Voici l'avant-dernier chapitre de cette histoire... Lucy et Spock grandissent, deviennent adolescents, et j'espère avoir réussi à peu près à montrer leur évolution au fil des chapitres. Je précise que Fali est un personnage parfaitement non-canon. Je ne sais pas grand-chose sur les Orions, juste le peu qui en est dit dans TOS et dans le reboot (Gaila étant à l'Académie de Starfleet, j'en ai déduit que les Orions travaillaient avec les humains et donc fréquentaient les espèces de la Fédération sans en faire partie).

Je voulais absolument mentionner le fait que Spock, en raison de son statut d'hybride, a passé pas mal de temps, durant son enfance, dans un hôpital pour faire des tests médicaux, mais je ne trouvais pas d'"accroche" pour ce chapitre. J'en ai donc parlé à mon copain, comme d'hab, et comme je précisais que c'était pour les 14 ans de Spock, il m'a dit "Mais attends, 14 ans, c'est pas l'âge du premier pon farr normalement ?" (je précise que je l'ai forcé à regarder The search for Spock il y a quelques temps, et je crois que la scène Saavik-Spock sur Genesis l'a marqué). Et voilà comment est né ce chapitre. Ce que je raconte sur le pon farr, d'ailleurs, n'est probablement pas juste (ne me tapez pas dessus, svp !), mais j'avoue que je n'arrive pas à recueillir beaucoup d'éléments canon sur cette... particularité vulcaine.

Je suis un peu triste d'arriver à la fin de cette fic...


Quatorze ans

Spock jeta vers le moniteur situé à côté de son lit un regard qu'il espérait calme et détaché (et qui ne l'était probablement pas, car au plus profond de lui, la colère bouillonnait comme un acide dévastateur). Tout était exactement comme cinq minutes auparavant : parfaitement normal. Et les probabilités pour que tout reste parfaitement normal tout au long de la journée étaient d'environ 99,98 sur 100. Dans ces conditions, il trouvait sa présence dans ce lieu parfaitement illogique. (Sa moitié humaine avait envie d'ajouter injuste, et il la laissa faire.) Aucun autre Vulcain ne passait la première journée de leur quinzième année enfermés dans une chambre d'hôpital. Pourquoi faire une exception pour lui ?

Parce que tu es, je cite, « un hybride instable et imprédictible », répondit immédiatement sa part humaine, non sans sarcasme. Il crispa les poings et prit une profonde inspiration. Les capteurs placés au bout de ses doigts, destinés à percevoir les plus infimes changements hormonaux, s'enfoncèrent dans ses paumes. Par la fenêtre entrouverte, il pouvait voir le soleil, aveuglant à cette heure de la journée. Le désert de la Forge, qu'il apercevait depuis le quarante-cinquième étage où il se trouvait, semblait l'appeler. Si au moins Lucy était là…

Mais Lucy n'était pas là, et les probabilités pour qu'elle lui rende visite au cours de la journée s'amenuisaient au fil des heures. Elle passait probablement un très bon moment avec Matt, et n'avait aucune envie de faire des efforts pour son « crétin de petit frère » qui, l'avant-veille, avait reporté sur elle toute sa frustration. Repenser à leur dispute fit remonter dans sa gorge une amertume déplaisante, qu'il se força à ravaler.

Depuis quelques temps, Lucy sortait beaucoup avec ses amis terriens, et en particulier avec l'un d'entre eux, Matthew Sanders, nouveau membre de leur petit groupe. Amanda avait donné sa permission, et la jeune fille en avait largement profité. Conséquemment, elle passait moins de temps avec son frère. Lorsqu'il lui en avait fait la remarque, elle s'était contentée de répondre que lui-même avait préféré travailler sur son projet d'astrophysique plutôt que de l'accompagner dans leurs promenades quotidiennes ou de venir s'entraîner avec lui. Spock ne comprenait toujours pas comment Lucy pouvait placer sur le même niveau un travail scientifique d'importance et les bêtises qu'elle faisait lorsqu'elle sortait avec d'autres humains. Peut-être, à ce moment-là, ses propos avaient-ils… « dépassé sa pensée ».

Spock desserra les poings, soupira légèrement. Après tout, peut-être les guérisseurs avaient-ils raison. Peut-être la frustration, l'irritabilité, l'impatience indignes d'un Vulcain qu'il ne parvenait que difficilement à canaliser ces derniers temps étaient-elles le signe précurseur d'un pon farr précoce ? Il en venait presque à l'espérer, afin d'avoir une explication pour l'état de tension dans lequel il se trouvait sans raison aucune. L'un de ses professeurs, et peut-être même plusieurs, avai(en)t signalé à ses parents les difficultés du jeune Vulcain à se concentrer en classe dernièrement (il était vrai qu'il avait commis plusieurs erreurs grossières récemment, chose qui ne lui arrivait pratiquement jamais), et Sarek l'avait immédiatement conduit chez un guérisseur. Ce dernier avait conclu à la possibilité d'un pon farr précoce, c'est-à-dire qui arriverait le jour même de ses quatorze ans, et avait insisté pour que Spock fût gardé en observation pour la journée de son anniversaire et la nuit qui suivrait.

Amanda avait haussé les épaules et rétorqué, non sans vivacité, que, pour elle, les prétendus « symptômes » de son fils avaient tout d'une crise d'adolescence et qu'ils étaient parfaitement normaux pour un humain. Cela ne signifiait pas pour autant que Spock fût instable (visiblement, elle n'avait pas apprécié le terme). Lucy, qui, comme elle le disait, « en connaissait un rayon » en terme d'adolescence, avait confirmé. Elle aussi était passée par là, elle aussi se sentait parfois énervée, agacée, tendue sans raison aucune, et elle trouvait particulièrement stupide de vouloir enfermer son frère dans une chambre d'hôpital juste parce qu'il entrait dans la difficile période de l'adolescence.

Le ton de supériorité qu'avait pris la jeune fille avait déplu à son frère. Après tout, elle n'avait que deux ans de plus que lui et n'avait nulle besoin de se montrer si condescendante à son égard, ou à l'égard de son peuple. Bref, le ton avait monté au point qu'Amanda et Sarek avaient dû intervenir pour calmer les choses. Depuis, ils ne s'étaient pas reparlé. Cette dispute, la plus violente qu'ils eussent jamais eue, couplée à la déception d'être coincé ici le jour de ses quatorze ans, exaspéraient ces sentiments troublants que Spock éprouvait depuis quelques temps, et il n'avait pas réussi à se calmer par le biais de la méditation.

Deux coups légers frappés à la porte de sa chambre interrompirent ses réflexions. Il se composa aussitôt un visage neutre et se retourna.

- Entrez.

Il fut plus que surpris de voir apparaître dans l'encadrement de la porte, au lieu du guérisseur attendu, le visage familier de sa sœur. Posant un doigt sur ses lèvres (comme si Spock allait manifester son étonnement par un cri !), elle se glissa à l'intérieur.

- Alors, comment va le grand malade ? demanda-t-elle sur un ton railleur.

Le Vulcain se retint de justesse de lui lancer un regard que Lucy aurait inévitablement qualifié d'« exaspéré », mais elle dut percevoir, peut-être par leur lien télépathique, peut-être à la crispation involontaire de la mâchoire de son frère, que ce dernier était au bord de l'explosion, et le sourire moqueur disparut aussitôt de ses lèvres.

- OK, ce n'est pas très malin de ma part. Désolée.

Spock haussa les épaules, incapable d'articuler un mot qui ne sonnerait pas comme un reproche. Lucy soupira.

- Toujours énervé, hein ? Ecoute, je comprends que ça ne te plaise pas d'être coincé ici, mais je n'y suis pour rien, d'accord ?

Il acquiesça, peut-être un peu sèchement.

- Tu as déjà très clairement fait valoir ce point de vue avant-hier.

La jeune fille pencha la tête sur le côté.

- La colère, toujours la colère. Ça te perdra, tu sais ça ? Je te vois très bien étrangler notre futur capitaine parce qu'il a donné un ordre avec lequel tu n'es pas d'accord. C'est vraiment dommage qu'on ne puisse pas se battre ici. Ça nous aurait fait du bien à tous les deux de nous défouler un peu.

- Tu ne t'es pas défoulée avec Matt ?

A peine les mots, clairement sarcastiques, avaient-ils franchi ses lèvres, qu'il les regretta. Il se demanda d'ailleurs avec une certaine stupéfaction comment il avait pu les prononcer. En face de lui, comme pétrifiée, Lucy avait l'air aussi abasourdie que lui.

- Je ne suis pas venue ici pour entendre ça, grogna-t-elle, et il comprit qu'il l'avait blessée.

- Non, attends ! Je… ce n'est pas ce que je voulais dire.

La jeune humaine, qui lui avait déjà tourné le dos et se dirigeait à grandes enjambées vers la porte, se figea.

- C'est bon, tu as fini d'être con ? demanda-t-elle durement.

L'irritation à laquelle il s'attendait ne vint pas. Au lieu de cela, il cherchait désespérément quelque chose à dire, quelque chose qui apaiserait la tension entre eux, quelque chose qui montrerait qu'il était désolé et qu'il aspirait à un retour à la normale…

- La grossièreté, toujours la grossièreté, fit-il remarquer. Ça te perdra, tu sais ça ?

Interloquée, Lucy se retourna et le regarda avec des yeux ronds avant d'éclater de rire.

- Un partout, admit-elle de bonne grâce. Allez, bouge, je t'emmène voir ton cadeau.

Le jeune Vulcain hocha négativement la tête.

- J'ai promis à mon père de ne pas te suivre si jamais tu venais me chercher, dit-il sur un ton d'excuse.

De façon inattendue, le sourire s'accentua sur le visage de Lucy.

- Oui, je sais. Et il m'a fait promettre de ne pas chercher à te faire sortir d'ici. Il s'inquiète beaucoup pour toi, tu en as conscience ?

Spock regarda sa sœur de façon quelque peu dubitative.

- Mais si, insista-t-elle. Ecoute, j'ai… beaucoup parlé avec Sarek hier. Bien sûr, à tout le monde il va expliquer à quel point il est logique d'écouter les guérisseurs et de te mettre en observation, ne serait-ce que pour étudier comment fonctionne ta physiologie, mais en réalité… en réalité, les pon farr précoces se passent généralement mal. Et personne ne sait comment ta moitié humaine va réagir. Il y a de quoi flipper un peu.

Le jeune Vulcain se demanda ce qui, dans les propos de sa sœur, le choquait le plus : qu'elle parle d'un des tabous les plus sacrés de son peuple de façon si désinvolte, qu'elle ait abordé le sujet avec Sarek, ou qu'elle emploie le mot « flipper » pour parler de son père.

- Tu crois ?

De nouveau, il lui était difficile de croire ce qu'elle disait. Sarek était Vulcain, il ne s'inquiétait pas. Lucy hocha la tête avec cet air désolé qu'il ne comprenait pas, et elle fit un pas vers lui.

- Ecoute, dit-elle doucement, je ne vais pas répéter, alors écoute attentivement : Sarek t'adore. Pas de la même façon que Maman ou moi, mais autant. Etant donné les risques que représente la naissance d'un enfant hybride, je t'assure qu'ils te voulaient tous les deux. Et, Spock, ajouta-t-elle en se mordant les lèvres, je t'assure que d'avoir un père qui t'aime, même si tu ne le comprends pas totalement, c'est une vraie chance. Profites-en.

Avant que Spock ait eu le temps de répondre, elle s'était reprise, et lui avait donné un petit coup de poing sur le bras.

- J'ai promis de ne pas te sortir de l'hôpital, mais je n'ai pas promis de te sortir de ta chambre. Donc, tu gardes tes capteurs, comme ça s'il y a le moindre problème, les guérisseurs pourront intervenir, mais on bouge.

Intrigué, Spock leva un sourcil.

- Tu veux dire que mon cadeau est à l'intérieur de l'hôpital ?

- Affirmatif, commandant, répondit-elle en faisant un léger salut militaire, assorti d'un large sourire.

Dans sa robe rouge de Starfleet, offerte un an auparavant par M. Scott, et sur laquelle elle avait opéré, avec l'aide de leur mère, quelques modifications, Lucy pouvait presque passer pour un véritable cadet. Il se demanda si cela faisait partie d'un plan prémédité. Après tout, elle ne mettait cette robe que dans les grandes occasions.

- Mais tu ne peux pas tout simplement me l'apporter dans ma chambre ?

Le visage de Lucy redevint immédiatement sérieux.

- Pas vraiment, non. Tu comprendras quand tu le verras.

Il n'en fallait pas davantage au jeune Vulcain. Sans une hésitation, il emboîta le pas de sa sœur.

Ne pas se faire repérer dans les couloirs de l'hôpital de ShiKahr ne s'avéra pas une opération bien compliquée. Après tout, le calme et le silence étaient la condition première du bien-être d'un Vulcain. Les deux adolescents croisèrent quelques patients et visiteurs, et même occasionnellement un guérisseur, mais personne ne prêta attention à eux. Ils traversèrent plusieurs couloirs, se faufilèrent dans un escalier désert, descendirent trois étages. Spock se demanda à quel moment, et dans quel but exactement, sa sœur avait acquis une si bonne connaissance des lieux, car elle marchait sans hésitation vers un but connu d'elle seule dans un dédale de corridors tous semblables les uns aux autres, où le Vulcain lui-même, malgré son sens de l'orientation, avait un peu de mal à se repérer.

- C'est là, déclara-t-elle en s'arrêtant abruptement devant la chambre 42-76.

Elle frappa trois coups forts, deux coups légers, et ouvrit la porte sitôt que le mot « Entrez » atteignit leurs oreilles, prononcé par une voix encore juvénile mais bien plus grave que celle de Spock, qui était en train de muer (une source d'irritation parmi de nombreuses autres).

- Fali, c'est nous ! s'exclama-t-elle en tirant son frère à l'intérieur.

Au milieu de la pièce, assis dans un fauteuil roulant, se trouvait un jeune garçon d'une quinzaine d'années, dont la peau verte ne laissait aucun doute sur sa planète d'origine. Ses cheveux, tirant sur le roux, étaient coiffés à la Vulcaine (étrange, car les Orions de sexe masculin étaient presque toujours chauves) et ses grands yeux presque violets conféraient une grâce presque magique à son visage fin.

Spock remarqua alors la forme de ses oreilles, et se figea.

- Je te présente Falisparillan, Fali pour les intimes. Sa mère est Orion et son père et Vulcain. Il a vécu sur Orion et il est arrivé ici il y a deux ans seulement. Fali, voici mon frère Spock dont je t'ai déjà parlé à peu près un million de fois. Comme je te l'ai expliqué, il est beaucoup plus Vulcain que moi…

- Ce qui n'est pas très difficile, fit remarquer le jeune garçon en esquissant un demi-sourire.

Lucy, pour sa part, se mit à rire.

- En effet. Je ne doute pas que votre conversation sera très… logique. Spock, je reviens te chercher vers cinq heures, d'accord ? En attendant, je vais prendre ta place dans ta chambre, pour que les guérisseurs ne pensent pas que tu t'es fait la malle.

- Fait la malle ? répéta Fali avec un froncement de sourcils, et la jeune humaine éclata de rire de nouveau.

- Demande à Spock de t'expliquer, dit-elle malicieusement, celle-là, il la connaît. Allez, à plus !

- A bientôt, Lucy, et merci pour tout, répondit Falisparillan de sa voix mélodieuse.

La jeune fille leur fit un petit signe de la main et quitta la pièce.

Mal à l'aise, et encore plus mal à l'aise de se sentir mal à l'aise, Spock reporta son attention sur le jeune Orion, en se demandant s'il était aussi embarrassé que lui.

- « Se faire la malle » est une expression humaine qui signifie « s'enfuir », expliqua-t-il sans le regarder dans les yeux. Moins illogique que d'autres métaphores plus colorées qu'elle a coutume d'utiliser.

- J'imagine que ta sœur ne t'avait pas parlé de moi ? demanda Fali, le visage parfaitement neutre, parfaitement Vulcain malgré la couleur de sa peau.

- Négatif, répondit Spock, se coulant naturellement dans le même moule.

- Elle aime bien… surprendre les gens, si j'ai bien compris.

Spock hocha la tête. Surprendre était un euphémisme.

- Si ce n'est pas indiscret, depuis combien de temps la connais-tu ?

- 4,22 semaines. Sa première visite m'a… était totalement inattendue.

Sa première visite m'a surpris, traduisit immédiatement le jeune Vulcain. Ce genre de lapsus lui arrivait également, quelquefois. Il parvenait presque toujours à se reprendre pour utiliser un vocabulaire plus conforme à l'esprit de son peuple, mais un observateur attentif pouvait déceler ces légères traces d'humanité ci et là. Visiblement, Fali était confronté au même genre de problèmes que lui.

Peut-être n'était-il pas si seul qu'il se l'imaginait parfois, se dit-il, et il sentit une sorte de chaleur étrange se propager dans sa poitrine.

- Ta sœur est vraiment une humaine extraordinaire, ajouta Fali sans transition.

- Je ne peux qu'être d'accord avec cette affirmation, répondit Spock, qui se sentait inexplicablement de plus en plus à l'aise. Mais elle peut également s'avérer extrêmement difficile à comprendre. Pourquoi voulait-elle que nous nous rencontrions ?

- Apparemment, tu as exprimé à plusieurs reprise ta curiosité à propos d'autres hybrides potentiels.

Spock acquiesça, une fois de plus ébahi par la capacité de sa sœur à entendre derrière les mots qu'il prononçait tout ce qu'il ne disait pas. Il lui était en effet arrivé de se demander devant elle si, quelque part, sur Vulcain ou ailleurs, existaient d'autres enfants comme lui, élevés entre deux mondes. Elle en avait déduit – et sa déduction était correcte – qu'il aurait aimé en rencontrer un.

- Il semblerait que Lucy se soit mise en chasse il y a un certain temps déjà, mais… il s'agit d'une question plutôt personnelle, et d'après le peu qu'elle m'a dit, elle n'a pas été très bien reçue lorsqu'elle a essayé de contacter les parents.

Spock imaginait sans peine sa sœur, avec le sans-gêne qui la caractérisait, ouvrir un sondage : 1) Avec-vous déjà eu un rapport sexuel avec un alien ? 2) Si oui, en avez-vous conçu un enfant ? 3) Dans le cas d'une réponse positive, seriez-vous d'accord pour le présenter à mon frère ?

- Pour finir, conclut Falisparillan, il semblerait que nous ne soyons pas très nombreux. Beaucoup de difficultés se présentent lorsqu'il s'agit de mener à terme un fœtus provenant de deux espèces humanoïdes différentes.

Etant donné les risques que représente la naissance d'un enfant hybride, je t'assure qu'ils te voulaient tous les deux.

- Et davantage encore lorsqu'il s'agit d'élever l'enfant dans le respect de ses deux héritages, compléta Spock.

Il en savait quelque chose. Il avait surpris (involontairement) des bribes de conversation entre ses parents, et Lucy avait écouté (volontairement) d'autres discussions entre Amanda et Sarek à ce sujet. Ses yeux croisèrent ceux de Fali (jusqu'ici, il avait fait son possible pour ne pas le gêner en le fixant trop intensément) et la parfaite compréhension qu'il y lut lui coupa le souffle.

Tu n'es pas seul, fut la première pensée qui lui traversa l'esprit. Une pensée qu'il n'avait jamais eue auparavant. La chaleur se répandit dans tout son corps.

- Pour finir, ta sœur a décidé d'un autre angle d'approche, reprit le jeune Orion avec un demi-sourire : elle est venue directement voir le principal intéressé. En l'occurrence, moi. Je ne sais pas comment elle a appris que j'avais été admis à l'hôpital de ShiKahr pour trois mois, mais un jour elle est entrée dans ma chambre et m'a demandé si, je cite, « ça me plairait de rencontrer un autre hybride ».

- Est-ce que tu lui as répondu qu'il serait illogique que cela te plaise ou te déplaise ?

Le presque sourire s'accentua sur les lèvres de Fali.

- Bien sûr. Mais Lucy ne m'a pas cru. Elle m'a dit, je cite de nouveau, qu'elle « connaissait par cœur les sous-entendus vulcains » et qu'elle « n'avait pas le temps pour ce genre de… bêtises ».

- Mais ce n'est pas « bêtises » qu'elle a dit.

- Non.

Il ressortait du récit de Falisparillan que la jeune fille était revenue le voir très souvent et qu'ils avaient beaucoup discuté. Spock se demanda brièvement comment sa sœur avait trouvé le temps d'aller rendre visite à un inconnu à l'autre bout de la ville alors que sa vie sociale était déjà intensément remplie. Un soupçon le traversa : aurait-elle menti en prétendant sortir avec Matthew Sanders, afin de ne pas avoir à s'expliquer sur le temps qu'elle passait à l'extérieur ? C'était bien le genre de choses que Lucy était capable de faire sans aucun scrupule.

- Je t'avoue, déclara Fali, que l'idée de rencontrer un hybride fonctionnel m'attirait.

- Fonctionnel ? répéta Spock en levant un sourcil.

- Comme tu peux le voir, je ne suis pas fonctionnel, répondit le jeune Orion de façon parfaitement neutre, en désignant ses jambes. Le problème n'est pas mécanique cependant, mais neurologique. Mes jambes devraient fonctionner, mais mon cerveau, pour une raison inconnue, fait obstacle à leur mouvement.

- Est-ce le motif de ta venue sur Vulcain ?

Fali acquiesça.

- Mes parents ont pensé qu'un nouveau traitement pourrait être trouvé ici, ce qui n'est pas pour me déplaire. Orion est une magnifique planète, mais tout y est un peu trop… agité. Confus. Emotionnel. Ici, tout est beaucoup plus calme. Cela me convient mieux.

- Je comprends. Je suis moi-même allé passer un mois sur la Terre, il y a deux ans. Il s'agit d'une planète fascinante, mais épuisante, surtout d'un point de vue télépathique.

- Ne m'en parle pas ! s'exclama le jeune garçon. Je ne comprends pas les humanoïdes qui veulent sans arrêt te toucher alors que tu n'es pas intime avec eux.

Ils échangèrent un nouveau regard, non plus gêné mais… complice ?

- Est-ce que les guérisseurs, demanda Spock après un moment d'hésitation, ont formulé une hypothèse concernant le dysfonctionnement de tes jambes ?

Le visage de Fali se rembrunit légèrement.

- Ils semblent penser qu'il s'agit d'un conflit interne entre mes deux… moitiés, faute d'un meilleur terme. Lorsque j'en ai parlé à Lucy, elle a semblé croire que tu pourrais peut-être… m'aider dans ce domaine.

Le jeune Vulcain hocha la tête, sceptique.

- Ma sœur est toujours persuadée que je suis capable de choses qui me dépassent totalement, mais si tu souhaites… que nous en discutions ensemble, oralement ou télépathiquement… c'est peut-être en effet une bonne idée.

- Tu accepterais ? demanda Fali sur un ton presque incrédule.

Spock comprit alors à quel point cet autre hybride, ce garçon élevé sur une planète si différente de sa façon de voir, de penser, de ressentir, avait dû se sentir seul.

Comme lui-même.

- Bien sûr, s'empressa-t-il de répondre. Je ne comprends pas pourquoi les guérisseurs n'ont pas eu l'idée de nous mettre en contact. Après tout, ils ne peuvent pas totalement nous comprendre…

Il s'interrompit, embarrassé d'avoir laissé paraître autant d'incompréhension et de ressentiment, mais Fali hocha la tête.

- J'en ai parlé avec Lucy, et nous sommes arrivés à la conclusion que les guérisseurs n'y ont probablement même pas pensé. Pour un Vulcain, le besoin d'interaction est beaucoup plus limité que pour un Orion ou un humain. Je ne pense pas qu'ils peuvent imaginer le bienfait… psychologique d'une rencontre entre deux hybrides. C'est probablement pour cela que les familles que Lucy a essayé de contacter n'ont pas réagi positivement.

Spock resta silencieux un instant, se demandant comment il était possible qu'un jeune Vulcain tel que lui se fût autant livré, sur des sujets si personnels, en l'espace d'un quart d'heure à peine. En face de lui, Fali se posait probablement la même question.

- Ecoute, dit-il à voix basse, si ça te.. dérange, je comprendrai parfaitement.

- Non, non, absolument pas ! s'écria Spock, avant de reprendre plus calmement. C'est juste que… je n'ai pas l'habitude de parler de ce genre de choses. Je ne me lie pas facilement, contrairement à ma sœur.

- Moi non plus, répondit le jeune Orion. Du moins, c'est ce que je croyais.

- Peut-être pourrions-nous commencer par des sujets un peu plus neutres ? suggéra Spock, et le soulagement qui se peignit sur les traits de son interlocuteur le poussa à continuer dans cette voie.

.

3,07 heures s'étaient écoulées lorsque Lucy revint dans la chambre. Plongés dans une discussion passionnante sur la littérature d'Orion (ils avaient abordé de nombreux sujets, plus ou moins personnels, plus ou moins émotionnels, et notamment comparé les histoires que leurs mères respectives leur lisaient le soir avant de s'endormir lorsqu'ils étaient plus jeunes, chose que Spock aurait cru impensable quelques heures auparavant), les deux garçons ne s'en rendirent compte que lorsqu'elle les interpella :

- Hé, les amoureux ! C'est l'heure !

La réaction de Fali fut immédiate.

- Je ne suis pas amoureux de ton frère ! protesta-t-il.

- C'est une expression, idiot, répondit la jeune fille. Pour dire que j'ai un peu l'impression de tenir la chandelle… (Devant le regard perplexe que lui lancèrent simultanément les deux Vulcains, elle se frappa le front de façon exagérément dramatique.) Bon, laissez tomber. Je veux dire, ce n'est pas important. Spock, Maman et Sarek vont arriver dans un quart d'heure, il est temps que tu retournes dans ta chambre.

Spock se leva de la chaise sur laquelle il s'était assis et adressa un salut vulcain à Fali, qui le lui rendit.

- A bientôt, alors ? demanda ce dernier sur un ton parfaitement neutre.

- A bientôt, confirma Spock.

A sa grande surprise (pas la plus grande de la journée, mais tout de même suffisamment choquante pour être remarquée), Lucy s'approcha du fauteuil roulant et déposa un léger baiser sur la joue de Fali, qui ne se recula pas et ne sembla ni étonné, ni incommodé en aucune façon. Sa main effleura celle de la jeune fille et il lui offrit son meilleur demi-sourire.

- Tu avais raison, Lucy.

- Comme toujours, répondit-elle en riant. Allez, on va être en retard !

Une fois dans le couloir, elle se tourna vers Spock avec impatience.

- Alors, ça s'est passé comment ? demanda-t-elle alors qu'ils se dirigeaient vers la chambre du Vulcain.

Spock, incapable de mettre un nom sur ce qu'il ressentait, ne répondit rien. Lucy le regarda avec inquiétude.

- Il y a un problème ? Il m'a semblé que vous vous entendiez plutôt bien, pourtant, non ? Spock, merde, réponds-moi ! C'était une mauvaise idée ?

Sans dire un mot, il se contenta de prendre la main de sa sœur, qui sursauta légèrement, et de faire passer à travers leur lien le sentiment étrange et nouveau qu'il ne pouvait s'emêcher d'éprouver envers sa nouvelle connaissance. Lucy attendit qu'ils soient de retour dans sa chambre pour répondre à la question informulée.

- Ça s'appelle l'amitié, dit-elle doucement. Bon anniversaire, Spock.

- Fali pense que tu es une humaine extraordinaire, déclara-t-il sans transition.

Lucy devint presque aussi rouge que la robe qu'elle portait et marmonna quelque chose d'incompréhensible.

- Est-ce que tu as vraiment passé toutes ces soirées avec Matthew Sanders ? demanda le jeune Vulcain, qui avait retourné la question dans son esprit une bonne partie de l'après-midi sans oser la poser à Fali.

Sa sœur éclata de rire. Spock n'eut pas besoin d'une autre réponse.