1. NUIT DE YULE EN SOLITAIRE

Erwin prend son manteau et en recouvre ses habits civils. Le soir de Yule, tout le monde a le droit de s'amuser, et les explorateurs sont tous de sortie. Chacun est allé retrouver sa famille ou ses amis pour passer ensemble ce moment de liesse important. L'hiver est doux et l'air transporte jusque dans le quartier général du bataillon d'exploration les odeurs alléchantes des pâtisseries traditionnelles que les vendeurs de Shiganshina ont sans doute étalées aux regards des passants alléchés. La ville est bien loin, sans doute n'est-ce que son imagination en plein travail...

Il trouve bien agréable de ne plus sentir le poids des responsabilités au moins une fois dans l'année. Il a remisé son harnais et ne le remettra qu'après-demain. Ce soir, il n'est plus un chef d'escouade professionnel et préoccupé, mais un homme comme les autres.

Un homme seul, cependant.

Contrairement aux autres, Erwin n'a aucune famille à visiter. Il aurait pu accompagner Mike, mais celui-ci voulait se retrouver en tête à tête avec la charmante Nanaba, et Erwin a bien compris qu'il aurait été de trop à tenir la chandelle. Il se retrouvait donc seul pour Yule, et même si ce n'était pas la première fois qu'il en était ainsi, la nostalgie de ce moment le reprenait toujours.

Yule avait toujours été un moment important pour lui. Son père l'emmenait alors à Shiganshina, où on trouvait le plus de divertissements et d'illuminations. Il n'y était pas allé depuis un bon moment. Sans doute irait-il plutôt faire un tour à la maison familiale, à Stohess, à laquelle il ne se rendait plus guère, et qui était entretenue par une sympathique veuve en son absence.

Triste soirée en perspective, si loin de ses souvenirs...

Il ferme la porte de sa chambre et descend le grand escalier jusqu'à la pièce principale. Un grand feu brûle dans l'âtre et tout le monde semble s'en être allé. Non, il reste quelqu'un.

Livaï est habillé de façon décontractée et lit un livre, attablé et seul dans la lueur des flammes. Une tasse de thée fumante trône devant lui sur une soucoupe. Erwin hésite à le déranger mais toussote pour se faire remarquer.

Livaï lève le nez de son livre et le regarde par-dessus son épaule. Il a toujours l'air si fatigué et sévère... Erwin engage la conversation, sans en avoir l'air :

- Tu lis quel tome ?

- Le cinquième, lui répond Livaï sans en faire trop.

- Y a-t-il un mot que tu ne comprends pas dans celui-là ?

- Ca ira, tes cours particuliers ont été utiles, je pige tout cette fois.

Erwin avait dû lui expliquer certaines termes compliqués dans le tome précédent. Depuis que Livaï lui avait demandé de lui prêter le quatrième volume, il semble ne plus rien lire d'autre. Erwin s'approche un peu, regarde par-dessus l'épaule de Livaï et se penche un peu.

- Tu ne fais rien, ce soir ? lui demande-t-il faussement désintéressé.

- Que veux-tu que je fasse ? Ils sont tous partis..., lui répond Livaï, en tournant une page. Les autres, je veux dire. Personne m'a invité. Mais je vais passer une bonne soirée tranquille ici au coin du feu. Et quand j'en aurais marre, je passerai un coup de balai.

- Dans tout le château ? interroge Erwin, inquiet. Tu comptes dormir ou pas ?

- Si cette maudite binoclarde a rien mis dans ma tasse cette fois, je devrais tenir, t'inquiète pas. Elle est où, d'ailleurs ?

- Sans doute en train de martyriser ce pauvre Moblit pour la soirée.

- Je sais pas comment il fait pour la supporter, ce type est un héros.

Erwin se redresse et se caresse le menton. Il a soudain une idée. Pas si soudaine en vérité ; elle lui trotte dans la tête depuis qu'il est entré dans la pièce.

- Tu ne voudrais pas plutôt venir avec moi, à Shiganshina ?

Livaï referme son livre et se tourne franchement vers lui cette fois. Ses sourcils se froncent un peu, plus pour interroger du regard que par colère. Erwin a appris à distinguer ses infimes variations d'expression, que d'autres ne verraient pas. Livaï le fixe les bras croisés, dans l'attente d'une suite. "S'il me dit non, je m'en remettrai", se dit Erwin. Il finit par se lancer :

- Je n'ai personne non plus pour fêter Yule cette année.

- C'est quoi encore cette connerie ?

- C'est une fête qu'on donne à la fin de l'année. Tu ne connais pas ?

- C'est la première fois que je suis à la surface à cette période de l'année, donc non, je connais pas. On m'en a parlé un peu, mais je vois pas l'intérêt.

- C'est une fête où tout le monde célèbre la joie de vivre, la famille, l'amour, toutes ces choses..., balance Erwin pêle-mêle. Il y a des illuminations, des jeux, des...

- Ok, j'ai compris, le coupe Livaï. Tu veux de la compagnie, sinon c'est la déprime assurée, c'est ça ?

"C'est gagné", pense Erwin, tout content de lui.

- En quelque sorte, oui. A moins que la perspective de balayer ces interminables pièces vides ne soit plus plaisante à tes yeux, ajoute-t-il malicieusement.

- A vrai dire, tout me paraît plus plaisant que la perspective de passer la soirée avec quelqu'un d'aussi ennuyeux que toi, mais...

- Mais ?...

- Ok, je viens. Mais je vais pas y aller comme ça, je vais me changer. On passe aux baraquements avant.

Livaï se lève, passe devant son chef et se dirige vers la sortie du bâtiment. Une bûche crépite dans l'âtre, et Erwin se dirige vers le foyer pour l'éteindre.

- N'oublie pas de mettre quelque chose de chaud, il fait froid, ne peut-il s'empêcher de lancer avant d'emboîter le pas à son subordonné.