsqu'il s'était rendu compte de l'indélicatesse dont Spock avait fait preuve, McCoy s'était mis à hurler. La situation s'était rapidement envenimée, probablement en grande partie parce que le Vulcain n'était plus totalement lui-même depuis que ses boucliers mentaux s'étaient affaissés et qu'il s'efforçait de les reconstruire. A présent, il n'était plus lui-même non plus, mais dans un tout autre registre. Et Leonard réalisa que ce changement lui déplaisait souverainement.

- Vous avez dormi ? demanda le médecin pour détourner l'attention de son propre malaise.

Spock acquiesça, mais ne se laissa pas distraire.

- Docteur, vous avez du mal à vous tenir debout, fit-il remarquer (ce qui était parfaitement vrai). Ne pensez-vous pas…

Le premier officier s'interrompit, cherchant visiblement un façon de formuler une pensée complexe, ou peut-être trop sentimentale pour l'état vulcain dans lequel il avait régressé durant ces derniers jours. Un autre signe que McCoy avait observé avec perplexité, et une pointe d'inquiétude : Spock, qui employait toujours un vocabulaire parfaitement adéquat à la situation, précis et détaillé, semblait chercher ses mots durant les rares bribes de conversation qu'ils avaient. Comme s'il se déshabituait du langage, ou de ce qu'il signifiait.

- Je pense surtout qu'il est temps de se remettre en marche, répondit Leonard, profitant de cette interruption pour esquiver la question encore une fois.

Le Vulcain le dévisagea intensément, mais l'insista pas. Reprenant le sac et le bidon, il se contenta de ranger la tunique, dans ce qui était devenu une routine bien rôdée, et les deux hommes se remirent en route, McCoy avec beaucoup de difficulté.

La chaleur diminua bientôt, et le soleil toucha l'horizon, apportant une relative fraîcheur. Il s'agissait du seul moment de la journée qui fût agréable au médecin : l'heure et demie durant laquelle le soleil se couchait, ou se levait. La température, entre 25 et 20°C, était une véritable bénédiction. Bones se jurait alors de ne plus jamais râler contre l'air conditionné s'il parvenait à regagner indemne l'Enterprise. Mais il savait que ce répit était de courte durée, car à l'enfer quotidien du jour succédait le froid mordant de la nuit.

Mais pour l'instant, entre chien et loup, dans cette ambiance violette si particulière, il pouvait presque apprécier la beauté du désert. La fournaise de la journée se changeait en paysage de rêve, empli d'une sérénité que même lui, le praticien terre à terre, parvenait à percevoir clairement. Une à une, au-dessus de leur tête, les étoiles s'allumaient dans le ciel pourpre, éclairant de leur faible lueur le sable blond. Il semblait à Leonard que s'entrouvraient pour lui les portes d'un autre univers.

Mais cette splendeur était de courte durée. Sans nul doute Spock pouvait-il en profiter durant toute la nuit, dans la mesure où son corps vulcain s'adaptait sans problème au changement de température, mais McCoy, comme chaque soir, fut bientôt trop occupé à lutter contre le froid pour parvenir à admirer l'océan de sable qui s'étendait devant lui. Claquant des dents malgré lui (il avait renoncé à toute dignité dès la première nuit), frissonnant en dépit de la sueur qui continuait de couler le long de son dos, il sentait ses doigts, ses pieds, ses jambes, ses bras, se paralyser lentement. Le médecin en lui comprenait parfaitement que la circulation du sang, perturbée par ce soudain changement, ne parvenait pas à s'y adapter, et l'idée lui déplaisait souverainement. A trois reprises, des crampes l'avaient saisi, la dernière fois si violentes qu'ils avaient été obligés de s'arrêter pendant près d'une heure. Spock avait, sans dire un mot, massé les mollets douloureux de son compagnon, jusqu'à ce que les muscles se détendent totalement, puis ils étaient repartis, un peu plus lentement, vers leur but douteux. Bones sentait son corps s'affaiblir de minute en minute, et cependant il se forçait à marcher. Un pas, se répétait-il, encore un pas, encore un, et encore un. Et ainsi, il parvenait jusqu'au bout de la nuit, pour le deuxième répit de la journée : le lever du soleil, le retour progressif de la chaleur. Jusqu'à ce que cette dernière devienne insupportable.

Cette nuit, comme toutes les nuits, il s'était obligé à espérer. Peut-être le désert allait-il brusquement s'arrêter derrière la prochaine dune. Peut-être allaient-ils tomber sur une oasis. Peut-être allait-il pleuvoir. Peut-être Jim, qui s'était forcément rendu compte que quelque chose n'allait pas sur Octantis, avait-il réussi à planter là les négociations pour venir à la rescousse de ses deux officiers perdus dans le désert. Peut-être…

Mais le matin arriva de nouveau, et avec lui la certitude que, devant eux, à perte de vue, s'étendait toujours le désert, et qu'ils n'en atteindraient pas le bout aujourd'hui. Il n'y aurait ni oasis, ni pluie. Et bien que Jim eût parfaitement compris que ses deux meilleurs amis étaient dans la merde jusqu'au cou, il n'avait pas réussi à désobéir aux ordres de Starfleet et restait bloqué sur Khitomer.

Il était illogique d'espérer.

Le soleil se leva dans le dos des deux naufragés, étendant leurs ombres tremblantes sur le sable qui commençait à se réchauffer. McCoy prit une profonde inspiration, reconnaissant de sentir la douleur refluer provisoirement de son corps, ses membres engourdis par le froid retrouver une partie de leur ancienne souplesse, la chair de poule disparaître de sa peau. Soudain, devant lui, Spock s'arrêta assez brusquement. Il était parvenu au sommet d'une dune qui leur avait dissimulé une partie du paysage, et le médecin pensait qu'il l'attendait tout simplement, comme il l'avait fait de nombreuses fois au cours de cette interminable nuit, lorsqu'il se rendit compte que le Vulcain paraissait figé, comme saisi par un spectacle inattendu. Il se hâta de le rejoindre, n'osant espérer...

Inattendu, le spectacle l'était en effet. Et magnifique. Leonard sentit sa bouche s'entrouvrir sous le coup de la surprise et il se frotta les yeux, se demandant s'il n'était pas la proie d'une hallucination due au manque d'eau.

Droit devant les deux marcheurs, à environ un kilomètre, se dressait un palais resplendissant, entièrement fait de pierres précieuses multicolores et entouré d'un rempart de cristal percé d'une porte grande ouverte sur le désert. Les premiers rayons du soleil en effleuraient les toits couleur rubis, les transformant en océan lave incandescente. La lumière continua de descendre lentement sur les murs de diamants, comme brusquement enveloppés de langues de feu. De fugitifs éclats verts et bleus chatoyaient brièvement, avant de se fondre de nouveau dans l'éblouissement général. Le palais paraissait presque irréel, suspendu au-dessus du sable.

- Spock, vous… vous pensez que quelqu'un habite là-dedans ? murmura le médecin, partagé entre la crainte et l'espoir.

Aller malgré la première directive à la rencontre des habitants d'Octantis, alors que ces derniers n'avaient jamais aperçu d'humains que lors des razzias sauvages effectuées par le docteur Everlord et sa bande de cinglés fanatiques pour enlever des autochtones et pratiquer sur eux des expériences révoltantes, n'était probablement pas une bonne idée. Mais à la seule pensée que ce palais scintillant, tout droit sorti des Mille et une nuits, recelait peut-être une source, un puits, une citerne, McCoy sentait sa bouche s'emplir d'une salive pâteuse.

- Je pense, docteur, répondit le Vulcain à voix basse, que nous ne trouverons dans ce palais ni eau, ni habitants.

Cette réponse fit à Bones l'effet d'une douche glacée (et pourtant, il aurait donné la moitié de sa vie pour pouvoir en prendre une, tout en sachant très bien l'effet dévastateur qu'elle aurait sur son corps) et il leva vers son coéquipier des yeux interrogateurs.

- Pourquoi ? Qui diable construirait un palais de diamants, d'émeraudes et tout le tremblement, si ce n'est pas pour y habiter ?

Spock hocha la tête.

- Comme si souvent, vous raisonnez de façon purement anthropocentrique. Premièrement, rien ne nous dit que les pierres que vous estimez précieuses aient ici la même valeur que sur Terre. Deuxièmement, je ne vois aucune sentinelle postée sur les murs. Troisièmement…

Le premier officier sembla hésiter un instant.

- Quoi ? demanda brusquement McCoy, en proie à une irritation mêlée d'une angoisse qu'il ne parvenait pas à comprendre. Peut-être font-ils la grasse matinée, tout simplement !

Spock ne releva pas et se contenta de répondre doucement :

- Docteur, pour quelle raison ériger un palais de pierres précieuses au beau milieu du désert ?

Leonard haussa les épaules. Il n'avait pas envie de jouer aux devinettes.

- Vous voulez dire que vous n'avez pas l'intention d'aller vérifier qu'il n'y a pas d'eau là-dedans ? grommela-t-il.

Le Vulcain émit ce qui, pour lui, était le plus proche d'un soupir.

- Nous devons nous en assurer, évidemment, mais les probabilités pour que nous en trouvions sont d'environ une sur trois mille cinq cent trente-deux.

Oh, super, les probabilités de Spock, songea McCoy en levant les yeux au ciel. Ça faisait longtemps. Pour être honnête, ça ne lui avait pas manqué.

Ils franchirent rapidement l'espace qui les séparait de la cité. Cette dernière devenait de plus en plus impressionnante au fur et à mesure qu'ils s'en approchaient. Le mur de cristal, que traversaient les rayons du soleil, resplendissait comme une cascade d'eau pétrifiée. La lumière rebondissait d'une pierre à l'autre, faisait scintiller là un saphir, là une émeraude, enchâssées comme autant d'œuvres d'art dans la façade blanche et brillante.

Ce fut au moment de franchir la porte que le médecin comprit soudainement ce qu'avait voulu dire Spock. La réflexion du soleil sur les gemmes créait une sorte de halo éblouissant, une chape écrasante de chaleur qui semblait multiplier par dix l'impression d'étouffement propre au désert.

Il ne s'agissait pas d'un palais, comprit Bones avec un frisson, mais d'une prison. Dont personne ne sortait vivant et où chacun subissait un supplice à la fois raffiné et horriblement cruel. Le rempart de cristal abritait la cité du vent. Les rayons du soleil, mille fois renvoyés par les pierres, aveuglaient, brûlaient, tuaient à petit feu, sans mauvais jeu de mots. Il n'était pas dix heures et la chaleur était déjà dix fois plus accablante que sur les dunes en plein zénith. Ce qui de loin pouvait passer pour la cité magique de quelque prince exilé au milieu du désert n'était en réalité qu'un four gigantesque.*

- Docteur, vous pouvez m'attendre à l'extérieur, si vous le souhaitez, proposa Spock de la façon la plus neutre possible, les yeux fixés sur un point que McCoy, de là où il se trouvait, légèrement en retrait, ne pouvait voir.

Pendant un instant, il fut tenté d'accepter la proposition. A présent que la supposition de Spock s'avérait exacte et qu'il devenait évident que ce foutu palais ne contenait pas la moindre goutte d'eau, il aurait voulu s'enfuir sans un regard en arrière, mais la fierté le retint. Le Vulcain, quoique convaincu de l'inutilité de la tâche, allait malgré tout s'employer à fouiller cet endroit, et Bones n'avait pas l'intention de le laisser faire seul. Il fit un pas en avant et ses yeux se posèrent sur le corps d'une femme, étendue de tout son long sur le sol brûlant recouvert d'or (autre raffinement de cruauté, pensa McCoy avec un frisson), les bras en croix, les yeux brûlés, presque entièrement consumée. Il réprima un haut-le-cœur.

Les deux voyageurs traversèrent des salles et des couloirs, d'une beauté à couper le souffle, et au milieu desquels se trouvaient parfois des corps dans un état de décomposition et de dessèchement plus ou moins avancé. Tous étaient attachés au niveau de la taille par une chaîne en argent, souvent ensanglantée (sans nul doute les malheureux avaient-ils essayé d'arracher le lien qui les retenait emprisonnés dans cette prison dorée, et s'étaient cassé les ongles et usés les doigts sur le métal). Le fait que le sang fût rouge ajoutait encore, irrationnellement, à l'impression d'horreur profonde qu'éprouvait le médecin.

Ils arrivèrent bientôt au centre du bâtiment, où se trouvait un immense mât de pierre, auquel étaient attachés des dizaines de chaînes – et, probablement, à chaque extrémité de chaque chaîne se trouvait un cadavre. La longueur du lien avait probablement été calculée pour empêcher les malheureux de sortir de la ville. Bones avala douloureusement.

- Vous aviez raison, murmura-t-il, accablé. Il n'y a rien pour nous ici.

- Il fallait vérifier, répondit le Vulcain, la voix toujours atone. Une version de votre supplice de Tantale** était après tout possible.

Le médecin, passablement hébété (la chaleur intense lui martelait les tempes, la lumière l'aveuglait, et sa respiration était saccadée), tourna la tête vers le premier officier.

- Vous voulez dire qu'un point d'eau pourrait se trouver non loin, hors de leur portée ?

- Dans la ville, probablement pas, sinon nous l'aurions repéré, mais à proximité…

Spock n'acheva pas sa phrase. Tous deux firent demi-tour dans un silence de plomb. Le médecin, ruisselant de sueur, les oreilles bourdonnantes, vacilla alors qu'ils quittaient la pièce centrale. L'espoir de trouver de l'eau non loin de cette cité-prison n'avait aucune place dans ses pensées. Il ne pouvait s'empêcher d'imaginer la longue agonie des condamnés, qui ne pouvaient s'enfuir, sachant peut-être que leur salut, sous la forme d'un puits ou d'une réserve, était à quelques pas. Il avait passé à peine vingt minutes dans cet enfer et sentait qu'il ne pourrait en supporter davantage. Il ne pouvait concevoir les longues heures d'attente sous le soleil réfléchi par mille et mille facettes, la certitude de mourir de soif et de chaleur, rendu aveugle par la lumière intense…

- Docteur ?

La main du Vulcain avait saisi son bras, et il la serra convulsivement, près de pleurer.

- Pourquoi ce supplice, Spock ? Pourquoi cette torture ? La peine de mort ne leur suffit pas ?

- La plupart des espèces humanoïdes sont cruelles, répondit Spock sans lâcher le bras de son coéquipier.

Les yeux brouillés de larmes, en proie à une nausée qu'il ne ravalait qu'à grand-peine, McCoy trébucha de nouveau. Il devait sortir d'ici, immédiatement.

- Sauf les Vulcains, c'est ça, Spock ? murmura-t-il, incapable de supporter le silence mortel du lieu. Les Vulcains sont logiques, et « là où il n'y a pas d'émotion, il n'y a pas de place pour la violence ? »***

- Les Vulcains ne font pas exception, répondit, contre toute attente, le premier officier. Mon peuple n'est pas moins sauvage, brutal, barbare que le vôtre ou celui qui occupe cette planète. Certains de nos rituels les plus anciens le sont encore. Nous avons choisi la voie de Surak, de la discipline et du contrôle pour nous préserver de l'auto-destruction, mais nous ne différons pas des autres humanoïdes.

Leonard cherchait quelque chose d'intelligent à répondre lorsque, autour de lui, la lumière se fit moins intense, la chaleur diminua légèrement, et il sentit sous ses pieds la souplesse du sable.

- Reposez-vous un peu, pendant que j'inspecte les environs, suggéra Spock en aidant son compagnon à s'asseoir.

McCoy ne pensa même pas à protester, et se laissa tomber sur le sol. L'air lui semblait presque frais en comparaison de la chaleur terrifiante qui régnait à l'intérieur du palais. Les yeux clos, uniquement attentif à sa respiration, il laissa son esprit dériver et ne fut rappelé à la réalité que par la voix du Vulcain.

- Docteur, ne faites pas de geste brusque.

La voix monocorde était inhabituellement tendue, chargée d'une urgence incompréhensible. Bones ouvrit les yeux et, s'efforçant de ne pas bouger, chercha du regard le danger.

Il n'eut pas le temps de le voir, pas le temps de réfléchir, ni de comprendre, ni d'avoir peur. Il n'y eut rien qu'un éclair jaune près de sa main gauche, et ce fut tout.**** L'instant d'après, plus rien n'existait.


* Dans "La bouche du soleil", Thorgal, Aaricia et deux autres personnages sont ainsi condamnés au supplice de la Bouche du Soleil : une caverne à flanc de falaise, inaccessible, dans laquelle le soleil se réfléchit dans des centaines de cristaux. Les victimes sont abandonnées sans eau au milieu de la caverne, et finissent par se jeter dans le vide pour mettre fin aux souffrances de la chaleur extrême et de la déshydratation.

** Tantale : dans la mythologie grecque, en punition pour avoir servi à table de la chair humaine (ou pour avoir dérobé le nectar et l'ambroisie aux dieux, apparemment les sources varient), Tantale est condamné à demeurer éternellement au milieu d'un agréable cours d'eau, sous le couvert d'arbres chargés de fruits. Dès qu'il tend la main pour boire ou manger, le fleuve s'assèche et les branches se retirent. Il doit donc subir le supplice de voir ce qu'il désire le plus disparaître au moment où il en a le plus besoin...

*** Citation de TOS, "Dagger of the mind", épisode dans lequel Spock se dispute une énième fois avec McCoy sur les moyens de régler le problème de la violence chez les différents peuples de la Fédération.

****Je ne peux pas terminer ainsi sans cette citation : "Il n'y eut rien qu'un éclair jaune près de sa cheville. Il demeura un instant immobile. Il ne cria pas. Il tomba doucement comme tombe un arbre. Ça ne fit même pas de bruit, à cause du sable." Pour celles et ceux qui ne voient pas de quoi il est question, je les invite à lire Le petit prince immédiatement.