Ce chapitre est le premier à être sorti de mon imagination, lorsque j'ai commencé à inventer le personnage de Lucy. Maintenant, je trouve l'idée du conte transposé un peu naïve, mais bon, je vais la laisser quand même, parce qu'il s'agit de ma première idée concernant Lucy. Je reste intimement convaincue que Spock a du mal avec les émotions en général, mais surtout avec la colère, qu'il ne parvient absolument pas à gérer (il n'y a qu'à voir dans les films XI et XII...), et j'aimais bien l'idée que Lucy lui propose une alternative aux solutions pacifiques vulcaines, qui ne satisfont pas sa moitié humaine. Je ne raconte pas l'entraînement car je suis peu à l'aise sur ce genre de scènes d'actions (vous commencez à me connaître), je préfère la réflexion qui précède, mais je pense m'en resservir dans un chapitre à venir. Bonne lecture !


Dix ans

Spock regarda avec stupeur – et, s'il fallait l'avouer, une certaine consternation – les éclats de verre qui s'effritaient dans le lavabo, et, tout au fond du miroir, lointain et comme inaccessible, son reflet brouillé, fragmenté, morcelé…

Il prit une profonde inspiration.

Contrôle.

Une traînée verte sur le bord du miroir indiquait qu'il avait frappé encore plus fort qu'il ne l'avait cru. Distraitement, il regarda sa main et s'aperçut que mille petites paillettes de verre étaient restées incrustées dans sa peau. Une profonde coupure, à la jointure du majeur, saignait abondamment. Il essaya d'ouvrir le poing et ressentit une vive douleur.

Son inspiration suivante fut saccadée.

Contrôle.

Il lui fallait tout nettoyer, ranger, faire disparaître avant que Lucy ou ses parents n'arrivent. Il serait compliqué d'expliquer la disparition du miroir, mais il pouvait toujours prétendre…

Prétendre quoi ? ricana l'autre moitié, celle qui prenait de plus en plus de place dans sa personnalité, et qu'il essayait désespérément de faire taire depuis des mois. Il n'avait aucun talent pour le mensonge, ne savait pas dissimuler le moindre fait, et surtout pas aux deux perspicaces humaines qui le connaissaient par cœur. Une violente nausée le força à se pencher vers le lavabo au cas où sa moitié humaine ne se décide à le trahir encore une fois en permettant au contenu de son estomac de ressortir par où il était rentré – mais il parvint à peu près à maintenir un semblant de maîtrise sur son corps.

Lorsqu'il releva la tête, ses yeux croisèrent ceux de Lucy dans le miroir brisé. Elle se tenait juste derrière lui, à 96 centimètres exactement – une distance parfaitement raisonnable, ni trop près, ni trop loin. Elle était devenue experte en la matière. Mais aujourd'hui, Spock aurait souhaité avoir un peu de temps tout seul pour éviter de se donner en spectacle.

L'idée que sa sœur venait d'assister à sa perte totale de contrôle l'acheva, et la nourriture qu'il avait ingurgitée à midi se fraya malgré lui un chemin hors de son œsophage.

- Calme-toi. Respire.

- J'ai cassé le miroir, dit Spock d'une voix blanche en se redressant, le souffle court.

Une voix blanche. Quelle étrange expression. Une voix n'avait pas de couleur. Un son n'avait pas de couleur. Les sens ne se mélangeaient pas.

- J'avais remarqué, répondit la jeune fille.

La voix de Lucy changeait pourtant de couleur selon les jours, selon son humeur, selon la personne à qui elle parlait. C'était illogique, mais c'était ainsi. Et pour l'instant, elle restait remarquablement neutre – grise, froide, dépourvue d'émotions. Lucy avait fini par comprendre, au fil des ans, que l'absence d'émotions était parfois nécessaire.

Et jamais il n'en avait tant eu besoin que maintenant.

- Qu'est-ce qui s'est passé ?

- Rien, répondit-il en s'essuyant la bouche, avant de se rendre compte qu'il avait empiré les choses en se barbouillant les lèvres de sang.

- Menteur. Tu t'es fait mal ?

- Non. Je ne sens rien.

Les réponses venaient, mécaniques, sans qu'il eût le moindre contrôle sur elles – il répondait en Vulcain, songea-t-il dans un moment de lucidité, comme on lui avait appris à répondre, tout en s'efforçant d'enfouir au plus profond de lui les émotions qui ne demandaient qu'à se précipiter au dehors.

- Menteur, répéta Lucy.

- Les Vulcains ne mentent pas.

- Mon cul.

- Tu es grossière.

- En effet. Et toi, violent. Chacun ses problèmes, tu vois.

Il y eut un silence, que Spock eût pu qualifier d'inconfortable s'il avait été capable d'éprouver autre chose que la colère qui bouillonnait dans ses veines. Il crispa les poings, serra les dents, sentit tous ses muscles se raidir.

- Si je ne te touche pas la main, est-ce que tu me laisseras la nettoyer et la soigner ?

Spock baissa de nouveau les yeux vers ses doigts ensanglantés avant de les planter dans ceux de Lucy, à travers le miroir.

- Tu ne me toucheras pas ?

- Promis.

- Alors d'accord.

- Assieds-toi, ordonna la voix de la jeune fille dans son dos.

Sans réfléchir, il s'assit, toujours aussi raide, sur le tabouret de bois vert qui servait à poser la serviette de toilette près de la douche. Lucy alla à la petite armoire à pharmacie, sélectionna quelques ustensiles, referma la porte et vint se planter devant lui. Spock remarqua qu'elle avait enfilé des gants en latex, normalement réservés au ménage.

- Simple précaution, expliqua-t-elle en s'emparant de la main droite de son frère.

Puis, de nouveau, le silence. Lucy avait imbibé une petite compresse d'alcool et, assise à côté de son patient improvisé, penché sur ses doigts, elle s'appliquait à retirer le plus délicatement possible les minuscules éclats de verres qui s'étaient logés sous la peau écorchée. Spock ne put retenir un léger mouvement de recul.

- Quand j'étais petite, sur Terre, et que je m'étais fait mal, Mia me racontait toujours une histoire pendant qu'elle me soignait, pour que j'évite de penser à la douleur.

- Mia ? répéta Spock.

Il avait déjà entendu ce nom, et savait que Lucy recevait régulièrement – maintenant qu'il y pensait, de moins en moins régulièrement – des communications subspatiales de la part de la Terre, mais elle s'était toujours montrée réservée à ce sujet, et, en bon Vulcain, discret et respectueux de la vie privée d'autrui, il n'avait pas posé trop de questions.

Ce qui ne signifiait pas qu'il n'était pas curieux.

- Elle et son mari se sont occupés de moi sur Terre quand mes parents en ont eu marre de moi, répondit la jeune fille d'un ton un peu trop neutre pour refléter totalement son état d'esprit.

Spock demeura un instant interdit, oubliant pour un moment ce qui lui était arrivé pour se concentrer sur l'énormité que venait de proférer sa sœur.

- … Marre de toi ? Tes parents ?

- La sœur de mon père et son mari, précisa Lucy. J'ai vécu avec eux sur Terre, apparemment, mais je n'en ai aucun souvenir, parce qu'ils se sont engagés dans Starfleet quand j'avais à peine trois ans et m'ont confiée à leurs voisins. Mia et Arthur. Et Mia me racontait toujours des histoires.*

Elle appuya un peu trop fort sur la profonde coupure qui balafrait l'annulaire de son frère, et ce dernier grimaça.

- Je veux bien en entendre une, concéda-t-il.

Il savait qu'elle ne dirait rien de plus sur sa vie sur Terre. Il accepta l'offrande sans en demander davantage. Cela faisait partie de leurs accords, établis plusieurs années auparavant dans le but d'éviter entre eux tout malentendu dû à leurs différences culturelles, et soigneusement écrits sur une feuille punaisée devant leurs bureaux respectifs. L'idée avait fait sourire leur mère, d'un sourire un peu triste.

- Il était une fois, sur une planète lointaine, un roi et une reine qui venaient de deux pays différents.

Le jeune Vulcain se retint de lever les yeux au ciel. Evidemment, sa sœur avait choisi de lui raconter un conte de fées totalement illogique. Apparemment nullement perturbée par cette incohérence (raconter un conte à un Vulcain semblait à Spock à peu près aussi utile que réciter du Shakespeare à un poulpe, même si ce dernier portait le nom d'un célèbre héros – ce qui n'empêchait pas Lucy de lui déclamer le discours de Marc-Antoine devant le tombeau de Jules César), elle poursuivit :

- Lorsque leur premier fils naquit, ils firent une grande fête pour célébrer sa venue au monde. Les plus importantes personnalités des deux royaumes furent invitées. Trois fées arrivèrent des territoires lointains où vivait la reine. Un mage très puissant, qui était le conseiller du roi, était également présent.

- Il n'y avait que quatre invités ? s'enquit Spock, pris malgré lui par le déroulement de l'histoire.

- Non, il y avait plein d'autres gens, mais ils ne sont pas importants pour la suite. Je continue. La première fée, en guise de cadeau, fit don au bébé de l'élégance et de la beauté. La seconde lui offrit l'intelligence et la curiosité.

Spock regarda sa sœur avec suspicion.

- Tu es en train de me raconter la Belle au Bois dormant, fit-il remarquer.

- Où tu vois qu'il est question d'une « Belle » dans mon histoire ? Laisse-moi raconter à ma façon, intima Lucy en appliquant sur les doigts de son frère une crème apaisante qui diminua de moitié la douleur qu'il éprouvait. La troisième fée se pencha sur le berceau du petit prince, et ce dernier se mit alors à rire. Peut-être parce que la fée avait une tête rigolote, ou peut-être parce qu'il était heureux d'être là, entouré de tant de gens – mais personne ne le sut, car le mage, qui détestait que l'on rie devant lui, intervint alors. Il se précipita près du berceau et fixa d'un air sévère l'enfant, qui se mit aussitôt à pleurer. Le mage le fusilla du regard face à cette deuxième infraction aux règles du royaume qu'il devrait un jour diriger.

Spock, qui avait senti la rage bouillonner dans son cœur au fur et à mesure qu'il comprenait ce qu'était en train de faire sa sœur, serra les dents.

- Tu crois que je suis stupide et que je ne vois pas où tu veux en venir ? siffla-t-il.

- Je te raconte un conte de fées, c'est tout, répondit Lucy calmement, avec une innocence très bien jouée. Tu ne veux pas savoir la fin ?

Non, il ne voulait pas savoir. Mais il hocha la tête de haut en bas.

- Si, murmura-t-il.

- Bon, alors je reprends. Le mage tendit un doigt accusateur vers le petit prince et s'écria : « Cet enfant sera beau et intelligent, comme il a été annoncé, mais pour être certain que je ne l'entendrai plus jamais rire ni pleurer, il sera incapable d'exprimer le moindre sentiment. Ils les éprouvera avec autant de force que tout un chacun, mais il ne parviendra pas à… »

- Lucy, l'avertit Spock, le cœur battant à tout rompre. Arrête.

- Je n'ai pas fini, répondit la jeune fille, occupée à couper un morceau de gaze propre pour en envelopper la main de son frère. La reine se jeta à genoux aux pieds du mage pour le supplier d'épargner son fils, mais une telle attitude ne fit que l'irriter davantage. « Tu veux que j'épargne ton fils ? demanda-t-il. Tu prétends que nul ne peut vivre en gardant enfouis ses sentiments au plus profond de soi ? Très bien, je t'accorde ce que tu demandes. Ton fils pourra exprimer une émotion, une seule : la colère. » Et sur ces mots, il disparut.

Spock, qui avait gardé la tête baissée pendant toute l'histoire, avala péniblement.

- Je vais dans ma chambre si tu continues, parvint-il à articuler d'une voix saccadée.

Mais la main de Lucy maintenait toujours fermement la sienne, pendant qu'elle enveloppait ses doigts du pansement qu'elle venait de découper. La jeune fille fit comme si elle n'avait rien entendu.

- Tout le monde, dans la pièce, était consterné. Mais la dernière fée, qui n'avait encore rien dit, prit la parole : « Je n'ai malheureusement pas le pouvoir de lever la malédiction qui pèse sur toi, mais je peux te promettre une chose. »

Le jeune Vulcain fit un effort surhumain pour regarder sa sœur dans les yeux. Elle demeurait parfaitement calme, impassible, maîtresse d'elle-même, et l'idée vint à Spock qu'elle paraissait en ce moment beaucoup plus Vulcaine que lui. Il en éprouva une douleur violente à l'estomac, comme si on l'avait frappé. Il pouvait sentir la rage qui bouillonnait toujours en lui, et qui menaçait de l'étouffer s'il ne la libérait pas immédiatement.

Lucy fit comme si de rien n'était et reprit :

- « Un jour, dit la fée, tu quitteras ce royaume. Tu découvriras d'autres horizons. Tu comprendras que ce que tu prenais pour des lois absolues ne sont que relatives. Tu rencontreras des gens. Tu te feras des amis. Tu auras une petite copine. Ou un petit copain, ajouta-t-elle après un instant de réflexion. Des gens qui t'auront choisi et que tu auras choisis. Et tu comprendras alors que la colère n'est qu'un sentiment parmi tant d'autres, et que les autres valent la peine qu'on s'y arrête et qu'on les exprime. Cela prendra du temps, mais pour finir, après avoir passé des années à le refuser, tu parviendras à accepter ce que tu es, totalement. Je ne peux pas faire mieux. » Et moi non plus, Spock, je ne peux pas faire mieux, conclut la jeune fille en lâchant la main de son frère.

Le Vulcain fixa ses doigts protégés par le bandage d'un blanc presque éblouissant avant de murmurer :

- Ce n'est qu'une histoire illogique et stupide.

- C'est vrai, reconnut Lucy en haussant les épaules. Mais, que tu le veuilles ou non, c'est quand même comme ça que ça s'est passé. Personne ne te laisse rien exprimer sur cette planète, et il faut même que tu sois plus Vulcain que tous les autres, que tu leur prouves sans arrêt que tu es des leurs. Mais tu es quand même à moitié humain, tu n'y peux rien, c'est comme ça. Alors ça finit par ressortir. Et il est toujours plus facile de s'énerver que d'avouer que l'on est triste ou que l'on a peur. C'est pareil pour beaucoup de gens, tu sais. Je ne sais pas ce qui s'est passé au centre d'apprentissage, mais je sais qu'il s'est passé quelque chose. Tu ne veux pas m'en parler, très bien, je ne peux pas te forcer, mais ne me dis pas qu'il ne s'est rien passé. Je suis peut-être humaine, mais pas totalement stupide. Je te connais, je sais ce que tu penses, je sais ce que…

Elle s'interrompit au dernier moment, mais Spock savait pertinemment qu'elle avait failli dire Je sais ce que tu ressens. Et une telle phrase était spécifiquement interdite par leurs accords.

- Et tu as une solution pour moi ? s'entendit-il répondre de cette horrible voix qui n'était pas la sienne, celle qu'il utilisait uniquement avec sa sœur lorsqu'il arrivait au bout de son contrôle, celle qui signifiait « Attention, Lucy, je risque de te frapper si tu vas plus loin ».

Il savait pourtant qu'elle faisait de son mieux pour l'aider, à sa façon. Mais comment aurait-elle pu le comprendre ? Personne ne pouvait le comprendre. Personne n'était, comme lui, divisé en deux moitiés opposées.

- J'ai des solutions humaines, oui. A toi de voir si tu es capable de les accepter.

Le jeune Vulcain resta un instant interdit. Jamais Lucy ne lui avait parlé ainsi. D'ordinaire, lorsqu'il était contrarié par quoi que ce soit, elle s'efforçait de le calmer, de le réconforter, mais ses tentatives, vouées à l'échec, s'achevaient invariablement par une dispute. C'était la première fois qu'elle évoquait devant lui des solutions concrètes.

- Et… quelles sont-elles ? demanda-t-il, méfiant.

Lucy alla ranger le matériel médical dans l'armoire et entreprit de nettoyer le miroir.

- Peut-être pourrais-tu commencer par me dire quel est le problème, fit-elle remarquer de ce même ton neutre qu'elle avait utilisé au début de cette conversation.

- Comme si tu ne le savais pas, dit-il entre ses dents, mais comme elle gardait le silence, il ajouta : Ce sont toujours les trois mêmes.

Il ne voulait même pas prononcer leurs noms. Des années auparavant, Sahryl et Sokar l'avaient chahuté, moqué pour son ascendance humaine, empêché d'accéder au matériel auquel il avait droit, mais ce qui se passait depuis 4,52 mois avait pris une toute autre ampleur. Trois élèves l'avaient pris comme cible privilégiée, et les tentatives de T'Linva et de certains de ses camarades qui avaient essayé de le défendre n'avaient servi à rien. Les trois élèves, plus âgés qu'eux, s'arrangeaient pour se trouver avec lui loin des yeux et des oreilles indiscrètes de ses camarades et de ses professeurs. A l'exception de l'un d'entre eux, qui avait compris ce qui se passait et était intervenu…

- Le professeur Sakhu** les a punis, expliqua Spock.

Cela ne les avait pas empêchés de recommencer, mais qu'un adulte eût reconnu l'injustice de la situation avait momentanément apaisé le jeune Vulcain. Il savait qu'il pouvait compter sur quelqu'un en cas de problème, et avait à deux reprises sollicité l'aide de Sakhu. Ce dernier avait de nouveau sermonné les trois coupables et enseigné à Spock de nouvelles techniques de méditation afin qu'il parvînt à maîtriser la colère qui le rongeait depuis que sa moitié humaine se faisait plus insistante. Il la sentait, au plus profond de lui, rugir et tourner en rond, folle de rage d'être prisonnière des barrières vulcaines qu'il avait érigées patiemment autour d'elle…

Mais son trensu avait beau lui prodiguer de patients conseils, et Spock avait beau méditer des heures durant, il n'éprouvait pas l'apaisement qu'il aurait dû ressentir. La colère ne voulait pas se tenir tranquille, et brûlait comme une flamme éternelle, inextinguible, au cœur de sa forteresse intérieure. Chaque semaine, le jeune Vulcain revenait empli de honte de de dégoût de lui-même se présenter devant son professeur et lui avouer son échec.

- Peut-être que tu n'utilises pas les bonnes méthodes, fit remarquer Lucy lorsqu'il en arriva à ce point de son récit. Sakhu est empli de bonnes intentions et je suis très contente qu'il ait puni ces têtes de nœuds, et qu'il essaye de t'aider, mais peut-être que ce qu'il te propose ne suffit pas.

- Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda Spock en haussant les épaules. Si je n'arrive pas à contrôler mes émotions par la méditation, comment veux-tu que j'y parvienne ?

- Spock, comment crois-tu que nous autres humains nous y prenons lorsque nous sommes en colère ?

Il redressa la tête et regarda un moment sa sœur, qui avait fini de ranger et de nettoyer les dégâts qu'il avait causés (encore quelque chose qu'il avait échoué, songea-t-il en pensant au miroir qui avait volé en éclats). Bras croisés sur la poitrine, elle semblait parfaitement calme, mais une flamme brûlait au fond de ses grands yeux verts.

- Je… ne sais pas, avoua-t-il.

- On la laisse sortir, tout simplement, répondit Lucy.

Spock retint avec peine un ricanement amer.

- C'est ce que je viens de faire, et regarde le résultat, dit-il en désignant du menton le miroir brisé et le bandage qui enveloppait sa main droite.

- Je me suis mal exprimée. Je voulais dire « la laisser sortir dans un environnement contrôlé ».

Le Vulcain se redressa. La formulation était tentante.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Pourquoi crois-tu que je sois si assidue aux arts martiaux ? Outre le fait que je m'entraîne pour intégrer les équipes de sécurité de Starfleet, précisa Lucy.

- Je n'y ai jamais réfléchi, avoua Spock. Je pensais juste que tu aimais bien ça.

- J'aime beaucoup, rectifia la jeune fille. Et lorsque j'ai passé deux heures à me défouler, je me suis vidée de toute la colère que j'ai pu ressentir durant la journée. Peut-être que ça vaudrait le coup que tu essayes avec moi ? Sans parler du fait que, pour intégrer Starfleet, il faudra bien que tu saches te battre un minimum, Vulcain ou non.

- Je sais, murmura pensivement le jeune Vulcain.

L'idée était… attirante. Et Lucy l'avait présentée d'une manière parfaitement logique propre à le séduire. Il lui restait cependant une dernière chose à avouer à sa sœur.

- Cette fois, ils t'ont insultée, toi.

Le souvenir revint le heurter avec tant de violence qu'il tressaillit.

- Je voulais juste que cette journée se passe bien, murmura-t-il, une boule dans la gorge. Parce que notre anniversaire se passe toujours bien.

- Spock, l'interrompit Lucy en éclatant de rire, si ces crétins m'ont insultée, je m'en fous à un point que tu ne peux pas imaginer. Ne te prends pas la tête pour ça.

- Je ne me prends pas la tête, répondit Spock en regardant avec perplexité ses mains, posées bien à plat sur ses genoux.

Lucy éclata de rire.

- Non, ça veut dire… ça veut dire que tu ne dois pas ruminer… non, attends, que tu ne dois pas… euh… que ça ne doit pas te poser problème, d'accord ? Et pour en revenir aux sports de combat, je sais que ça n'est absolument pas vulcain, mais peut-être que tu devrais quand même y réfléchir. Voir les choses sous un autre point de vue.

Spock sentit, au plus profond de lui, l'autre moitié frissonner d'anticipation. Il entendait la voix du professeur lui rappeler à quel point la philosophie vulcaine prenait racine dans le calme et la paix de l'esprit...

Est-ce que ces trois élèves, qui t'ont insulté, et qui ont insulté Lucy, ont puisé leur force dans le calme et la paix de l'esprit ? railla une petite voix dans sa tête. Tu n'arrives pas à trouver ta voie, et Lucy te propose un chemin intermédiaire. Essaye-le, tu verras bien.

- C'est d'accord.

Pour la première fois depuis le début de cette conversation, Lucy laissa paraître sa surprise.

- Wahou. Tu es sûr ?

- Oui. On commence quand ?

- Quand tu veux, répondit la jeune fille. Bon anniversaire, Spock.

- Tu avais prévu de m'offrir des leçons d'arts martiaux en guise de cadeau ? demanda le Vulcain en fronçant les sourcils.

- Je t'ai aussi acheté un livre de contes, répondit sa sœur avec un sourire moqueur. Avec plein d'histoires illogiques. Je suis sûre que ça va te plaire.

- Lucy…

- Oui ?

- La troisième fée, c'est toi, n'est-ce-pas ?

Spock eut alors l'immense privilège d'assister à un rare spectacle : voir Lucy à court de mots. Puis un sourire radieux illumina son visage et elle secoua la tête d'un air narquois.

- Attends de voir les coups que je vais te mettre dès qu'on commencera les entraînements, et tu verras si je suis une fée !

Au fond de lui, sa moitié humaine éclata d'un rire heureux.

Quelque chose lui soufflait que ces entraînements allaient être inoubliables.


* Je vous l'ai dit, je vais raconter la vie de Lucy sur Terre par petits bouts. A la fin, j'expliquerai en annexe ce qui s'est passé de façon chronologique avant sa venue sur Vulcain.

** Pour celles qui ont lu "L'autre moitié", au cas où vous vous en souveniez, Sakhu est mentionné par Spock lorsqu'il finit par cracher le morceau à propos de Lucy à un McCoy et un "vieux Spock" légèrement choqués. Dans le petit univers que je me suis fabriqué, il a été très important dans la vie de Spock, a été son mentor, avant d'être totalement rejeté par lui suite à des paroles... disons... malheureuses.