Un peu de "Young Spock" aujourd'hui. Je suis désolée pour celles qui attendent la suite de "The dead marshes". Comme vous avez pu le constater, je ne suis pas très régulière dans mes publications, et surtout, ces dernières dépendent largement de mon état d'esprit. Disons que lorsque tout va bien, j'ai tendance à écrire du H/C, voire du angst, mais lorsque je ne suis pas en super forme, je n'y arrive tout simplement pas. C'est comme lire du Baudelaire quand on est déprimé : ce n'est pas une bonne idée. Lorsque je broie du noir, ou que je suis malade, j'ai besoin d'écrire des choses plus légères (même si, comme vous allez le constater, c'est assez sentimental). Mais je n'oublie pas mes autres fics, promis.

Autre précision : des problèmes de santé m'empêchent de passer autant de temps que je veux devant un écran, si bien que ce chapitre a été écrit "à l'aveugle" et relu seulement deux fois. (Pour moi, c'est peu.) Ce qui veut dire que c'est probablement moins bien écrit que d'habitude, peut-être moins cohérent aussi, et que des fautes d'orthographe ont pu m'échapper. N'hésitez pas à me le dire.

Ce qui se passe dans ce chapitre demeure relativement flou, mais c'est voulu. Spock ne sait pas exactement ce qui lui est arrivé, et personne n'est vraiment capable de le dire. Peut-être qu'un jour, j'écrirai une autre fic sur Lucy, qui expliquera tout ce qui n'est pas clair dans cette histoire. Pour l'instant, j'en reste au point de vue de Spock enfant, qui ne sait pas trop ce qui s'est passé. Mes obsessions me rattrapent ici aussi, mais j'espère être restée dans une tonalité plus nostalgique que dramatique.


Huit ans

Il entendait distinctement, quelque part sur sa gauche, le bourdonnement d'un insecte quelconque, mêlé au brouhaha de gens qui parlaient, ponctuant parfois leur conversation d'un éclat de rire peu discret. Des humains, déduisit Spock sans parvenir à ouvrir les yeux. Il avait du mal à émerger du coton dans lequel il avait l'impression d'avoir été constamment enveloppé durant cette dernière semaine. Il décida donc de rester un moment immobile, ni vraiment endormi ni tout à fait réveillé, entouré des bras réconfortants de sa mère. C'était l'un de ces rares moments où l'étreinte d'Amanda était la seule chose capable de chasser les ombres qui menaçaient de l'engloutir l'un de ces rares moments où non seulement il acceptait, mais recherchait le contact physique l'un de ces rares moments où il s'autorisait à être humain, parce qu'il savait que son côté vulcain ne pouvait apporter aucune réponse à son problème.

- Pourquoi est-ce qu'il dort encore ?

La voix de Lucy, à peine un chuchotement, retentit non loin de lui, et Spock réalisa alors que la main de sa sœur était posée sur sa manche et que, comme lui-même tenait le bras de sa mère (il s'était probablement endormi dans ses bras, accroché à la manche de sa robe, comme un bébé – mais il était trop fatigué pour en éprouver la moindre honte), la petite fille s'agrippait farouchement au sien, comme si elle avait eu peur qu'il ne parte. Ce qui était illogique, car il n'avait ni l'intention ni la possibilité d'aller nulle part. Mais Lucy était illogique.

Et lui aussi, apparemment, car cette voix, qu'il n'avait pas entendue depuis deux semaines, fit naître dans sa poitrine une onde de chaleur qui le fit soupirer de bien-être. Lucy était revenue. Tout allait s'arranger. Ce n'était certes pas une assertion logique, mais elle n'en était pas moins vraie.

- Ton frère est très fatigué, répondit calmement Amanda. Ne t'inquiète pas pour lui. Il a juste besoin de repos.

- Tu n'arrêtes pas de dire ça, dit Lucy, dont la voix tremblotait dangereusement, mais il dort tout le temps.

- Parce qu'il en a besoin, répéta patiemment leur mère. Ce qui est arrivé à Spock est épuisant pour un Vulcain.

- Je ne comprends pas comment ça a pu arriver, marmonna la petite fille en resserrant son étreinte sur le bras de son frère.

Spock aurait voulu hocher la tête en guise d'approbation. Lui non plus ne comprenait pas exactement ce qui s'était passé, malgré les explications fournies par les guérisseurs à l'hôpital de ShiKahr.

- Ce genre de choses se produit parfois chez les jeunes enfants, expliqua Amanda. Ils n'arrivent pas à supporter le poids de tous les liens mentaux qu'ils ont créés, et leur esprit ralentit, s'affaiblit. Ils ont juste besoin d'être au calme pendant quelque temps et de reprendre des forces.

- Oui, je sais, tu m'as déjà dit ça, la coupa Lucy avec agacement. Mais pourquoi maintenant ? Est-ce que c'est à cause de T'Pring* ?

Décidément, sa sœur et lui étaient… sur la même longueur d'onde. C'était une expression qui plaisait beaucoup à Spock, parce qu'elle illustrait parfaitement l'état d'esprit télépathique qu'il parvenait parfois à atteindre.

T'Pring. Spock n'avait vu la jeune Vulcaine que deux fois, et pourtant il sentait en permanence le lien, invisible, impalpable et pourtant indestructible, qui l'attachait à elle. Ils ne se connaissaient pas réellement, ne se connaîtraient peut-être jamais, puisqu'il n'était absolument pas certain que Spock entrât un jour dans la phase du pon farr, mais ils étaient liés. Probablement pour toujours. C'était une sensation très étrange, pas totalement déplaisante, mais étrange. Spock n'avait pu s'empêcher de voir un lien de cause à effet entre la cérémonie du lien et l'intense fatigue mentale qui s'était emparée de lui quelques semaines plus tard.

- Les guérisseurs disent que c'est très peu probable, répondit Amanda.

Le jeune Vulcain repéra aussitôt quelque chose d'étrange dans la voix de sa mère, comme une réticence, ou plutôt la crainte d'en dire davantage. Lucy, qui était extrêmement sensible à ce genre d'inflexions, dut la percevoir également, car elle insista :

- Alors, ils en disent quoi ?

Leur mère soupira.

- Ma chérie, ça n'a pas d'importance.

Ça, Spock était bien placé pour le savoir, c'était une chose qu'il ne fallait jamais dire à Lucy. Surtout lorsque les choses que les adultes estimaient « sans importance » concernaient son frère.

- Pas d'importance ? s'étrangla-t-elle. Dis-moi plutôt que tu ne veux rien me dire ! Pourquoi est-ce que…

Au moment où elle prononça ces mots, elle retira sa main de la manche de son frère avec un petit cri étranglé, comme si son contact l'avait brûlé. Spock, la gorge serrée, aurait voulu la retenir, mais il était incapable de bouger. La mémoire lui était cependant revenue d'un seul coup – le discours des guérisseurs, les questions de ses parents, son refus obstiné à accepter ce qui semblait évident à tout le monde…

- Ils pensent que c'est à cause de moi, murmura Lucy. A cause du lien qu'on partage, Spock et moi.

Leur mère soupira.

- Plus précisément, ils pensent que, comme tu es partie en vacances avec les Petersen, Spock a eu du mal à maintenir le lien à cause de la distance.

- Parce que T'Pring habite à côté de chez nous, peut-être ? s'étrangla Lucy.

La remarque était parfaitement logique, et Spock n'avait pas manqué de la formuler lorsque le guérisseur qui s'occupait de lui à l'hôpital lui avait fait part de ses doutes sur le lien qui l'unissait à sa sœur. T'Pring vivait de l'autre côté de la planète, à exactement 8754 kilomètres de ShiKahr**. Lucy n'était partie qu'à 2789 kilomètres.

- T'Pring est Vulcaine et elle a un pouvoir télépathique bien supérieur au tien. Avec elle, Spock n'a pas besoin de faire d'efforts.

- Ils ont vraiment une réponse logique à tout, cracha la petite fille avec ce que Spock identifia sans peine comme de l'amertume. Et tu les crois ? Et Spock les croit ? ajouta-t-elle anxieusement. Il m'en veut ?

- Lucy… commença leur mère, mais le mouvement que fit Spock dans ses bras l'empêcha de poursuivre.

Par un effort de volonté qui lui sembla presque au-dessus de ses forces, le Vulcain ouvrit les yeux et se dégagea légèrement de l'étreinte de sa mère, cherchant en vain dans le brouillard qui l'entourait le regard de sa sœur.

- Comment te sens-tu ? demanda gentiment Amanda en aidant son fils à s'asseoir.

Il cligna plusieurs fois des yeux et dut se les frotter pour enfin parvenir à distinguer les alentours immédiats. A sa gauche, Lucy gardait obstinément la tête baissée, signe, chez elle, d'une colère intense ou d'un chagrin inexprimable.

- Je vais bien, répondit-il. Où sommes-nous ? ajouta-t-il en apercevant, derrière la petite fille, la pelouse en pente douce qui menait à un magnifique lac aux reflets d'un jaune orangé.

- Au centre de Phanghar***, répondit Amanda en caressant doucement son front, replaçant les mèches noires qui s'étaient rebellées pendant son sommeil. Nous sommes arrivés hier soir. Tu ne te souviens pas ?

- Tu dormais, précisa Lucy, la voix légèrement instable.

Il était évident qu'elle prenait sur elle pour manifester le moins possible ses sentiments, et Spock lui en fut reconnaissant. Il lui fallait parler à sa sœur le plus vite possible, l'assurer qu'elle n'était pour rien dans sa condition actuelle. L'assurer qu'il ne lui en voulait pas – il était Vulcain, comment aurait-il pu en vouloir à qui que ce fût ?

- Je me souviens, dit-il avec un léger hochement de tête.

En effet, il se souvenait. Après la crise de l'avant-veille, un des guérisseurs, ami de longue date de son père, avait préconisé des soins plus… humains. Le centre de Phanghar, situé dans une petite oasis du désert de la Forge, accueillait essentiellement des membres de la petite communauté humaine qui vivait sur Vulcain. Les patients étaient surtout traités pour des maladies mentales propres à leur espèce, ce qui n'empêchait pas certains Vulcains d'y aller en cure lorsqu'ils rencontraient un problème lié à leur télépathie, leurs boucliers ou, plus généralement, leur esprit.

Spock leva le regard vers sa mère tout en effleurant son poignet de ses doigts.

Je dois parler à Lucy.

Amanda hocha doucement la tête.

- Est-ce que tu te sens capable de te lever ? demanda-t-elle sans faire aucun autre commentaire, sans rien exiger de son fils.

Dans ce genre de moments, Spock l'admirait. Il savait que les humains ne contrôlaient qu'imparfaitement leurs émotions, et il avait en ce moment même accès à celles d'Amanda : une inquiétude profonde pour lui, beaucoup de tristesse pour Lucy, et, par-dessus-tout, une acceptation sans bornes qui les enveloppait tous deux, ne laissant place à aucun sentiment négatif. Spock savait que leur mère se sentait exclue de leur relation. Elle n'en éprouvait pas la moindre frustration, pas la moindre jalousie, pas la moindre contrariété. Le lien qui unissait Spock à Lucy était unique, elle le respectait, et sa seule préoccupation pour l'instant était d'être certaine que son fils fût en état d'avoir avec sa sœur une conversation qui ne manquerait pas d'être émotionnelle.

Le jeune Vulcain pressa légèrement les doigts de sa mère pour la remercier et il fut récompensé par un de ces sourire qui l'apaisait toujours. Puis il se leva avec prudence. La tête ne lui tournait pas, et s'il se sentait toujours fatigué, il sentait que le sommeil de la nuit précédente avait été réparateur.

- Je me sens beaucoup mieux, déclara-t-il, sachant que l'emploi de ce verbe ferait plaisir à sa mère. Est-ce que Lucy et moi pouvons aller au bord du lac ?

- Vous pouvez aller vous tremper les pieds dans l'eau, mais ne vous éloignez pas. Et si la tête te tourne, appelle-moi immédiatement, d'accord ?

L'idée de se tremper les pieds dans l'eau ne lui avait même pas effleuré l'esprit (en bon Vulcain, Spock n'aimait pas l'eau), mais il devait avouer que l'étendue couleur miel l'attirait****. Lucy se leva prestement, apparemment aussi pressée de se trouver seule avec lui qu'il l'était de se trouver seul avec elle.

- Tu me dis si tu te sens mal, hein ? dit la petite fille alors qu'ils s'éloignaient à pas lents (il avait perdu l'habitude de marcher, constata-t-il avec une certaine perplexité, et ses jambes lui semblaient lourdes, et maladroite sa démarche).

- Lucy, ce n'est pas vrai, chuchota-t-il dès qu'ils furent hors de portée d'oreille de leur mère.

- Qu'est-ce qui n'est pas vrai ?

- Ce n'est pas à cause de notre lien. Tu sais, ce que vous disiez. Je vous ai entendues. Mais ce n'est pas…

Il s'arrêta. Il s'embrouillait, les mots se mélangeaient dans son esprit fatigué. Il secoua la tête, frustré de ne pas parvenir à exprimer ce qu'il voulait. Lucy, tendue, dans l'expectative, marchait à sa gauche, lui jetant de fréquents coups d'œil, comme s'il allait s'effondrer à terre à tout moment. Sa main droite se balançait d'avant en arrière le long de son corps, très proche de lui…

Le geste lui sembla évident, bien qu'il le fît pour la première fois de sa vie. Lucy tressaillit au contact inattendu et, trop surprise pour retirer sa main, fixa les doigts du Vulcain qui s'étaient refermés sur les siens. Elle ralentit le pas.

- Spock, il vaudrait peut-être mieux… qu'on revienne vers Maman, dit-elle sur un ton qui dissimulait mal sa stupéfaction et sa panique.

D'autant plus mal, songea Spock, qu'il sentait ses sentiments palpiter au bout de ses doigts dans un tourbillon presque illisible tant tout y était confondu. Mais ce mélange acide d'émotions brutes, qui le brûlait d'habitude, lui sembla presque réconfortant.

- Tout va bien, l'assura-t-il calmement. Continue à marcher, j'aimerais aller jusqu'au lac.

Main dans la main, ils continuèrent leur descente vers la berge de sable rose. Spock s'efforça de faire passer à travers leur lien télépathique tout ce qu'il éprouvait à ce moment, son soulagement de la retrouver, son assurance qu'il ne lui en voulait absolument pas, que rien n'était de sa faute, qu'il tenait à elle autant qu'avant…

- Spock, si… si tu continues, haleta Lucy, je vais… je vais faire quelque chose d'absolument pas vulcain, et ça ne va pas te plaire. Du tout.

Tout à sa concentration – transmettre ainsi à une humaine psi-nulle des émotions qu'il refoulait 99,99% du temps était difficile, surtout dans l'état de lassitude dans lequel se trouvait son esprit – il ne s'était pas rendu compte que Lucy était au bord des larmes. En levant les yeux vers elle, il vit la première couler sur son visage. Elle grimaça, tenta visiblement de la ravaler, mais ne put qu'éclater en sanglots.

- Pourquoi pleures-tu ? demanda-t-il, perplexe.

Chose étonnante, il n'était absolument pas gêné par une manifestation d'émotion si flagrante. Ni par les doigts de Lucy qui s'accrochaient aux siens comme si elle était en train de se noyer. Pour la première fois, les sentiments incompréhensibles de sa sœur passaient à travers lui sans lui faire mal, sans éveiller chez lui la moindre souffrance. Il ne comprenait pas pourquoi, alors que ses boucliers mentaux n'étaient certainement pas au maximum de leur efficacité, mais il n'allait certainement pas s'en plaindre. L'idée lui traversa brièvement l'esprit que, pour la première fois de sa vie, il acceptait les sentiments de Lucy, sans aucune réticence, parce qu'il n'était pas assez concentré pour les repousser…

- Pourquoi je pleure ? hoqueta la petite fille sur un ton de profonde incrédulité, en riant à moitié au milieu de ses larmes. Pour quelqu'un qui est censé avoir une intelligence supérieure, tu es vraiment stupide, tu sais ça ?

Spock ne se sentit absolument pas insulté par les mots que venaient contredire les sentiments émanant des doigts de sa sœur. Il savait qu'il était stupide dans le domaine des émotions. Il savait qu'il avait manqué quelque chose d'important. Les sentiments commençaient à devenir trop forts pour lui, aussi détacha-t-il doucement ses doigts de ceux de Lucy, qui les laissa aller comme à regret.

- Est-ce que je t'ai blessée ? demanda-t-il.

- Non, crétin, renifla-t-elle en s'essuyant le nez sur sa manche de façon particulièrement antihygiénique, je suis juste… juste tellement soulagée de voir que tu vas bien, que tu ne m'en veux pas, que tu ne penses pas que c'est de ma faute si tu es tombé malade…

- Les Vulcains ne tombent pas malades, rectifia Spock.

Ils étaient arrivés au bord du lac. Sans hésiter, Lucy fit deux pas de plus et se retrouva bientôt avec de l'eau jusqu'aux chevilles.

- Maman m'a raconté, dit-elle à voix basse, sans le regarder. Elle m'a dit que tu étais épuisé. Que tu ne dormais plus. Que tu ne mangeais plus. Elle m'a aussi dit que tu as vomi. (Spock ne put s'empêcher de grimacer à ce souvenir. Dans ce genre de cas, il regrettait presque de posséder une mémoire eidétique. Vomir était particulièrement déplaisant, et il aurait été ravi d'oublier les conséquences fâcheuses de ce réflexe humain répugnant.) Je croyais que les Vulcains ne pouvaient pas vomir ? Tu m'as dit ça, un jour. (Parfois, Spock regrettait également que sa sœur eût une bonne mémoire, elle aussi. Pas au point de se souvenir de tout, comme lui, mais elle semblait n'oublier aucune des paroles que prononçait son petit frère, ce qui pouvait, comme maintenant, s'avérer extrêmement gênant.) Si ce n'est pas être malade, alors qu'est-ce que c'est ?

Le jeune Vulcain haussa les épaules.

- C'est une affection qui touche l'esprit et non le corps… commença-t-il à expliquer.

- Tu as vomi, insista Lucy. On ne vomit pas avec son esprit.

- C'est ce qu'on appelle la somatisation.

La petite fille leva péniblement un sourcil inquisiteur. Elle s'améliorait dans l'imitation de son frère, mais le geste n'était toujours pas naturel.

- Tu ne peux pas utiliser un vocabulaire que je comprends ?

- Ca veut dire que mon esprit a un effet sur mon corps.

- Et tu ne pouvais pas te contenter de dire ça ?

Ce fut au tour de Spock de hausser un sourcil, et les coins de la bouche de Lucy se relevèrent légèrement. Spock s'en sentit stupidement soulagé. Il commençait à se demander si, en deux semaines, elle avait oublié comment sourire.

- J'ai eu peur, ajouta-t-elle à voix basse. Quand j'ai senti que tu m'appelais… j'ai complètement paniqué. Mme Petersen ne voulait pas me croire, elle pensait que je racontais n'importe quoi, mais j'ai tellement insisté qu'elle a fini par appeler Maman et Sarek. Ils ont confirmé que tu étais mal… que tu n'allais pas bien, se reprit Lucy. Apparemment, ils ne voulaient pas me le dire pour ne pas m'inquiéter. Mais vu que j'étais au courant, ils m'ont dit de rentrer. Je suis vraiment, vraiment désolée de ne pas avoir été là quand tu avais besoin de moi. Je ne partirai plus en vacances avec Tom et Lolly*****.

Spock ne put s'empêcher de sentir une nouvelle vague de chaleur le traverser lorsqu'il comprit que sa sœur n'était pas au courant de son… indisposition. (Indisposition était un bon mot. Moins gênant, moins humain que maladie en tout cas.) Il avait cru, durant les huit jours qu'il avait passés à l'hôpital, que Lucy n'avait pas daigné interrompre ses vacances avec ses amis pour venir le voir.

De là à admettre qu'il en avait souffert, il n'y avait qu'un pas, mais il n'était pas encore prêt à le franchir.

- Qu'est-ce que tu fais ? demanda le Vulcain en voyant sa sœur s'avancer plus profondément dans le lac en retroussant sa jupe peu élégamment.

- Tu vois bien, je me trempe les pieds dans l'eau. Elle est très bonne, tu sais. Pas froide du tout. Tu viens avec moi ?

Spock retint au dernier moment la grimace de profond dégoût qui lui montait aux lèvres, mais, pour faire plaisir à sa sœur, il trempa le gros orteil de son pied droit, ce qui fit rire sa sœur.

- Ne fais pas ta chochotte !

En effet, l'eau n'était pas froide – elle était même d'une tiédeur agréable. Spock posa précautionneusement le pied et se retrouva avec de l'eau jusqu'à la cheville. Le sourire s'effaça sur les lèvres de Lucy et elle le regarda avec effarement.

- Tu es sûr que ça va ?

- Pourquoi est-ce que ça n'irait pas ?

- Parce que tu as mis un pied… deux pieds dans l'eau, rectifia-t-elle tandis que Spock s'avançait à côté d'elle dans le lac. Tu m'as pris la main. Tu m'as montré ce que tu ressentais. Je ne suis pas experte en santé mentale vulcaine, mais je suis à peu près certains que rien de tout ça n'est normal.

L'eau caressait les pieds du jeune Vulcain, lui donnait l'impression de le laver de toute cette fatigue, de tous ces sentiments qui l'avaient assailli… Il avança encore un peu.

- Spock, dit soudain Lucy, est-ce que tu sais ce qui t'est arrivé ?

- Non, avoua-t-il sans hésitation. Mais je suis certain d'une chose : ça ne m'est pas arrivé à cause de notre lien mental.

Il sentait confusément que sa sœur avait besoin d'être rassurée sur ce point.

- Comment peux-tu en être aussi sûr ? demanda-t-elle avec une petite moue sceptique.

- Parce que, si le problème avait été le lien que nous partageons, dit-il tranquillement, je n'aurais jamais pu t'appeler télépathiquement à une aussi grande distance.

- Oh. Ça semble… logique.

- Ça l'est, confirma Spock.

Un silence confortable s'installa entre eux. Le jeune Vulcain regarda la surface du lac, striée de milliers de petites ridules. Au-dessus de leurs têtes, le soleil brillait, chauffant agréablement leurs bras nus. D'un même mouvement, ils se retournèrent vers Amanda pour lui faire signe de la main.

- Pourquoi m'as-tu appelée si tard ? reprit la petite fille. Je veux dire, tu n'étais pas bien depuis plus d'une semaine, tu étais hospitalisé depuis plusieurs jours… Pourquoi n'as-tu pas essayé avant ?

Comme d'habitude, Lucy mettait avec précision le doigt sur le problème. Elle l'étonnait toujours par son intuition, sa capacité à lire dans ses pensées sans pourtant posséder la moindre capacité télépathique.

- Il m'est arrivé quelque chose à l'hôpital, avoua-t-il, incertain de la façon dont il devait le formuler. Quelque chose que personne ne croira.

- Moi, je te crois.

Spock leva un sourcil.

- Tu ne sais même pas ce que je vais te dire.

- Il paraît que les Vulcains ne mentent pas, rétorqua la petite fille avec une grimace moqueuse. Spock, dit-elle plus sérieusement, tu ne m'as jamais menti. Je ne vois pas pourquoi tu commencerais maintenant.

- C'est juste que c'est… tellement incroyable que je me demande si c'était bien réel.

- Tu as peut-être rêvé ? suggéra Lucy.

- Les Vulcains ne rêvent pas.

- Je sais, mais tu es à moitié humain.

Il haussa les épaules. Peut-être. Peut-être avait-il rêvé. En fait, cette possibilité lui semblait infiniment moins angoissante que…

- Alors ? demanda sa sœur impatiemment, en lui plantant son coude dans les côtes.

- A l'hôpital, j'ai eu l'impression que quelqu'un entrait dans mon esprit, dit-il très rapidement, comme si la vitesse de prononciation avait pu en partie effacer ce qu'il venait de dire.

Lucy fronça les sourcils.

- Mais c'est complètement interdit par la loi ! s'écria-t-elle sans émettre le moindre doute sur l'énormité que venait de lui dire son frère. Est-ce que tu sais qui c'était ?

Encouragé par le regard bienveillant de sa sœur, Spock décida de tout lui dire.

- Non. Je sais que c'est stupide, mais j'ai eu l'impression que cette personne cherchait à… à briser le lien qui nous unit, toi et moi. Alors, j'ai pensé qu'il s'agissait peut-être d'un guérisseur, qu'il cherchait à me venir en aide en supprimant ce qu'il pensait être la source du problème.

Lucy secoua la tête avec gravité.

- Un guérisseur ne ferait pas de fusion mentale sans demander la permission avant, à toi, ou à Sarek, affirma-t-elle (et Spock était d'accord avec elle, mais cette hypothèse était la seule logique qui lui était venue à l'esprit). Spock, c'est grave. Il faut que tu le dises à quelqu'un. Un adulte, je veux dire.

- Non ! s'écria-t-il.

Il se mordit les lèvres, mortifié d'avoir laissé paraître sa crainte.

- Non, reprit-il plus doucement. Personne ne me croirait.

Lucy le regarda comme si elle allait insister, mais elle se rétracta.

- D'accord, soupira-t-elle, je ne dirai rien. C'est à ce moment que tu m'as appelée ?

- Oui.

- C'était très étrange, tu sais ? D'un seul coup, je t'ai… senti dans ma tête. J'ai entendu que tu m'appelais, que tu étais… en danger, que tu avais besoin de moi. Alors, je me suis concentrée pour essayer de te répondre.

Spock ne put réprimer un tressaillement. En y repensant à tête reposée, il s'était convaincu qu'il avait imaginé la réponse de Lucy – parce qu'il n'était tout simplement pas logique qu'une humaine pût lui répondre télépathiquement à 2789 kilomètres de distance.

- Je t'ai entendue. Et je crois que la personne qui était dans mon esprit a aussi senti ta présence. Il a peut-être compris à ce moment-là que tu n'étais pas un danger pour moi.

- Il a cessé la fusion mentale à ce moment ? demanda Lucy.

- Oui.

- Tu ne crois pas que… qu'être exposé aux sentiments qu'on a ressenti tous les deux à ce moment aurait pu le faire fuir ? Un peu comme quand je te touche alors que tu n'es pas préparé ?

Spock sentit ses joues le brûler. Les sentiments qu'on a ressentis tous les deux. Lucy se montrait étonnamment pudique, et il lui en était infiniment reconnaissant, car certains mots étaient bien trop puissants pour lui et menaçaient ses boucliers mentaux aussi sûrement que les sentiments en eux-même.

- Peut-être, répondit-il dans un murmure quasi inaudible.

- Tu veux arrêter d'en parler ?

- Oui, s'il-te-plaît.

Il sentit le dilemme de sa sœur, qui, pour sa part, il en était certain, aurait préféré continuer sur ce sujet (Lucy avait toujours besoin de parler, d'exprimer ses sentiments, de comprendre ceux des autres – et Spock le comprenait, mais il était bien souvent incapable de répondre à ses interrogations). Pour finir, elle haussa les épaules.

- Est-ce que tu sais quel jour on est ? demanda-t-elle sans transition.

Spock réfléchit un instant. Son visage dut trahir d'une façon ou d'une autre la brusque réalisation qui venait de le frapper, car la petite fille eut un petit sourire en coin.

- Eh oui. Bon anniversaire, Spock. Je suis désolée, je n'ai pas de cadeau. Ou plutôt, j'en ai un, mais je l'ai laissé chez Tom et Lolly.

- Et moi, je n'ai pas de cadeau du tout, répondit le Vulcain, qui se creusait la cervelle pour trouver quelque chose d'original à offrir à sa sœur, quelque chose qui lui ferait plaisir…

- Spock, tu m'as offert le plus beau cadeau du monde.

Il leva un sourcil interrogateur pour la troisième fois. Décidément, Lucy était incompréhensible.

- Tu m'as tenu la main, expliqua-t-elle doucement. Tu m'as… laissée entrer. Je te jure qu'il n'y a rien d'autre qui me fasse plus plaisir que ça. Tu es tout vert, ajouta-t-elle avec un petit rire narquois.

- Pas du tout ! bafouilla-t-il.

Mais il sentait, à la chaleur de ses oreilles, que sa sœur ne mentait pas.

- Mais si tu y tiens, j'ai une autre idée de cadeau, si tu veux vraiment m'offrir autre chose.

- Tout ce que tu voudras, s'empressa-t-il d'acquiescer.

Tout, plutôt que cette discussion émotionnelle qui le mettait au supplice.

- Je te crois quand tu me dis que ce qui t'est arrivé n'a aucun rapport avec notre lien, mais peut-être qu'il faudrait quand même que… que j'essaye d'augmenter ma capacité de concentration, pour que le lien ne soit pas aussi difficile à maintenir pour toi.

Spock se sentit stupidement touché par la proposition, bien qu'il sût qu'augmenter le pouvoir d'attention de sa sœur était une mission dont les chances de réussite se situaient aux environs de 0,001%, ce qu'il s'empressa d'exprimer sans aucun tact (peut-être pour se venger de la remarque de la petite fille sur la couleur de ses oreilles) :

- Ta capacité de concentration est voisine de zéro, commenta-t-il.

- Justement, je ne peux que m'améliorer ! Tu ne vois pas la logique là-dedans ?

Le jeune Vulcain réprima de justesse un sourire. Sa sœur avait retrouvé sa personnalité habituelle – vive, chaleureuse, enthousiaste, espiègle…

- Et comment comptes-tu réaliser cet exploit ? demanda-t-il (après tout, Lucy lui avait recommandé de s'entraîner au sarcasme et à l'ironie, et le moment semblait bien choisi pour cela).

- Je me disais que tu pourrais peut-être m'apprendre à méditer. Ce serait un magnifique cadeau.

Spock, pris de court par le sérieux de la proposition, chercha désespérément une réponse satisfaisante.

- Lucy, je ne suis pas un expert en méditation. Je ne peux pas devenir trensu****** à huit ans.

- On peut toujours essayer, répondit sa sœur avec un haussement d'épaules.

Il acquiesça lentement. Après tout, pourquoi pas ?

- Et en échange, qu'est-ce que tu m'apprendrais ? demanda-t-il.

- Je ne vois vraiment pas ce que je pourrais t'apprendre, Spock. Tu sais déjà tout.

- Je te l'ai déjà dit : personne ne sait tout.

- Disons alors que tu en sais beaucoup plus que moi.

- Pas dans tous les domaines. Que dirais-tu de m'apprendre à nager ?

Les mots étaient sortis d'eux-mêmes, presque sans qu'il eût le moindre contrôle sur eux. Cela faisait déjà un certain temps qu'il voulait aborder le sujet avec Lucy, mais il repoussait sans cesse, conscient de l'incongruité de sa demande – qui reposait cependant sur une base parfaitement logique, évidemment. Ce lac tiède, aux reflets chauds, lui faisaient envisager les choses de façon beaucoup plus plaisante que lorsqu'il y pensait de façon abstraite, à ShiKahr. Il savait que l'enseignement humain que recevait sa sœur incluait des leçons régulières de natation – et, de façon totalement incompréhensible, elle adorait cela.

Le regard éberlué que la jeune humaine posa sur lui le fit de nouveau presque sourire.

- Tu plaisantes ?

- Jamais, tu le sais bien. Les Vulcains…

- … ne plaisantent pas, je sais. Mais tu détestes l'eau !

- Les Vulcains ne « détestent » rien.

- Oh, ne joue pas sur les mots ! Tu sais bien ce que je veux dire. La dernière fois que tu t'es retrouvé sous la pluie, tu as couru te réfugier à la maison ! On aurait dit un chat mouillé ! C'était assez marrant, d'ailleurs.

Lucy gloussa à ce souvenir, et Spock retint un soupir.

- Les rares fois où je suis entré en contact avec de l'eau en dehors de la salle de bains, c'était involontaire, expliqua-t-il, et elle était froide. Ici, c'est différent. Et puis, j'ai bien réfléchi : si on veut intégrer Starfleet, savoir nager fait partie des prérequis.

- Attends… Tu t'es renseigné sur les prérequis pour intégrer Starfleet ?

- Evidemment.

- Je t'adore, Spock, tu sais ça ?

Spock n'eut pas le temps de réfléchir à une réponse qui pût satisfaire à la fois sa sœur et sa moitié vulcaine, car Lucy, dans un mouvement vif comme l'éclair, posa brusquement ses mains à plat sur la poitrine de son frère, et d'une poussée maîtrisée, le fit trébucher en arrière. Il tendit la main dans un réflexe pour se raccrocher à elle, mais son pied gauche se déroba sous lui et il tomba de façon très peu digne sur les fesses, dans une gerbe d'éclaboussures, et il resta là, pataugeant dans quarante centimètres d'eau tiède (la sensation n'était pas désagréable, d'ailleurs), cherchant désespérément un moyen de faire tomber sa sœur à son tour.

- Leçon numéro un, annonça sentencieusement Lucy : toujours être sur ses gardes !


* T'Pring : la fiancée de Spock. Dans TOS, elle est présente dans "Amok time", et on apprend qu'elle est promise à Spock depuis qu'ils ont 7 ans. Comme Spock a 35 ans quand il connaît son premier pon farr, je comprends qu'elle ne l'ait pas attendu pendant tout ce temps. Par contre, je ne comprends pas qu'on puisse préférer Stonn (le nom du Vulcain sur qui elle a jeté son dévolu) à Spock, mais bon, chacun ses goûts, hein. Tout ça pour dire que c'est un personnage nécessairement important dans la vie de Spock, et je voulais l'introduire ici. Ce n'est pas un arc narratif important, mais il va être question d'elle de temps à autre, ici et probablement dans au moins une autre de mes fics.

** ShiKahr : ville vulcaine située à côté du désert de la Forge, où vivent Spock et sa famille.

*** Phanghar : un lieu qui n'existe que dans mon esprit.

**** Etant donné que sur Vulcain le ciel est orange, j'en déduis que l'eau n'est pas bleue. L'image me semble bizarre, mais après tout, c'est logique, non ?

***** Tom et Lolly Petersen sont des personnages complètement imaginaires, sortis de mon imagination. Ils vivent sur Vulcain mais sont humains, et ce sont les meilleurs amis de Lucy. Lolly va d'ailleurs, dans quelques chapitres, trouver de plus en plus que le petit frère de sa copine Lucy est très mignon malgré ses oreilles en pointe... et vous verrez si la réciproque est vraie.

****** Trensu : en Vulcain, "maître" (de méditation).