Titre : Honorable

Disclaimer : je suis pas l'inventeur de l'univers de Saint Seiya, je fais pas ça pour la thune (mais pour la gloire et les filles faciles).


Tokyo, 1920

L'homme contemplait l'enfant. Rien dans son éducation n'avait jamais fait quoi que ce soit pour développer son empathie. Seuls comptaient le rang, le devoir et l'obéissance. Il ne voulait pas de cet enfant. Mais il lui en fallait un. Il ferait bien l'affaire.

- Très bien. Dites à Chiyo que nous nous en occuperons et qu'elle n'a plus à se soucier de ses revenus. Il lui est inutile de nous contacter à nouveau.

L'homme congédia les paysans qui venaient de lui amener l'enfant.

- Désormais tu t'appelleras Mistumasa Kido. Tu es désormais mon fils et héritier, tu as intérêt à te montrer digne de ta position et de l'honneur qui t'est fait de rejoindre notre auguste lignée et de porter notre glorieux nom.

La nouvelle ne rencontra qu'un regard vide et déconcerté, ce qui courrouça le maître de la maison. Les larmes et les pleurs qui suivirent n'arrangèrent rien.

- Femme !

Il regarda son épouse se précipiter pour prendre le petit garçon de deux ans dans ses bras et s'efforcer de les consoler. Quelle déveine de devoir supporter deux geignards sous son toit ! S'il le pouvait il jetterait volontiers l'une et l'autre dans un puits pour ne plus jamais en entendre parler. Mais il avait besoin d'elle et de l'alliance matrimoniale qu'elle représentait. Et il avait besoin de lui pour perpétuer le nom et, peut-être, continuer leur ascension sociale. Mais ça ne serait jamais qu'un... qu'un objet !

- Occupe-toi de lui ! Et arrange-toi pour que je ne le vois pas et ne l'entende pas !

Son épouse s'inclina respectueusement, craignant son mari par dessus-tout, et entraîna l'enfant dans ses quartiers. Elle non plus ne voulait de l'un ni de l'autre. Mais on ne lui avait jamais demandé son assentiment. Elle s'efforça de calmer le petit garçon qui pleurait et appelait sa mère. Au moins elle n'avait pas eu à supporter la grossesse pour un homme qu'elle n'aimait pas. Quelle chance qu'il ait abusé d'une fille de la campagne, quelle chance qu'il l'a croie infertile, surtout. Comme il arrivait parfois, leur maison avait adopté un enfant pour en faire un nouvel héritier. Si ça se trouve il n'était même pas de lui. Peut-être serait-il moins violent que son "père"... Elle appela les servantes qui introduisirent la nourrice, à qui elle transmis les ordres du maître. Après tout elle était son épouse, ce n'était pas à elle d'élever son enfant.


Tokyo, 1930

Mitsumasa se releva péniblement, essuyant tant bien que mal ses yeux et ses plaies. Il n'était pas facile de se montrer digne de son père. Les roturiers le méprisaient parce qu'il était "de la haute". Les nobles le méprisaient parce qu'il était "presque roturier". Les Kido étaient de petits samouraïs possessionnés à Edo pendant longtemps, simples petites mains du shogunat, sans véritables terres qui leur aurait donné un véritable statut. Par opportunisme, l'aïeul avait pris le parti de feu l'empereur Meiji quand ce dernier avait pris le pouvoir. Il en avait obtenu une position au plus près de la cour. Mais pas au plus près du pouvoir. De samouraïs, les Kido étaient simplement devenus secrétaires de la cour. De quoi vivre une vie aisée, mais rien de digne aux yeux de Kido père, pour ne rien dire de la gloire. Aussi pour y remédier avait-il placé le jeune Mitsumasa au Gakushuin, établissement de l'élite destiné à le préparer à une glorieuse carrière. Ce qui, pour Kido père, était synonyme de carrière militaire car seules les armes pouvaient apporter à sa lignée la gloire qu'elle méritait.

- Pourquoi tu t'es pas défendu ?
- Et comment j'aurais pu ? Tu imagines un simple descendant de samouraï frapper un membre de l'élite ? Ce serait le renvoi direct. Et le renvoi c'est le déshonneur. Et le déshonneur...

Mitsumasa sentit ses larmes revenir alors qu'il repensait aux raisons pour laquelle il s'était fait rosser par d'autres élèves. Parce qu'il n'était pas vraiment noble. Parce qu'il était chétif. Parce qu'il avait pleuré en apprenant la mort de sa mère. Parce qu'il était faible. Son ami le regarda en soupirant.

- Va falloir que tu t'endurcisses. Ça va être pire dans l'armée.
- Je sais.

Ils réprima tant bien que mal ses sanglots et se dirigea vers l'infirmerie, où on le connaissait déjà bien pour les quelques "chutes" dont il était victime depuis son arrivée dans l'établissement. Le personnel ne faisait jamais de commentaire, d'une part parce que tout se savait, d'autre part parce que la hiérarchie sociale ne pouvait être remise en cause, enfin parce que ceux qui venaient ici n'auraient pas le droit à l'erreur plus tard et qu'ils devraient l'apprendre le plus vite possible. Malgré tout, Mitsumasa pleurait la mère qui l'avait élevé - celle qui l'avait mise au monde devait être morte pour ce qu'il en savait - car il se doutait qu'elle n'était pas tombée par-dessus une balustrade par accident. La seule consolation qu'il aurait était de savoir qu'elle ne souffrirait plus, qu'il n'entendrait plus ses cris lorsque son père la maltraitait... ou pire. La nourrice avait été renvoyée deux ans auparavant, car devenue inutile. Il n'y avait désormais plus rien de plaisant à la maison, en tous cas pas davantage qu'ici. Son ami avait raison, autant s'y faire... Si un jour il devait avoir des enfants, il espérait qu'ils n'aient jamais à connaitre un univers si ignoble.


Changsha, Chine, 1939

De la pluie, toujours de la pluie. Et l'odeur... L'odeur des morts, l'odeur du gaz, l'odeur de ce que l'humain laissait toujours s'échapper à un moment ou un autre. Surtout dans un contexte de stress intense. Ou de décès. Les deux étant réunis, il n'y avait donc aucun moyen d'y échapper. Malgré tout, Mitsumasa piquait du nez par intermittence, redressant la tête à chaque fois que son casque heurtait son arme.

- MITSUMASAAAA !

Le jeune Kido sursauta et sauta immédiatement sur ses pieds en entendant la voix du monstre. Le sergent. Qui, malgré l'obscurité de cette fin de nuit, se dirigeait vers lui avec son air mauvais habituel.

- Oui, sergent !
- MITSUMASAAAA !
- Oui, sergent !
- Ça te suffit pas d'être un moins-que-rien, faut aussi que tu tires au flanc ?
- Non, sergent !

Le cou de genou dans le ventre le fit se plier en deux, la respiration coupée.

- T'étais désigné pour accompagner l'escouade qui doit tenter de prendre l'autre rive de la Xinqiang, vu que leur crétin de mitrailleur s'est fait descendre !
- Pardon, sergent ! J'y pars de suite, sergent !
- Alors que t'as à peine dormi ?
- Oui, sergent !
- Alors j'ai bien fait de pas te prévenir ! C'est que t'avais pas tant besoin de dormir !

Mitsumasa ne répondit rien, gardant les yeux baissés. Il savait que le sergent le voulait mort. Le sergent aimait écraser les autres. Une gifle acheva de le réveiller.

- MITSUMASAAAA ! AU TROT !

Alors qu'il s'éloignait en courant, il entendit le sergent annoncer sa mort prochaine à ses camarades, avec la promesse d'obtenir sa part de rations pour celui qui saurait prédire comment il se ferait tuer et quels morceaux on retrouverait. L'humiliation, toujours. Pour renforcer le groupe, au détriment d'une victime, toujours la même. Et quand le jouet était cassé, on en prenait un autre. Humiliation physique par les coups, humiliation sociale en l'appelant par son prénom, humiliation humaine en souhaitant ouvertement sa mort... Mitsumasa s'estimait légèrement chanceux, il faisait partie des troupes du front Sud donc il faisait face aux Chinois. Pour décadent et déliquescent que soit leur pays, il fallait reconnaitre que les Chinois n'avaient pas renoncé à le défendre, pas comme les fois précédentes. Ce qui était sans doute vain au vu de la puissance de l'armée impériale, mais ça valait mieux que d'affronter les Soviétiques comme ladite armée en avait fait l'amère expérience il y avait à peine quelques semaines. Une guerre non déclarée, pour des morts qui n'existaient pas et une défaite que nul n'aurait l'idée saugrenue d'évoquer. Parce qu'être capturé par un Chinois, ça signifiait une chance de survivre pour être interrogé, avec une probabilité de pouvoir s'enfuir à un moment ou un autre. Alors qu'être capturé par un Russe... c'était juste un aller simple pour l'enfer glacé de Sibérie. En supposant qu'on vivait suffisamment longtemps pour acquérir le statut de prisonnier.

Le front avait atteint la ville de Changsha, capitale du Hunan débordée par l'afflux de réfugiés ayant fui le Nord ou Nankin. La ville était surpeuplée, les parents mariaient leurs petites filles en espérant qu'elles puissent suivre leurs maris vers l'Ouest et survivre un peu plus longtemps. Le commandement avait décidé de casser ce noyau de résistance en utilisant des gaz. Et pourtant les Chinois tenaient et résistaient à chaque coin de rue, à chaque maison. Mitsumasa rejoignit son escouade qui s'était déjà mise en route.

- C'est vous notre nouveau mitrailleur ?
- Oui, mon lieutenant !
- Vous êtes en retard ! Même si je sais que ce n'est pas votre faute ! Vous avez votre arme, au moins ?
- Oui, mon lieutenant !
- Bien, ne nous ralentissez pas !

Ils rejoignirent en silence les petites embarcations qui devaient leur faire traverser la rivière. Mais, comme tant d'autres, ce seraient probablement leurs embarcations qui se se feraient traverser par les balles ennemies. Et eux avec, sans doute. Ils profitèrent de la nuit sans lune pour se glisser dedans sans faire de bruit. Ils étaient nombreux à s'y presser, le commandement ayant organisé une nouvelle offensive pour prendre le contrôle de l'autre rive et pouvoir, enfin, commencer à entrer dans les quartiers centraux de la ville. Des centaines de milliers d'hommes pour occuper une ville déjà bien abimée. Une goutte d'eau par rapport à tout ceux qui s'étaient déjà affrontés depuis des années. Et pour combien de temps, encore ? Mitsumasa revenait tout juste du front, son escouade bénéficiant d'un court temps de repos. Il était fatigué, il voulait dormir, il avait envie de pleurer. Et pourtant il se glissait comme les autres dans les embarcations. Combien de milliers seraient-ils à ne pas voir le lendemain ? Bien trop.

La bataille fut éprouvante. Le début de la traversée se fit sans le moindre bruit, aussi impensable que ce soit de la part de milliers d'hommes convergeant vers un objectif situés à quelques centaines de mètres de leur point de départ. En réalité les Chinois savaient qu'ils venaient. Et il était plus judicieux de tirer sur des hommes perdus sur une rivière froide où ils pouvaient se noyer que sur des troupes au sol pouvant s'enfuir derrière les bâtiments ou les reliefs du terrain. Mitsumasa tomba à l'eau quand son embarcation chavira, plusieurs hommes fauchés la déséquilibrant. Il réussit à nager jusqu'à une rive qu'il savait hostile. Puis l'enfer recommença, avec son lot de visions abominables, d'odeurs épouvantables et de sons innommables. Mitsumasa avança en même temps que les troupes dont il faisait partie, priant pour que chaque instant ne soit pas le dernier, sans pensée pour les autres, compatriotes ou non. À la guerre, penser à l'autre c'est perdre du temps et augmenter le risque de se faire tuer stupidement. Pour ne pas penser à la mort, ou ne pas penser tout court, il avait pris l'habitude de se plonger dans du calcul mental à partir d'un livre de classe qu'il avait gardé. Les problèmes de comptabilité, en particulier, aiguisaient son esprit. Mais ce dernier manqua de baculer un matin.

Dans une énième offensive, les troupes impériales avaient avancé de centaines de mètres, les Chinois ayant commencé leur repli de la ville. Des poches de résistance existaient encore ici ou là et comme souvent, Mitsumasa était désigné d'office. Dans l'obscurité d'un petit matin d'octobre, Mitsumasa rampa dans les décombres pour atteindre une position à partir de laquelle il pourrait mitrailler le repère de Chinois qu'on allait débusquer au lance-flamme. La manœuvre réussit, peu arrivant à esquiver ses balles et à fuir. Lorsque ses compatriotes lui firent signe qu'ils maitrisaient le terrain, Mitsumasa put souffler et posa son front sur la crosse de son arme. Mais lorsqu'il rouvrit les yeux et regarda autour de lui, il sentit son sang se glacer. Peut-être même s'était-il mit à circuler en sens inverse. Là où il s'était installé, il remarqua que son arme reposait sur des têtes et plongea son regard dans celui, vide, d'enfants jusque-là ensevelis sous des décombres. Il se fit dessus et se redressa précipitamment, avant de tomber à la renverse, incapable de respirer. Avec une grande difficulté, il arriva à reprendre son souffle en aspirant bruyamment et en fixant les malheureux défunts, totalement horrifié. Ce qui le sortit de son état, ce fut le rire sadique qu'il ne connaissait que trop bien. Le sergent le contempla avec une joie non dissimulée. Il posa son pied sur un des visages et s'en servit comme d'un paillasson.

- Même pas bons à virer la merde qu'on a sous le pied... peuple de perdants ! Alors ? MITSUMASAAAA ! Qu'est-ce que tu fous par terre ! Tu crois que c'est le moment de dormir ? Espèce de chochotte, mets-toi debout et pars à l'assaut, feignasse ! Qu'est-ce que t'as à regarder ces mioches, tu crois qu'ils manquent à quelqu'un ? En tous cas même eux ils n'ont pas peur de toi !

Le sergent repartit dans un grand rire ravi, laissant Mitsumasa toujours à terre, tremblant comme une feuille. À peine une semaine plus tard, les pertes étaient devenues trop importantes et la situation trop défavorable pour l'armée impériale, dont le commandement décida de se retirer de la ville. Tout ça pour ça ! Kido-pisse-de-peur, comme l'appelait le sergent, commençait à ne plus pouvoir fermer les yeux, faisant d'atroces cauchemars. Pis, ses mains se mettaient parfois à trembler sans raison, réduisant ses capacités de combattants. La vue des cadavres de civils le minait profondément, sans qu'il puisse se l'avouer, comme tant d'autres. Il quitta sans regret cette ville qui connut encore deux autres batailles d'envergure, mais ce qui suivit ne fut pas mieux. S'il avait un jour des enfants, puissent-ils ne jamais vivre ça !


Shanghai, Chine, 1940

- MITSUMASAAAA !

Le jeune Kido se réveilla, en sueur et en panique. Mais le sergent n'était pas là. Pas encore. Lui aussi se remettait de leurs dernières opérations. Mitsumasa avait failli perdre sa jambe suite à l'explosion d'une mine, alors même que le feu ennemi les arrosait. Le médecin lui avait, malheureusement, annoncé hier soir qu'il était remis et devrait rejoindre son unité. Après s'être habillé et avoir pris une petite collation, il s'aventura dehors. À peine avait-il atteint la limite du mur de l'hôpital qu'un groupe lui sauta dessus !

- Hé, Kido ! On t'attendait !
- Tatsumi !

Mitsumasa était ravi de retrouver cet ami, un roturier dont les parents s'étaient énormément enrichis au point d'avoir leurs entrées dans les cercles du pouvoir. Il n'avait pas pu entrer au Gakushuin, mais Kido avait été heureux en le voyant arriver dans son bataillon lorsqu'il avait atteint l'âge. Il était, d'une certaine manière, ce qui le rattachait à un semblant de vie normale. Depuis son arrivée il avait réussi à constituer un petit groupe de soldats détestant le sergent. Ils n'étaient pas des amis, mais au moins des camarades qui pouvaient s'assurer de pouvoir critiquer leur supérieur hiérarchique sans crainte de se faire dénoncer. Il n'eut pas vraiment l'occasion de dire quoi que ce soit car ses camarades lui passèrent une cagoule sur la tête, suscitant une certaine inquiétude en lui.

- Qu... c'est quoi encore, ça ?
- T'inquiète, on a une surprise pour toi ! Suis-nous ! Sans tomber, si possible.

Les compères trainèrent Mitsumasa dans les rues de la ville, s'amusant à le faire tourner sur lui-même ou autour d'éléments du décor. Ils marchèrent un moment puis le firent entrer dans un bâtiment avant de lui enlever subitement sa cagoule. Clignant des yeux, il observa un décor luxueux. Et beaucoup de femmes. Ils l'avaient emmené dans un bordel de la concession française, comme en témoignait le style des lieux et des occupantes. Ce n'était pas un bordel pour officiers, ceux-là leurs étaient inaccessibles au propre comme au figuré. Mais il s'agissait visiblement d'un établissement qui arrivait à maintenir un certain niveau. Tatsumi le poussa dans le dos vers la patronne.

- Allez, on vous le laisse Madame Françoise ! Il est temps d'en faire quelque chose, de ce pauvre garçon !
- N'ayez crainte, nous connaissons notre métier.

Visiblement, ses camarades s'étaient cotisés pour lui payer ceci. C'était en quelque sorte un juste retour des choses après qu'il leur ait sauvé la mise lors de la dernière embuscade. Mais Mitsumasa ne se sentait pas à l'aise. Son éducation l'avait peu confronté à des femmes autres que sa mère, sa nourrice ou les servantes qui craignaient sans réserve ses parents. Il n'était pas habitué à voir autant de peau dénudée et rougit jusqu'aux oreilles. Néanmoins, une enfance passée dans un foyer dépourvu d'amour et même franchement hostile lui avait appris à remarquer les expressions qu'on aimait généralement masquer. Sans en être bien certain, tant l'environnement lui était étranger, il lui sembla que l'indolence et le détachement des filles présentes masquait le dégoût et la peur. Alors qu'on le faisait monter vers une chambre son regard aperçut, dans l'entrebâillement d'une porte, une femme au visage tuméfié à qui un sous-officier jeta son argent à la figure. Le personnel était majoritairement chinois, mais il avait vu quelques européennes - un fruit prisé et convoité - et même une femme noire. L'expérience du front et son cortège de "prises de guerre" l'avaient rendu quelque peu circonspect quant au respect mutuel qui pouvait se manifester entre étrangers et Japonais.

Il entra dans une chambre dont on referma la porte derrière-lui. Sur le lit était assise une très belle jeune femme en train de fumer. Elle l'observa et, d'un geste de son porte-cigarette, l'invita à s'asseoir près d'elle. Il s'inclina respectueusement, ne sachant que dire, et se rendit compte à son air brièvement surpris qu'on ne devait pas souvent s'incliner devant elle. Il s'assit à côté d'elle, immobile et en sueur. Après avoir craché une dernière bouffée, elle posa le porte-cigarette et commença à s'occuper de lui. Mitsumasa n'avait jamais été aussi proche de quelqu'un d'autre, sauf à compter les combats au corps-à-corps, comme celui où un Chinois l'avait mordu au sang. Il se tendit, rendu nerveux par les frôlements et les mains qui courraient sur son uniforme. Était-ce toujours comme ça ? Alors que la main descendait vers son entrejambe, la femme commença à fredonner un air, sans doute une comptine. Il eut un déclic et se leva brusquement. Contrit, il se plia en deux.

- Je... veuillez m'excuser... je ne... je ne peux... pas.
- Vous vouloir une autre ?

Mitsumasa sursauta. Peu de Chinois comprenaient le japonais, bien peu le parlaient. Mais les survivants apprenaient désespérément.

- Non. Pardon.
- Préférer garçon ?

Il la regarda, interdit.

- Hein ?

Elle réprima un rire, puis s'avisa que c'était extrêmement dangereux et tenta de cacher sa nervosité.

- Parfois hommes aimer autres hommes.
- ... Ah bon ? Heu... non. C'est... la chanson.
- Oui ? Pas aimer ?
- Ça m'a rappelé... des choses. Ma mère.
- Oh. Hommes pas aimer penser maman pendant amour.
- Je ne sais pas. Et je l'ai entendue... ici aussi... dans le Hunan.
- Oui. Chanson connue au Japon et en Chine aussi.
- Il y avait... une villageoise. Elle chantait pour son bébé. Mais le bébé n'était plus...

Sa voix s'éteignit pendant qu'il se mettait à triturer nerveusement sa ceinture. La femme le regarda avec intensité.

- On... il y avait eu une bataille pendant plusieurs jours. Les autres étaient en colère. Ils disaient que les Chinois tenteraient de nous tuer dès qu'ils pourraient. On n'était pas obligés de tous les tuer. Elle est devenue folle... à cause du bébé... sur... la baïonnette... et les autres... l'un après l'autre ils l'ont... je... elle continuait à chanter... elle avait les yeux dans le vide... et...

À cet instant il ne put en dire plus. À cet instant, la femme avait cessé de masquer ses émotions, ne laissant voir qu'une froide haine sur son visage. Un soldat japonais qui développait une conscience ? C'était nouveau, mais bien trop tard. Et la culpabilité d'un seul ne rachèterait jamais les actes de tous les autres. Pitoyable petit garçon.

- Je suis désolé...

Elle n'aurait pu être davantage surprise quand elle le vit se mettre à genou et se prosterner en guise d'excuse. Cela, oui, c'était sans doute la première et la dernière fois qu'elle le verrait. Elle n'en était pourtant pas émue, ça restait un ennemi et elle avait suffisamment pleuré et lutté pour survivre pour ne pas s'embarrasser de ce qu'éprouvait un étranger.

- Femme... quoi arrivé après ? Survivre ?

Il se contenta de faire non de la tête. Comment lui dire qu'il avait dû abréger les souffrances d'une adolescente qui venait de voir sa famille décimée, de se faire violer puis... encore pire ? Il avait mis fin à ses lamentations, prétextant qu'elle le dérangeait. Pendant longtemps il s'était persuadé que ce qu'ils faisaient était dans l'ordre des choses, que si seulement les Chinois avaient réfléchi un peu ils auraient pu jouir d'un monde libéré des Occidentaux, que résister et nier la supériorité du Japon était faire le jeu des impérialistes. En dépit de l'endoctrinement et de l'obéissance qu'on lui avait inculqués, la réalité lui avait dessillé les yeux. Il ne s'agissait plus de défendre les intérêts du Japon ni d'apporter sa lumière à des voisins engagés sur une mauvaise voie. Quand on tuait des gens qui brandissaient le drapeau japonais sans même leur adresser la parole, on ne servait pas la justice. Quand on faisait des concours pour savoir qui couperait le plus de têtes, ou qu'on s'entrainait au maniement des armes sur des civils, on ne devait pas non plus servir beaucoup son pays... Mitsumasa se leva et se dirigea vers la porte, mais la femme l'attrapa par le bras.

- Pas sortir ! Trop tôt. Sortir seulement si fini ou pas content. Si pas content... Moi danger...

Il la regarda, gêné, puis hocha la tête et s'assit sur le lit. Elle s'allongea de nouveau et recommença à fumer, sans faire plus attention à lui. Au bout d'une heure, elle lui fit signe qu'il était temps de partir. Il se redressa et fit quelque pas avant de s'arrêter et de se retourner. Puis il lui tendit tout l'argent dont il disposait.

- Déjà payé.
- Je sais. C'est pour... prenez, c'est tout.

La femme regarda les billets et les empocha sans sourciller.

- Peut-être que ça vous permettra d...
- Heure finie, maintenant. Partir.

Mitsumasa s'inclina de nouveau puis sortit sans faire de bruit. La femme avait déjà dissimulé l'argent excédentaire sans se poser de question. Si elle survivait jusqu'à la fin de la guerre, peut-être aurait-elle encore l'occasion de s'en servir ? Peu importait, ce n'était que d'inutiles réflexions pour quelqu'un qui vivait au jour le jour. Dehors, Mitsumasa fut accueilli par ses camarades déjà bien saouls. Il fit profil bas, se contentant de rire avec eux et ne but que très peu de peur de révéler sa défaillance. Si un jour il devenait père, il espérait que ses rejetons auraient de plus tendres moments que les siens.


Nankin, Chine, 1945

La respiration était difficile, le sang lui remontait dans la gorge. Ce serait bientôt fini. Mitsumasa maintint la pression sur la plaie mais il était trop tard. Le sergent vivait ses derniers instants.

- Mi... tsu... appuie plus... fort... incapable... vraiment... bon à... rien...

Les yeux se figèrent et un ultime râle accompagné de crachat de sang marqua la fin d'un être qu'il avait détesté du début à la fin. Un coup de pied le fit tomber à terre. Ses obligations envers son ancien supérieur étant mortes avec lui, il se releva et retourna à son travail, de peur de se faire abattre aussi. L'espérance de vie d'un prisonnier de guerre japonais en Chine en 1945 était-elle plus réduite que celle de celui qui avait été pris par les Soviétiques ? L'avenir le lui dirait, sans doute, mais les rumeurs disaient que c'était bien pire chez les rouges. Pour l'heure, il s'efforçait de désamorcer les mines qui avaient été posées pendant près d'une décennie de guerre. Au moins il avait un repas dans la journée et pas trop de coups.

Les mois qui suivirent furent éprouvants, car il ne suffisait pas que les combats s'arrêtent pour que la guerre cesse. Surtout pas dans la tête des gens. Même si le généralissime les traita assez bien dans l'espoir de récupérer leur armement au détriment des communistes, il eut sa part de crachats et d'insultes dans une langue qu'il comprenait mal. En plus les rues étaient dangereuses parce que les rouges et les nationalistes en venaient parfois aux mains. Il était arrivé qu'ils règlent leurs différents par une compétition de tir sur cible humaine alors il valait mieux passer inaperçu. Les femmes étaient celles qui lui faisaient le plus peur. Les Chinoises avaient toutes les raisons de haïr les Japonais. Celles qui pouvaient mettre la main sur une arme savaient désormais très bien comment elles marchaient. Il se sentait sale. Il l'était. Il n'arrivait même plus à regarder droit devant lui. Comme beaucoup de ses camarades. Un choc brutal le fit tomber dans le bas-côté. Une jeep venait de s'arrêter après l'avoir heurté. Quelqu'un en descendit. Pas de larmes, pas de son, la tête basse. Voilà comment on survivait.

- Ça va ? Vous... blessé ?

Le ton le surpris et il leva brièvement les yeux. Il découvrit un officier occidental, un Français à en juger son uniforme. Il se redressa et se plia en deux en présentant ses excuses.

- You don't need to worry, those Japs didn't take prisoners, why bothering ?

L'homme qui venait de parler était un Américain et Mitsumasa se tendit brusquement.

- Bunch of lowlives...

Mitsumasa sentait la colère bouillir en cet homme, ce que le canon de son arme posée sur son front ne faisait que confirmer. Il suait désormais à grosses gouttes. Mais une main se posa sur l'arme et la détourna de son front. L'Américain fut surpris.

- Why ?
- Lui... pas mauvais...

Relevant la tête, Mitsumasa découvrit la prostituée qu'il avait jadis croisée à Shanghai. Elle devait bien mieux gagner sa vie maintenant. Mais son regard était désormais beaucoup plus froid. Sans doute n'avait-elle plus à craindre pour sa vie et donc plus à cacher l'horreur que l'ennemi lui inspirait.

- You know him ?
- Me souvenir de lui. Japonais pas beaucoup pleurer pour Chinois. Lui oui.

Elle le prit par le bras pour faire quelques pas sur la route.

- Surpris vous pas mort.
- Merci. De m'avoir sauvé.
- Pas sauvé. Juste envie parler quand reconnu vous. Lui peut encore tuer si moi décide.

Une sueur froide parcourut son échine.

- Papa chinois. Maman coréenne. Maman tuée pendant émeute 1er mars. Papa vient en Chine. Pas de Japonais en Chine. Japonais viennent aussi, Japonais tuent encore. Japonais poison. Moi pas pardonner. Moi pas oublier.

La gifle qu'elle lui asséna était chargée de vingt ans de haine et de rancœur mais, aussi douloureuse qu'elle fut, Mitsumasa ne pouvait s'empêcher de penser qu'il la méritait d'une manière ou d'une autre.

- Moi partir. Vous rentrer. Vous pas oublier. Japonais pas droit oublier.

Elle retourna vers ses compagnons et leur fit signe de reprendre leur chemin, laissant un simple prisonnier de guerre continuer sa besogne. Mitsumasa ne la recroisa jamais et fut rapatrié assez tôt, comme nombre des siens, retrouvant un pays en ruine et une famille décimée. Les temps étaient sombres et incertains. Aurait-il un jour une descendance ? Si c'était le cas, pourvu qu'elle n'ait jamais de sang sur les mains.


Plaine du Kanto, 1946

Mitsumasa avait mis des semaines à traverser le pays, les Alliés n'ayant évidemment pas poussé la courtoisie à débarquer les anciens prisonniers de guerre au plus près de chez eux. Il avait fallu traverser un Japon dévasté et quadrillé par des Américains prompts à la gâchette. Arrivé à Tokyo, sans surprise il ne trouva plus rien de leur ancienne demeure. En fouillant les décombres il eut le malheur de découvrir le corps d'Akiko, une jeune femme de bonne famille que son père lui avait fait épouser. Il avait utilisé ses relations pour obtenir une permission spéciale pour son fils. Pas par bonté d'âme, seulement pour s'assurer qu'il puisse engendrer un héritier avant de retourner combattre. Il avait eu pitié de cette jeune fille confiée à un homme aussi dur que son père et s'en était voulu de ne pas avoir soupçonné le traquenard. Pour ne rien arranger, il l'avait trouvée serrant toujours un nouveau né dans ses bras. Peut-être le sien, peut-être un demi-frère généré par son père... Il était trop fatigué et éprouvé pour pleurer ces pauvres âmes. Il s'attarda pour les faire enterrer aussi dignement que possible et commença à se demander que faire. Mais un survivant du voisinage, croisé près du palais, l'informa que son père s'était réfugié à la campagne pour éviter le climat délétère de la fin de guerre et les meurtres perpétrés par les durs à l'encontre des tièdes. La tension devait avoir été forte pour que même un homme aussi dur que son père ait pu être considéré comme un tiède près à capituler. Le voyage à travers les ruines et la campagne prit du temps, étant donné la diffulté pour se ravitailler. Mais malgré tout, il y avait toujours moyen de se nourrir à la campagne et son expérience en Chine lui permit d'attraper du petit gibier.

Il finit par arriver au domaine que son grand-père leur avait légué, sans doute ce qu'il avait tiré de plus important de son soutien à l'empereur, des décennies plus tôt. L'aïeul, par imitation servile, avait remplacé l'ancienne demeure par un bâtiment de style européen. Le mur avait été touché par un bombe, ou plus vraisemblablement un obus de DCA qui était retombé en n'explosant qu'au sol. Le portail était entrouvert et il le franchit avec assurance. Il se figea net car il était tombé sur des Américains en train de camper dans le parc. Ceux-ci lui jetèrent un coup d'œil indifférent. Après tout, ils étaient entourés de Japonais alors un de plus ou de moins... Il arriva à la porte principale, où une femme accourut vers lui.

- Juste ciel, le jeune maître ! Vous nous revenez en vie !
- Bonjour. Que se passe-t-il ?
- Les étrangers se sont installés dans la demeure de votre père. Il doit se contenter de l'aile sud. Veuillez-me suivre, ces sauvages ne vous laisseront pas passer, jeune maître.

Fatigué, Mitsumasa suivit la servante, qui le guida vers ce qui était la bibliothèque de son aïeul, désormais la chambre de son père. Ce dernier était assis sur le tapis, négligeant les chaises de la pièce, prostré. La servante l'appela plusieurs fois mais la seule réaction qu'elle obtint fut une monumentale gifle qui lui donna les larmes aux yeux. Le jeune Kido lui fit signe de ne pas insister et de les laisser. Ce qu'elle fit sans hésiter. Il observa alors son père. Il avait beaucoup vieilli et avait les traits tirés. Il lui semblait subitement si petit... Il tenait une bouteille de saké dans sa main et but à même celle-ci. Puis il leva la tête.

- Que me voulez-vous, diable d'étranger ? Allez au diable, sale Américain !
- ... C'est moi, père. Mitsumasa. Votre fils.

Le vieil homme le dévisagea, plissa les yeux et se pencha pour l'examiner un peu mieux.

- Tu... tu as été décoré ?
- ... J'ai eu quelques citations. On m'a dit que mon dossier serait examiné, un jour.
- Ils vont te donner une médaille ? Je vais aller en parler au chambellan, j'ai mes entrées. J'ai mes entrées...
- Je ne crois pas. Je ne suis qu'un soldat parmi d'autres. Un soldat d'une armée vaincue.
- DÉFAITISTE ! Nous pouvons encore nous en sortir !
- Avec des soldats qui occupent notre maison ? Je ne crois pas.
- J'ai un plan.

Son père se pencha avec un air de conspirateur, lui faisant signe de s'approcher. Mitsumase s'exécuta pour l'entendre murmurer à son oreille.

- Il y a une cache, derrière-moi. J'y ai plusieurs sabres et quelques armes de qualité. J'ai terrassé bien du gibier. Toi et moi allons les prendre par surprise cette nuit. Puis nous rallierons les paysans et éliminerons tous ceux qui se trouvent entre ici et Tokyo. Les anciens prisonniers reprendront immédiatement les armes. Les étrangers seront piégés dans un pays ennemi, ils seront nos prisonniers. L'empereur nous en sera redevable.

Mitsumasa se redressa et sentit les mains de son père s'accrocher à la sienne. Pour la première fois de sa vie, son père manifestait ce qui pouvait passer pour de l'attachement. Cette nouveauté le perturba autant que son regard plein d'espoir. Mais il était las. D'une secousse il repoussa la main de son père.

- Sa majesté nous a ordonné de nous rendre. Je n'irai pas à l'encontre de son ordre.
- Un faux grossier fabriqué par l'ennemi !
- Non père. C'est fini. Il n'y a plus rien à faire sinon courber l'échine en priant pour que l'ennemi nous accorde sa mansuétude et nous pardonne nos crimes.
- Nos crimes ? Nous sommes la race divine ! Il est de notre DEVOIR de guider les autres peuples vers la liberté !
- Ç'aurait été plus facile si on ne les avait pas tués ou réduits en esclavages, père.

Le vieil homme le regarda, horrifié.

- Un traitre. Ils ont fait de toi un foutu traitre ! Je n'en supporterai pas plus, va me chercher ce qu'il faut !

Mitsumasa le regarda sans rien dire et le vit se trainer vers une étagère derrière-lui. Il se rendit compte que l'une des jambes de son père semblait morte. Celui-ci tenta d'atteindre un livre sur une étagère, mais il n'arriva pas à l'attraper et tomba deux fois. Le fils vint relever le père qui s'était mis à sanglotter.

- Puisque tu as décidé de trahir ta famille, aide-moi au moins à partir dignement.

Dans les histoires, le fils tentait généralement de convaincre son père une dernière fois. Mais Mitsumasa était désormais fatigué. Et la personne qu'il avait sous les yeux concentrait tout ce que sa vie lui avait offert d'horrible jusque-là. Alors il ouvrit la cache et en sortit un sabre court et un katana. Il installa de nouveau son père sur le tapis, l'empêchant de tomber.

- Vous êtes sûr que c'est ce que vous voulez faire ?
- Dire que je t'ai élevé, que je t'ai sorti de la misère pouilleuse où tu es né et que tu me remercies comme ça. Je n'ai jamais été entouré que de traitres et de parasites. Ta mère qui m'a rendu la vie impossible, toujours à geindre... par-dessus la balustrade ! Celle qui t'a pondu et qui réclamait toujours plus d'argent... dans la rivière ! Ton épouse qui ne cessait de pleurer et était aussi maladroite que si on lui avait coupé les bras... sous les bombes ! Bon débarras ! Longue vie à l'empereur !

Son père ne perdit pas de temps pour s'ouvrir.

- Regarde. Regarde et remémore-toi bien ce que tu as prov...

La phrase fut coupée courte, en même temps que la tête de son père. Mitsumasa ne ressentit rien. Il nettoya l'arme et la posa sur le bureau. Un frisson le long de son échine le fit se retourner. Un officier américain se tenait sur le pas de la porte, avec son ordonnance.

- Dude, that's nasty... Damn japs...

Il sortit. Personne ne le regretterait et certainement pas lui. Les servantes firent mine d'être chagrinées, mais il leur présenta des excuses pour la manière dont elles avaient été traitées, ce qui les surprit profondément. Il ignorait s'il aurait un jour des héritiers, mais il priait pour qu'ils ne soient pas humiliés de la même manière.