Je ne suis pas totalement restée inactive en février, et j'ai quand même écrit deux-trois trucs, dont ce chapitre plutôt mièvre et OOC, que je vais m'empresser de poster sans le relire afin de pouvoir aller de l'avant. (Parce que j'ai des idées pour les quatre anniversaires qui restent, mais j'étais bloquée là-dessus. Le but original n'était pas de passer de "mignon" à "cucul", je vous assure.) Quelques pistes sur l'enfance de Lucy sur Terre, et pas vraiment de cadeau, vous verrez pourquoi.


Onze ans

Les yeux l'entouraient et il lui était impossible de leur échapper. Elle ne pouvait détacher son regard des prunelles bleu sombre, fendues en bas, de l'iris turquoise, du cercle rose-orangé des paupières, striés de longs cils noirs. Ils étaient des milliers, et, où qu'elle aille, ils se tournaient vers elle. Pourtant, quelque part au fond de son cerveau, une petite voix lui hurlait que tous ces yeux, ces milliers d'yeux fixes, immobiles, n'étaient pas réels – qu'il suffirait de peu de chose pour les effacer à jamais…

- Lucy !

Derrière les yeux, une voix l'appelait. La jeune fille était incapable de savoir à qui elle appartenait, et pourtant, elle lui semblait familière. Mais les yeux, et la terreur qu'ils lui inspiraient, l'empêchaient de se concentrer, de réfléchir, et même de respirer. Elle prit une inspiration haletante, sentant la sueur inonder tout son corps. Les yeux se rapprochaient d'elle inexorablement, trop nombreux, bien trop nombreux…

Elle sentit soudainement une pression légère sur son front. Quelqu'un avait posé quelque chose sur sa peau brûlante, quelque chose de frais, quelque chose qui fit reculer les yeux. Lucy respira enfin. La chose appuya un peu plus sur son front. Les yeux s'estompèrent définitivement.

- Lucy, tu m'entends ?

Elle secoua la tête, incapable d'articuler le moindre son, et regretta aussitôt son geste, car le mouvement avait désagréablement remué son estomac. Elle se figea, essayant de chasser la sensation nauséeuse qui montait irrépressiblement en elle. La chose accentua légèrement sa pression sur son front et le mal au cœur se dissipa. Une sensation apaisante s'insinua en elle et elle réalisa qu'elle était allongée dans son lit. Dans sa chambre. Sur Vulcain.

- Est-ce que tu vas vomir ? demanda la voix.

Spock, réalisa soudain la jeune humaine. Elle entendit un léger soupir.

- Oui, c'est moi. Est-ce que tu veux que j'appelle Maman ?

Lucy essaya d'ouvrir les yeux, mais ses paupières semblaient collées l'une à l'autre et il lui fallut fournir un effort surhumain pour les maintenir écartées plus de trois secondes. La pièce était faiblement éclairée par la lueur de sa petite lampe de chevet, et Spock était assis sur son lit, penché vers elle – très près, beaucoup trop près selon leurs propres accords.

- C'est ta main qui est sur mon front ? murmura-t-elle d'une voix cassée.

Elle devait encore rêver, parce qu'il était impossible que Spock la touche de cette façon, volontairement. Mais ce rêve était bien plus plaisant que les cauchemars dans lesquels elle se débattait depuis ce qui lui semblait être une éternité. Au souvenir des yeux, elle frissonna.

- Oui, c'est ma main. Est-ce que c'est agréable ?

Le contact n'était pas seulement agréable, songea-t-elle, c'était un véritable soulagement. Comme si les doigts, dont la fraîcheur, par contraste avec sa peau brûlante, était une bénédiction, avaient le pouvoir de lui ôter de la tête toutes les pensées parasites que la fièvre avait fait naître en elle…

- Comment tu fais ça ? demanda-t-elle en essayant de parler plus fort, mais seul un filet de voix franchit ses lèvres.

- Je ne sais pas, répondit Spock. J'essaye de… de te faire passer un sentiment de calme et de bien-être. Ça fonctionne ?

Elle hocha doucement la tête et parvint enfin à garder les yeux ouverts plus de deux secondes… pour constater qu'une goutte de sueur avait perlé sur la tempe gauche de son frère.

- Hé, ça va ?

Le ricanement légèrement amer que le jeune Vulcain lui lança en guise de réponse était tout sauf normal.

- Tu me demandes si ça va ? demanda-t-il, et la légère touche d'hystérie dans sa voix n'avait rien de rassurant. Tu t'es regardée ?

Lucy aurait bien aimé répondre, mais elle sentait que si elle ouvrait la bouche, la suite ne serait agréable ni pour elle ni pour Spock. Ce dernier dut se rendre compte, télépathiquement, de ce qui risquait de se passer, car il retira prestement sa main, s'empara d'une petite bassine placée à côté de lui, sur le bureau, et la tendit à sa sœur juste à temps.

Lorsqu'elle eut fini d'expulser le peu d'eau qu'elle avait réussi à garder depuis la dernière fois qu'elle avait vomi, et que le goût amer de la bile se fut un peu atténué, elle se rallongea, épuisée par ce simple mouvement.

- Lucy ! Lucy, ne te rendors pas, je t'en supplie, ne te rendors pas !

Je t'en supplie ? Quelque chose n'allait pas, c'était certain. La jeune humaine fit de nouveau un suprême effort pour ne pas se rendormir.

- Qu'est-ce qui t'arrive ?

- Lucy, tu ne vas pas mourir, hein ?

Pour le coup, les yeux de la jeune fille s'ouvrirent tout grand.

- Mourir ? répéta-t-elle, incrédule. (Elle en aurait ri si elle n'avait pas eu aussi mal au ventre et à la gorge.) Spock, j'ai la grippe, d'accord ? On ne meurt pas de la grippe.

- Si, rétorqua immédiatement le Vulcain. Sept cent dix-huit milliards cinq cents millions quatre cent cinquante-trois mille neuf cent douze cas de grippes mortelles ont été recensées dans l'histoire de la population humanoïde. Uniquement sur Terre, un milliard quatre cent soixante-dix mille trois cent vingt-neuf personnes sont décédées des suites de cette maladie. Je mentionne uniquement les chiffres connus, mais la réalité est probablement bien pire. Je ne te parle même pas des complications possibles, des lésions cérébrales, des paralysies, des maladies chroniques qui…

- Spock ! s'écria Lucy, qui essayait vainement d'arrêter son frère depuis le début de sa tirade.

L'exclamation lui arracha une quinte de toux, qui fit pâlir le Vulcain. Bouche ouverte, il s'était interrompu, mais brûlait visiblement de reprendre le cheminement faussement logique de son idée.

- Spock, reprit-elle plus doucement lorsque l'irritation se fut calmée, est-ce que tu as lu toutes les données possibles sur… la grippe, juste parce que je l'ai attrapée ?

Spock hocha fébrilement la tête. Lucy commençait à s'inquiéter pour lui. Elle ne l'avait jamais vu dans cet état.

- D'accord, reprit-elle. Je sais que c'est ta façon de procéder, et que d'habitude ça… fonctionne plutôt bien pour toi, mais là, tu dois te rendre compte que ce n'est pas le cas, alors calme-toi. Ce que tu as lu ne sont que des chiffres, des statistiques. La plupart de ces gens sont morts il y a plusieurs siècles, à une époque où la médecine n'avait pas fait tous les progrès qui…

- Le dernier cas mortel de grippe sur un humain a eu lieu il y a deux mois et quatre jours, l'interrompit le jeune Vulcain, toujours en mode « récitation frénétique ».

- Sur quelle planète ?

- Sur Varenzia VIII.

- Je ne sais même pas où ça se trouve, mais je suis prête à parier qu'ils n'ont pas tous les médicaments que nous avons ici, sur Vulcain. Spock, je-ne-vais-pas-mourir, d'accord ?

- Tu m'as dit hier que, quand tu serais morte, je devrai brûler ton corps et aller sur Terre jeter tes cendres dans l'océan Pacifique, contra son petit frère, l'air presque agressif, et Lucy resta bouche bée.

- Je t'ai vraiment dit ça ? finit-elle par demander.

- Oui, répondit Spock d'un ton accusateur. Tu ne t'en souviens pas ?

Absolument pas, voulut répondre Lucy, mais elle sentait qu'un tel aveu ne ferait que renforcer la panique absolue qu'elle pouvait lire à présent très clairement dans les yeux sombres de son frère.

- Ecoute, je délirais probablement à cause de la fièvre, mais à présent ça va beaucoup mieux, affirma-t-elle.

Elle n'en était pas elle-même totalement convaincue, car elle pouvait voir, menaçants, les yeux des paons la regarder de loin, depuis les quatre coins de sa chambre, prêts à lui sauter dessus dès qu'elle cesserait de se concentrer pour les tenir à distance.

- Ca fait quatre jours que tu es malade. Je ne te crois pas.

Elle soupira. Evidemment, Spock ne la croyait pas. Evidemment, pour une fois qu'il réagissait émotionnellement (ce qu'elle le poussait à faire, en règle générale, certaine que tout garder au plus profond de lui ne lui était pas bénéfique), elle n'était pas en état de gérer le contrecoup.

- Et puis tu m'as demandé d'effacer les yeux, ajouta le Vulcain, visiblement aussi perplexe qu'inquiet. Qu'est-ce que ça veut dire ?

- Sur un livre d'images que j'avais sur Terre, il y avait des paons, expliqua Lucy, tentant vainement de réprimer un frisson d'angoisse. Ils m'ont toujours fait peur, depuis toute petite. Je vois leurs plumes dans mes rêves, souvent. Comme des milliers d'yeux qui me regardent, qui attendent que je tombe.

- Et tu tombes ?

- Ca dépend des fois, répondit-elle évasivement en recommençant à tousser.

Elle n'avait pas envie de raconter ce qui se passait lorsqu'elle tombait, la sensation des becs sur sa peau, qui la piquaient, la déchiquetaient, la dépeçaient vivante…

- Lucy !

La jeune fille ouvrit de nouveau les yeux, pour constater que ceux de son frère étaient emplis de larmes.

- Ne me dis pas que tu vas pleurer maintenant, soupira-t-elle, parce que je ne serai pas capable de m'occuper de toi. Pas aujourd'hui.

- Et toi, dis-moi que tu ne vas pas me laisser tout seul, répondit-il avec un reniflement tellement peu vulcain que Lucy se sentit à son tour au bord des larmes. Que tu ne vas pas mourir et me laisser.

- Spock, le prévint-elle avec précautions, tu sais que je vais forcément mourir un jour, n'est-ce-pas ? Et probablement avant toi. Les humains ont une espérance de vie bien moins longue que celle des Vulcains. C'est logique, ajouta-t-elle avec un petit sourire, qui s'effaça devant le mouvement de recul de son frère.

Depuis quand parlaient-ils de telles choses ? se demanda-t-elle en voyant une nouvelle vague de douleur – d'une angoisse tellement violente qu'elle douta un instant de sa réalité – passer dans les yeux de Spock. Jamais ils n'abordaient ce genre de sujets susceptibles d'éveiller chez l'un ou chez l'autre une émotion de cette intensité.

- Je ne sais pas ce que tu attends de moi, admit-elle, choisissant, comme tant de fois, la franchise absolue. Je suis épuisée et mon cerveau ressemble à de la sauce blanche. C'est une image, juste au cas où tu imagines que mon cerveau puisse vraiment s'être liquéfié. Dis-moi juste ce que je peux faire pour toi, je le ferai.

- Ne sois plus malade, ordonna le jeune Vulcain.

- Quelque chose de possible, espèce d'idiot.

- Guéris dans les prochaines vingt-quatre heures pour pouvoir venir avec nous sur Terre.

Sur Terre ?

Oh, oui. Oui, le voyage. Qu'ils avaient prévu depuis des mois. Dont ils parlaient tous deux depuis des semaines. Qu'elle-même anticipait encore avec une frénésie impossible à canaliser quelques jours auparavant. Comment avait-elle pu oublier ?

- Dans vingt-quatre heures ? répéta Lucy, essayant de se concentrer.

Elle savait que cela signifiait quelque chose, mais elle n'arrivait pas à…

Oh.

- Je suis vraiment désolée. Bon anniversaire, Spock. J'ai failli oublier. Et en plus, je n'ai même pas de cadeau. Je pensais que le voyage sur Terre était un cadeau suffisant en soi. Je suis désolée.

- Je m'en fiche de ton cadeau, la coupa Spock. Je veux juste que tu ailles mieux pour qu'on puisse partir ensemble.

- Ecoute-moi attentivement, parce que je ne suis pas certaine de pouvoir tout te répéter une deuxième fois. (En réalité, elle n'était même pas certaine de parvenir au bout du petit discours qu'elle avait l'intention d'improviser – mais elle se devait d'essayer, parce qu'après tout, il n'y avait pas entre eux que des accords écrits, censés les aider à mieux accepter leurs différences culturelles, non, il y avait également un accord tacite, qu'ils n'avaient jamais mentionné, même vaguement, mais qui n'en existait pas moins, celui qui stipulait qu'elle était la grande sœur, et qu'elle prendrait soin de son frère en toutes circonstances.) Même si j'allais mieux demain, je ne partirais pas avec vous. Il y a des normes très strictes concernant la contagion sur les vaisseaux interstellaires. Mais ça n'est pas grave. Tu vas partir avec Maman, et la prochaine fois que nous irons sur Terre…

- Non.

Visiblement, Spock, de son côté, respectait à la lettre les accords tacites du petit frère relou qui contredisait sans arrêt sa grande sœur (qui tâchait d'être raisonnable, et responsable, et mature, alors qu'en réalité elle était profondément dégoûtée – une émotion parfaitement humaine, parfaitement adolescente, aurait rajouté sa mère – de ne pas pouvoir faire partie du voyage). Elle toussa de nouveau.

- Quoi, non ?

- Non, je ne partirai pas avec Maman. Je ne partirai pas sans toi.

Ah. Là, les choses devenaient un peu plus problématique.

- Spock, tu sais ce que ça coûte, un voyage comme celui-là ? Tu ne peux pas te permettre de l'annuler au dernier moment.

- Maman voulait même proposer à Gabrielle de partir à ta place, expliqua le jeune Vulcain.

- C'est une excellente idée, se força à dire Lucy, qui avait une grosse boule dans la gorge à l'idée que son amie Gabrielle (dont elle était déjà un peu jalouse, il fallait bien l'avouer) puisse partir avec sa mère, son frère et les Petersen, alors qu'elle-même resterait clouée sur Vulcain avec la grippe.

- Non, ce n'est pas une excellente idée ! Si tu ne pars pas, je ne pars pas non plus !

- Spock, tu es allé un peu t'entraîner pour te défouler, ou ça fait quatre jours que tu es là, à attendre que je me réveille et à saouler tout le monde avec tes lamentations ?

Ce n'était peut-être pas la réplique la plus empathique que Lucy ait jamais prononcée, mais elle avait atteint les limites de sa patience. Elle avait froid, elle avait mal partout, se concentrer était difficile, elle avait l'impression que sa salive avait la consistance du papier mâché, son nez était complètement bouché, son cœur battait désagréablement dans ses tempes, ses articulations protestaient à chaque mouvement, et elle avait autre chose à faire (dormir, par exemple) qu'à consoler son petit frère de sa perte somme toute très peu probable. Si elle avait réellement été en danger de mort, il y avait fort à parier que sa mère serait restée à son chevet. Ou l'aurait emmenée à l'hôpital. Spock était ridicule, en plus de se montrer illogique, et ce n'était pas à elle de s'occuper de ses états d'âme lorsqu'elle devait déjà concentrer tous ses efforts pour ne pas vomir, ou tourner de l'œil.

Spock ne répondit rien et baissa les paupières. Lucy sentit immédiatement la culpabilité monter en elle. Jamais elle n'avait reproché à son frère d'exprimer des émotions, et commencer maintenant serait probablement une mauvaise idée si elle voulait qu'il continue à laisser sa moitié humaine se défouler de temps à autre.

Cela faisait un an qu'ils s'entraînaient tous les deux quotidiennement aux arts martiaux. Selon la jeune fille, il s'agissait de la meilleure thérapie possible pour un Vulcain de dix ans (onze maintenant, rectifia-t-elle) incapable d'extérioriser ses craintes, sa tristesse, ses déceptions autrement qu'en retournant contre lui la colère qui prenait le dessus à chaque fois qu'une émotion un peu trop forte pointait la tête au-delà des créneaux mal ajustés de ses foutus boucliers mentaux. Les résultats avaient surpassé ses attentes, car Spock, certain de gagner en raison de sa force physique et de sa rapidité supérieures, avait été stupéfait (et probablement mortifié, quoiqu'il ne l'eût avoué sous aucun prétexte) de se retrouver à terre dans la première minute de leur premier combat. Après tout, Lucy s'entraînait depuis des années et adorait combiner les techniques les plus improbables. Son maître de combat, qu'elle vénérait presque autant qu'une divinité, lui avait prodigué des encouragements flatteurs, et l'avait même complimenté à cinq reprises sur la façon dont elle parvenait à surprendre l'adversaire.

Ce que Lucy envisageait comme un défouloir pour son frère était donc rapidement devenu un défi à relever pour eux deux, l'une ayant pour elle l'expérience et la technique, l'autre les qualités inhérentes à son espèce. Le Vulcain avait très rapidement assimilé les techniques de base et était passé au niveau supérieur à une vitesse alarmante, et sa sœur avait dû travailler dur et améliorer sa concentration pour pouvoir réussir à le vaincre deux fois sur trois. Parfois, après une journée particulièrement difficile, Spock ne parvenait plus à maîtriser la rage qui s'était accumulé en lui et frappait aveuglément, jusqu'à épuisement total. Lucy n'avait alors en règle générale aucun de mal à éviter ses attaques, jusqu'au jour où n coup l'avait finalement atteinte au bras, que la force brute du Vulcain avait cassé net.

Cinq mois après l'incident, elle était certaine qu'il s'en voulait encore. Il lui avait fallu du temps pour revenir s'entraîner avec elle, et il avait tendance à retenir inconsciemment ses coups. Mais ces séances, qui les épuisaient physiquement tous deux, vidait également Spock émotionnellement et lui permettait occasionnellement – de plus en plus, en fait – de laisser sa moitié humaine exprimer autre chose que de la colère. Lucy et Amanda en étaient toujours ravies. Sarek, fidèle à son caractère de sphinx impénétrable, ne faisait pas de commentaire à ce sujet.

- Je suis désolée, murmura-t-elle. Je ne voulais pas te parler sèchement. Je suis contente que tu exprimes ce que tu ressens, c'est juste qu'en ce moment c'est… c'est un peu difficile pour moi, tu comprends ?

Spock acquiesça, sans toutefois relever la tête vers elle. Lucy fit un effort pour se pencher légèrement sur le côté.

- Je suis vraiment désolée, répéta-t-elle sincèrement. Je n'arrête pas de te dire que tu peux me dire tout ce que tu ressens, et tout ce que j'arrive à te répondre quand tu le fais, c'est…

- Comment faites-vous ? l'interrompit brutalement le jeune Vulcain, et Lucy resta interdite.

- Comment… comment qui fait quoi ?

- Vous autres humains. Comment faites-vous pour ressentir tout le temps ? Comment pouvez-vous… le supporter sans cesse ? Ça fait… Ça fait tellement mal. Je ne comprends pas comment vous pouvez y arriver.

Lucy sentit son cœur s'arrêter, comprimé dans un étau glacé. C'était comme si la fièvre qui battait dans ses tempes venait de lui fournir un instant de lucidité absolue, qui faisait soudain tourner autour d'elle le monde à trois cent soixante degrés. Depuis des années, elle n'avait de cesse de vanter à son petit frère l'avantage des sentiments, de lui décrire les émotions extraordinaires que pourrait lui prodiguer celle qu'il appelait son « autre moitié », de lui exposer le danger dans lequel il mettait son esprit en refusant de les exprimer, sans jamais avoir vraiment compris que Spock n'était qu'à demi humain. Que son cerveau, à l'instar de son sang, de ses organes, de ses os, devait différer physiologiquement de celui de sa sœur ou de sa mère, tout autant qu'il différait de celui de Sarek. Quelque chose en lui, cette part vulcaine qu'il s'efforçait de contenter, n'avait peut-être pas besoin de cette humanité. En souffrait probablement. Ne la supportait peut-être pas.

Sans réfléchir, elle tendit la main et, la passant derrière le cou de son frère, l'attira vers elle. Plus tard, s'il lui reprochait ce moment de faiblesse, elle pourrait le mettre sur le compte de la fièvre et de la grippe, mais pour le moment, elle voulait seulement lui faire sentir à quel point elle était désolée. Etonnamment, il se laissa faire et s'allongea à demi à côté de Lucy, sa tête reposant à côté de l'épaule de la jeune fille. Il était plus facile de lui parler ainsi, sans voir son visage.

- Je suis vraiment, vraiment désolée, répéta-t-elle pour la centième fois depuis le début de leur absurde conversation. Je suis une idiote. Je n'ai jamais réfléchi que ça pouvait te faire souffrir à ce point. Je me suis placée d'un point de vue humain. Et pour un humain, il n'est pas supportable de toujours tout garder pour soi. C'était une erreur. Je voulais juste… je voulais que tu sois comme moi, je voulais pouvoir te comprendre.

Elle sentit les larmes lui monter aux yeux et dut faire un prodigieux effort sur elle-même pour ne pas se mettre à pleurer comme une madeleine.

- Je ne te dirai plus jamais ce genre de choses, je te le promets. Si tu as besoin d'être totalement Vulcain, je te laisserai l'être. Si tu as besoin d'emprisonner tes émotions, alors c'est… c'est probablement une bonne chose. S'il faut que, plus tard, tu ailles faire le rituel du kolinahr, ça ne changera rien entre nous. Je te jure que je n'essayerai plus jamais de te changer pour te faire devenir un peu plus humain, un peu plus… comme moi. Je te jure que je t'aimerai comme tu es, comme tu auras choisi d'être.

Le visage enfoui dans la couverture, Spock eut un petit mouvement convulsif, et Lucy comprit, atterrée, qu'il était en train de pleurer. Elle essaya de répéter ce qu'elle venait de lui dire en utilisant exclusivement leur lien télépathique. Après un temps qui lui sembla une éternité, le jeune Vulcain se redressa, s'essuya les yeux et renifla, se dégageant de l'étreinte de sa sœur avec douceur.

- Je t'assure que je veux aussi être humain, Lucy, dit-il à voix basse.

Egoïstement, la jeune fille sentit un immense poids tomber de ses épaules, malgré le malaise physique général dans lequel elle se trouvait, et la brume cotonneuse qui enveloppait son esprit. C'était la première fois que Spock avouait quelque chose d'aussi peu conforme à la tradition vulcaine – la première fois qu'il évoquait son humanité de façon positive.

- C'est juste que… je ne suis pas à ma place ici, continua-t-il. Je ne suis à ma place nulle part. J'ai réussi le Kahs-wan. Je suis dans les meilleurs au centre d'enseignement. J'atteins un niveau de méditation plus avancé que la plupart de ceux de mon âge. Et pourtant, je n'arrive pas à… à être totalement Vulcain, comme tu dis. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir essayé. J'avoue que j'essaye encore, quelquefois. Mais à d'autres moments, je sens que je ne peux pas nier mon autre moitié, que ça ne me mènera nulle part. D'ailleurs, je me sens généralement mieux après nos entraînements, ce qui semble prouver que tu as raison. Mais dans des moments comme celui-ci... tout est trop fort, trop intense. J'ai juste… peur, tout le temps, et je ne sais pas comment faire pour me calmer.

Il soupira et haussa les épaules.

- Spock, murmura Lucy en serrant la main de son frère, même si je t'assure que je ne vais pas mourir de la grippe, c'est normal d'être inquiet pour ceux que l'on aime.

Le regard qu'il lui jeta lui fit réaliser, un peu tard, qu'elle venait de briser deux interdits pourtant écrits en gros au-dessus de son bureau : initier un contact sans le prévenir, et présumer que son frère pouvait éprouver des sentiments. Eh bien, tant pis. Elle était malade, elle avait le droit de ne pas respecter à la lettre les contrats qu'elle avait signés.

Apparemment, Spock comprit qu'elle n'était pas totalement responsable de ce qu'elle disait, car il ne dégagea pas ses doigts, et ne lui fit aucune remarque. L'inquiétude dans ses yeux n'avait pas complètement disparu, mais il était loin de l'état de panique totale dans laquelle Lucy l'avait trouvé en se réveillant.

- Ma moitié vulcaine ne cesse de me répéter que, si je m'étais correctement entraîné à la méditation, si j'avais davantage renforcé mes boucliers, je serais capable de me protéger de tout ce que je ressens. Mais je n'y arrive pas.

- Tu sais, la voie vulcaine n'est pas incompatible avec ta partie humaine. Tu peux essayer de les faire cohabiter au lieu de les laisser se faire la guerre sans arrêt.

Spock hocha la tête.

- C'est difficile, avoua-t-il. C'est toujours difficile de choisir un chemin qui n'a jamais été emprunté par personne.

- Je comprends, répondit Lucy en réprimant une nouvelle nausée (ils étaient en train d'avoir ce qui serait probablement la conversation la plus importante de leur vie, elle ne pouvait décemment pas gâcher ce moment en vomissant sur les genoux de son frère). Moi non plus, je ne me sens pas vraiment à ma place sur Vulcain, tu sais. Mais je n'étais pas vraiment à ma place sur Terre non plus, ajouta-t-elle sans réfléchir, alors j'imagine que ça vient de moi.

L'étonnement qui se peignit sur le visage de son frère lui fit comprendre qu'elle avait laissé filtrer une information de trop, et elle se mordit les lèvres.

- Pourquoi dis-tu cela ? demanda Spock.

- C'est sans importance. Oublie.

Le jeune Vulcain la regarda un instant, prit une inspiration, comme il le faisait avant de se jeter à l'eau (Lucy, qui adorait plonger à la piscine, avait fini par le convaincre de l'imiter, et il retenait toujours sa respiration de façon comique, comme s'il avait besoin de litres et de litres d'air dans les poumons pour affronter l'eau qui chantait doucement trois mètres au-dessous d'eux), et ferma à demi les yeux :

- Tu me reproches toujours de ne pas dire ce que je… ressens, mais dès que l'on aborde le sujet des années que tu as passées sur Terre, tu es plus Vulcaine que moi. Je ne suis même pas certain que tu t'en rendes compte.

Lucy ouvrit la bouche, mais les mots qui sortirent n'étaient pas ceux qu'elle avait prévus :

- Sur Terre, personne ne voulait de moi. Ni mon oncle et ma tante, ni les voisins qui m'ont élevée. (Tais-toi, tais-toi donc ! hurlait la petite voix paniquée de la raison en elle, mais elle n'avait plus le contrôle sur sa voix, et il était tellement libérateur de parler, après ces années passées à vouloir oublier sans y parvenir.) Mon oncle et ma tante sont partis en me laissant derrière, et ils ne sont jamais revenus. Mia et Arthur m'aimaient bien, mais ils avaient déjà sept enfants, alors il n'y avait pas trop de place pour moi.

- Et Maman ? demanda Spock avec précaution.

La jeune fille haussa les épaules.

- Je ne sais pas, avoua-t-elle finalement. Je veux dire, je sais qu'elle ne m'a pas abandonnée volontairement, je sais qu'elle ne pouvait pas faire autrement, mais…

Sa gorge se resserra et elle fut incapable d'achever sa phrase. Feignant une nouvelle crise de toux, elle tendit la main vers le verre d'eau posé sur sa table de chevet et but deux gorgées. Son frère la regardait tellement intensément qu'elle se sentit presque mal à l'aise.

- C'est bon, Spock, c'est du passé. Je suis heureuse ici maintenant, avec toi, et Maman, et Sarek. Vraiment.

- Tu me le promets ?

- Je te le promets, répondit Lucy en souriant. Et je te promets que je ne vais pas mourir de la grippe.

- D'accord, répondit le jeune Vulcain avec une solennité étrange.

Lucy savait qu'elle aurait dû lui dire encore beaucoup d'autres choses, des choses importantes, mais elle sentait le sommeil s'abattre sur elle comme un manteau de plomb, malgré l'énergie qu'elle mettait à lutter contre la fatigue.

- Tu vas aller sur Terre, hein ? murmura-t-elle en s'enfonçant davantage dans les couvertures. Tu prendras des photos, tu me raconteras votre voyage. Ce sera ton cadeau pour mes treize ans, d'accord ?

- D'accord, répéta Spock avec réticence.

- Et si tu trouves une femelle poulpe, conclut Lucy avant de se laisser aller dans les bras de Morphée, tu peux la rapporter avec toi. Aragorn s'ennuie tout seul, il serait très content d'avoir une petite camarade de jeux.