Aujourd'hui, je m'attarde sur le cadeau de Spock plus que sur celui de Lucy. Vous allez constater que le Sarek qui se dessine dans mon histoire est très différent du Sarek de TOS - beaucoup plus compréhensif et plus attaché aux caractéristiques humaines de sa femme et même de son fils. C'est ainsi que je vois le Sarek du reboot, malgré une rigidité et une froideur toutes vulcaines. Bonne lecture !

A Marie-E : Un grand merci pour le commentaire et la suggestion, que j'adore et dont je vais me servir d'ici deux ou trois chapitres. Je suis soulagée de voir que tu as choisi l'anglais plutôt que le sindarin... A ce propos, un petit clin d'œil pour toi dans ce chapitre : je n'écris pas dans l'univers du Seigneur des Anneaux, mais je n'ai pas pu résister. Enfin, pour répondre à ta question : oui, on ne peut rien te cacher, j'ai choisi le prénom de Lucy en raison de son sens étymologique (du latin lux, lucis, la lumière...).


Neuf ans

Si Spock avait été humain, il aurait analysé son état d'esprit comme une impatience fébrile mêlée d'une légère dose d'agacement à l'égard de sa sœur, qui n'arrivait toujours pas alors qu'elle avait promis d'être rentrée pour 18:00.

Il était 18:03.

Etant Vulcain, il se contenta de prendre une profonde inspiration et d'essayer d'atteindre un stade relativement peu avancé de méditation, qui lui permettrait de calmer l'agitation qu'il sentait croître en lui. En vain. Attendre ne serait-ce que deux minutes de plus lui semblait une véritable torture. Il se demanda comment Lucy parvenait à dompter ce fourmillement qu'il avait souvent perçu chez elle, cette impression que les secondes se traînaient, que les minutes n'en finissaient pas, et que la journée passait si abominablement lentement qu'elle n'en finirait peut-être jamais.

Illogique, lui répétait sa moitié vulcaine, mais aujourd'hui, il n'était pas d'humeur à l'écouter.

Humeur. Encore un mot humain. Si proche du mot humour, qui lui était également peu familier.

Humeur, humour, humain.

Passons.

La date de son anniversaire, qu'il partageait avec sa sœur, était devenue au fil des ans un moment attendu plusieurs jours, voire semaines à l'avance, préparé avec soin (à l'exception de l'année précédente, puisqu'ils l'avaient passé dans un centre hospitalier) et jamais décevant. Cette année, Lucy fêtait son onzième anniversaire, et, pour l'occasion, il avait préparé le parfait cadeau. Le fait que ses deux parents l'eussent aidé à le réaliser le rendait encore plus spécial. Il avait fallu au jeune Vulcain beaucoup de courage pour aller en parler à Sarek, quatre mois auparavant (4,03 précisément), en lui expliquant quelle était son idée. Persuadé que son père allait la trouver totalement illogique, il s'était attendu à un refus, mais au lieu de cela n'avait rencontré qu'une approbation pas totalement neutre (mais il n'avait pas réussi à percevoir quel sentiment était à l'œuvre derrière la façade aussi calme et froide qu'à l'ordinaire).

Sabthor était rentré de son voyage sur Terre 2,87 semaines auparavant et avait apporté à Spock tout ce dont il avait besoin pour réaliser son présent. Il s'y était attelé avec un enthousiasme rare chez un Vulcain, et avait été surpris de voir ses deux parents lui prêter main-forte. Qu'Amanda lui donnât des précisions sur le Golden Gate et la baie de San Francisco était parfaitement logique, mais que Sarek lui vînt en aide pour la partie la plus délicate de la conception du cadeau qu'il destinait à sa sœur – l'assemblage hermétique des parois de verre, qu'il avait tenu à faire à la main, le mécanisme compliqué de la pompe hydraulique – demeurait plus difficilement compréhensible.

Il s'était senti plus proche de son père que jamais, et cette impression l'avait laissé dans un état difficilement descriptible, que Lucy aurait probablement qualifié, avec sa propension toute humaine à l'hyperbole, de bonheur.

Le cadeau était prêt depuis la veille, et avait été installé dans la chambre de Lucy pendant qu'elle passait l'après-midi chez Tom et Lolly, ses deux inséparables amis, qui l'avaient invitée à fêter son anniversaire avec eux. Tant que Spock était resté au centre d'entraînement, il avait réussi à se concentrer sur le contenu de ses leçons, mais à présent qu'il était rentré, et qu'il avait vérifié vingt fois que le dessin qu'il avait passé tant de temps à réaliser tenait bien en place et résistait à l'eau, il ne pouvait s'empêcher de tourner en rond dans le salon, dans l'attente impatiente de l'arrivée de sa sœur.

Elle franchit enfin la porte-fenêtre, tenant dans les bras les cadeaux que ses amis lui avaient offerts. Spock ne lui laissa pas le temps de les lui montrer. Il lui prit les paquets des mains et les posa sur la table du salon sans même les regarder, puis, incapable de se contenir plus longtemps, lui fit signe de le suivre.

- Viens avec moi, ordonna-t-il.

- Est-ce que je devrais être inquiète ? demanda Lucy en se tournant vers leur mère, qui venait de franchir la porte à son tour.

Amanda secoua la tête avec un sourire, et la jeune humaine suivit (enfin, enfin) son frère vers le premier étage.

- Ferme les yeux.

- Tu te souviens que tu m'as dit ça lorsque tu m'as offert mon premier cadeau, pour mes sept ans ? Le vaisseau que tu avais fabriqué ?

- Tu te souviens que j'ai une mémoire eidétique ? riposta Spock.

Lucy se mit à rire.

- Il me serait difficile de l'oublier, étant donné que tu t'en vantes à peu près toutes les trois secondes.

Spock fit de son mieux pour ne pas soupirer ni rouler les yeux au ciel devant une telle exagération (et l'emploi du terme « se vanter », peu approprié à la situation), mais sa sœur dut percevoir son impatience, car elle ferma les yeux sans protester davantage.

- Laisse-toi guider, dit-il en la poussant sans brusquerie au niveau des épaules (il commençait enfin à la rattraper en taille, et gagnait à la course trois fois sur quatre à présent, comme elle le lui avait toujours prédit).

Lucy obéit docilement et se laissa conduire jusqu'à sa chambre. Spock jeta un dernier coup d'œil à son cadeau et ouvrit les rideaux pour laisser entrer à flots la lumière rasante du soleil couchant.

- Tu peux regarder.

La jeune humaine ouvrit les yeux et le sourire disparut progressivement de son visage, laissant la place à une expression d'intense stupéfaction face au spectacle qui s'offrait à ses yeux.

- Spock… C'est… C'est toi qui as fait ça ?

- Oui. Ça te plaît ?

Lucy s'approcha presque avec circonspection de l'aquarium, comme si elle craignait de le casser, et se pencha légèrement pour mieux voir le dessin que son frère avait collé sur la paroi du fond.

- C'est la vue que nous aurons lorsque nous serons à l'Académie, expliqua Spock, incapable de tenir plus longtemps sa langue. Je suis parti du principe que nous aurons chacun une chambre au dernier étage. Maman m'a montré des photos, m'a expliqué, m'a corrigé quand je faisais des erreurs. Je pensais que cela compenserait un peu le fait que tu n'aies pas pu aller sur Terre l'an dernier, précisa-t-il en détournant malgré lui les yeux vers la fenêtre.

- Arrête avec ça, le coupa Lucy sans trop de gentillesse. Ce n'était pas de ta faute. Ce n'est pas de ta faute si les Vulcains sont stupides.

Spock ouvrit la bouche pour protester, mais il choisit (sagement, pensa-t-il) de s'abstenir. Sa sœur s'était récemment montrée de plus en plus critique à l'égard des Vulcains, tirant d'expériences malheureuses des généralités qu'il ne parvenait pas toujours à contrer. Le fait que leur voyage sur Terre, pourtant soigneusement préparé à l'avance, eût été rendu impossible par un concours de circonstances inextricables avait déclenché une vague de rébellion chez la jeune humaine, qui s'en était prise aux autorités vulcaines, alors qu'il était évident que seule une infime partie de la responsabilité leur revenait. (La majeure partie lui revenait, à lui, et à sa physiologie hybride qui commençait à poser certains problèmes, mais c'était quelque chose qu'il n'avait pas envie d'évoquer, pas le jour de leur anniversaire.) La colère avec laquelle Lucy parlait souvent de son peuple, de sa froideur, de sa rigueur, de son manque d'empathie, le mettait mal à l'aise – après tout, n'était-ce pas des reproches qu'elle eût pu lui faire, à lui ? N'était-il pas Vulcain, lui aussi ?

- C'est toi qui as dessiné le Golden Gate ? demanda-t-elle en écarquillant les yeux devant la peinture de 2,08 sur 0,96 mètres qui recouvrait une bonne partie du mur droit de sa chambre.

- Oui, répondit Spock.

- Avec l'eau, c'est… c'est magnifique. Comment as-tu fait ?

Le jeune Vulcain, ravi de la question, se lança dans l'explication technique de la façon dont il avait construit son cadeau, comment il avait monté la pompe qui permettait de recycler l'eau, protégé la toile sur laquelle il avait réalisé le dessin, arrangé le sable et les galets dans le fond de l'aquarium…

- Je n'en demandais pas tant, déclara doucement la jeune humaine avec un sourire lorsqu'il eut fini. Juste… Où as-tu trouvé le sable ? Et… et les algues ? ajouta-t-elle en fronçant les sourcils.

Spock s'autorisa un demi-sourire que Lucy ne pouvait de toute façon pas voir, toute à la contemplation des plantes qui ondulaient mollement dans les derniers rayons du soleil.

- Je ne sais pas si tu te souviens de Sabthor.

- L'ami de Sarek ? Oui, je me souviens vaguement.

- Il a été nommé ambassadeur sur Terre il y a presque deux ans.*

Lucy se retourna vers son frère avec une rapidité déconcertante. Spock était presque certain qu'elle s'était froissé un muscle.

- Attends, tu ne veux pas dire que…

Elle s'interrompit, les yeux exorbités.

- Si, répondit timidement Spock lorsque le silence menaça de s'éterniser. Je lui ai demandé s'il pouvait me rapporter un peu d'eau de l'océan Pacifique. Mon père a ajouté qu'un peu de sable serait également « appréciable pour mon projet ». Je crois que Sabthor n'a pas vraiment compris qu'il s'agissait d'une demande d'ordre privé. Il a dû croire que je devais réaliser un aquarium terrestre dans le cadre de mon apprentissage au centre. Mon père ne l'a pas détrompé, ajouta-t-il avec une légère hésitation.

En réalité, Spock se demandait s'il avait rêvé le léger clin d'œil de Sarek lorsque Sabthor avait fait de lui-même certaines inférences (fausses) que son interlocuteur n'avait pas rectifiées. Apparemment, cette nouvelle choquait aussi profondément Lucy, qui restait les bras ballants et la bouche légèrement entrouverte sans parvenir à articuler un mot. Elle se retourna lentement vers l'aquarium. Le Vulcain reprit :

- Comme la Terre est recouverte d'eau à 72,1 % et que l'eau de mer constitue 97,2 % de cette surface, en offrir à un ambassadeur vulcain pour des « études scientifiques » (il sentit malgré lui son visage chauffer à la mention de ce mensonge flagrant) ne pose absolument aucun problème. Le tout vient de la baie de San Francisco : l'eau, le sable, les galets et même les algues.

Le jeune Vulcain aurait bien aimé demander un poisson, mais il savait que toutes les espèces animales terriennes étaient à présent protégées, après les extinctions de masse des XXème et XXIème siècles. Un aquarium était déjà en soi une rareté sur une planète désertique, et Sabthor avait obtenu quelque chose d'encore plus extraordinaire qu'un poisson…

- Spock, qu'est-ce que c'est que ça ? glapit soudain Lucy en collant son visage à la vitre.

Il réprima un nouveau sourire. Lui aussi avait été surpris par ce présent inattendu.

- Apparemment, à l'institut de San Francisco, ils possédaient ce spécimen et ne savaient pas quoi en faire. Il est né et a grandi en captivité et il était impossible de le relâcher. Alors, Sabthor a accepté de le ramener avec lui.

Lucy, le nez contre la paroi de verre, essayait d'attirer vers elle la créature qui venait de sortir timidement d'une anfractuosité de rocher que Spock avait mis beaucoup de temps à fabriquer. Un tentacule après l'autre, il s'avança vers le doigt que l'enfant lui présentait de l'autre côté de la vitre. Lucy éclata de rire, un rire de pur bonheur que son frère entendait rarement.

- C'est un poulpe, précisa-t-il.

- Oui, je vois. Il est magnifique !

Comme tant de fois, le Vulcain eut très envie de faire remarquer à sa sœur qu'elle exagérait, car il n'y avait rien de magnifique dans cette petite boule visqueuse aux yeux globuleux. Mais la pieuvre se propulsa soudain vers la surface de l'aquarium, vira, tourna, remonta dans un élégant ballet qui rendit muets les deux spectateurs de la scène. (Du moins, Lucy se tut pendant une demi-minute, ce qui était déjà beaucoup pour elle.)

- Il faut lui trouver un nom ! s'écria-t-elle sans cesser de regarder l'animal, qui évoluait gracieusement devant eux. Un nom d'explorateur, étant donné tout le chemin qu'il a fait. Que dirais-tu de Magellan ?

Spock se retint de lever les yeux au ciel et de faire remarquer à quel point il était illogique de donner le nom d'un homme à un poulpe, mais rien ne pouvait arrêter Lucy lorsqu'elle avait décidé quelque chose.

- Ou alors on pourrait l'appeler Armstrong, suggéra-t-elle. Après tout, c'est le premier poulpe à être monté dans une navette spatiale !

- Il serait moins illogique de l'appeler Laïka, fit remarquer le jeune Vulcain.

- Tu crois que c'est une fille ? demanda Lucy en se tordant le cou. Comment on voit ça, chez les poulpes ?

- Sabthor m'a dit qu'il s'agissait d'un mâle, répondit Spock. Un de ses tentacules est en réalité un organe reproducteur qui…

- Si c'est un garçon, pourquoi tu veux l'appeler Laïka ? grimaça la jeune humaine.

- On ne dit pas « un garçon » ou « une fille » pour des animaux, essaya vainement de rectifier Spock. Ce n'est pas…

- Je sais ! hurla Lucy en battant des mains (le poulpe, visiblement effrayé par tous ces mouvements, rentra prestement sous son rocher). Je vais l'appeler Aragorn** !

Pendant un instant, Spock se demanda que répondre à une telle aberration. Mais sa sœur semblait tellement enchantée par son idée qu'il n'eut pas le cœur de lui dire à quel point il trouvait cela absurde. Au lieu de cela, il tenta une approche moins directe.

- Lucy, je sais que tu es tout le temps très influencée par ce que tu lis, mais…

- Mais quoi ? Tu ne trouves pas qu'il a une tête à s'appeler Aragorn ?

De nouveau, le jeune Vulcain hésita. Non, il ne trouvait absolument pas qu'un poulpe pût avoir « une tête à s'appeler Aragorn » - ou quelque nom que ce fût, d'ailleurs. Mais l'enthousiasme de Lucy était tel qu'il se contenta de hausser une épaule.

- Du moment que ça te plaise… concéda-t-il.

- J'adore ! Aragorn, chantonna-t-elle en s'accroupissant de façon à ce que son visage se retrouvât au niveau de la petite grotte où s'était réfugié le poulpe. Aragorn, n'aie pas peur !

La créature passa par l'interstice un tentacule circonspect.

- Tu vois, il reconnaît déjà son nom !

- J'en doute.

Lucy éclata de rire et se retourna vers son petit frère.

- Spock, c'est le cadeau le plus parfait du monde !

- Je crois que, comme toujours, tu exagères grandement.

- Non, je t'assure que non, reprit Lucy, dont le visage rayonnait. J'ai un morceau du Pacifique dans ma chambre ! Sur Vulcain ! Tu te rends compte à quel point c'est extraordinaire ?

Spock sentit son cœur faire un léger, très léger bond dans sa poitrine.

Illogique, se morigéna-t-il, mais il dut faire appel à toute sa maîtrise vulcaine pour ne pas sourire bêtement devant l'enthousiasme de sa sœur.

- J'imagine que ça ne te ferait pas plaisir que je t'embrasse ? ajouta-t-elle.

- Pas vraiment, répondit Spock de façon totalement neutre. Néanmoins, j'apprécie l'intention.

Cette formulation était le meilleur compromis qu'ils eussent trouvé jusqu'ici pour satisfaire à la fois la soif de Lucy pour les déclaration sentimentales et la volonté de Spock d'éviter au maximum le contact physique. Généralement, il posait sa main sur la manche de sa sœur, évitant soigneusement sa peau. Mais cette fois, il lui prit la main et la pressa pendant 2,34 secondes avant de la relâcher, suffoqué par la violence des sentiments qu'il sentait bouillonner en elle. Ses boucliers ne fonctionnaient pas toujours, et surtout pas lorsqu'il avait déjà tant de mal à garder sous contrôle ses propres émotions. Cela en valait la peine, cependant, car le sourire éblouissant que lui offrit Lucy valait bien d'avoir un peu la tête qui tournait.

- Tu as tout fait tout seul ? demanda-t-elle en regardant avec une admiration visible le dessin de la baie de San Francisco qui recouvrait la paroi du fond de l'aquarium.

- Mon père m'a aidé pour l'assemblage, avoua Spock, et aussi pour monter la pompe.

- Spock, je dis beaucoup de mal des Vulcains, mais Sarek est génial, tu sais ça ? (Spock sentit quelque chose se dénouer en lui en entendant ces mots.) Du coup, j'ai moins de mal à t'avouer que lui et Maman m'ont aussi aidée pour ton cadeau cette année.

Spock leva un sourcil, perplexe. Depuis quand Lucy avait-elle besoin de Sarek et d'Amanda pour choisir un cadeau pour son frère ? Généralement, elle trouvait toute seule, sans rien demander à personne.

- En fait, j'avais déjà une idée, mais… mais ça coûtait trop cher pour moi, alors j'ai demandé à Maman***. Elle m'a dit qu'il valait mieux que j'en parle avec Sarek parce qu'il s'y connaissait mieux qu'elle dans ce domaine. Je t'avoue que j'ai… un peu hésité avant d'y aller. Parfois, il me fait un peu peur, avoua-t-elle en baissant le ton.

Spock hocha la tête d'un air entendu. Il était plus que logique, pour une jeune humaine qui se pliait difficilement aux règles, de redouter un Vulcain aussi strict que l'était son père.

- Mais en fait, je n'avais pas à m'en faire, reprit Lucy. Comme avec I-Chaya, il m'a confirmé que c'était une bonne idée et il m'a emmenée avec lui pour aller… choisir ton cadeau. Il voulait même tout payer avec Maman, mais il fallait que ça vienne de moi, quand même, alors j'ai refusé. Mais c'était… très gentil de sa part.

Employer le mot « gentil » pour parler de son père semblait à Spock totalement incongru, mais il s'abstint de commenter, car Lucy lui avait tourné le dos pour aller fouiller dans un des tiroirs de sa commode. Jetant à terre au passage une paire de chaussettes et un t-shirt (Spock serra les dents pour ne pas aller les ramasser, les plier et les ranger – ils étaient convenus des années auparavant de ne pas intervenir dans la chambre de l'autre, et jusqu'ici il avait réussi à se plier à cette règle, quel que fût le degré de désordre qui régnait dans cette pièce), elle en extirpa un paquet plat, d'environ 62 centimètres sur 37, et le tendit à son frère.

- Bon anniversaire, Spock.

Le jeune Vulcain tendit la main pour recevoir la boîte et la soupesa, essayant en vain de deviner son contenu. Le présent était plus lourd qu'il ne l'avait anticipé, mais semblait en même temps creux. La sensation était très étrange.

- L'idée m'est venue le jour où on a fait la liste de nos défis dans le désert. Tu te souviens ?

Spock acquiesça. La conversation en question avait eu lieu 5,66 mois auparavant, alors qu'assis derrière leur rocher favori qui leur servait encore occasionnellement de vaisseau spatial (ils jouaient beaucoup moins depuis quelques temps – peut-être parce qu'ils grandissaient, se disait-il parfois, sans trop savoir que faire de cette information qui l'embarrassait) ils étaient en train d'étudier une coquille fossilisée à l'aide du tricordeur que Spock pouvait à présent emprunter au centre d'apprentissage lorsqu'il le désirait sans que personne n'y trouvât à redire. Lucy, comme souvent, se plaignait des différences entre Vulcains et humains. Elle trouvait profondément injuste que son petit frère fût capable de tout retenir sans avoir à fournir aucun effort, alors qu'il lui fallait parfois des heures pour mémoriser quelques lignes. Spock avait sincèrement rétorqué qu'elle n'en avait que plus de mérite à apprendre, et que si on exigeait de lui quelque chose qui ne lui vînt pas naturellement, il serait tout aussi embarrassé qu'elle. La petite fille, après avoir réfléchi intensément, avait demandé à son frère si ce genre de choses lui était déjà arrivé.

- A part la nage, non, je ne crois pas, avait-il répondu.

Lucy avait souri. Leur entraînement bihebdomadaire à la piscine humaine de ShiKahr avait fini par porter ses fruits, mais les débuts avaient été longs et douloureux. Nager était pour Lucy une seconde nature – elle adorait l'eau et s'y sentait parfaitement à l'aise, contrairement à son frère – et elle avait eu beaucoup de mal à comprendre les réticences de Spock et ses difficultés à se maintenir à la surface. Du moins parvenait-il maintenant à évoluer dans l'élément liquide sans couler, ce qui était un progrès indéniable par rapport à ses premières tentatives. Lucy lui avait alors demandé quels autres « défis » seraient pour lui difficiles à relever, et ils avaient passé l'après-midi entière à dresser la liste de ce qu'ils auraient, l'un ou l'autre, pour une raison ou pour une autre, du mal à faire. Lucy lui avait avoué sa peur panique des volcans, et lui-même avait accepté de livrer quelques-unes de ses faiblesses – et, dans un moment d'égarement, confié que certaines de ces activités, quoique extrêmement difficiles à réaliser pour un Vulcain, ne lui auraient pas déplu…

Elle n'avait pas osé, si ?

Si, probablement. Connaissant Lucy, la probabilité pour qu'elle ait sélectionné, retenu et conservé la bonne information était voisine de 99%. Dès lors que les sentiments étaient en jeu, elle possédait une mémoire exceptionnelle, doublée d'une intuition presque infaillible.

Spock s'astreignit au calme et décolla avec douceur les coins du papier cadeau, presque certain de savoir ce qui se trouvait à l'intérieur. Son cœur battait si fort, quelque effort qu'il fît pour le calmer, qu'il avait l'impression qu'il allait exploser. Soudain, il s'arrêta stupidement, avant de repartir encore plus rapidement, lorsque sa main effleura le bois poli de la corne supérieure. Le contact était doux, froid et presque… vivant. Il acheva de déballer l'objet avec précautions et resta quelques instants à le contempler, sans oser le toucher davantage.

- Ça… Ça te plaît ? demanda Lucy presque timidement.

Spock tourna vivement la tête vers sa sœur.

- Ca ne se voit pas ? demanda-t-il, surpris de l'hésitation qu'il perçut dans la voix de la jeune humaine.

- Euh… Non, pas du tout. Tu fais exactement la même tête que d'habitude.

- Ça me plaît, s'empressa-t-il de répondre. Tu dis que mon père l'a choisie avec toi ?

Il ne put s'empêcher de laisser sa surprise percer dans sa voix. On lui avait répété que la musique n'était pas une activité tout à fait logique. Oh, il existait bien des instruments purement vulcains, mais la plupart étaient rituels et conservaient une fonction utilitaire, à de rares exceptions près. Spock avait donc décliné l'offre de sa mère lorsque cette dernière avait proposé de lui enseigner le piano (Lucy avait essayé et renoncé, l'exercice de la musique requérant une immobilité qui ne lui était pas naturelle, pour se tourner vers la pratique des arts martiaux, beaucoup plus appropriés à son énergie inépuisable). Il n'avait pas refusé par manque d'envie, mais parce qu'il était certain que la communauté dans laquelle il essayait non sans mal de s'intégrer ne manquerait pas de le lui reprocher comme une faiblesse humaine. Son père, pensait-il, ne faisait pas exception à la règle.

Mais s'il avait lui-même participé à l'achat d'une lyre****

Lucy, semblait-il avait suivi son raisonnement et le dévisageait à présent avec cette expression étrange, presque calculatrice, indéchiffrable, avec laquelle elle le fixait parfois et que Spock ne parvenait pas à comprendre.

- Oui, Sarek l'a choisie avec moi. Ecoute, je sais que… je sais que la musique n'est pas une activité totalement vulcaine, mais il a essayé plusieurs lyres et je t'assure qu'il sait en jouer. Très bien. Maman m'a même dit qu'elle l'avait entendu sur Terre et que c'était une des choses qui l'avait décidée à le suivre sur Vulcain.

Spock essaya d'assimiler l'information, mais imaginer son père jouant une sérénade à sa mère était tellement impossible qu'il renonça. Et pourtant, il savait qu'il avait dû batailler pour obtenir le transport d'un piano depuis la Terre jusqu'à Vulcain afin qu'Amanda pût en jouer comme elle le souhaitait. Il l'écoutait d'ailleurs souvent, les yeux mi-clos, totalement envoûté par la musique...

- Ce que je veux dire, reprit la jeune humaine, c'est qu'il est peut-être embarrassé de t'encourager dans cette voie, parce qu'elle est plus humaine que vulcaine, et que c'est pour cette raison qu'il ne t'en a jamais parlé.

- Cela impliquerait que mon père pourrait ressentir de l'embarras, répondit Spock, que cette simple idée mettait mal à l'aise.

- Oui, c'est vrai. Illogique, n'est-ce-pas ?

Le ton de Lucy n'était pas totalement railleur, mais pas totalement sincère non plus. Spock décida de ne pas creuser plus avant. Il pressentait qu'une conversation sur les sentiments que son père pourrait éventuellement éprouver n'amènerait que gêne et confusion dans son esprit, et pour aujourd'hui, il voulait simplement profiter. Il laissa errer ses doigts sur les cordes et sentit son cœur vibrer à l'unisson.

- Tu crois que tu pourrais me jouer « Joyeux anniversaire » ? demanda Lucy innocemment.


* Je ne sais absolument pas si c'est canon, mais j'imagine qu'à partir du moment où Sarek a épousé une humaine, il a été "émotionnellement compromis" et a dû abandonner son poste. Dans TOS, il est toujours ambassadeur, mais plus sur Terre depuis un certain temps. J'aime à penser qu'il est rentré sur Vulcain pour élever son fils. Peut-être que, par la suite, il va reprendre un poste diplomatique ailleurs... ?

** Que les fans du Seigneur des Anneaux me pardonnent. J'adore Aragorn... et j'adore les poulpes (pas à manger, hein, mais en vrai - ce sont des animaux extrêmement intelligents et j'adorerais en avoir un chez moi). J'imagine que Lucy a découvert l'univers de Tolkien vers 11 ans et que ça l'a fascinée autant que ça m'a fascinée au même âge.

*** Je sais que l'univers de Star Trek est détaché de toute considération économique, mais dans "The trouble with tribbles" ou "I, Mudd", il est question d'argent, j'en ai déduit que, contrairement à ce qu'affirme Kirk dans le 4ème film, il n'a pas totalement disparu (c'est bon, Kirk, on a compris, tu dis ça pour que la fille t'invite !).

**** Complètement canon. Dans TOS, Spock joue de la lyre vulcaine (allez voir sur Internet si vous ne voyez pas à quoi ça ressemble, c'est vraiment très beau) et même du piano. J'ai été déçue qu'ils ne se servent pas de cette caractéristique dans le reboot. Et après tout, à quoi servent les fanfictions, si ce n'est à remédier à ce type de déceptions ?