Toutes mes excuses pour ce long délai... Ça ne voulait pas sortir, et puis mon écran et moi ne sommes pas super potes en ce moment. Il ne reste qu'un seul chapitre après celui-ci et j'espère vraiment pouvoir le poster assez rapidement.

Apparemment, mon chapitre précédent était plus angst que H/C, du coup j'ai changé le rating. Désolée si c'était un peu trop glauque. Ça s'améliore un peu ici, je pense, même si c'est toujours pas la fête du slip.

La dernière partie de ce chapitre est parsemée d'un poème de John Masefield, "The sea fever" ("La fièvre océane"), qui m'obsède en ce moment. Il est cité dans Star Trek TOS, dans "The ultimate computer", lorsque Kirk déplore que les machines remplacent l'homme et évoque les voiliers des XIXème et XXème siècles à travers ce poème : "All I ask is a tall ship and a star to steer her by"... Je crois que c'est le moment dans la série qui m'a vraiment fait aimer Kirk pour la première fois. Depuis, j'ai lu et appris ce poème et je voulais le partager avec vous. Je l'ai cité in extenso en français dans ce chapitre, mais je vous conseille d'aller le lire en anglais si vous maîtrisez cette langue, car il est magnifique.

[Je voulais juste partager ça avec vous : aujourd'hui, j'étudie avec mes élèves la définition de la science-fiction et je leur demande de me citer des films ou des livres qui pourraient correspondre à ladite définition. J'ai immédiatement deux réponses (quasiment en même temps) : Star Wars et Star Trek. La cloche sonne, certains commencent à ranger leurs affaires. Et là s'ensuit un dialogue surréaliste (je ne pensais même pas que mes élèves connaissaient Star Trek...) : "Ouais mais Star Wars c'est mieux !" - "Non, Star Trek c'est mieux parce qu'ils ont la téléportation !" - "Ouais mais dans Star Wars ils ont la Force !" - "Ouais mais dans Star Trek il y a SPOCK !"... Euh... Je me suis demandé si j'avais été transportée dans une dimension parallèle, mais non, non, en fait, j'ai des fans de Spock dans ma classe... (Rire hystérique.)]


Chapitre 4 : Time is running out*

« Capitaine, les chances de traverser un champ d'astéroïdes avec succès sont approximativement de une sur trois mille sept cent vingt !

- Tu sais, moi et les probabilités... »

.

Scotty envisageait sérieusement d'envoyer le docteur McCoy à fond de cale jusqu'à ce que la crise soit résolue, d'une façon ou d'une autre, non sans lui avoir au préalable enfoncé dans le cou (ou ailleurs, il n'était pas regardant sur ce point) un de ses hyposprays chéris, empli du plus fort sédatif qu'il pourrait trouver – et, en tant que capitaine, même provisoire, il eût été parfaitement en droit de le faire. La tension à bord du vaisseau était déjà suffisamment difficile à supporter, les décisions à prendre complexes et lourdes de conséquences : il n'avait pas besoin de se retrouver avec, sur les bras, un médecin en chef au bord de la crise de nerfs en plus de tout le reste. L'appel de Chapel avait cependant été très clair : McCoy avait purement et simplement ignoré ses ordres, assommé d'un coup de phaseur (où l'avait-il trouvé ? mystère) les deux enseignes que Scott avait chargés de sa « surveillance » et pris la direction de la passerelle, où il avait interdiction formelle de revenir, depuis qu'il avait mis à rude épreuve les nerfs d'à peu près tous les officiers présents.

D'un autre côté, l'ingénieur comprenait parfaitement la réaction du médecin. Depuis que le petit point lumineux représentant Spock s'était éteint sans crier gare, plongeant la passerelle dans une hébétude quasi complète, l'espoir de revoir les deux hommes vivants s'était réduit comme une peau de chagrin. Bien sûr, comme l'avait fait remarquer Chekov d'une voix à peine reconnaissable, des anomalies géologiques pouvaient expliquer cette brusque « disparition », la tempête magnétique avait peut-être déréglé les scanners plus profondément qu'on ne le pensait… Bien sûr, c'était toujours possible, mais personne n'y croyait vraiment.

Donc, Scotty comprenait parfaitement. Et c'était précisément pour cette raison qu'il se savait incapable de mettre ses menaces à exécution. Aussi, lorsque le chuintement de la porte de l'ascenseur se fit entendre, il n'ordonna pas aux deux gardes présents de conduire le médecin en chef aux fers, mais il attendit l'explosion – la façon qu'avait McCoy de tenir le coup dans des situations de stress intense…

- Scotty !

L'interpellé ferma brièvement les yeux avant de se retourner vers le nouveau venu.

- Docteur ?

Quoique la posture du médecin fût d'une rigidité douloureuse, ses yeux étaient parfaitement secs et brûlaient d'une résolution inébranlable. Il tenait à la main une mallette qu'il tenait prêt en cas d'urgence et qui contenait tout le matériel médical nécessaire à une opération à la surface.

- Je suis venu vous demander la permission d'embarquer immédiatement à bord du Colombus.

Le capitaine provisoire de l'Enterprise hocha la tête négativement. Il voulait bien comprendre, en tant qu'ami, et laisser McCoy s'exprimer s'il avait besoin d'un exutoire à son chagrin, mais en tant que responsable du vaisseau, il ne pouvait accepter une telle requête.

- Docteur, vous savez très bien que…

- Si nous n'envoyons pas une équipe de secours maintenant, le coupa le médecin avec un calme déconcertant, Jim va y passer aussi. C'est ce que vous voulez ?

Le « aussi » jeta un froid sur toute la passerelle, mais McCoy ne s'arrêta pas là.

- Tout ce que je demande, c'est la permission de prendre la navette pour sauver le capitaine. Seul s'il le faut.

- Docteur McCoy, je vous comprends, mais il faut être raisonnable. Le Colombus peut voler, certes, mais la tempête n'est pas tout à fait calmée, les communications et les détecteurs de la navette ne fonctionnent toujours pas et…

- Scotty, je m'en fous. Avec tout le respect que je vous dois, je m'en fous complètement. On a peut-être perdu Spock, mais je ne laisserai pas Jim crever sur cette planète pourrie !

La voix du médecin trembla légèrement lorsqu'il prononça le nom du Vulcain, mais elle ne manquait ni de force ni de conviction. Scotty, ébranlé, se demandait comment répondre à une telle demande, lorsque le lieutenant Sulu intervint avec son calme habituel.

- Capitaine, je pense que le docteur McCoy a raison. Nous devrions envoyer une équipe de secours le plus rapidement possible, composée uniquement de volontaires en raison du danger évident de cette mission. Je me permets de me proposer comme pilote.

L'ingénieur, stupéfait, reporta son attention vers Sulu, qui avait tourné sa chaise vers lui et le regardait avec intensité. Chekov, à côté de lui, s'essuya le nez d'un revers de manche (l'annonce de la disparition de Spock l'avait particulièrement secoué et il n'avait pas réussi à retenir ses larmes**) et se retourna à son tour.

- Je souhaiterais également accompagner le docteur McCoy.

Scotty secoua la tête, mais au fond de lui, il savait bien qu'il aurait agi de même si leurs rôles avaient été inversés. Qui était-il pour leur refuser le droit de tenter leur chance ? En tant que responsable du vaisseau, il était tenu de les empêcher de se lancer dans une telle folie. Mais en tant que membre de l'équipage, en tant qu'ami personnel du capitaine…

- Départ dans vingt minutes, s'entendit-il répondre sans avoir vraiment conscience des mots qu'il prononçait. Six personnes maximum, des volontaires uniquement. Deux pilotes, deux membres de la sécurité, deux membres du personnel médical.

Sulu et Chekov se levèrent dans un ensemble parfait, qui aurait pu être comique si les circonstances avaient été différentes, tandis que les épaules de McCoy se détendaient légèrement.

- Je vous préviens, menaça l'Ecossais, je tiens beaucoup à cette navette et j'entends bien la retrouver entière à votre retour !

Avant de s'engager dans l'ascenseur, Sulu lui fit un petit clin d'œil.

- Promis, Scotty, elle n'aura pas une éraflure !***

.

Spock, ce n'est pas moi.

Dans les bras du premier officier, le corps du capitaine s'était alourdi et demeurait totalement immobile, ce qui ne pouvait signifier qu'une chose. Une chose que Spock n'était pas prêt à accepter totalement, en dépit de tout son contrôle vulcain et des boucliers mentaux qu'il avait vainement renforcés à leur maximum. Il crispa inconsciemment les doigts sur la poitrine de Jim, qui n'était plus soulevée par aucune respiration.

Spock, regardez-moi, je suis là, je ne suis pas mort…

Le Vulcain releva légèrement la tête et scruta les ténèbres. Il lui avait semblé entendre comme un souffle d'air, quelques mots vite disparus, plus ténus que le son de la goutte d'eau qu'il avait perçu dans la forêt…

La goutte d'eau, songea Spock en se redressant. La goutte d'eau qu'il avait entendue, qui l'avait attiré jusqu'ici. Qui s'était transformée en véritable ruissellement lorsqu'il avait hésité à entrer dans la caverne. Et qui s'était tue à l'instant où il avait aperçu la forme du capitaine allongé à terre. Le Vulcain ferma les yeux et écouta. Seul le silence lui répondit. Pour la bonne et simple raison qu'il n'y avait pas d'eau dans la grotte, pas la moindre source, pas le moindre espoir. Cela n'avait été qu'un piège pour son esprit, une promesse trompeuse, une façon de l'appâter.

Spock respira profondément. Si l'eau était une hallucination, il n'y avait pas la moindre raison pour que le reste fût réel. Il se força à faire le vide dans son esprit. A faire disparaître, un à un, tous ses souvenirs, toutes ses pensées, tout ce qui le constituait, jusqu'à n'être plus qu'une coquille vide, attentif seulement au va-et-vient de l'air dans ses poumons et à la sensation de la terre humide sous ses genoux.

Lorsqu'il ouvrit les yeux, le corps de Jim avait disparu, et il était de nouveau seul, les bras refermés sur le vide. Malgré l'engourdissement de ses muscles et de son esprit, il se força à se lever et se rendit compte qu'il avait totalement perdu la notion du temps, une chose extrêmement inhabituelle pour lui. Il écouta une dernière fois. Pas le moindre son. La grotte semblait comme morte, ou peut-être déçue de n'avoir pas réussi à leurrer sa proie, ou déjà dans l'attente de sa prochaine victime.

Le chemin jusqu'à l'entrée de la caverne lui sembla interminable. Pourtant, il ne fallut au premier officier que 6,75 minutes pour retrouver le sous-bois détrempé qui s'assombrissait à vue d'œil. Le soleil n'était pas encore couché cependant, ce qui signifiait que Spock n'avait pas passé plus d'une demi-heure dans la grotte. Cela avait paru tellement plus, se dit-il avec un frisson irrépressible.

C'est alors que la pluie commença à tomber. Hésitante tout d'abord, à petites gouttes fines, puis tambour battant, ruisselant sur les feuilles avec un bruit de cascade. Bientôt, Spock fut trempé, et la petite marmite qu'il tenait toujours entre les doigts à demi pleine. Il pressa le pas vers la cabane où il avait laissé son compagnon, tâchant tant bien que mal de faire le tri dans ses pensées. Le tremblement de ses mains indiquait cependant, songea-t-il, légèrement écœuré par un tel manque de contrôle, qu'il était loin de s'être remis de ce qu'il venait de vivre.

Il lui était évidemment impossible de méditer pour l'instant, aussi ne parvenait-il pas à se sortir de la tête les événements qui s'étaient produits à l'intérieur de la grotte. Son esprit martelait inlassablement des deux seules hypothèses qu'il pouvait formuler au sujet de cet endroit. Sa logique, qui avait tant de fois été sa seule arme et son unique recours face à des circonstances critiques, le prenait à la gorge et l'asphyxiait.

Soit la scène à laquelle il venait d'assister n'était qu'une hallucination, forgée par la puissance maléfique qui avait pris possession des lieux et que Spock avait sentie dès qu'il avait aperçu la caverne au loin. Dans ce cas, la force impalpable s'était nourrie de ses peurs les plus profondes – et, bien qu'il lui répugnât de les avouer, il les connaissait, ces craintes innommables, qu'il avait voulu enfouir au plus profondément de son être, dans l'espoir vain de les oublier –, avait pénétré ses défenses les plus intimes, fouillé son cœur (si le docteur McCoy avait eu accès à son esprit à ce moment, il se serait sans doute étranglé de rire) et tout simplement étalé ses angoisses devant lui. Une telle idée lui était profondément désagréable, mais il pouvait accepter d'avoir été manipulé par une entité qui le dépassait.

Ce qu'il acceptait beaucoup moins bien, en revanche, était l'autre possibilité. Il tressaillit à l'idée que, peut-être, l'étrange pouvoir qui émanait de cette grotte permettait de voir l'avenir, et dans ce cas…

Dans ce cas, il lui faudrait revivre cette scène. Et peut-être très bientôt. Cette simple idée glaçait le sang dans ses veines, et pourtant, il se hâtait vers la cabane où il avait laissé Jim, car ne pas arriver à temps pour recueillir ses dernières paroles, mêmes amères ou haineuses, lui semblait pire que tout.

Tout à ses pensées noires, et gêné par le rideau de pluie qui l'entourait, il ne vit pas la racine tendue au milieu de son chemin et se sentit tomber sans comprendre ce qui lui arrivait. Parvenant non sans mal à maintenir le récipient qu'il tenait dans les mains en position plus ou moins horizontale, il glissa à genoux et vacilla sur le côté. Son bras droit porta contre la souche d'un arbre probablement abattu par la foudre, dont les brisures aiguisées, tendues vers le ciel, lui déchirèrent la peau. Le Vulcain se redressa, fixa un instant la longue estafilade qui courait à présent sur son avant-bras, et reprit le chemin de la cabane avec une vigilance redoublée. Qu'il fût perturbé au point de tomber en disait long sur son état émotionnel.

Lorsqu'il atteignit enfin la petite maison dissimulée au cœur des marais, le soleil venait tout juste de disparaître derrière un horizon noyé de pluie. Spock prit un instant pour se composer une façade neutre, tout en sachant que son aspect extérieur laissait fortement à désirer, et poussa la porte.

La première chose qui le frappa fut la pâle luminescence émise par de larges plaques blanchâtres sur les murs. Probablement des champignons, pensa le Vulcain. Il referma la porte derrière lui et se força à regarder vers l'endroit où il avait laissé Kirk. Ce dernier gisait allongé sur le sol, exactement dans la même position qu'au fond de la grotte…

Le cœur de Spock manqua un battement et il se précipita aux côtés de Jim, se cognant la tête au plafond trop bas dans sa précipitation. Il posa assez brutalement à terre la petite marmite emplie d'eau de pluie et tendit les mains pour aider le capitaine à se redresser, vérifier son pouls, le forcer à se réveiller, bref faire quelque chose, n'importe quoi. Alors qu'il se penchait vers son ami, sa vision périphérique nota la pierre descellée dans le mur, si bien qu'il parvint presque à anticiper le mouvement de la créature qui, dissimulée sous la tunique du blessé, attendait que son nouvel adversaire fût à portée de coup. Elle avait évidemment perçu la présence du Vulcain, car au moment où il posa au sol son deuxième genou, elle attaqua, rapide comme l'éclair, lançant un tentacule quasiment transparent dans sa direction. Le premier officier essaya d'esquiver, mais il sentit la matière visqueuse s'enrouler autour de son bras, à l'endroit où il s'était heurté à la souche. La chose le serra pendant 3,45 secondes, avec une force surprenante, à l'endroit où le sang avait coulé, puis se rétracta hâtivement. Spock, sans réfléchir, essaya de l'arracher au corps de Jim, mais elle se détacha d'elle-même de sa proie, se replia sur le sol en une masse compacte, et roula jusqu'au mur. Là, elle s'affina en une sorte de longue lanière, se hissa vers l'ouverture qu'elle avait pratiquée dans le mur pour s'introduire dans la cabane, s'y faufila comme un serpent et disparut.

Le tout n'avait pas duré une minute.

Avisant une bûche à demi moisie posée sur un tas de petit bois, Spock s'en empara pour boucher comme il le put le trou dans la paroi, l'enfonçant sans considération pour la taille de l'orifice, appuyant de toutes ses forces pour l'obliger à entrer. Lorsqu'il s'estima satisfait de cette réparation de fortune, il appliqua deux doigts sur la carotide du blessé. Il lui fallut près de vingt secondes pour distinguer le battement du cœur de Jim, erratique, bien trop rapide pour un humain, tant son propre rythme cardiaque pulsait dans ses oreilles, l'empêchant de se concentrer sur l'essentiel.

Et sa moitié vulcaine avait beau posséder une perception innée du temps, ces vingt secondes lui parurent très longue.

- Spock… ?

Avec une douceur infinie, le Vulcain posa ses mains sur les épaules du capitaine et l'aida à se redresser contre le mur, lui arrachant malgré tout un gémissement de douleur.

- Spock, la chose…

- Elle a fui, répondit le premier officier.

De la main gauche, il maintenait Jim en position assise, tandis que de la gauche il bataillait avec l'uniforme jaune, taché de rouge, qui semblait littéralement collé à la peau du blessé.

- Fui ? balbutia Kirk en ouvrant péniblement les yeux. C'est une ruse. Elle va revenir.

Le premier officier hocha la tête. Oui, la créature allait revenir, mais pas dans l'immédiat. De cela au moins il était certain. Il refusa de penser que s'il avait cru Jim, s'il avait été moins lent à comprendre, s'il avait montré moins de précipitation, il aurait pu lui épargner cette dernière attaque. Refusa de penser à ce qui allait nécessairement arriver si l'Enterprise tardait à les secourir. Refusa de penser tout court, se concentrant sur les gestes à effectuer.

Le tissu se décolla enfin et Spock remonta la tunique afin d'évaluer, à la lueur des champignons luminescents, la progression de l'infection. Etonnamment, la présence de la créature ne semblait pas avoir aggravé la blessure. Les marques rougeâtres continuaient à se propager lentement le long de la cage thoracique et le cœur de la plaie présentait un aspect noirâtre, presque nécrosé, mais l'état du capitaine n'avait pas empiré.

- Elle est revenue pour commencer à se nourrir, haleta Jim.

De nouveau, Spock acquiesça. Tout comme les varans sur Terre****, et bien d'autres espèces dans l'univers, la chose translucide devait secréter un poison qui provoquait une septicémie rapide. Une fois les bactéries injectées à sa proie, il lui suffisait de la suivre à distance et d'attendre que sa victime succombe à l'empoisonnement du sang qui ne pouvait manquer de survenir. Dans un réflexe inconscient, le Vulcain leva légèrement son propre bras pour considérer l'estafilade verte que la créature s'était contentée de serrer pendant quelques secondes. Sans aucun doute, le venin était en train de se répandre dans son propre corps, tout comme elles avaient progressé dans celui de Jim.

Apparemment, ce dernier en était arrivé aux mêmes conclusions que lui, car il s'empara du bras de son premier officier, qu'il considéra avec angoisse :

- Elle vous a touché ?

Spock, que des années d'exercices avait rompu à la pratique de l'esquive, retira doucement son bras.

- Vous n'avez pas à vous en préoccuper, Jim. Gardez vos forces pour vous-même.

Kirk émit un petit rire, qui se transforma vite en une toux rauque. Spock s'obligea à l'ignorer et reporta son attention vers la plaie de la cuisse, mais le capitaine l'empêcha de l'étudier.

- Spock, ça ne sert à rien. Fichez donc la paix à mes blessures. Vous savez bien que seul Bones pourrait faire quelque chose. Et encore.

Un frisson particulièrement violent parcourut le corps du blessé, qui ramena convulsivement sur sa poitrine les pans des deux couvertures.

- Vous avez trouvé de l'eau ? murmura-t-il en se passant inconsciemment la langue sur ses lèvres desséchées par la fièvre.

Spock jeta un regard incertain vers le récipient de terre cuite qu'il avait déposé à terre en entrant.

- Je n'ai pas réussi à repérer une source, mais j'ai recueilli de l'eau de pluie. Il me semble cependant imprudent de la consommer, dans la mesure où…

- Sérieusement, s'écria Kirk avec un petit rire, vous avez peur que ça empire mon état ? Spock, à ce stade, je ne risque plus grand-chose.

Le premier officier avala avec difficulté en scrutant le visage du capitaine, couvert d'une fine pellicule de sueur et d'une pâleur presque cadavérique. La tête lui tournait légèrement – peut-être le premier effet du venin de la créature, songea-t-il sans parvenir à considérer ce fait comme important.

Il tendit la main vers la petite marmite.

.

Il me faut encore aller vers la mer

Vers ses étendues solitaires

Et le ciel…

Jim se sentait étrangement bien.

Son corps flottait. Et le bruit de la pluie qui crépitait sur le toit lui rappelait une après-midi passée, enfant, avec son frère, dans la cabane qu'ils avaient fabriquées au fond du jardin. Il avait un poème à apprendre, qui l'ennuyait. Sam***** le lui avait fait réciter jusqu'à ce qu'il le sache par cœur. Etrange, comme la vie s'amuse parfois à vous envoyer des signes que vous vous obstinez à ne pas voir…

Rien qu'un haut voilier

Une étoile pour me guider

Le rappel de la barre

La complainte du vent

Ces mots ne lui avaient pas parlé à l'époque. Ce n'était que bien plus tard qu'il avait compris… Lorsque Daystrom avait voulu transformer l'Enterprise en ordinateur de luxe.****** Le poème lui était alors revenu – et même si, au XXème siècle, naviguer signifiait sentir le vent dans les voiles, entendre la mer frapper la coque, les étoiles restaient les mêmes.

Et les voiles blanches qui frissonnent

La brume grise au ras de l'eau

Et la grisaille de l'aube naissante

- Jim !

Il laissa à regret le brouillard marin qu'il voyait dans un semi-rêve, et qui semblait l'appeler, pour ouvrir péniblement les yeux. Dans la pénombre de la cabane, le visage de Spock était penché sur lui, les traits tirés. La main du Vulcain était posée sur la sienne et la serrait à lui faire mal. Il se demanda de façon presque détachée depuis combien de temps il essayait de le faire revenir à lui.

- Vous… m'avez donné de l'eau ? chuchota-t-il, parce qu'il avait toujours soif et qu'il ne parvenait pas à se souvenir si Spock avait finalement décidé de prendre le risque de lui faire boire de l'eau de pluie potentiellement contaminée par il ne savait pas trop quoi.

Le premier officier hocha la tête, le regard toujours planté dans celui du capitaine, une expression indéchiffrable au fond des yeux.

- Et je ne suis pas mort, conclut Kirk avec un petit sourire. Vous voyez, tout va bien.

Il se souvint alors qu'une créature monstrueuse l'avait empoisonné pour mieux le digérer par la suite, et son regard erra malgré lui vers le trou, trop proche de lui, que Spock avait heureusement comblé avec du bois. Soulagé de ne voir aucun frémissement agiter le mur, il reporta son attention vers son ami.

- Quelles sont les probabilités pour qu'on s'en sorte ? Sincèrement ?

Un éclair douloureux, presque paniqué, passa dans les prunelles habituellement inexpressives du Vulcain, et Jim se demanda ce qui, dans ses propos, avait amené cette réaction inattendue. Généralement, Spock calculait les probabilités, même les plus désespérées, à la vitesse de la lumière, et sans sourciller.

Un autre souvenir affleura à sa conscience, celle de Spock penché sur lui dans une grotte, le tenant entre ses bras, tandis que son double lui demandait de calculer ses maigres chances de survie…

- Vous étiez vraiment dans cette caverne, n'est-ce-pas ? Je n'ai pas rêvé ?

A côté de lui, le Vulcain sursauta. Encore un mouvement hautement insolite chez un individu qui se targuait de n'être que froide raison. Kirk savait qu'il aurait dû laisser tomber le sujet, qui était évidemment intime, mais sans savoir si la fièvre lui avait ôté toutes ses inhibitions, ou si une intuition profonde lui soufflait que Spock avait désespérément besoin de se décharger de ce poids, il insista :

- Vous y étiez. (Le Vulcain ne nia pas et soutint le regard de son supérieur.) Et vous avez cru ce qu'il vous a dit, ajouta-t-il dans un éclair de lucidité fulgurant. A propos de votre… responsabilité ?

Fidèle à ses habitudes, Spock se drapa dans son impassible froideur, mais Jim nota, dans le brouillard cotonneux de la fièvre, le léger tremblement de sa paupière gauche, qui tressaillait sans qu'il pût la contrôler.

- Spock, articula-t-il péniblement, alors qu'il sentait son esprit partir sur des chemins de traverse, vous n'y êtes pour rien. Vous m'avez maintenu en vie jusqu'ici, ce qui n'est pas un mince exploit.

Le poème revenait frapper, insistant, aux portes de son esprit.

Il me faut encore aller vers la mer

Car nul ne peut ignorer

L'appel des marées

Exaspéré et clair

- Jim, restez avec moi, intima la voix du premier officier, ramenant brusquement le capitaine à la réalité.

- Si vous voulez que je reste, vous devriez me faire la conversation pour éviter que je ne m'endorme, fit remarquer Kirk en bâillant.

Il se sentait irrésistiblement attiré par le sommeil, et le sable, et la mer qu'il entendait rouler au bord de sa conscience. Et il savait que s'il fermait les yeux et cédait à l'appel du large, il y avait très peu de chances pour qu'il les rouvre jamais…

- Capitaine, répondit Spock, il n'est pas dans mes attributions de premier officier de raconter des banalités et je suis certain que mes aptitudes dans ce domaine sont voisines de zéro.

Jim ne put s'empêcher de glousser à ces mots, et le léger mouvement de sa cage thoracique lui donna l'impression que son côté gauche s'était comme liquéfié depuis que la chose s'était posée dessus.

- Cependant, reprit le premier officier, étant donné les circonstances, je crois que je peux faire un effort. En effet, j'étais dans cette grotte. Ce que j'aimerais comprendre, c'est comment vous pouvez bien le savoir.

On ne peut pas vraiment dire que ce soient des banalités, pensa brièvement Kirk. Il savait ce que Spock était en train de faire – le sauver, encore une fois. Le faire parler sur un sujet qui l'intéressait, qui les concernait tous deux, bien qu'il dût éprouver un intense sentiment de gêne ou de malaise à évoquer un événement aussi intime. Le moins que le capitaine pût faire était de lui répondre.

- J'ai eu l'impression de… de me dédoubler, expliqua-t-il laborieusement, car il lui semblait que sa langue devenait pâteuse. Comme si j'étais toujours ici, et en même temps près de vous, dans cette grotte. Il y avait quelque chose d'étrange qui émanait de l'endroit. C'est alors que je vous ai vu, et que je me suis vu, moi. J'ai essayé de vous appeler, mais je ne crois pas que vous m'ayez entendu. Vous étiez trop concentré sur ce que vous disait… l'autre.

Le regard de Spock se durcit imperceptiblement et il détourna les yeux.

- Spock, insista Kirk, vous savez que je ne vous dirais jamais une chose pareille, n'est-ce-pas ?

- Capitaine, votre double, ou quelque nom qu'il vous plaira de lui donner, avait parfaitement raison. Sans moi, vous ne vous seriez pas lancé dans la traversée des marais. Vous n'auriez pas croisé la route de cette créature qui vous a empoisonné. De plus, je ne vous ai pas cru lorsque vous m'avez parlé de cette « chose » et je vous ai laissé seul, à sa merci. J'ai fait preuve d'un jugement déplorable et pris de mauvaises décisions.

La voix du premier officier résonna, parfaitement neutre, inhumaine, comme à chaque fois qu'il tentait de dissimuler le fait qu'il était en proie à un sentiment intense. Kirk, incapable de répondre à une telle déclaration, essaya de presser entre ses doigts la main glaciale de Spock. Il ne sentait plus vraiment son bras. Ni sa jambe gauche, d'ailleurs. Ce qui était une nette amélioration par rapport à la douleur qu'il avait éprouvée pendant ces dernières heures. S'il y réfléchissait plus profondément, ce n'était probablement un bon signe, mais il n'avait pas vraiment envie de s'étendre sur le sujet.

- On vous a déjà dit que vous avez une façon bien à vous de tordre la logique ?

Le Vulcain prit un air vaguement offensé, et Jim ricana avant d'être balayé par une nouvelle vague de fièvre.

Rien qu'un jour de grand vent

Les nuages blancs qui fuient

Un poudroiement d'embruns

Un jaillissement d'écume et le cri des mouettes

La Terre ne lui manquait pas, non, pas vraiment – mais il aurait bien aimé revoir San Francisco, et peut-être la maison familiale, et la cabane où Sam lui avait fait entrer ce poème de force dans la tête… Il se demandait vaguement pourquoi ces vers revenaient vers lui à cette heure, pour quelle raison il se heurtait inlassablement à leurs mots qui roulaient dans son esprit, sans cesse recommencés, comme le bruit des vagues.

Il me faut encore aller vers la mer

Et la vie errante du gitan

Là où vont les goélands au royaume de la baleine

Là où le vent a le tranchant du couteau

Il avait probablement fermé les yeux quelques instants, sans s'en rendre compte, et lorsqu'il les rouvrit, la main gauche de Spock était pressée sur son front.

- Vous… m'avez parlé ? demanda le capitaine. Je suis désolé, je ne vous ai pas entendu.

Le regard du Vulcain indiquait qu'il était parfaitement conscient de ce fait. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais Kirk le devança :

- Rien de tout ça n'est de votre faute, articula-t-il le plus nettement possible. Je vous interdis de le penser.

- Jim…

- C'est un ordre, commandant.

Spock acquiesça sobrement. Mensonge vulcain, pensa Jim. Il était évident à ses yeux que Spock se reprochait la chaîne imprévisible d'événements qui les avait menés jusqu'ici tous deux. Il était peu probable qu'il parvienne à se le pardonner, si jamais Kirk venait à mourir. Une bonne raison pour rester envie, se dit-il en essayant de garder les yeux ouverts.

Plus difficile à dire qu'à faire.

Rien que le gai récit d'un joyeux compagnon

Puis le sommeil paisible et le rêve heureux

Quand vient enfin l'heure de fermer les yeux…


* Time is running out : "nous manquons de temps", ou "notre temps touche à sa fin" - titre de chanson de Muse dans l'album Absolution, mon préféré. (J'aime beaucoup Muse.)

** Il n'est pas vraiment canon que Chekov soit le "protégé" de Spock, mais c'est largement admis par la communauté, et j'aime bien cette idée.

*** Quelqu'un me retrouve la référence ?

**** Les varans sont des créatures fascinantes. Pendant très longtemps, on a cru que leur bouche était un nid à bactéries, car plusieurs personnes mordues par des varans étaient morts de septicémie. J'ai toujours trouvé que c'était un moyen astucieux de tuer (il suffit, après avoir infecté la proie, de la suivre à distance jusqu'à ce qu'elle meure et qu'on puisse passer à table), mais en fait il semblerait que le varan soit véritablement venimeux (ce dont on a douté pendant des années). Je ne sais pas si vous en avez quelque chose à faire, c'était notre rubrique "la vie des animaux".

***** Sam est le grand frère de Jim. Il est mort sur Deneva, tué par les crèpes-sushi-péteurs dont j'ai déjà parlé à plusieurs reprises en note de bas de page (parce que malgré le ridicule des bestioles et le côté "malsain années 60" de l'épisode, j'aime beaucoup "Operation: annihilate!" - et non, ça n'a rien à voir avec le fait que Spock soit attaqué et contraint de lutter contre la douleur pendant la moitié de l'épisode, vraiment rien du tout...).

****** Voir TOS, "The ultimate computer". (Avec une réplique de McCoy que j'adore : "Vous avez vu cette petite lueur d'amour dans l'œil de Spock ? On dirait qu'il a fini par trouver le bon ordinateur...").