Euh... Bonjour, me revoilà ! Deux sources pour ce chapitre. Vous allez voir, toutes deux d'une haute portée littéraire et intellectuelle. D'abord, un épisode de The big bang theory, dont je mets un extrait en note de bas de page (je n'ai pas pu résister). Ensuite, une chanson de Calogero, "Les feux d'artifice", que ma chorale a chantée l'an dernier (et je vous jure, à trois voix, ça donne des frissons partout) et dont vous retrouverez le dernier refrain à la fin de ce chapitre. Dernière précision, je ne connais absolument RIEN à la physique et à la théorie des univers multiples, mais l'idée me fascine, et il s'agit d'un élément récurrent dans Star Trek (l'univers-miroir, l'espèce d'univers chelou dans "The alternate factor", sans parler du voyage dans le temps du vieux Spock et des autres sauts temporels de l'Enterprise, notamment dans Retour sur Terre). Si je dis d'énormes bêtises à ce sujet, pardonnez-moi.


Douze ans

Rendez-vous à minuit dans le jardin. Ne fais pas de bruit, habille-toi chaudement et prends ta lyre.

Spock regarda pour la centième fois le morceau de papier plié en quatre qu'il avait trouvé sur son lit en entrant dans sa chambre. La soirée s'était déroulée parfaitement normalement, et lorsque l'heure était venue pour Lucy de se coucher, il était, à moitié par solidarité, et à moitié parce qu'il éprouvait le besoin de méditer, à défaut de celui de dormir, monté avec elle à l'étage. Elle lui avait souhaité une bonne nuit d'une voix égale, sans que rien dans son ton n'indiquât qu'elle lui avait demandé, par message interposé, de quitter la maison en plein milieu de la nuit.

Parfois, les qualités d'actrice de sa sœur le laissaient sans voix. Au sens propre comme au sens figuré.

Quelques minutes avant minuit, il avait décroché son ka'athyra* du mur où il était suspendu, au-dessus de son lit, enfilé un pull chaud et des chaussettes, et s'était demandé pour la millième, non sans un frisson d'excitation, quels étaient les plans de Lucy pour leur anniversaire imminent. Sans trouver de réponse à cette question (les projets de sa sœur étant la plupart du temps totalement inattendus, il était vain de chercher à les deviner), il se faufila hors de sa chambre, descendit sans bruit les escaliers, mit ses chaussures, poussa la porte d'entrée, la referma sans un grincement, et traversa le jardin aux senteurs épicées. La nuit, les plantes qui poussaient de part et d'autre de l'allée sableuse menant au portail exhalaient un parfum entêtant qui, Spock le savait, lui rappellerait toujours son enfance.

Arrivé au petit muret de pierres sèches qui séparait leur jardin de la rue, il s'arrêta net.

Lucy l'attendait, à demi assise sur une moto du désert, la tête légèrement penchée, le regard scrutateur, comme si elle évaluait les probabilités que son frère refuse catégoriquement de monter sur ce véhicule.

La réponse, il s'apprêtait à le lui dire, était de 98,76%.

- Avant que tu ne commences à poser des questions stupides, je ne l'ai pas volée, précisa la jeune fille.

Peut-être 92,34%, admit le Vulcain. (Il devait avouer que son premier réflexe avait en effet été de croire que Lucy avait… emprunté l'engin, tout comme elle avait emprunté le tricordeur de Sahryl en fouillant dans son sac.)

- Où l'as-tu trouvée, alors ? demanda-t-il avec réticence, fasciné malgré lui par le véhicule anti-gravité** qui flottait légèrement au-dessus du sol sans émettre un seul son.

- Thomas me l'a prêtée. Je précise également qu'il m'a appris à m'en servir.

La réticence de Spock descendit à 87,45%. Pourtant, il n'appréciait guère Thomas Petersen, et plus spécifiquement la place grandissante qu'il occupait dans la vie de sa sœur. Mais si le véhicule était bien le sien, il était peu probable qu'il l'eût confié à Lucy sans lui avoir au préalable enseigné la façon de l'utiliser.

- Tu n'as pas l'âge légal pour conduire une moto du désert.

- En effet, mais dans la mesure où nous allons justement dans le désert, où par définition il n'y a personne, personne n'en saura rien.

L'argument se tenait, mais enfreindre la loi posait toujours problème au jeune Vulcain. Disons 84,88%.

- Tu n'es pas curieux de savoir où je vais t'emmener ?

Spock se força à rester impassible. Bien évidemment, il était curieux. La curiosité faisait partie intégrante de ses deux moitiés, le poussant parfois à transgresser des règles auxquelles il n'aurait pourtant jamais imaginé pouvoir désobéir. La plupart du temps, sa sœur donnait le coup de pouce dont il avait besoin pour passer de l'autre côté de la frontière, et il se laissait tenter.

75,50%.

- Je ne remets pas en doute des talents de conductrice, mais un accident est toujours possible, anticipa-t-il.

La jeune fille exhiba un communicateur longue portée et un kit de secours, impeccablement rangés dans le petit coffre situé sous la selle de la moto.

- Tout est prévu, répondit-elle laconiquement.

63,45%. Il sentait sa volonté fléchir de minute en minute, de seconde en seconde…

- J'ai encore deux arguments pour te faire changer d'avis, ajouta Lucy, le sourire aux lèvres. Tout d'abord, j'ai prévu à manger.

Elle exhiba un petit sachet contenant des bonbons sans sucre à la pomme et au kaasa***, un mélange culinaire vulcain-humain que Lucy comparait souvent à son frère (« le meilleur des deux mondes réunis dans un adorable petit truc vert ») et dont Spock raffolait sans jamais l'avoir avoué à quiconque. Mais, évidemment, Lucy savait.

Il sentit que la probabilité de son refus venait de baisser brutalement à 46,76% – et comment un simple bonbon pouvait-il diminuer aussi drastiquement sa résistance ? Cela n'avait rien de logique.

En face de lui, le sourire de la jeune humaine s'accentua, comme si elle percevait l'érosion progressive de son opposition.

- Et enfin, je voulais… compenser pour mon absence de cadeau de l'an dernier. Ça n'a pas été le meilleur anniversaire qu'on ait passé tous les deux, et après, je n'ai pas été très sympa avec toi. Je voulais… rattraper le coup, d'une certaine façon. En t'offrant quelque chose de vraiment spécial.

Ces quelques phrases firent passer Spock de Je suis pratiquement certain de ne jamais monter sur cet engin à Il est évident que je vais aller où Lucy a décidé de m'emmener. Un tel revirement le sidérait et l'emplissait d'un certain mépris pour lui-même. Comment sa sœur parvenait-elle, à l'aide de sentiments, à le faire ainsi fléchir en quelques minutes ? Il n'en était pas fier, mais nier la vérité n'était d'aucune utilité : il était faible.

Leur anniversaire, l'année précédente, avait été un fiasco complet. Lucy était tombée malade quatre jours auparavant, et il avait dû partir sans elle sur Terre. Le voyage avait été extraordinaire, et Spock en était revenu plus déterminé que jamais à quitter Vulcain et à s'engager dans Starfleet, mais sa sœur lui avait, pour la première fois de sa vie, manqué pendant les 29,76 jours qu'il avait passés là-bas en compagnie de sa mère et des Petersen. Un sentiment particulièrement déplaisant. Lorsqu'ils étaient rentrés, Lucy avait persisté à répéter qu'elle n'était absolument pas déçue, que d'autres occasions se présenteraient forcément, qu'elle avait elle-même passé un mois très agréable sur Vulcain – mais même Spock avait clairement perçu l'amertume dans sa voix. Il leur avait fallu près de six semaines pour retrouver un équilibre après cet événement. Les cadeaux que Spock avait offerts à sa sœur (une femelle poulpe, que Lucy avait, suivant sa logique tordue et de façon très prévisible, immédiatement baptisée Arwen****, et un carnet que le jeune voyageur avait, au cours de son périple, rempli de photos, d'explications et des commentaires les plus personnels qu'il avait réussi à rédiger sur les endroits qu'il avait visités), après bien des hésitations tant elle se montrait exécrable dès qu'il parlait de la Terre, avait achevé de les « réconcilier », mais la période n'avait pas été très agréable.

Il n'était pas envisageable que Spock refuse le présent que sa sœur voulait lui offrir pour se faire pardonner son attitude passée.

- D'accord, je viens, s'entendit-il répondre.

.

Il n'était pas certain qu'accepter de monter sur la moto derrière sa sœur, les bras passés autour de sa taille, ait été une très bonne idée en fin de compte, mais à présent il lui était difficile de reculer. Tant que Lucy avait conduit dans les rues désertes de ShiKahr, prudemment, lentement, jusqu'à la lisière de la ville, tout s'était bien passé. Mais ensuite…

- Pourquoi vas-tu aussi vite ? souffla le jeune Vulcain lorsqu'il fut de nouveau capable de respirer normalement (l'opération, depuis que Lucy lui avait intimé « accroche-toi ! », lui avait pris 5,51 minutes).

Un éclat de rire lui répondit.

- Parce que j'aime ça ! Pas toi ?

Il se garda bien de répondre et raffermit instinctivement sa prise sur la veste noire de sa sœur. Bien lui en prit, car la moto fit une brusque embardée. Oublié, le débat entre sa part vulcaine, qui lui reprochait sa faiblesse, et son autre moitié, qui lui répétait que le jour de son anniversaire était un jour spécial, où il avait le droit de se montrer plus humain que jamais : les deux parties de son esprit s'étaient miraculeusement rejointes dans un réflexe de survie, dont Spock n'était pas certain qu'il suffirait à le maintenir en vie, si sa sœur avait l'intention de continuer à cette vitesse (approximativement 145 kilomètres/heure)…

- Imagine que nous sommes dans un vaisseau spatial, en distorsion maximale, en plein milieu de…

- La vitesse n'est pas ressentie par les occupants d'un vaisseau, rétorqua Spock d'une voix brève.

- Rabat-joie.

S'il avait été humain, il lui aurait probablement tiré la langue, mais de toute façon, le casque que Lucy lui avait mis de force sur la tête avant de partir (et qui lui comprimait douloureusement les oreilles) aurait gâché l'effet de ce geste puéril.

Il risqua un coup d'œil sur le côté gauche. Le désert défilait à une vitesse inimaginable, mais les étoiles, au-dessus de leur terre, demeuraient immobiles – rassurantes. Le vent s'engouffrait dans les interstices de son pull, faisait claquer son pantalon sur ses jambes et voler les cheveux longs de sa sœur, qui dépassaient de son casque et venaient par instants se coller à la visière du Vulcain.

La sensation n'était pas si désagréable après tout. Il se détendit légèrement, ce qui lui permit d'entendre le "Bon anniversaire, Spock !" lancé par sa sœur dans un virage particulièrement serré.

.

- Et voilà !

Spock posa un pied par terre, puis descendit complètement de la moto, et jeta un bref coup d'œil circulaire autour de lui. La nuit était exceptionnellement claire – froide, mais claire. Pas un nuage. La voie lactée, au-dessus de leurs têtes, brillait et semblait irrationnellement les appeler. Le jeune Vulcain ouvrit la bouche pour demander où ils se trouvaient, mais il la referma presque aussitôt en avisant, sur sa droite, une sorte de disque sombre, de plusieurs dizaines de mètres de diamètre, qui se détachait sur le sable clair. Il reconnut l'endroit pour y être venu, des années auparavant, avec un groupe d'élèves de son âge, afin d'en étudier la composition géologique.

Zul-makh haulat*****. Les roches-miroir. Une étendue d'obsidienne plus lisse que le verre poli par l'océan qu'il avait admiré l'année précédente sur Terre, relique d'un ancien volcan souterrain qui avait, des millions d'années auparavant, vomi sa lave à cet endroit précis.

- Lucy, c'est interdit ! souffla-t-il, fasciné malgré lui par la beauté sauvage du lieu.

La jeune humaine haussa les épaules.

- Tu vois un panneau qui dit qu'on n'a pas le droit d'être ici ? Allez, viens.

Elle s'empara du sac qu'elle avait rangé dans le petit coffre de la moto du désert et s'avança vers la surface noire et dure. Spock la suivit en hésitant, se rappelant sa première visite aux roches-miroir. Le petit groupe d'élèves avec lequel il s'était rendu sur place avait analysé la composition de la lave étale au milieu du sable, et leur professeur les avait fait remonter dans le véhicule qui les avait ramenés à ShiKahr sitôt leurs mesures achevées. Pas un mot n'avait été prononcé sur la beauté – la majesté – du lieu.

Lui, cependant, était resté plusieurs minutes sans relever aucun chiffre, les yeux rivés sur la pierre noire, essayant d'apercevoir dans le miroir brillant le reflet des étoiles, comme au fond des anciens puits, sur Terre (une légende qu'on lui avait rapportée et dont il n'avait malheureusement pu éprouver la véracité).

Comme si elle avait suivi le cheminement de sa pensée, la jeune fille reprit :

- J'ai toujours rêvé de venir ici. La nuit – et même, paraît-il, en plein jour – les étoiles se reflètent dans l'obsidienne, et on peut les toucher. Cette nuit tombait particulièrement bien, puisque nous sommes en pleine période des étoiles filantes.

- Des météorites, corrigea machinalement le jeune Vulcain. Lorsque nous traversons l'essaim météoritique de…

- Franchement, Spock, on s'en fout.

L'interpellé leva un sourcil désapprobateur, mais avant qu'il ait pu protester, Lucy l'avait saisi par la manche et tiré sur le lac de lave pétrifiée. Il fit quelques pas prudents et baissa les yeux. A ses pieds, les constellations qui scintillaient lui donnaient presque le tournis.

- Je me disais, conclut doucement la jeune humaine, qu'on pourrait peut-être venir en caresser quelques-unes. Je trouvais que c'était un cadeau original.

Spock acquiesça, incapable de détacher ses yeux de l'océan d'étoiles qui apparaissait lentement sous ses pieds. L'impression était vertigineuse. Ils avancèrent lentement, comme s'ils avaient pu tomber dans ce trou sans fond qu'était l'univers, et qui s'ouvrait devant eux. Arrivés au milieu du cercle noir, ils s'assirent. Lucy tira de son sac une couverture dont elle enveloppa les épaules de son frère avant de lui tendre un bonbon pomme-kaasa.

- Pourquoi m'as-tu demandé d'apporter mon ka'athyra ? finit par s'enquérir Spock, après quelques minutes d'un silence confortable passé à savourer le bruit du vent dans le sable.

- Je ne sais pas. J'avais envie de t'entendre ici. Mais si tu ne veux pas, il n'y a rien d'obligatoire, hein ?

- Est-ce que Maman t'a parlé de mon cadeau ? demanda-t-il, méfiant.

La jeune fille tourna la tête vers lui, visiblement surprise, les sourcils froncés.

- Non, absolument pas. Pourquoi ?

Spock déglutit avec difficulté, conscient qu'il en avait trop dit ou pas assez. Comme si souvent lorsqu'il devait aborder avec sa sœur des concepts trop… émotionnels pour être traduits par le langage courant, les mots lui manquaient. Comment lui expliquer qu'il avait passé les deux derniers mois à composer une mélodie qui devait – illogiquement – la représenter ? Comment évoquer rationnellement les notes qu'il avait patiemment agencées, reliées les unes aux autres, et qui s'étaient imposées à lui comme une évidence ? Prenant sa lyre, il s'assit en tailleur et fit courir ses doigts le long des cordes.

- Bon anniversaire, Lucy, murmura-t-il d'une voix si basse qu'il eut lui-même du mal à s'entendre.

.

- Regarde ! Une étoile filante !

Spock, allongé sur le ventre, bien au chaud dans la couverture que Lucy lui avait généreusement abandonnée, baissa les yeux pour voir se refléter dans l'obsidienne une longue traînée lumineuse qui se perdit bientôt dans les profondeurs de la terre. Le spectacle était magique. Ils avaient déjà assisté, depuis le début de la nuit, à la désintégration de six autres météorites, mais le Vulcain ne s'en lassait pas. Sa main effleura le bois de sa lyre. A côté de lui, Lucy passait et repassait inlassablement ses doigts sur la voie lactée, avec précaution, comme si les étoiles avaient été des grains de sable qu'elle pouvait balayer d'un revers de main. Spock laissa les coins de sa bouche remonter légèrement dans une ébauche de sourire. Il s'était rarement senti aussi… bien. Hors du temps et de l'espace, il lui semblait flotter dans un autre monde, au centre d'un trou noir inoffensif au fond duquel tournoyaient les astres.

- Spock…

Il tourna la tête vers sa sœur, sans cesser de sourire. Elle le regardait avec une intensité qu'il avait appris à associer à une forte émotivité, et il se prépara pour une question sentimentale.

- Oui ?

- Est-ce que tu as étudié en classe les théories sur les univers multiples ?

Le Vulcain pencha légèrement la tête sur le côté et son sourire disparut immédiatement. Il ne s'attendait certainement pas à une question de ce type de la part de sa sœur, généralement peu portée sur les interrogations physiques et métaphysiques.

- Oui, répondit-il. Je croyais que les humains n'abordaient pas ces thèmes si tôt.

Lucy ne s'offusqua pas du sous-entendu. Ils avaient tous deux accepté, une bonne fois pour toutes, que l'intelligence et la culture de la jeune humaine n'atteindrait jamais celles de Spock (« pas le quart de la moitié du commencement », plaisantait Lucy), et qu'inversement, le Vulcain ne parviendrait jamais à comprendre les mécanismes psychologiques et émotionnels à l'œuvre dans les réactions humaines et inter-espèces. A chacun sa spécialité, en quelque sorte.

- Est-ce que ça signifie qu'il peut y avoir, à des milliards d'années-lumière de nous, une autre Lucy et un autre Spock qui regardent les étoiles filantes et qui parlent de la théorie des univers multiples ?

- Ils ne sont pas vraiment « à des milliards d'années-lumière de nous », expliqua Spock, mais oui, c'est possible et même probable. J'imagine que l'histoire de la théorisation des univers multiples ne t'intéresse pas ? ajouta le Vulcain, espérant malgré tout qu'il pourrait administrer à sa sœur une leçon de physique intéressante.

Mais Lucy secoua négativement la tête.

- Je ne comprendrais pas de toute façon. Est-ce que ça signifie qu'il peut aussi y avoir une autre Lucy et un autre Spock qui ne regardent pas les étoiles en ce moment, mais qui sont restés à la maison et qui ont manqué cette soirée inoubliable ?

- Oui, se contenta de répondre Spock.

Si Lucy ne voulait pas de ses explications scientifiques, autant se montrer le plus bref et expéditif possible. Spock n'était pas certain de comprendre la finalité de ces questions.

- Et est-ce que, dans l'un de ces univers, tu crois qu'une autre moi-même a réussi à te faire rire ?

Spock se retint de lever les yeux au ciel.

- Non.

- Pourtant, si j'ai bien compris, la totalité des univers doivent recouvrir la totalité des possibles. Je sais que les Vulcains ne rient pas, mais tu es à moitié humain, donc il s'agit d'une possibilité, bien qu'elle soit, je te l'accorde, hautement improbable.

Le Vulcain prit une inspiration pour rappeler à sa sœur qu'elle avait déjà tout tenté pour le faire rire, qu'elle avait toujours échoué, et que la probabilité qu'elle y parvienne un jour diminuait de façon proportionnelle au renforcement progressif de ses propres boucliers mentaux, qui lui permettaient de mettre les émotions, positives comme négatives, à distance. La petite lueur dans les yeux de Lucy, qui signifiaient qu'elle connaissait par cœur ses arguments, le poussa cependant à changer d'angle d'attaque :

- Est-ce que tu connais la théorie de Cooper sur les univers multiples ? demanda-t-il, d'un ton qu'il espérait parfaitement naturel et même nonchalant.

Il dut y parvenir, car les yeux de Lucy s'agrandirent de surprise. Elle hocha la tête négativement.

- Je ne sais même pas qui était Cooper.

- Un physicien humain du XXIème siècle. Il a proposé, peu avant le premier contact de Vulcain avec la Terre, une des premières théories cohérentes des univers multiples, couplée à celle des cordes qui consistaient son premier sujet d'étude. L'un de ses postulats consistait à dire qu'un ensemble donné d'univers étaient reliés par un seul point fixe, invariable, immuable. Une constante impossible à modifier, si tu préfères******. Partons du principe que ce point fixe, dans les univers où j'existe, soit mon incapacité à manifester bruyamment quelque sentiment d'allégresse ou d'hilarité que tu t'emploies à faire naître en moi depuis des années.

La jeune fille resta un instant silencieuse, bouche bée avant de partir elle-même d'un franc éclat de rire dont le son fit de nouveau remonter les lèvres du Vulcain. Depuis quelques temps, sourire lui était de plus en plus facile et même presque familier.

- Tu es génial, Spock. Je t'adore.

- Pourquoi ?

- Parce que c'est un argument totalement farfelu, et que je ne te pensais pas capable de m'opposer autre chose que la logique et la rationalité. Tu es de moins en moins prévisible. J'admire.

Spock hocha la tête, acceptant le compliment sans protester. Après tout, cette théorie avait bien existé au XXIème siècle. Elle avait même révolutionné l'histoire de la physique humaine – à l'exception de cette histoire de point fixe, que personne n'avait jamais bien comprise. Le Vulcain s'en était simplement servi à son avantage.

Après quelques minutes d'un silence complice, la voix de Lucy s'éleva de nouveau, plus hésitante :

- Et… il existe aussi une autre Lucy et un autre Spock qui ne se connaissent pas, qui ne se sont jamais rencontrés ?

Spock hésita une microseconde avant de répondre.

- Oui, bien sûr.

La réponse le gênait légèrement, malgré son exactitude scientifique.

- Je n'aime pas cette idée, grommela la jeune fille en traçant du doigt des lettres imaginaires qui reliaient les étoiles entre elles.

- Si l'on ignore l'existence de l'autre, répondit logiquement son frère, comment peut-on éprouver un quelconque sentiment de perte ou de manque ?

- Je sais. C'est juste que… des fois, je me dis qu'il s'en est fallu de peu. Tu imagines la vie qu'on aurait eue, chacun de notre côté, si Mia et Arthur n'avaient pas retrouvé Maman ? Si j'étais restée avec eux sur Terre ? Si mon oncle et ma tante n'avaient pas embarqué sur le Kelvin******* et n'avaient pas été tués ? Si… si mon père n'était pas mort ?

La dernière question avait été posée dans un souffle. Spock secoua la tête. L'imagination n'était toujours pas son point fort.

- Tu y penses souvent ? demanda-t-il avec hésitation. A ton père, et à ce qui aurait pu arriver si…

- Non, déclara fermement Lucy. Et tu sais pourquoi ? Parce que je ne voudrais pas d'un univers autre que celui dans lequel nous vivons tous les deux ensemble sur Vulcain.

Elle se tourna vers lui et le regarda de nouveau avec cette intensité dérangeante qui était chez elle synonyme d'une émotion volontairement atténuée pour ne pas heurter la pudeur vulcaine de son frère.

- Je ne voudrais pas d'un univers où je n'aurais jamais entendu la musique magnifique que tu as composée et jouée pour moi tout à l'heure, conclut-elle doucement, et Spock sentit une boule se former dans sa gorge.

Il s'apprêta à répéter que le sentiment de perte ne pouvait provenir que de la conscience d'un manque, conscience qu'elle ne posséderait pas si elle avait vécu dans un autre univers, mais encore une fois, il s'interrompit. C'était la réponse prévisible que Lucy attendait, que n'importe quel Vulcain aurait pu lui donner…

Mais il n'était pas n'importe quel Vulcain.

- Et je ne voudrais pas d'un univers où tu ne m'aurais pas emmené ici ce soir, répondit-il en baissant les yeux.

Une étoile filante passa entre eux, brilla un court instant, et s'éteignit.

.

Nous sommes comme des feux d'artifice
Vu qu'on est là pour pas longtemps
Faisons en sorte tant qu'on existe
De briller dans les yeux des gens
De leur offrir de la lumière
Comme un météore en passant
Car même si tout est éphémère
On s'en souvient pendant longtemps

(Calogero, Les feux d'artifice)


* ka'athyra : nom donné à la lyre vulcaine que Lucy a offert à Spock deux années auparavant.

** Les Vulcains utilisent des véhicules anti-gravité pour aller dans le désert (c'est dans Memory Alpha), mais ça ressemble plutôt à des petits vaisseaux (genre le landspeeder de Luke dans les anciens Star Wars). J'ai imaginé une sorte de moto, un peu comme l'engin de Rey dans les derniers Star Wars mais en moins encombrant et plus rapide quand même.

*** Kaasa : fruit vulcain bleu-vert (les bonbons sont de mon invention).

**** Evidemment Spock a trouvé une petite poulpette, et évidemment Lucy l'a appelée Arwen ! Vraiment, que les fans du Seigneur des Anneaux me pardonnent. Mais je n'ai pas pu résister.

*****Zul-makh haulat : littéralement, en Vulcain, "obsidienne-miroir". Ce lieu sort de mon imagination.

****** Imaginons un instant que Sheldon Cooper soit devenu un grand physicien et qu'il ait élaboré une théorie brillante sur les univers multiples. Il est évident qu'il aura utilisé son coussin comme le seul point fixe de l'univers et comme fondement (sans mauvais jeu de mots) de sa théorie. Voici la citation qui m'a fait penser à cette idée (saison 2, épisode 16) : "This is my spot. In an ever-changing world, it is a single point of consistency. If my life were expressed as a function on a four-dimensional cartesian coordinate system, that spot at the moment I first sat on it would be zero-zero-zero." - "C'est ma place. Dans un monde en perpétuel changement, il s'agit d'une constante immuable. Si ma vie était une fonction dans un système cartésien de coordonnées en quatre dimensions, cette place, au moment où je m'y suis assis pour la première fois, porterait les coordonnées zéro-zéro-zéro-zéro." J'aimais assez l'idée de Spock citant Sheldon, pour qui Spock est le modèle absolu... Pardonnez-moi ce léger crossover. Je suis en train d'en préparer un plus long...

******* Je rappelle à toutes fins utiles que le Kelvin est le vaisseau de la Fédération qui, sous le commandement du capitaine George Kirk, a été détruit par Nero. L'oncle et la tante de Lucy, qui l'ont élevée sur Terre, se sont engagés dans Starfleet et sont morts suite à cette attaque. Ce qui explique que Lucy ait été élevée sur Vulcain dans le reboot, mais pas dans TOS, puisqu'en effet, son oncle et sa tante sont restés en vie et l'ont élevée sur Terre... A quoi tient une destinée...