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Chapitre 8 : Déploiements de logique

- Je ne tiens pas spécialement non plus à le faire sortir de l'infirmerie, Bones. Mais vous l'avez dit vous-même, ses constantes sont normales.

Kirk, appuyé sur le bureau de bois du médecin, regardait son ami, assis en face de lui, à la lumière tamisée d'une lampe voisine. Il le soupçonnait d'être en proie à une violente migraine.

- Ecoutez, Jim, vous pouvez aller vadrouiller avec lui tout autour du vaisseau pendant très exactement une heure, mais ensuite vous le ramenez ici par la peau des fesses, et s'il a toujours l'air aussi affaibli – parce qu'il est affaibli – je lui ordonnerai de rester dans ses quartiers. Il a besoin de se reposer, point final, conclut Bones avec dédain.

Il fit pivoter sa chaise pour se retrouver face à son bureau, mais se retourna presque aussitôt vers Kirk, comme s'il se souvenait brusquement de quelque chose.

- Et je jure devant Dieu que s'il lui arrive quoi que ce soit et que je vous entends vous plaindre, je confierai l'infirmerie à Matney.

Kirk fit une petite grimace. Matney était un imbécile fini.

- D'accord, d'accord !

Le capitaine leva les yeux au ciel avant de les baisser vers son ami, qui prenait énergiquement des notes sur un cahier. Il l'observa pendant un moment, tout en écoutant le crissement du stylo, en parfaite harmonie avec le léger bourdonnement de la lampe. La frustration et la fatigue suintaient par tous les pores de sa peau comme la bave d'une limace.

- Vous n'avez pas sommeil ?

McCoy poussa un profond soupir et se passa la main sur le front tandis que le stylo lui échappait des mains et roulait sur le bureau. Les yeux baissés et les épaules tombantes étaient révélateurs : Kirk n'avait nul besoin d'entendre sa réponse. Il était ironique de voir à quel point McCoy s'acharnait sur Spock pour qu'il exprime ses émotions alors que lui-même gardait pour lui tout ce qui lui pesait.

- Ecoutez, Bones…

- Non, je n'ai pas sommeil, Jim. J'ai bien essayé de dormir, mais, pour être tout à fait honnête, je suis très inquiet pour Spock.

Il ne leva pas les yeux de son bureau pendant qu'il parlait, mais finit par s'appuyer au dossier de la chaise pour regarder Kirk, sans que son visage ne trahisse la moindre émotion. Il était clair qu'il n'avait pas prononcé ces mots pour se défouler, mais parce qu'il redoutait l'avenir.

- Pourquoi ? demanda Kirk, qui avait en McCoy une confiance absolue, et dont l'inquiétude éveillait en lui… de l'inquiétude, justement. Il y a quelque chose que vous ne me dites pas ?

- Non, vous en savez autant que moi. C'est vrai, ses constantes ont fini par se stabiliser. Tout a l'air d'aller bien chez lui, à part qu'il est fatigué, ce qui est normal, et qu'il a mal à la tête, ce qui est aussi normal. Mais… (Il laissa échapper un petit rire étouffé.) Mais, Jim, vous avez vu comme moi ce que cette chose lui a fait. Nous ne saurons jamais ce qu'il a ressenti lorsqu'il s'est retrouvé suspendu en l'air, mais je pense qu'on peut affirmer sans se tromper que c'était horrible. Ça fait des années que je travaille avec lui, et je ne l'avais jamais vu ne serait-ce que vaguement grimacer, à part en de rares occasions, et…

La lumière de la lampe vacilla légèrement, de façon presque régulière. Tous les deux tournèrent leur regard vers elle, McCoy non sans une certaine indifférence, avant de respirer profondément.

- … Et je ne peux pas m'imaginer qu'on va récupérer notre Vulcain d'avant, comme neuf et sans aucune séquelle.

Kirk médita sur cette dernière phrase en silence pendant quelques instants avant de répondre :

- Ça me semble parfaitement logique.

Les épaules de McCoy s'affaissèrent et il lança au capitaine un regard noir.

- Franchement, ce n'est pas drôle.

- Bones, c'est vous qui avez raison, c'est simplement que vous dites des choses auxquelles je n'ai pas envie de penser. Mais comment est-ce que je suis censé agir ? Le forcer à rester assis ici sans rien faire et à pourrir d'ennui pendant qu'on se demande anxieusement ce qui pourrait arriver ? Vous savez qu'il dépérit dès qu'il est inoccupé, si on ne lui donne pas de travail. On ne peut pas le mettre en quarantaine alors qu'en ce moment, rien n'a l'air de clocher chez lui.

- Très bien, alors emmenez-le, mais ne le quittez pas des yeux, capitaine !

Il se retourna brusquement vers son bureau, signifiant par là que la conversation étant close. Kirk quitta la position avachie qu'il avait adoptée, leva à nouveau les yeux au ciel et fit pivoter la chaise de McCoy pour pouvoir le regarder en face.

- Bones, dit-il avec intensité, je voulais vous remercier de vous être occupé de lui.

- Je n'ai rien fait du tout, Jim. Depuis que cette saloperie d'alien l'a enfin laissé tranquille, je n'ai pas pu faire grand-chose.

Il essaya de se retourner à nouveau, mais Kirk le força à rester en face de lui.

- Vous avez pris soin de mon premier officier alors que j'en étais incapable, dit-il doucement, et la douceur était également dans son regard.

McCoy finit par se taire et ils restèrent pendant quelques instants les yeux dans les yeux. Comme il ne savait pas quoi dire, il se contenta d'acquiescer. Kirk lui rendit son salut et quitta la pièce. La porte du bureau du médecin en chef était l'une des trois seules sur le vaisseau qui s'ouvrait à l'aide d'une poignée classique, et Kirk la referma doucement derrière lui.

A sa grande surprise, Spock était de l'autre côté de la pièce, en train de parler avec Chapel. Il portait son uniforme de Starfleet, ses galons parfaitement à leur place, comme toujours. Il avait presque l'air normal, comme si rien ne s'était passé. Sans la défaillance dont le Vulcain avait été victime quelques minutes auparavant, ou la pâleur de sa peau, Kirk aurait pu s'imaginer que l'incident ne l'avait absolument pas affecté. Le capitaine se demanda brièvement s'il était en train de se concentrer intensément pour dissimuler son véritable état.

- Vous êtes prêt ? demanda-t-il.

Spock acquiesça, et ils quittèrent l'infirmerie ensemble.

Le premier officier ignora ostensiblement les regards appuyés des membres de l'équipage qu'ils croisèrent dans les couloirs. Seuls les officiers présents sur la passerelle avaient été témoins de ce qui lui était arrivé, si bien qu'évidemment tout le vaisseau était au courant. Il continua à regarder droit devant lui, s'astreignant à marcher sans faux pas. Il n'avait jamais été aussi conscient de tous les muscles et tendons nécessaires à la marche, car il n'avait jamais eu à leur prêter une attention aussi soutenue.

Il éprouva un léger soulagement lorsqu'ils arrivèrent enfin dans la salle de conférence déserte. Les portes se refermèrent derrière eux, et il se retrouvèrent en tête-à-tête avec le capitaine. Il ne l'aurait jamais laissé paraître, mais cette courte marche dans les couloirs l'avait bien trop épuisé à son goût. De son côté, sans se faire remarquer, Kirk l'épiait discrètement, guettant le moindre signe de faiblesse qui les aurait contraints à faire demi-tour. Il fut heureux de constater que jusqu'ici, Spock avait l'air d'aller bien.

Les murs étaient recouverts de cartes d'étoiles, de photographies de différents vaisseaux, et des drapeaux de toutes les planètes de la Fédération. C'était une petite salle de conférences, habituellement utilisée pour l'appel du matin et certaines réunions de service. Ils s'installèrent dans les sièges situés au coin de la table.

- Spock, commença Kirk, avant toute chose, il faut que je vous dise…

- Le docteur McCoy m'a déjà informé de notre situation, capitaine.

- Non, non, ce n'est pas… je veux dire, oui, on va y venir, mais…

Il décroisa les mains et posa ses paumes sur ses genoux. Spock lui jeta un regard interrogatif. Kirk inspira profondément, oubliant ses doutes et ses hésitations en constatant de visu que son premier officier était bien vivant.

- Je voulais juste vous dire à quel point je suis content que vous soyez en vie, finit-il par admettre.

Bien sûr, il savait comment les Vulcains accueillaient des déclarations aussi émotionnelles, aussi n'en avaient-ils jamais échangé. Mais après ce qu'il avait vu, entendu et ressenti durant les douze dernières heures, il ne parvint pas à se retenir. Il fallait que Spock le sache. Le seul signe que ce dernier avait entendu le capitaine fit un léger hochement de tête.

Kirk l'ignorait, mais Spock ressentait quelque chose d'approchant. Il avait été convaincu, la veille, que ce jour serait pour lui le dernier. Sa vie allait s'achever, mais il n'en éprouvait aucun regret. Cependant, à travers la souffrance qui l'entourait, sur la passerelle, il avait éprouvé… de l'inquiétude pour le capitaine, pour le vaisseau. Car certainement, si la créature le tuait, lui, elle tuerait également les autres. Marcher dans l'infirmerie, voir l'Enterprise intacte, entendre la voix tranquille de l'infirmière le rassurer sur la sécurité de l'équipage… Savoir qu'un vaisseau aussi extraordinaire avait été épargné l'avait empli de consolation.

- Capitaine, nous ne pouvons pas aller chercher ces cristaux.

Cette phrase n'allait pas du tout dans le sens de ce qu'il avait à l'esprit. Kirk baissa la tête, pas certain de savoir à quoi il s'était attendu au fond, et soupira.

- Spock, je… je ne sais pas encore exactement quel est le plan, mais…

- Ce serait à la fois le suicide de l'Enterprise et un mauvais service à rendre à toute la galaxie, insista Spock, et peut-être même plus que la galaxie.

- Je sais, mais on ne peut pas simplement faire demi-tour et reprendre notre route comme si de rien n'était.

- Moralement, ce serait aller à l'encontre de ce que nous sommes, en tant qu'exploreurs et en tant qu'êtres pensants, d'aider cette espèce à quitter sa planète.

- Spock, ils vous ont menacé, ils ont menacé le vaisseau…

- C'est peut-être un risque qu'il faut prendre.

Kirk le dévisagea, le regarda dans les yeux, espérant y trouver une trace de regret d'avoir prononcé ces mots, mais il n'y vit qu'une certaine dureté. Spock proposait souvent des suggestions que rejetait la majorité des autres officiers, bien qu'elles fussent toujours fondées sur la logique, mais là, même Kirk ne pouvait trouver un terrain d'entente avec lui.

- Vous voulez dire qu'on devrait les laisser prendre l'Enterprise ? demanda-t-il pour en avoir le cœur net. Avec les quatre cents membres de son équipage ? Spock, vous avez vu de quoi ils sont capables…

- Capitaine Kirk, j'ai parfaitement vu de quoi ils sont capables, rétorqua Spock.

Sa voix, entre feu et glace, et son regard de pierre étaient suffisamment perçants pour prendre Kirk au dépourvu. Il s'arrêta au beau milieu d'une phrase, bouche entrouverte. Le Vulcain avait laissé percer davantage d'émotion qu'il ne l'aurait désiré, mais grâce à cela il avait attiré l'attention du capitaine. Il poursuivit :

- Et c'est précisément pour cette raison que je ne peux pas leur laisser la possibilité de quitter leur planète. Je ne pourrais pas vivre en paix tout en sachant qu'ils pourraient faire subir à des civilisations entières ce qu'ils m'ont fait endurer.

La voix de Spock était devenue calme et sévère. Il éprouvait un instinct de protection inattendu envers toutes les planètes que croisait le vaisseau, envers toutes les planètes qu'il savait être là, dans ce vaste inconnu qu'était l'univers. Mais ce n'était rien que de très logique, n'est-ce-pas ? Les êtres innombrables, totalement ignorants de ce qui était tapi dans ce coin de la galaxie ne pouvaient être condamnés parce qu'un vaisseau aurait procuré à cette espèce d'aliens un moyen de survivre. Rien ne pouvait l'emporter sur la nécessité de les mettre à l'abri d'un pouvoir aussi impitoyable, un pouvoir qu'auparavant Spock n'aurait pas cru possible. Un pouvoir qui n'existait que dans les romans, destructeur de mondes, de galaxies, d'âmes, et que des héros ou héroïnes arrêtaient mystiquement grâce à l'ingéniosité et à la créativité de leur auteur, pour que le bien puisse perdurer et que tout le monde puisse vivre heureux jusqu'à la fin.

Mais ils n'étaient pas dans une fiction. Il n'y avait pas de héros, pas d'héroïne, et aucun antidote face à la mort.

Ils étaient dans la réalité.

Kirk sentit les poils de ses bras se hérisser devant la véhémence de son premier officier. Au moment de prendre des décisions, Spock considérait généralement les choses avec une logique calme et rhétorique. A présent, à la logique toujours présente, s'ajoutait une conviction personnelle. Quel genre de tourments son ami avait-il endurés ?

Le capitaine se rassit et fixa les cartes du ciel sur le mur en face de lui sans vraiment les voir. Il ne savait pas quelle décision prendre. Il ne savait pas comment ils allaient s'en sortir.

- Pour être honnête, Spock, je… je ne sais vraiment pas quoi faire. Je ne vais certainement pas agir comme vous le suggérez, dit-il en levant une main pour couper court aux protestations du Vulcain, mais je ne vais pas non plus me contenter d'obéir aux ordres de ces aliens.

Il reposa sa tête sur sa main, le coude sur la table. Il se sentait incroyablement fatigué. Quand avait-il dormi pour la dernière fois ? Il ne s'en souvenait même plus. Son esprit dériva inconsciemment vers les forêts de la Terre, l'odeur de la pluie sur la poussière, l'écho lointain des oiseaux et des bêtes. Les arbres qui touchaient le ciel, une solitude que le danger, la souffrance, la peine n'atteignaient pas. Il fit un petit signe de tête en silence et en arriva à la conclusion qu'ils n'étaient pas prêts de rentrer chez eux.

Si jamais ils rentraient.

L'épuisement du capitaine était clairement visible pour Spock, qui pouvait sentir la pulsation de son propre sang à chaque battement de cœur. Il aurait voulu dire à son ami de dormir, de se retirer dans ses quartiers. Cependant, il savait que le problème qui s'offrait à eux était bien plus important que leurs besoins personnels.

- Si nous venions à ignorer sa requête, j'imagine que la menace de cet alien me toucherait en premier lieu, suggéra Spock. En guise d'avertissement. Ensuite seulement, si nous continuions à nous rebeller, le vaisseau. Et, pour finir, tous ceux qui resteraient.

Les yeux de Kirk étaient toujours fermés et sa tête reposait toujours sur sa main. Il acquiesça une nouvelle fois.

- Scott appelle le capitaine Kirk.

A la ceinture du capitaine, le communicateur émit un léger bip. Jim ouvrit les yeux à ce signal. Seul avec Spock, il pouvait se permettre de se laisser aller et de parler librement. Il l'avait déjà fait souvent. Avec le reste de son équipage, néanmoins, son attitude demeurait toujours parfaitement professionnelle.

- Je vous écoute, répondit-il.

- Monsieur, il faut que je vous parle. C'est urgent. Je dois vous parler du pétrin dans lequel on s'est fourrés. C'est possible ?

Kirk et Spock échangèrent un regard, tous deux curieux de savoir ce que l'ingénieur avait à leur dire de la situation fâcheuse dans laquelle ils se trouvaient.

- Vous avez du nouveau ?

- Pas vraiment, capitaine, plutôt une théorie. Je ne peux pas vous expliquer ça par communicateur.

Quelle que fût cette théorie, qu'elle fût délirante ou non, toute proposition était la bienvenue. Kirk se sentait totalement coincé, incapable d'envisager un scénario dont ils sortiraient gagnants. Il interrogea Spock du regard et ce dernier lui fit un signe d'approbation.

- Salle de conférence numéro béta trois. A tout de suite.

Le premier officier et le capitaine ne commentèrent pas davantage la situation. Il fallut peu de temps à l'ingénieur et au pilote pour arriver dans la pièce où ils se trouvaient. Kirk se redressa, légèrement surpris à la vue de Sulu. Son étonnement fut toutefois de courte durée, dans la mesure où l'Ecossais et lui s'entendaient comme larrons en foire.

- Messieurs. Qu'avez-vous à nous suggérer ?

Kirk voulait savoir immédiatement pourquoi ce qu'ils avaient à dire était si urgent. Scotty s'était précipité dans la pièce, remonté à bloc, mais Kirk n'avait pas été le seul à s'étonner de la présence d'une tierce personne. Scotty posa immédiatement les yeux sur Spock, et Sulu et lui-même furent agréablement surpris de la présence du Vulcain. Un large sourire illumina le visage de l'Ecossais.

- Commandant Spock ! Je suis bien content de vous voir sur pieds. Je croyais qu'on allait devoir se débrouiller pour naviguer sans vous pendant encore une journée.

Il laissa apparaître une rangée de dents. Spock se contenta d'un signe de tête, silencieusement reconnaissant pour son soutien. Kirk ne put s'empêcher de sourire à son tour. Comment cet homme s'y prenait-il pour rendre les choses moins pénibles ?

- Parlez, messieurs, le temps nous est précieux, dit-il non sans un léger amusement.

Les deux hommes s'assirent et Scott se pencha vers le capitaine.

- Capitaine, je suis certain que ces créatures ne sont pas toutes-puissantes, déclara-t-il avec fureur.

- Expliquez-vous.

- En me fondant sur votre rapport et sur ce que Sulu m'a expliqué, je me suis dit que ces démons n'avaient pas de pouvoirs illimités, si ? Prenez par exemple ce vaisseau que beaucoup d'entre vous ont vu. Qu'est-ce que ça signifie ? Je veux dire, on est d'accord pour considérer qu'il est lié à ces petits saligauds, non ?

- Bien sûr.

- Bon, alors, voilà ce que je ne peux pas m'empêcher de penser : l'alien était un hologramme, ça, on en est sûrs, puisqu'il tremblait comme un transporteur bricolé par un cadet. S'ils avaient pu quitter leur planète, ils seraient venus nous rendre une petite visite. Donc ils nous ont détectés à distance, en train de nous diriger vers D684. Et ils voulaient attirer notre attention.

- Continuez.

- Ils nous ont simplement appâtés ! Avec l'hologramme d'un vaisseau ! Un hologramme, capitaine !

Un silence suivit cette déclaration. Spock pencha légèrement la tête vers l'ingénieur. C'était parfaitement, brillamment… logique. Ils avaient compris que la créature était tridimensionnelle sans être cependant présente, sous la forme d'un hologramme, mais ils n'avaient pas appliqué cette idée au vaisseau qui avait mystérieusement disparu. Kirk, pensif, reposa son menton dans la paume de sa main.

- Scotty…

- Capitaine, Jim, s'ils avaient besoin d'utiliser un hologramme pour nous attirer, c'est forcément parce qu'ils voulaient qu'on soit plus près d'eux pour pouvoir faire ce qu'ils ont fait ! Ils avaient besoin que l'Enterprise soit en orbite pour pouvoir apparaître sur la passerelle, et ils ont utilisé cette orbite pour y mettre leur foutu vaisseau ! Un faux vaisseau ! Et puis, s'ils étaient aussi puissants qu'ils le prétendent, pourquoi ne nous ont-ils pas manipulés depuis l'endroit où ils étaient lorsqu'ils nous ont repérés ? Je parierais mon dernier dollar tout usé qu'ils ne pouvaient tout simplement pas le faire. Ils avaient besoin de nous en orbite pour nous atteindre télékinésiquement.

Il martela sa dernière phrase en hochant vigoureusement la tête et en remuant les mains.

- Jim, ils bluffent !

Kirk prit une profonde inspiration, s'accrochant à son espoir naissant. Il lui fallait un peu plus d'informations et de temps avant d'être en mesure de s'appuyer sur la rationalité de l'ingénieur. C'était totalement logique, en fait, à tel point que Kirk voulait y croire immédiatement et agir en conséquence. Mais avant cela, il devait explorer toutes les autres possibilités, réfléchir à toutes les autres pistes avant de proposer celle-ci à son équipage.

- Il a réussi à manipuler le vaisseau, Scotty, alors qu'il n'était même pas à bord. Il a réussi à le paralyser complètement, il a presque réussi à tuer le commandant Spock alors qu'il n'était même pas à bord ! L'alien était un hologramme, certes, mais son pouvoir n'en était pas moins grand.

- C'était une plate-forme pour son pouvoir, capitaine. Il avait besoin que vous y croyiez, que vous voyiez les horreurs dont il était capable. Il devait vous faire croire qu'il avait le pouvoir de nous détruire à tout moment, peu importe la distance. Il voulait faire étalage de ses capacités pour que vous ayez trop peur pour en douter. Quand vous instillez assez de crainte chez quelqu'un, vous pouvez convaincre ce quelqu'un de n'importe quoi.

- Quelle est votre suggestion, Scott ?

- De faire demi-tour, capitaine. Complètement.

Kirk secoua aussitôt la tête.

- Non, ce serait irresponsable. C'est un trop grand risque pour l'Enterprise.

- Mais, capitaine…

- Je ne le ferai pas, Scotty. Ce que vous avez dit, tout ce que vous venez de nous exposer… c'est une piste de réflexion intéressante, je le reconnais. Mais risquer le vaisseau tout entier sur un coup de tête…

- Puis-je suggérer que nous déviions légèrement de notre route, et que nous observions ce qui m'arrive, capitaine ? déclara soudainement Spock, brisant le silence qui s'était installé.

- Quoi ?!

Kirk crut un instant que ses yeux allaient sortir de ses orbites alors qu'il considérait avec incrédulité ce que son premier officier avait osé proposer.

- Je ne suis qu'une seule personne, capitaine. Nous sommes bien plus nombreux sur l'Enterprise et les civilisations que nous mettons en danger incalculables. Si nous nous aventurions trop loin en dehors de notre trajectoire de vol, comme le suggérait Monsieur Scott, ma mort et la disparition de l'Enterprise pourraient s'enchaîner trop rapidement pour être arrêtées. Cependant, si nous déviions seulement légèrement, afin de pouvoir reprendre leur chemin à la première confirmation de leur pouvoir, vous pourriez au moins donner à l'Enterprise davantage de temps pour explorer d'autres alternatives.

L'idée rendait Kirk nauséeux, alors que tous ses espoirs s'évanouissaient d'un seul coup. Il pouvait refuser la requête de Scotty, qui aurait mis en danger tout le vaisseau, mais comment pouvait-il logiquement repousser celle de Spock ? Il venait juste de voir le Vulcain revenir à la vie, et voilà que ce dernier était volontaire pour la perdre à nouveau. Sulu jeta un coup d'œil hésitant à Scotty, qui ne souriait plus du tout.

- Je ne peux pas faire ça, Spock, finit par répondre le capitaine, malgré ce que lui dictait la logique.

Il resta les yeux fixés au sol, sachant pertinemment ce qui allait suivre – une argumentation parfaitement rationnelle et convaincante de la part de Spock, à laquelle Kirk n'aurait pas d'autre choix que d'adhérer. Il souffla par le nez et serra les mâchoires dans l'attente de l'inévitable.

- Capitaine, commença le Vulcain, il est peu probable, dans l'éventualité où ils nous aient dit la vérité et où ils puissent nous atteindre à cette distance, qu'ils me tuent immédiatement. Je les soupçonne de vouloir ces cristaux à tout prix, d'en avoir besoin à un point que nous n'imaginons pas, et je pense qu'ils prendraient leur temps avant de me tuer complètement.

- Nous aurions alors un délai suffisant pour revenir sur la bonne route avant que quoi que ce soit de grave n'arrive au commandant, ajouta Sulu sur un ton lugubre.

Il ne s'était pas attendu à ce que la conversation prenne ce tour. Il avait simplement souhaité que les spéculations de Scotty soient vraies, que toute cette horreur disparaisse, et qu'ils soient libres de repartir explorer le cosmos… Il se rendait à présent compte de sa naïveté avec désespoir.

Kirk ferma doucement les yeux et posa ses doigts sur ses tempes. Ce n'était pas possible.

Il laissa la décision suspendue pendant quelques secondes, puis baissa les mains pour rencontrer le regard résolu de Spock. Il n'avait pas besoin de l'entendre prononcer ces mots : ses yeux parlaient pour lui. Les besoins du plus grand nombre

Il soupira en signe de défaite. Quel choix lui restait-il ? Avant cette réunion impromptue, il n'avait pas le moindre espoir, il ne pouvait voir que la défaite dans toutes les options qui s'offraient à lui. Maintenant, au moins, ils avaient quelque chose. Une petite lueur à l'idée que, peut-être, Spock ne risquait pas sa vie… qu'en fait, l'alien leur mentait et que son ami serait épargné de tout mal à venir. Que son vaisseau pouvait s'éloigner à la vitesse de la lumière, loin, très loin du piège mortel dans lequel ils étaient tombés.

- Et que se passera-t-il s'il devient évident que Spock est affecté ? demanda-t-il, soudain empli de terreur.

Scotty et Sulu échangèrent un regard, chacun dans l'espoir que l'autre aurait une réponse, puisque c'était une possibilité qu'ils n'avaient pas envisagée. Ils n'avaient cependant pas besoin de fournir une réponse, puisque Spock en avait une toute prête.

- Dans ce cas, nous enverrons un message par satellite et ondes spatiales à travers la galaxie pour avertir tous les explorateurs d'éviter les coordonnées de la planète D684. Nous nous assurerons que Starfleet reçoive toutes les informations en notre possession. Puis nous abandonnerons ces aliens, leurs cristaux, leurs ordres, et attendrons que leur menace devienne réalité. Ou, quoique cela me semble peu probable, nous considérerons d'autres options que nous ne pouvons pas voir pour l'instant.

- Et à ce moment, vous serez déjà mort.

Spock regarda Kirk attentivement. Il savait que la part la plus humaine du capitaine abhorrait l'idée de la mort de son premier officier, et ce dernier souhaitait qu'il n'y pense pas de cette façon.

- Hypothétiquement, oui, Jim.

Kirk hocha la tête, stupéfait par cette conversation. Il n'y avait pas de moyen de vaincre physiquement ces aliens, puisque leurs pouvoirs égalaient toute la puissance de tous les phaseurs du vaisseau. Il n'y avait aucune aide à attendre, d'où qu'elle vienne, qu'ils auraient pu appeler de leurs vœux.

Kirk était seul, seul avec son vaisseau et un premier officier suicidaire.