L'ombre du désastre

ou comment les plans s'écroulent.


Troisième jour : poker menteur et mauvaise main

— Où est Penguin ?

— Euh… J'crois qu'il est parti dormir.

Shachi paraissait exténué. Lou lui avait demandé une attention constante pendant plusieurs heures continues. Maintenant, la petite s'était laissée aller aux bras de Morphée, la bouche entrouverte, cheveux épars sur l'oreiller immaculé. Pensif, le roux observait la gamine, un mélange de tendresse et d'inquiétude dans le regard.

— Vous pensez vraiment qu'elle a un fruit du démon, cap'taine ? Demanda le roux, observant le paisible sommeil de la fillette.

Trafalgar hocha la tête.

Comme quoi, il fallait toujours avoir l'air d'en savoir plus que ce qu'on savait : sans quoi Hawkins n'aurait pas laissé échapper cette gracieuse information.

Il avait déjà eu le temps de retourner la moitié de ses bouquins traitant des fruits du démon, ainsi que les différents rapports qu'il possédait sur le cours du marché noir concernant la valeur de ces marchandises convoitées.

— Il y a un fruit qui pourrait correspondre à ce prix… C'est le Fruit du Destin, lâcha le chirurgien.

Shachi demeura silencieux. Il n'avait jamais entendu que de vagues bribes de rumeurs sur ce fruit extrêmement rare. La plupart du temps, ces mêmes rumeurs se contredisaient parfaitement. Rien ne décrivait réellement le pouvoir conféré par ce fruit, et tant que la gamine demeurerait muette, il serait difficile de tirer une conclusion tangible.

Après, cela correspondrait bien au profil de Hawkins, si l'hypothèse se vérifiait.

— Mais ce n'est qu'une piste. Je le saurai bien assez tôt.

Même si Shachi avait tenté de détourner la conversation, Trafalgar semblait absorbé dans une sombre réflexion. Tout à l'heure, lorsqu'il était revenu rendre visite à Lou, elle avait montré précisément la même réaction : il en avait eu le cœur net. C'était exactement à son approche que la gamine se couvrait de sueurs froides, commençait à pleurer, à s'agripper où elle pouvait avec appréhension. Mieux, son rythme cardiaque s'accélérait, et elle affichait tous les symptômes d'un stress intense dû à un danger imminent.

— Peut-être, tenta Shachi, qui savait où les pensées de son capitaine se dirigeaient, qu'elle ne supporte pas la présence d'autres utilisateurs de Fruits du Démon ?

Trafalgar haussa les épaules. Il avait déjà songé à cela. Cette explication paraissait bancale, mais après tout, ces fruits de l'enfer avaient tous des propriétés au-delà de l'entendement… il devait bien y avoir une raison… Il lui avait sauvé la vie… Que pouvait-il faire de plus ?

Law se leva et quitta l'infirmerie sans mot dire. Depuis Lou, l'agacement, voire la colère se manifestaient beaucoup plus souvent que d'habitude chez le pirate, et pour ne pas en faire payer les frais à ses nakamas, il devait souvent s'isoler.

Mais son humeur ne devait pas l'empêcher de rester lucide. Il devait donner quelques instructions à Bepo. Il leur fallait organiser le ravitaillement du sous-marin plus vite que prévu, car Law ne comptait certainement pas s'éterniser sur New Dusk.


La clameur du bar était montée en intensité lorsqu'Eustass Kid avait déclaré qu'il se mettrait du côté de n'importe qui, pourvu que ce soit contre « ce gars-là, Trafalgar ». Ce dernier nom, qui s'était répandu comme une trainée de poudre, avait relancé les conversations : et l'alcool aidant la hardiesse, chacun y allait de sa prise de parti, dans le bourdonnement général.

« — Ils vont vraiment se voir ?

— Oui, pas loin de la place, à ce qui parait…

— Combien je paierais pour assister à cela !

— Y'a pas de doute, si ça continue, y pourrait bien se passer quelque chose de costaud ces jours-ci...

— Ça pourrait bien changer d'allure, par ici...! »

Décidément, on en revenait toujours au Shards, tant l'établissement était la plaque tournante de la ville. Mais cette fois, Law et son équipage en sortaient.

— 17h43… On arrivera pile à l'heure, fit Trafalgar avec un sourire en coin.

Elle leur avait donné rendez-vous à 17h pile, et il y avait une trotte jusqu'au lieu convenu. Rien que pour le regard furibond dont elle l'avait foudroyé à son arrivée, il ne regrettait pas.

Trafalgar n'attendait rien de cette rencontre. C'était elle qui l'avait démarché, par un intermédiaire, alors qu'il espérait croiser Hawkins dans le Shards. Tout cela n'était pas une confrontation, contrairement à ce que l'avis des spectateurs avides de sensations fortes et de conflit voulaient bien faire croire : dans le meilleur des cas, c'était de la propagande de la part de la pirate.

Bien sûr, en se rendant là-bas, Trafalgar avait un tout autre objectif que de répondre docilement aux invitations de celle qu'on érigeait déjà comme son pire cauchemar.

La taverne du lieu de rendez-vous était un petit bâtiment sordide, à l'emplacement étrange, perdu dans un dédale de chemins incompréhensibles et serpentueux.

Avant même que l'équipage du Heart ne se soit installé, Holly déboula dans l'entrée, clope au bec, bouillonnante de colère : elle commença à parler à Law entre ses dents, furieuse de l'attente délibérément provoquée par le Chirurgien de la Mort.

Ils dialoguèrent bien plusieurs minutes, debout, sans que leurs hommes ne sachent s'ils devaient les laisser ou non. Ils se tournèrent finalement chacun vers leur équipage.

— On va parler en haut, prononça tranquillement Trafalgar.

Les deux capitaines allèrent s'installer à l'écart de leurs équipages respectifs. Quoique lui avait accepté de laisser son nodachi de côté, de même que Holly avait daigné poser ses armes les plus voyantes, personne ne se leurrait : la dangerosité des deux individus n'en n'était qu'à peine amoindrie.

Ils avaient recommencé à converser depuis quelques secondes à peine que le sang montait déjà aux oreilles de la femme.

— Pourquoi tu t'es fourré là-dedans ?

Trafalgar ne répondit pas, réservant sa voix pour de plus pertinentes questions.

— Même sans parler d'elle, tu m'as fait perdre un paquet d'argent, j'ai des intérêts dans le Jeu…

Tandis que le chirurgien continuait de lui servir sur un plateau d'argent sa plus splendide expression d'indifférence, il comprit à l'attitude de son interlocutrice qu'elle lui servait là un de ses discours bien rodés pour mettre la pression sur les pirates qui se mettaient en travers de son chemin — ceux-là qui devenaient souvent malgré eux ses subordonnés.

Il restait méfiant. Après tout, Holly était jusqu'ici la seule personne qui lui manifestait une telle sous-estime. Il doutait que quelqu'un puisse parvenir à une telle influence sur pareille ville sans un minimum de capacités. Elle pouvait très bien bluffer, quoiqu'il en doutait sérieusement.

— Fais pas comme si tu jouais au plus malin, l'toubib… Je…

Holly se retourna brusquement pour regarder le point que Law fixait avec insistance depuis quelques minutes. Une demi-seconde d'inattention, c'est tout ce dont avait besoin le médecin pour verser discrètement quelques gouttes incolores dans la boisson de Holly. Il sourit intérieurement. On avait beau lui prêter un esprit tordu, comment résister à la tentation de petits coups par derrière si simples et si efficaces ? Même si on lui avait confirmé que Holly était bel et bien l'une des pires espèces sur New Dusk, il ne lui trouvait pas pour le moment une intelligence exceptionnelle.

Oh, rien de létal. C'était une mesure de précaution des plus basiques, de quoi — en comptant sur l'alcoolisme chronique de la pirate — provoquer une atrophie musculaire si elle tentait un mouvement un peu trop virulent.

— La gamine m'appartient. Elle me doit la vie.

Le ton posé de Holly n'était pas sans trahir un énervement mêlé d'impatience. Son regard féroce vrillé dans les yeux paisibles de Law, elle pianotait de ses ongles sur la table, l'air de se demander quel temps elle était en train de perdre à négocier avec cet arriviste.

— Cette ville me craint plus que la Marine. Si je décide de récupérer la gamine, ton équipage de pacotille n'en ressortira pas indemne.

Trafalgar sourit nonchalamment.

Si tu te pensais en mesure de la reprendre sans perte, tu l'aurais déjà fait…

Holly ne sembla pas apprécier l'air railleur du pirate : elle frappa violemment du poing sur la table, faisant sauter son verre.

— Allons, petit morveux… (Trafalgar eut une lueur d'amusement dans la pupille : c'est fou comme ce surnom venait naturellement aux gens face à lui) Elle ne vaut rien… C'est très mal vu, ici, d'interférer dans les dettes des autres… grinça-t-elle en articulant le mot "dettes" avec une haine peu commune.

Crache le morceau… Pensaient les deux, Holly pour qui l'enlèvement était un caprice du pirate pour se donner en spectacle et semer le chaos, et Trafalgar qui cherchait à voir autre chose que la santé mentale bancale de son interlocutrice pour justifier son acharnement après Lou. Il l'analysait, la décortiquait, aux aguets, attentif au moindre mouvement qu'elle pouvait faire.

— Une rançon, c'est ça que tu veux, hein ? (Trafalgar nota qu'il n'avait toujours pas prononcé un mot dans ces pseudo-négociations, et que Holly se suffisait très bien à elle-même) Eh bien tu peux te la foutre là-où-j'pense ! J'paierai pas un sou pour cette esclave de piètre qualité… Je la veux demain, tu entends ?

Les yeux hargneux de Holly disaient tout le contraire : chaque tressaillement de son visage exprimait la rage folle qu'elle rencontrait devant le moindre obstacle à ses désirs.

Law réfléchissait à toute vitesse. Il pensait à l'Escargophone qu'il avait aperçu dans la veste de Holly, d'une couleur pourpre étrangement familière. Devait-il encore attendre ? Pouvait-il encore attendre ? Est-ce qu...

« …SBOUARF… »

Un bruit sourd, plus fort que le brouhaha des verres, avait retenti, faisant trembler les objets présents.

— Là !

Trafalgar n'eut le temps que de se tourner avant d'esquiver de justesse une lame qui se dirigeait vers sa carotide.

La garce… Elle attaque ?

Mais Holly semblait tout aussi surprise que lui, à en juger par son visage déformé en une moue de stupeur.

— Qui va là ? Hurla la femme en bondissant en arrière.

Son nodachi était hors de portée. Qu'à cela ne tienne…

Scalpel !

Une fraction de seconde plus tard, le premier assaillant tombait au sol, inconscient, tandis que son cœur enfermé dans un bloc translucide gisait à ses côtés. Trafalgar n'eut pas le temps de souffler qu'un coup de feu retentissait, sans qu'il puisse en déterminer la provenance. Ayant récupéré l'arme à feu de sa première victime, il abattit sans préavis les deux autres personnes qui paraissaient en avoir après lui. Je croyais qu'elle avait privatisé tout ça… pensa amèrement le chirurgien tandis qu'un troisième homme s'écroulait à ses pieds dans un bruit sourd.

Ils sont combien ? Songea furtivement Law en prêtant l'oreille au vacarme qui avait pris possession des lieux.

Entretemps, il avait pu créer une Room.

A quelques mètres de là, Ikkaku venait d'avoir raison d'un autre individu cagoulé. Lui venait de mettre hors d'état de nuire deux autres individus, dont les corps inconscients dégringolèrent les escaliers. Personne ne l'avait touché. Qui faisait un raid (à l'organisation visiblement plus que frileuse) sur la taverne ?

Lorsque Law avait commencé à mimer le geste qui servait à faire apparaitre sa « salle d'opération », les attaquants restants (soit ceux vers qui Trafalgar ne s'était pas encore tourné) avaient immédiatement reculé vers l'escalier. Analysant l'endroit, Trafalgar se rendit vite compte d'une absence.

Holly s'est enfuie… ?

Il y avait un problème quelque part. Sans même s'en rendre compte, il repensa à la phrase de Hawkins. Il avait l'impression qu'une ombre indistincte s'était abattue sur ses plans.

« Ils sont trop ! »

Le cri lui fit reprendre conscience.

Les autres étaient en bas… !

Trafalgar se rua à son tour sur les marches. A l'étage du dessous, son équipage tenait tant bien que mal face à l'essaim de combattants, dont le niveau d'escrime, s'il n'était pas hors du commun, posait tout de même de sérieux problèmes ; si bien que Clione paraissait profondément touché, quoiqu'il avait réussi à en mettre deux au tapis. Les hommes de Holly avaient déserté, mais les cadavres de trois d'entre eux gisaient au sol, leur foulard frappé du "H" ensanglanté.

Ces terroristes leur causaient plus de souci par l'effet de surprise dont ils bénéficiaient que par leur compétence. D'ailleurs, le surnombre s'était considérablement amoindri : il semblait que la création de la Room, comme une sorte de signal, avait provoqué la retraite d'une bonne partie des agresseurs. L'affaire paraissait presque avoir tourné à leur avantage, l'anarchie s'était calmée.

Law n'eut que le temps de trancher l'adversaire qui venait de faire plier Uni avant de jeter son regard vers la source d'un hurlement provenant de l'autre côté de la demi-cloison qui séparait la salle en deux.

— Penguin est isolé… ! Cria faiblement Clione, qui s'était trainé à l'écart, ne pouvant vraisemblablement pas prêter main-forte lui-même : dans la cohue, personne n'avait pu se rendre compte qu'un membre de l'équipage était seul.

Merde… !

A peine Trafalgar se fut-il téléporté aux côtés de son nakama que ses yeux s'écarquillèrent. Aux prises avec un homme de deux fois sa corpulence, Penguin paraissait salement amoché.

Son premier réflexe fut de lever le bras qui tenait son sabre, mais il risquait de…

Sham

Lent, trop lent.

[Merci de votre lecture :x Samarlis]