Cela faisait désormais trois mois qu'elle s'était réveillée dans une chambre inconnue. La vie avait repris son cour et elle s'était résignée à ne pas savoir qui elle était. A son réveil elle s'était retrouvée parfaitement incapable d'avoir le moindre souvenir de son identité. Elle avait été blessée et on l'avait soignée et vu sa grande faiblesse, on n'avait pas cherché à la fatiguer encore plus. Le médecin qui avait été appelé lui avait en outre fourni un traitement à suivre pour la maladie qui l'affaiblissait en parallèle.

Elle apprit qu'elle avait été retrouvée sous une tourelle de la Bastille qui s'était partiellement écroulée. On l'avait cru morte mais au moment de la jeter dans une fosse commune, une femme avait remarqué une larme couler sur son visage. Elle s'était approchée et avait senti un pouls, faible mais présent.

Elle qui pensait sauver un soldat révolutionnaire constata, à sa grande surprise, qu'il s'avérait qu'une femme se cachait sous cet uniforme. Elle s'imagina qu'elle devait certainement être en fuite pour en recourir à un tel déguisement et décida donc de discrètement la mener vers l'auberge où elle descendait avec son mari. Ils étaient venus à la capitale afin d'assister à une foire pour négocier leur champagne. Eux qui espéraient faire de belles affaires avec les bourgeois, voire des nobles étaient arrivés en pleine révolution.

Ils la cachèrent quelques jours dans leur chambre, le temps qu'elle reprenne connaissance, puis se décidèrent à continuer leur sauvetage en l'amenant avec eux vers la ville de Reims d'où ils étaient originaires.

La route avait été longue, ils avaient quitté Paris faisant route vers l'Est. La première halte avait été faite à Meaux où ils avaient passé la nuit. La seconde partie de leur périple devait les mener à Château-Thierry. Ils y restèrent deux jours car des bandits avaient été signalés dans la région. Ceux-ci pistant les nobles qui s'échappaient, il ne faisait pas bon trainer dans les forêts alentour.

« Ma chère enfant, vous n'avez toujours pas retrouvé le moindre souvenir ? » la questionna Madame de Ponsardin.

« Pas le moindre Madame » lui répondit la blonde inconnue.

« Nous ne connaissons même pas votre prénom, quel dommage. N'avez-vous pas le moindre écho du passé à ce sujet ? » Insista-t-elle.

La jeune femme fronça les yeux sous l'effort de concentration qu'on lui demandait. Elle avait beau se concentrer, pratiquement rien pouvant l'aider ne lui revenait. Des voix, inconnues, des phrases à peine audibles, des bruits qu'elle ne parvenait pas tout le temps à identifier, des parfums entêtants, de l'odeur de poudre, des morceaux de violon, des lumières éclatantes, des bijoux incroyables, des rires, un rire surtout, et un prénom.
De la sueur perlait sur son front.

« Un prénom me revient en tête, mais c'est le prénom d'un homme, c'est juste ridicule, je ne me souviens même pas du mien mais celui d'un homme me hante dès que je tente de me souvenir. »

« Le docteur a bien dit qu'il vous fallait du repos ma chère petite, reposez-vous et dormez, nous atteindrons bientôt le domaine. »

Alors qu'elle était en train de fermer les yeux et de se laisser envahir par le sommeil, elle rouvrit les yeux au « ma chère petite », cela lui semblait familier, mais elle était incapable de savoir ce que cela évoquait au fond d'elle. Finalement la fatigue fut la plus forte et elle sombra.

Ils arrivèrent enfin vers leur destination finale une semaine après avoir quitté Paris. Ils retrouvèrent leur domaine niché au cœur de la Montagne de Reims, entouré de leurs vignes.

Les braves gens qui l'avaient recueillie étaient de petite noblesse et très appréciés dans la région. Ils lui avaient trouvé un emploi dans une auberge de leur connaissance et elle leur en était reconnaissante.

C'est ainsi qu'elle évoluait désormais, tablier bien ajusté et plateau en équilibre au milieu des tables de l'auberge de la Table de Champagne, servant les voyageurs fatigués et poussiéreux et illuminant leurs journées de son sourire éclatant. Les premiers jours n'avaient pas été simples, mais elle avait vite pris ses marques.

Elle avait la chance d'avoir des patrons honnêtes et ne subissait pas les affres de la vie d'une serveuse comme dans certaines auberges parisiennes qui tenaient plus de l'estaminet de mauvaise vie que d'établissement respectable. L'une des nouvelles serveuses venait justement de fuir la capitale, effrayée par le tournant révolutionnaire qui prenait de l'ampleur, se vautrant dans la violence et la fureur. Elle lui avait confié également ne plus pouvoir supporter les mains baladeuses des clients qui se sentaient pousser des ailes au bout d'un verre et ne comprenaient pas que sa tâche se limitait à servir leurs boissons et ranger leur table.

On lui avait appris également les bases de la cuisine et de la pâtisserie. Ces dames avaient été étonnées par son niveau d'ignorance à ce sujet, mais rassurées au fur et à mesure de ses progrès. Elle était notamment devenue très douée pour la pâtisserie en très peu de temps.

Elle retournait voir les de Ponsardin durant ses journées de repos et avait étonné tout le monde un jour en se mettant à jouer au piano telle une virtuose. C'est ainsi que beaucoup se mirent à penser qu'elle était noble et qu'elle avait fuit la Révolution. Certaines mauvaises langues allaient jusqu'à prétendre qu'elle feignait l'amnésie mais la plupart des gens respectaient cette jeune femme qui recommençait une nouvelle vie, qu'elle y soit contrainte et forcée par son amnésie ou par une fuite.

Monsieur de Ponsardin était récemment retourné à Paris et avait tenté quelques recherches, lui aussi faisait partie des personnes pensant que notre blonde inconnue était noble. Elle évoluait chez eux avec bien trop de naturel et bien qu'elle s'était maintenant totalement habituée à son métier, ne dépareillait que trop au sein de l'auberge. Mais il était convaincu de la véracité de son amnésie.

Il posa donc des questions par ci par là, se faisant passer pour un père recherchant sa fille disparue chez les uns, ou à un domestique mandé par son maître afin de retrouver l'héritière de la famille chez les autres. Il était allé jusqu'à approcher certains héros de la Prise de la Bastille en se souvenant que sa protégée avait été trouvée à cet endroit quelques mois plus tôt.