Aujourd'hui 6 janvier, très chers amis, c'est l'anniversaire de Spock (et, accessoirement, de Sherlock Holmes, et je ne peux me résoudre à croire que cette coïncidence en soit réellement une, mais c'est un sujet pour une autre occasion). Je ne pouvais donc pas laisser passer cette date sans un petit chapitre sur cette fic. Pour une fois, le point de vue de Lucy (je pense qu'elle est plutôt mature pour son âge et pas trop stupide, dans la mesure où elle passe le plus clair de son temps avec son petit frère).

J'aborde dans ce chapitre un thème parfaitement canon (à la fois dans TOS et dans le reboot) qui me pose problème : le fait que Spock ait été rejeté, étant jeune, par ses condisciples, sous le fallacieux prétexte qu'il n'était pas totalement Vulcain. Pour un peuple qui prône la tolérance et l'absence d'émotions, je les trouve plutôt vaches, mais bon, les enfants sont cruels, j'imagine qu'il en est de même dans toutes les espèces humanoïdes. Mon explication (que je ne développe pas dans ce chapitre) est la suivante : les enfants ne sont pas très avancés sur la voie vulcaine et ont encore beaucoup à apprendre, ils sont donc plus sujets que les adultes aux émotions. Ce qui explique qu'ils soient moins tolérants envers la différence, qui les inquiète peut-être. Après, je me refuse à croire que TOUS les camarades de Spock se liguent contre eux, j'ai donc essayé de nuancer le propos.

Petit mot à Becky la Jalouse : je ne peux pas te répondre en MP, mais non, je n'ai pas vu Star Trek Discovery. Je sais que Spock a dans cette série une sœur adoptive, mais je l'ignorais lorsque j'ai inventé Lucy et elles n'ont rien à voir.

Dernière précision : le "panthiar" et tous les personnages vulcains cités dans ce chapitres sont totalement non-canons et uniquement sortis de ma tête.

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Sept ans

- Lieutenant Spock, vous me recevez ?

- Affirmatif, commandant.

- Comment se déroule votre mission ?

De l'autre côté, au milieu des crachouillis du vieux communicateur, dont la portée ne dépassait pas cinquante mètres, la voix de Spock s'éleva, étonnamment hésitante.

- Je… viens de repérer une forme de vie potentiellement dangereuse et je m'apprêtais à vous contacter.

- Une forme de vie potentiellement dangereuse ? répéta Lucy, qui n'en croyait pas ses oreilles.

S'il y avait une forme de vie potentiellement dangereuse à seulement quelques kilomètres de chez eux, ni Amanda ni Sarek ne les auraient laissés s'aventurer jusqu'ici. Ce qui signifiait que Spock, contrairement à toutes ses habitudes, était probablement en train de laisser libre cours à une faculté toute humaine, qu'il n'utilisait que contraint et forcé – l'imagination.

C'était un beau cadeau d'anniversaire, songea la petite fille en sautant lestement à terre depuis le rocher sur lequel elle était montée.

- Affirmatif, commandant, reprit le jeune Vulcain. Je pense qu'il s'agit d'un panthiar.

- Euh… Un quoi ?

- Un panthiar, répéta patiemment Spock. Il s'agit d'un mammifère vulcain extrêmement rare, mesurant de cinquante-deux à quatre-vingt-six centimètres, d'un poids qui ne dépasse jamais…

- Franchement, Spock, on s'en fout ! l'interrompit la petite fille avec un soupir d'exaspération.

Elle adorait son petit frère, mais il avait une conception du jeu assez particulière. Elle avait beau lui dire que ce genre de précisions ne l'intéressait pas, il continuait à la bombarder des caractéristiques techniques de la moindre petite feuille, du plus infime morceau de roche, de l'insecte le moins intéressant de toute la planète. Il en inventait même lorsque Lucy décrivait les monstres sortis de son esprit fécond.

- Un commandant de vaisseau n'est pas censé dire ce genre de choses, répondit Spock très sérieusement.

Lucy se retint de lui répondre une véritable grossièreté, pour lui montrer ce dont était capable un commandant humain. Après tout, il avait sept ans aujourd'hui, ce n'était pas le moment de l'insulter. Elle reprit donc le fil du jeu :

- Nous arrivons immédiatement, monsieur Spock. Pas de panique !

- Les Vulcains ne paniquent pas.

Lucy trépigna d'impatience et ne put s'empêcher de répondre :

- Un officier scientifique n'est pas censé dire ce genre de choses.

Le silence qui s'ensuivit était très nettement désapprobateur. Spock n'aimait pas essuyer ce genre de remarques de la part de sa sœur.

- Tu sais, ajouta-t-elle sur un coup de tête, mais avec une sincérité totale, si un jour tu dois vraiment travailler avec des humains, ça risque de les agacer plutôt qu'autre chose que tu leur rappelles tout le temps que tu « n'as pas d'émotions ».

Sans attendre de réponse, elle coupa la communication, et se précipita au « secours » de son frère, I-Chaya sur ses talons. Chaque semaine, leur aire de jeux – d'exploration, disait Spock que ce terme dérangeait moins – grandissait un peu plus, morceau par morceau, grappillé, parfois arraché au consentement d'Amanda, qui allait tout d'abord vérifier que les lieux ne présentaient pas de danger potentiel. Lucy et son frère s'étaient fabriqué de fausses combinaisons spatiales, avaient bricolé un certain nombre d'« outils scientifiques de haute précision » à l'aide d'instruments de cuisine et d'objets divers récupérés ci et là (leur mère avait exprimé une colère toute humaine à la vue d'une ancienne machine à coudre terrienne, apparemment d'une grande valeur, réduite en morceaux par les bons soins de ses enfants), et avaient peaufiné leurs rôles.

La petite fille avait été nommée par Spock commandant de leur vaisseau, baptisé le Pacifique d'un commun accord. D'abord, parce qu'ils représentaient la Fédération, et donc qu'ils étaient pacifiques. Ensuite, parce que c'était le nom de l'océan dont Lucy n'avait que de très vagues souvenirs, et qu'elle ne désespérait pas de revoir un jour. Le jeune Vulcain s'était auto-proclamé officier scientifique, ce qui lui donnait (selon lui, mais Lucy n'était pas d'accord) le droit de la bassiner avec ses précisions techniques super-longues et super-chiantes. (Et jamais elle n'admettrait qu'elle en savait, grâce à son frère, trois fois plus que la plupart de ses camarades humains, ce qui lui permettait de ne rien faire en classe et de laisser son esprit vagabonder la majeure partie du temps.)

A eux deux, accompagnés d'I-Chaya, qui jouait le rôle de garde du corps responsable de la sécurité de leur vaisseau, ils avaient déjà exploré plusieurs kilomètres de désert, pierre après pierre, grain de sable après grain de sable. Leurs trouvailles n'étaient pas minces, et ils possédaient déjà une belle collection de minéraux (y compris au moins deux météorites), de végétaux (le nombre de plantes qui poussaient dans le désert, à l'insu de tous, dans les interstices des rochers, les fascinait tous deux) mais également de « traces animales » – élytres perdues, carapaces desséchées d'insectes, plumes, mue de serpent, touffe de poils, et même parfois l'empreinte légère d'un mammifère ou d'un reptile…

Peu de temps auparavant, ils avaient reçu l'autorisation officielle, après des semaines de réticences maternelles, de se rendre jusqu'à une colline qui, de loin, leur avait toujours semblé immense. Ils avaient préparé leur expédition avec soin, profitant du fait que leur anniversaire tombe durant le seul jour de congé de la semaine de Spock, et, dûment accompagnés d'I-Chaya (la crainte de leur mère pour le sehlat s'était – illogiquement, selon Spock – transformée en admiration, et elle exigeait qu'il aille avec eux durant toutes leurs balades), s'étaient lancé à l'abordage du monticule rocheux. Ils s'étaient séparés un quart d'heure auparavant pour couvrir le maximum de terrain, et Lucy avait hâte de voir quel « mammifère potentiellement dangereux » son frère avait déniché. Une empreinte, probablement, ou bien une touffe de poils. Ce qui permettrait à la petite fille de lui offrir – enfin – son cadeau. Le tricordeur était bien enfoui au fond de son sac depuis plus de quinze heures, et elle avait dû faire appel à toute sa force de volonté pour ne pas le tendre à Spock quinze heures auparavant, à la minute où il était rentré à la maison. Imaginer la tête qu'il ferait en le voyant (elle était certaine qu'un tel présent ne pouvait le laisser indifférent, même si elle ne savait pas quelle allait être sa réaction) l'avait certes aidée à patienter, mais il lui était de plus en plus difficile de se contenir.

A sa gauche, I-Chaya s'arrêta avec un grondement rauque, et Lucy l'imita brutalement en apercevant la créature, qui se trouvait à quelques pas seulement de son frère. Ce dernier avançait, lentement mais sûrement, vers l'étrange animal aux reflets irisés qu'un éboulement de rochers avait pris au piège : sa patte avant droite était coincée sous une large pierre plate, et il se contorsionnait pour faire face à Spock, qui s'approchait toujours. De sa patte gauche recouverte de griffes acérées, il labourait le roc pour se libérer.

- Kroikah*, I-Chaya ! s'exclama le jeune Vulcain d'un ton d'autorité.

A côté de Lucy, le sehlat, visiblement prêt à bondir sur l'intrus, se figea net, mais sans cesser de gronde, parcouru de frissons. Pour une fois qu'il obéissait, c'était bien leur veine !

- Spock, reviens, chuchota-t-elle en avalant péniblement à la vue des dents pointues de l'animal.

- Pourquoi ? C'est un panthiar, dit Spock sur un ton émerveillé (du moins, émerveillé pour Spock, un fait tellement rare que sa sœur pouvait en compter les occurrences sur les doigts d'une seule main).

- Et alors ? demanda Lucy, qui ne voyait pas en quoi connaître l'identité de la bestiole la rendait moins dangereuse.

- Et alors, on sait très peu de choses sur eux. C'est le moment ou jamais d'en apprendre davantage.

- Et te faire bouffer par l'un d'entre eux va t'avancer à quoi ? demanda-t-elle en avançant résolument vers Spock, qui lui semblait dangereusement trop près de la chose à son goût.

Profitant d'un instant d'hésitation de son frère, elle bondit, le saisit par le bras et le força à reculer d'une bonne dizaine de mètres.

- Lâche-moi !

- Pas tant que je ne serai pas certaine que tu ne vas pas aller te jeter dans la gueule du loup.

Les yeux de Spock s'écarquillèrent.

- Ce n'est pas un loup, protesta-t-il. Il n'y a pas de loups sur Vulcain.

Lucy poussa un gémissement de frustration.

- Laisse tomber, d'accord ? Et ne me demande pas pour la millième fois ce que tu dois laisser tomber. Je sais que tu n'as rien dans les mains, je sais qu'il n'y a pas de loups sur Vulcain. Et je sais aussi que ce truc là-bas est probablement dangereux, compte tenu de la taille de ses griffes et de ses crocs.

- I-Chaya aussi a des griffes et des crocs très longs et il n'est pas dangereux, rétorqua le Vulcain en croisant ses bras sur sa poitrine.

Lucy ouvrit la bouche pour répondre et la referma aussi net. Cette fois, elle ne se laisserait pas prendre au jeu de son frère. A chaque fois qu'elle se laissait entraîner dans une discussion pseudo-logique avec lui (pseudo, parce qu'il n'était absolument pas logique d'aller caresser une bestiole avec des dents de cette taille), elle perdait. La seule solution possible était une diversion. Or, elle avait exactement ce qu'il fallait dans son sac…

- D'accord, Monsieur Logique, tu as gagné. Peut-être que ce truc (elle agita vaguement la main en direction de l'animal, non sans vérifier qu'il était toujours coincé sous son rocher) n'est absolument pas dangereux et peut-être que tu as raison de vouloir aller le délivrer. Laisse-moi juste t'offrir mon cadeau avant, d'accord ?

- Maintenant ? s'étonna Spock, qui détourna enfin les yeux du panthiar.

- Ce n'est pas un cadeau… permanent, précisa Lucy, hésitant légèrement sur le dernier mot, qu'elle n'avait pas l'habitude de prononcer (passer les trois quarts de son temps libre avec Spock, qui avait visiblement ingurgité le dictionnaire Vulcain-standard à l'âge de deux ans et demie, lui avait permis d'étoffer considérablement son vocabulaire, mais elle bloquait cependant toujours sur certains termes qui lui semblaient abstraits). Je t'en offrirai un autre ce soir (un que je peux offrir devant les parents sans me faire disputer, pensa-t-elle, mais elle se garda bien de le dire), mais tu pourrais avoir besoin du premier dès maintenant. En fait, j'attendais que tu trouves une bestiole quelconque pour te le donner.

- Un panthiar n'est pas une bestiole quelconque, fit remarquer Spock avec une neutralité qui, pour les yeux et les oreilles avertis de sa sœur, dissimulait mal sa contrariété.

Ladite contrariété fut vite dissipée par la vue du tricordeur que Lucy avait – enfin – sorti de son sac. Les yeux de Spock s'agrandirent de surprise, et, toute discipline vulcaine oubliée, il la regarda d'un air légèrement ahuri qui aurait fait éclater de rire la jeune humaine si elle n'avait pas, à cet instant, trouvé son frère si mignon. Elle résista à l'envie de le serrer dans ses bras et de lui faire un gros bisou, ce qu'elle aurait fait s'il avait été totalement humain.

- Bon anniversaire, Spock.

- Où… Où as-tu trouvé un tricordeur ? balbutia-t-il (et il en fallait beaucoup pour faire balbutier Spock).

- Je l'ai… emprunté, répondit-elle évasivement tout en lui tendant l'objet du délit.

- A qui ? demanda le Vulcain d'un ton presque sévère, non sans lorgner l'appareil avec envie.

Lorsque Spock oubliait de faire des phrases complètes, avec sujet-verbe-complément (et, dans le cas de questions, inversion du sujet), c'était que l'heure était vraiment grave.

- Devine, dit la petite fille en riant.

Mais Spock n'avait – comme d'habitude – aucune envie de rire.

- Lucy, ce n'est pas drôle !

- Tu ne devines vraiment pas ? demanda-t-elle, redevenant à son tour sérieuse.

Le jeune Vulcain hocha négativement (et vigoureusement) la tête, et Lucy se sentit un peu triste, comme à chaque fois que son petit frère ne comprenait pas quelque chose qui aurait semblé évident à n'importe quel humain.

- Je l'ai pris dans le sac de Sahryl, répondit-elle, et la légère, presque imperceptible, mais bien présente, lueur d'angoisse qui passa dans le regard de Spock raviva en elle des pulsions meurtrières qu'elle avait pourtant cru pouvoir maîtriser.

Sahryl allait payer. D'une façon ou d'une autre. Le coup du tricordeur n'était qu'un début. Lucy allait lui en faire baver. Et elle ne s'estimerait satisfaite que lorsque le Vulcain viendrait la supplier à genoux d'arrêter.

Lorsque Spock lui avait expliqué, trois semaines auparavant, après un interrogatoire particulièrement retors de sa part (mais, tout comme Amanda, elle avait vu que quelque chose n'allait pas, et elle savait que pour que son frère crache le morceau – encore une expression humaine illogique – il n'y avait pas d'autre moyen que de le harceler), la façon dont Sahryl et Sokar l'avaient traité, elle avait réussi à ne pas manifester de colère trop excessive. Elle savait que c'était la dernière chose dont Spock avait besoin à ce moment. De manière générale, elle avait appris à rester calme, à dissimuler ses émotions les plus violentes, afin de ne pas perturber son petit frère, chez qui une manifestation brute de sentiments éveillait toujours une détresse d'autant plus profonde qu'il ne s'autorisait pas à l'exprimer. Mais la rage qui l'avait brusquement envahie lorsqu'elle avait appris que deux des six Vulcains de son groupe de travail avaient décidé que Spock n'était pas assez doué pour utiliser comme les autres le tricordeur fourni par le professeur avait été… intense.

- Je croyais que les Vulcains étaient une espèce juste, avait-elle hurlé lorsqu'elle s'était retrouvée seule avec sa mère et lui avait exposé la situation, que Spock avait évidemment soigneusement cachée à ses parents. C'est Sarek qui n'arrête pas de dire que là où il n'y a pas d'émotion, il n'y a pas de place pour la violence**. Mais ces… ces… ces Kre'nath*** (jurer en Vulcain n'était pas aussi satisfaisant qu'en standard, mais ces abrutis méritaient d'être insultés dans leur propre langue) n'arrêtent pas de rabaisser Spock. Ils lui ont dit qu'il n'était pas assez Vulcain, qu'il ne méritait pas d'utiliser le même matériel qu'eux. Qu'il n'était pas assez doué, qu'il était handicapé par ses ascendances humaines…

Cette simple idée était risible, mais apparemment Spock l'avait prise au sérieux. Ce genre de remarques, lancées de façon anodine depuis quelques temps par certains de ses camarades, avait fait son chemin dans l'esprit du jeune Vulcain, malgré les affirmations réitérées de sa sœur : non, il n'était pas plus bête qu'un autre, et si, il avait les mêmes droits que tout le monde.

Ce qu'avaient fait Amanda et Sarek suite à cette affaire, Lucy l'ignorait, mais ce qu'elle savait, c'était que, trois semaines plus tard, Spock n'avait toujours pas eu l'occasion d'utiliser le tricordeur. Les professeurs, d'après Sarek, ne se mêlaient pas de ce genre de querelles internes, se contentant de les observer afin, plus tard, de guider leurs élèves selon leur caractère. Apparemment, Sahryl et Sokar avaient une certaine ascendance sur leurs condisciples, et aucun membre du groupe n'avait osé prendre la défense du jeune hybride. A une exception notable…

- Mais comment as-tu fait ? murmura Spock.

Lucy se sentit soulagée que son frère ne la condamne pas et ne la force pas à aller immédiatement rendre l'appareil à son « propriétaire » (elle avait envisagé cette possibilité et avait préparé un contre-argumentaire dans ce sens, mais elle était heureuse d'éviter la confrontation). L'attrait de manipuler, durant toute la journée, un tricordeur, devait peser plus lourd dans son esprit que la moralité rigide qu'on lui avait inculquée. La petite fille s'en sentit ridiculement heureuse.

- Figure-toi que tu n'es pas aussi seul que tu sembles le penser, répondit-elle. Je me suis fait… disons… des alliés.

- Des alliés ? répéta Spock sur un ton aussi dubitatif que le lui permettait son éducation vulcaine. Lucy, ce n'est pas la guerre…

- Si, le coupa-t-elle sèchement. Si, c'est la guerre, et je t'assure qu'ils vont la perdre.

- Qui ?

- Sahryl et Sokar, et tous les autres qui te feront du mal, répondit-elle avec une violence qu'elle ne parvint pas à réprimer totalement.

- Ils ne m'ont pas fait de mal, déclara timidement Spock, et Lucy explosa.

- Spock, toi aussi tu avais droit à ce tricordeur. Il appartenait au groupe, et tu aurais pouvoir l'utiliser. Ce n'est pas parce que deux crétins ont décidé que tu n'en étais pas digne que c'est vrai. Ils avaient juste peur que tu arrives à t'en servir mieux qu'eux, plus rapidement, plus efficacement, parce que tu es plus intelligent qu'eux ! Ils sont jaloux parce que tu as quelque chose qu'ils n'ont pas, voilà la vérité !

- Les Vulcains n'éprouvent ni peur ni jalousie, répondit Spock de la façon la plus monocorde possible, poings crispés le long du corps, et je ne suis pas plus intel…

- Tu crois vraiment que les autres n'éprouvent ni peur ni jalousie ? l'interrompit Lucy. Tu crois vraiment que tout le monde y arrive mieux que toi ? La voie vulcaine est un chemin long et difficile, même Sarek le dit. Qui respecte le mieux les préceptes de Surak, à ton avis : toi, ou ces deux abrutis qui ne savent pas ce que vivre ensemble signifie ? Tu peux dire tout ce que tu veux, tu ne me feras pas changer d'avis. Et aussi longtemps qu'ils… t'embêteront (si Spock ne voulait pas admettre que Sahryl et Sokar étaient capable de le blesser émotionnellement, elle pouvait passer sur le terme et se contenter de cet euphémisme), je serai là pour te défendre.

Spock fronça les sourcils, et Lucy vit le moment où il allait rétorque, de sa voix froide et sans émotions, qu'il n'avait pas besoin de son aide. Elle se prépara mentalement au rejet qui ne pouvait manquer de venir. Dès qu'elle proclamait quelque chose d'un peu trop sentimental au goût de son frère, ce dernier se refermait sur lui-même dans un mécanisme de défense bien rôdé qu'elle ne comprenait que trop bien, puisqu'elle utilisait exactement le même lorsque Spock refusait de lui accorder la moindre place émotionnelle dans son existence.

Cependant, au lieu de lui dire qu'il n'avait pas besoin d'elle, Spock se contenta de la regarder avec une attention soigneusement contrôlée. Enfin, il hocha la tête.

- C'est… un beau cadeau, dit-il de façon parfaitement neutre.

Lucy sentit le coin de ses lèvres remonter malgré elle.

- De rien, répondit-elle. Tu pourras aussi remercier T'Linva. Elle m'a aidée à entrer dans le centre d'apprentissage et elle a fait le guet. Sans elle, je n'aurais pas réussi à prendre le tricordeur dans le sac de Sahryl.

Les oreilles de son frère devinrent soudain beaucoup plus vertes, et Lucy ne put réprimer un éclat de rire.

- Quoi ? demanda-t-il, sur la défensive.

- Tu sais que T'Linva t'aime beaucoup, répondit la petite fille aussi calmement que possible. Elle te trouve… charmant.

Cette fois, ce furent les joues de Spock qui virèrent au vert olive.

- Ce n'est pas une remarque très vulcaine, murmura-t-il.

- Eh bien, il faut croire que T'Linva n'est pas totalement Vulcaine dans sa tête. Ce qui, en l'occurrence, est une bonne chose, puisqu'elle m'a aidée. Et elle m'aidera également demain, lorsque j'irai remettre le tricordeur dans le sac de Sokar.

- Dans le sac de Sokar ? répéta Spock, visiblement perplexe. Mais…

Lucy poussa un soupir exaspéré.

- Réfléchis deux minutes, espèce d'andouille ! Sahryl a perdu le tricordeur que vous a confié le professeur. Le tricordeur est retrouvé dans le sac de Sokar. Même si ce dernier affirme qu'il n'y est pour rien, il semble… logique… de penser que c'est lui qui l'a pris, non ?

Spock cligna des yeux. La petite fille savait, par expérience, que beaucoup d'informations lui étaient parvenues et qu'il avait besoin de temps pour les digérer.

- En attendant, reprit-elle sans laisser à son frère le temps de trouver une faille dans son raisonnement (du genre Les Vulcains ne mentent pas), voilà ton cadeau ! Avec ça, on va pouvoir voir si ton panthiar est dangereux ou non.

Spock effleura avec précautions la surface du tricordeur, sans oser le prendre.

- Je sais ce que tu penses, dit Lucy, mais je t'assure que tu as le droit de t'en servir. C'est toi qui m'as expliqué, un jour, qu'il y avait des choses légales et des choses légitimes…

- Je n'ai pas dit choses.

Comptez sur Spock pour vous reprendre sur un terme trop imprécis à son goût alors que vous essayez de lui transmettre une idée fondamentale.

- … Dis-toi que ce que tu fais est parfaitement légitime, même si ça n'est pas totalement légal. Des fois, les lois sont juste stupides, Spock.

- Mais si tu te fais prendre ? chuchota le Vulcain, d'une voix si basse qu'elle faillit ne pas l'entendre.

- C'est ça qui t'inquiète ? s'étonna Lucy.

Elle se mordit les lèvres. Le mot inquiétude ne faisait normalement pas partie du vocabulaire spockien, comme tous les termes vaguement émotionnels, et elle ne commettait généralement pas l'erreur d'utiliser ce champ lexical pour parler des sentiments prétendument non-existants de son frère. Cependant, ce dernier ne nia pas en bloc, mais se contenta de détourner le regard.

- Je ne me ferai pas prendre, affirma Lucy avec une assurance qu'elle était loin d'éprouver.

Le vol du tricordeur au centre d'apprentissage, la veille, avait été périlleux, et sans l'aide de T'Linva et de sa grande sœur T'Lomeng, la jeune humaine se serait probablement fait attraper par un professeur avant même d'arriver aux vestiaires. Cela dit, l'expression de Sahryl lorsqu'il s'était rendu compte qu'il avait égaré le tricordeur (T'Linva et Lucy l'avaient discrètement suivi dans l'espoir de surprendre ce genre de manifestation émotionnelle parfaitement indigne d'un bon Vulcain, et la seule chose qu'elles regrettaient étaient de n'avoir pas eu d'appareil photographique en leur possession) avait donné tout son sens à cette petite équipée.

- Et même si je me faisais prendre, ça en vaudrait la peine, conclut-elle.

Spock ferma un instant les yeux, comme il le faisait lorsqu'il était submergé par trop d'émotions, et qu'il n'arrivait pas à en faire le tri immédiat. Lucy, sachant qu'elle était déjà allée un peu trop loin, reprit le ton qu'elle utilisait lorsqu'elle jouait le rôle de commandant du Pacifique :

- Monsieur Spock, nous avons une planète à explorer, et, si je ne m'abuse, une créature légendaire à délivrer. Il serait illogique de perdre davantage de temps.

Le jeune Vulcain laissa un vague sourire flotter sur ses lèvres et s'empara du tricordeur.

- A vos ordres, commandant.

Il mit en marche l'appareil avec une rapidité qui fit sourire Lucy.

Pas assez doué ? ricana-t-elle intérieurement. Vraiment, ces sombres crétins auraient pu choisir un prétexte plus plausible.


*Kroikah : "Stop" en Vulcain.

** Spock dit ça, dans je ne sais plus quel épisode de TOS (j'ai la flemme d'aller chercher).

*** Kre'nath : une insulte vulcaine que j'ai trouvée je ne sais plus où... (Admirez la précision des notes de bas de page aujourd'hui.)