Titre : Honorable

Disclaimer : je suis pas l'inventeur de l'univers de Saint Seiya, je fais pas ça pour la thune (mais pour la gloire et les filles faciles).


Tokyo, 1970

Que pouvait-on demander de plus ? Rien, n'est-ce pas ? Il avait passé plus de vingt ans à reconstituer la fortune de son père, ce qui avait été facilité par son sens des affaires, un stock d'or mis à l'abri pendant la guerre et le fait que l'establishment japonais avait été décimé ou emprisonné. Le pays avait eu besoin de sang neuf. Il lui en avait donné. Il en avait tiré profit, sans grand complexe car, après tout, il subventionnait largement orphelinats et hôpitaux. Il n'avait donc pas à se sentir coupable, n'est-ce pas ? Qui plus est, à cinquante ans il avait conservé un physique d'athlète dont il usait et abusait. Il était autant intoxiqué à son travail qu'à la fréquentation d'établissements spécialisés. Cette fin de semaine avait été fructueuse, aussi s'était-il offert les services de deux demoiselles, qu'il observait avec un vif plaisir. Laissant leurs langues parcourir son anatomie, il laissait ses mains parcourir les leurs. Il n'imaginait pas un instant se passer de cela. Toute cette douceur, cette chaleur... La vue, l'odeur et le goût le faisaient chavirer. Il ne se sentait bien que quand il pouvait sentir la chair ferme et soyeuse d'une femme sous sa poigne.

Il avait pris sa revanche contre la vie, il avait soigneusement piétiné tout ce que son père avait voulu lui imposer, il avait survécu à l'enfer, il était riche et en pleine santé, il ne lui manquait rien ! Il n'avait besoin de rien ! De rien d'autre que de se concentrer sur les demoiselles qui le chevauchaient, l'une d'elle se demandant quelle substance il avait bien pu absorber pour être aussi énergique ce soir. Ça ne lui suffisait pas.

- Plus vite !

Elle se cramponna et accéléra les coups de reins, échangeant un regard furtif avec sa collègue. Les infatigables étaient vraiment éprouvants, combien de temps cela allait-il encore prendre ?

- Plus vite, plus fort !

Sa collègue, à califourchon sur le visage de leur client, leva les yeux au ciel et l'incita à accélérer le mouvement. Tant pis si le client s'y cassait quelque chose. Le lit n'avait pas tangué aussi violemment de toute la soirée. Mitsumasa poussa un râle profond, cramponné aux hanches de la jeune femme et pour le plus grand soulagement de celle-ci. C'est qu'elles avaient convenu d'aller manger un bout toutes les deux et ce client risquait de les retarder voire de dépasser l'heure de fermeture de leur gargotte favorite. Elles se calèrent de chaque côté du client, afin de lui apporter le faux câlin que la plupart des hommes s'attendent à recevoir. Le voir se redresser les surprit. Le voir faire signe à celle qui accompagnait le mouvement de se rapprocher les fit déchanter. C'est qu'il en voulait encore, cet animal ? Oui, Mitsumasa n'était pas rassasié et pria, poliment mais fermement, la seconde femme de bien vouloir se mettre à quatre pattes. Il avait encore de la frustration à évacuer et il comptait bien y arriver. Les deux femmes se regardèrent avec dépit. La fin de leur service ne serait peut-être pas pour tout de suite. Les cavalcades qui suivirent leurs prouvèrent que non.

Quelques temps plus tard, Mitsumasa marchait rageusement dans la rue froide et louche. Il aimait cette ambiance. Régulièrement, des petites frappes ou des types ivres et agressifs venaient le chercher ou tenter de lui extorquer de l'argent. C'était l'occasion pour lui de se défouler. Plusieurs étaient repartis avec un nez ou un bras cassé. Ceux qui restaient et voulaient toujours en découdre il les calmait d'une autre façon : en jetant une poignée de billets par terre et en leur disant que si la somme n'était pas suffisante, son armée d'avocats extorquerait le centuple d'eux et de leurs proches. Étant désormais connu dans le quartier, tout le monde s'efforçait d'évacuer les importuns de son passage le plus vite possible. Son père le fréquentait, son grand-père l'avait fréquenté, mais aucun n'avait jamais considéré ses résidents comme des êtres humains. Alors qu'il marchait, il se demanda s'il pouvait prétendre l'être, lui. En dépit de ses turpitudes de la soirée, il se sentait frustré. Cela faisait un moment qu'il se demandait ce qui lui arrivait.

Il prit son temps pour rentrer chez lui. Il faisait nuit, on était tôt le matin et les rues étaient sûres. Le silence et la fraîcheur l'apaisaient et calmaient son léger mal de crâne. Seuls quelques aboiements ou miaulements épars se faisaient entendre, ainsi que d'éventuels pleurs dans la nuit, vite calmés par des mères à moitié endormies. Il ne s'était pas remarié. Parce qu'il n'en avait pas eu envie, parce que la haute société avait continué à lui montrer son dédain, parce que les roturiers se méfiaient de lui. Et puis il s'était habitué à sa liberté, surtout quand il avait commencé à dormir au travail. Une famille aurait été un poids pour lui. Et lui pour elle. Cela passerait. Après tout, il faisait plus de bien actuellement qu'en tuant des étrangers, alors à quoi bon s'en faire ?


Tokyo, 1973

Elle était toute jeune, il se sentait presque gêné. Elle aussi, elle pensait être la responsable de son état. À dire vrai elle n'y était pour rien. Cela faisait trois ans qu'il avait de plus en plus de mal à lever les couleurs. Le médecin lui disait que rien ne clochait, qu'il avait sans doute juste besoin de repos. Tu parles, encore un jean-foutre qui débitait des platitudes parce qu'il ne savait pas trop quoi dire.

- Je... je suis désolée. Je peux aller chercher une collègue si vous voul...
- Non. Ne vous en faites pas. Je vieillis, c'est tout. Allongez-vous, ça va sans doute venir.
- Je... oui.

Elle semblait avoir dix-huit, peut-être dix-neuf ans. On aurait dit une lycéenne. Elle aurait pu être sa fille... enfin s'il avait daigné en faire une. Il fixa le plafond, vaguement agacé.

- Je suis trop maigre, aussi.
- Mais pas du t...

Un gargouillis l'interrompit, causant la jeune femme à blémir puis à piquer un fard. C'était amusant parce qu'elle avait l'air farouche et tête brûlée, ce qui ne correspondait en rien avec son expression actuelle.

- Veuillez m'excuser, je suis désolée !

Il pouffa, se leva devant ses yeux inquiets, entrouvrit la porte et réclama un repas, malgré l'heure tardive. Celui-ci leur fut livré rapidement, car il n'était pas le seul client à avoir faim au sortir du lit. Le regard de la jeune femme ne quittait plus la nourriture. Elle ne devait pas avoir suffisamment mangé depuis un moment. D'un geste, il lui fit signe de commencer sans lui et la regarda se jeter sur la nourriture. Il se couvrit avec un drap et ressentit... pas de l'affection mais... une certaine tendresse pour cette jeune fille affamée. Elle était maladroite, tant dans les actes que les paroles, mais elle dégageait un petit quelque chose d'amusant.

- Vos parents sont morts ?

Le visage se figea instantanément.

- Pardon, je ne veux pas être indiscret. Mangez, mangez !
- ... Non. Enfin ma mère oui. Mon père nous battait. Il disait que j'étais la fille d'un Américain. Un déshonneur pour son nom ! Il descendait d'une famille de petits seigneurs qui s'étaient ralliés à l'empereur Meiji. Il était très fier de sa lignée, mais au final il n'était qu'un producteur de saké... Je me suis enfuie. Dès que j'ai pu. Et maintenant je suis là. Ça paye bien. Enfin pas tout le temps, je ne sais pas toujours quand la fermer et les clients n'aiment pas qu'on parle de leur pann...

Les ramens s'arrêtèrent net en pleine succion, alors qu'elle levait les yeux pour le regarder avec anxiété. Ce qui le fit pouffer. D'un signe il l'encouragea à continuer. L'aspiration reprit mais pas la conversation, signe qu'on réfléchissait attentivement à ce qu'on risquait de dire. Ah allez, elle était sur la défensive, maintenant...

- Et... et les vôtres ? Non... c'est pas un truc qu'on demande à un client ça, rhaaa s'il-vous-plaît oubliez ce que je viens de dire !

Mitsumasa sourit. En voilà une qui le divertissait bien dans son genre. Alors il raconta. Son enfance. Le peu de joie qu'elle lui avait offerte. Puis son adolescence, terne et soumise. Inconsciemment, Mitsumasa commença à raconter sa vie et n'arriva plus à s'arrêter. La jeune femme le regarda avec intensité et curiosité, surtout quand il se mit à parler de son expérience de la guerre. Maintenant qu'il y repensait, il n'avait jamais parlé de cette période à quiconque. La question était pour le moins taboue dans le pays. Mais, étrangement, petit-à-petit, il se sentit... mieux. Comme s'il enlevait enfin un fardeau énorme de ses épaules, qu'il aurait oublié pendant très longtemps. Et il parla longtemps. Et elle l'écouta jusqu'au bout, sans rien dire, jusqu'à ce qu'il se taise.

- Je ne savais pas tout ça. Les... les hommes n'en parlaient jamais, ou alors pour évoquer leurs souvenirs, on avait l'impression que c'était tout le temps joyeux. On pensait qu'ils s'étaient amusés pendant que nous on était sous les bombes.
- Oh non, nous aussi on les a eu !
- ... En tous cas, elle a été un peu ingrate la Chinoise ! Vous lui aviez même donné de l'argent en plus ! Moi si j'avais été là, je lui aurais fait aya ! aya !

La jeune femme se mit à donner des coups de poing et de pieds dans le vide en sautillant, excitée. Mitsumasa rit doucement devant cette boule d'énergie. Et éclata de rire quand elle renversa son bol d'un coup de pied.

- Oh non, le bol ! Vite éponger où je vais en entendre parler ! Ah non, ça c'est le drap, zut zut zut... crotte je... merde !

Mitsumasa était hilare. Quelle était donc cette puce surexcitée ? Elle dégageait vraiment quelque chose. S'il en avait rencontré une comme ça dans sa jeunesse, peut-être que... Étrangement, cette pensée raviva ce qui était resté inerte. Elle s'en rendit compte.

- Oh, la panne est finie ! Est-ce que voulez touj...

Il la souleva et la fit voler sur le lit, toujours hilare. Il n'aurait probablement pas d'enfants, mais si oui il leur souhaitait de vivre bien des moments comme celui-là !


Éleusis, Grèce, 1973

Quelle chaleur... Mitsumasa se demanda si ceux qui avaient fait les campagnes birmanes ou indonésiennes avaient eu aussi chaud. Qu'est-ce qu'il foutait là ? À cinquante-cinq ans, le voilà à marcher dans un pays étranger. En réalité il savait pourquoi il était là, parce qu'il avait craqué. Une crise de panique à la sortie d'une réunion de travail. Il était heureusement seul à ce moment là, mais il était resté enfermé chez lui plusieurs jours de suite. Son médecin lui avait diagnostiqué une... dépression. Qu'est-ce que c'était encore que ce truc là ? On aurait dit une maladie d'Européens fortunés ! Il avait commencé à se sentir de plus en plus mal, avec des escapades nocturnes de moins en moins satisfaisantes - quand il s'y passait quelque chose - sauf à deux occasions. Deux des filles qu'il avait payé l'avaient... remué. Émotionnellement, s'entend. Il y avait eu cette lycéenne qui sautait partout, un peu fofolle, qui pétillait de vie. Et à l'inverse il y avait eu cette fille d'à peu près le même âge, terriblement douce avec les autres mais terriblement dure avec elle-même. Les deux avaient disparu de la circulation, le privant de ses rares occasions de respirer. Les autres filles ne le satisfaisaient plus.

Son ami Tatsumi, désormais ambassadeur en Grèce, lui avait écrit comme souvent, en l'invitant à venir le voir. Et il l'avait autant pris au mot qu'au dépourvu. Il avait en effet pris la décision de s'offrir des vacances. Les premières depuis... sa scolarité, sans doute. C'était pour le moins inhabituel. Le pays ne l'intéressait pas spécialement, la cuisine était un peu surprenante pour son palais de Japonais mais, d'une certaine façon, il se prit au jeu et commença à se renseigner sur l'histoire du pays. Mitsumasa n'avait cependant pas appris à flâner, du moins pas ailleurs que dans certains quartiers bien spécifiques. Tatsumi s'était bien moqué de lui, en tous cas, raison pour laquelle il avait abandonné la tenue de touriste. Plus jamais on ne le reprendrait à se promener en bermuda ! C'est peut-être aussi pour ça qu'il faisait en sorte de s'éloigner des cohortes photographiant tout et n'importe quoi. Il choisissait donc des lieux et des heures susceptibles de lui offrir la plus grande tranquilité possible. Les petites heures du matin dans les villes moins connues lui convenaient tout particulièrement. Le livre qu'il s'était procuré affirmait que la ville d'Éleusis abritait autrefois un sanctuaire lié aux déesses Cérès et Perséphone. Apparemment, certains historiens pensaient que les cultes à mystères étaient l'occasion de consommation de substances hallucinogènes.

La réalité le déçut quelque peu. Il quitta son auberge tôt le matin et se dirigea vers le Télestérion. Effectivement, il ne s'agissait plus que de ruines. Mais il ne restait plus rien debout, contrairement à Athènes. Soupirant, il parcourut l'esplanade dégagée, en laissant son esprit vagabonder pour tenter d'imaginer ce qui avait pu se dresser ici autrefois. Un mouvement attira son regard. Un individu venait de tomber par terre. Mitsumasa se rapprocha, trébuchant sur les pierres à cause de la faible luminosité. Il découvrit un homme en sang et aux vêtement lacérés, tenant un bébé dans ses bras. Son état semblait grave et il doutait de sa survie à long terme. Il lui tint des propos décousus, évoquant l'existence des dieux de l'antiquité et d'un complot pour tuer l'enfant qu'il portait, soi-disant Athéna. La petite fille gazouillait, et il sentit alors une douce chaleur l'entourer. C'était une sensation indescriptible mais qui lui rappela... oui, ça lui rappelait le temps où Mère - ou du moins une figure maternelle - le prenait dans ses bras pour le consoler quand il était enfant. La boîte dorée se mit à briller et à résonner légèrement sans qu'il la touche. Mitsumasa se dit alors qu'il avait peut-être enfin trouvé quelque chose qui guiderait sa vie. Son passé était fait d'ombres, mais peut-être qu'il pourrait apporter un peu de lumière à cette enfant. Et si elle était vraiment celle que ce jeune homme disait, alors il n'était pas de plus pressante obligation morale.

Pour lui ce fut une véritable épiphanie, comme une renaissance, comme si quelqu'un venait d'allumer une lumière au fond du gouffre où il se trouvait. Il se sentit totalement sublimé et bouleversé par ce qui lui arrivait. Était-ce ce qu'avaient vécu les divers prophètes ayant fait naître des religions de par le monde ? Il ne touchait plus vraiment terre, même quand la police l'arrêta en le trouvant à côté d'un cadavre frais, d'un nourrisson et de ce qui semblait être une œuvre d'art en or. Il reprit suffisamment ses esprits pour prévenir son ami Tatsumi, qui arriva en personne. Quand ce dernier arriva enfin, il soutint sa version et utilisa son statut d'ambassadeur pour le faire sortir. Il s'en tira en n'ayant qu'à promettre à Tatsumi qu'il embaucherait son fils. Ce qui n'était pas si mal. Pendant que Tatsumi lui faisait confectionner de faux papiers pour l'enfant, il se rendit à l'adresse athénienne que l'inconnu lui avait donné et y rencontra une femme, semble-t-il ancien maître de ce dernier. Avec réticence elle accepta de lui laisser la garde de la petite et lui confia une liste de lieux secrets ainsi qu'une lettre de recommandation avec une fausse signature. Lorsqu'il revint à l'ambassade, son ami lui remit des documents officiels flambants neufs pour lui et sa nouvelle "petite-fille".

- Mitsu... Faut qu'on parle. On a une nourrice à l'ambassade, elle va s'en occuper.

Mitsumasa suivit donc son ami, sachant qu'il n'était jamais très conciliant quand il prenait ce ton neutre. Mais c'était inévitable. Ils s'installèrent dans son bureau, où Tatsumi passa de la musique.

- Tu écoutes de l'opéra, maintenant ?
- Nécessité professionnelle. C'est plus difficile d'écouter une conversation avec une grosse qui hurle dans ton micro.
- Ah, c'est pour ça...
- Bon. Qu'est-ce que tu m'as foutu, bordel ? Ça va remonter jusqu'à Tokyo et ça va barder pour moi. Alors tu vas devoir prendre le premier avion. Comme ça tu seras sans doute déjà au Japon quand quelqu'un voudra te poser des questions. C'est qui cette gamine ?
- Tu ne me croiras pas, Tats...
- Tu m'emmerdes ! Je t'ai cru quand tu m'as averti pour cette ordure de sergent, je t'ai cru quand tu m'as averti pour l'histoire des bombes et je t'ai même cru quand tu m'as parlé du message de sa majesté nous ordonnant de nous rendre. Alors ?

Mitsumasa inspira profondément et raconta tout à son ami de trente ans. Celui-ci l'écouta sans broncher et demanda seulement à jeter un coup d'œil aux papiers qu'il avait obtenu de cette dénommée Darina. Puis il alluma une cigarette qu'il commença à fumer.

- Je me doute bien que tu me prends pour un fou. Ça n'a aucun sens. C'est ridicule, même. Et pourtant j'y crois. J'ai ressenti une présence qui communiquait avec moi.

Tatsumi recracha un rond de fumée, pensif.

- Tu te souviens qu'à un moment j'ai servi d'aide-de-camp à une huile, quand on était en Chine ?
- Le sergent t'avait proposé pour remplacer un type descendu pendant une visite d'inspection, c'est ça ? Quel rapport ?
- Il était apparemment plus ou moins responsable d'un certain nombre d'activités secrètes, comme l'unité 731. Un type qui en savait beaucoup. Une fois, en 44... non, 43 ! On lui a ordonné de prendre un avion pour se rendre dans le Pacifique. Il était question d'une petite île un peu à l'écart de tout, tout au Nord des Mariannes. Les troupes qu'on y avait basé se faisaient systématiquement décimer. Les rumeurs parlaient de créatures sanguinaires ne craignant pas les balles et d'un gardien encore plus terrifiant. On avait chargé mon officier d'aller voir si ça pouvait être le fruit d'une activité ennemie, d'une cellule de résistance locale ou autre chose.
- Et ?
- C'était sans doute autre chose. Il s'y est aventuré seul. Il en est revenu mais livide et à court de munition. Il n'a rien dit de tout le trajet mais dans son rapport il a lourdement insisté sur le fait que cette île était dangereuse et qu'il valait mieux concentrer nos ressources pour contrer l'ennemi avant, éventuellement, d'y retourner en force. Ensuite il s'est fait tuer par un tireur d'élite alors qu'on venait de revenir en Chine. J'imagine que j'aurais été éliminé, sinon.
- Je ne comprends pas bien où tu veux en venir.
- L'île en question fait partie des lieux que t'as indiqué cette femme. C'est si petit et perdu que ça n'apparait sur quasiment aucune carte accessible au public. Mais elle, elle la connaissait ? J'en conclus donc que tu ne mens pas et que j'ai bien fait de laisser cet officier y aller seul.

Un nouveau rond de fumée se déplaça à travers la pièce.

- Je vais te dire, Mitsu. Je vais te laisser faire ce que tu veux, en raison de notre vieille amitié. Mais je te conseille d'être désormais extrêmement discret. Et de ne rien me dire parce que je ne veux être mêlé en rien à ce genre de choses. Moi par contre, je vais prier pour toi et espérer que tu n'aies pas mis les pieds dans un bourbier qui te dépasse et, surtout, qui me met potentiellement en danger.

Mitsumasa sentit que son ami était contrarié mais sa décision était prise. Il allait rentrer immédiatement au Japon et il allait trouver un moyen de rendre ce monde pourri un peu plus supportable. Il remercia malgré tout chaleureusement Tatsumi pour ce qu'il avait fait et rejoignit l'enfant, le visage illuminé. Désormais seul, Tatsumi continua à fumer, profondément inquiet. Son ami Mitsumasa se comportait étrangement depuis un moment, mais désormais ç'avait atteint un niveau hors de toute proportion. Il ne reconnaissait pas cette espèce d'illuminé ravi de sauter à pieds joints dans un bassin de merde, bien trop différent de son ami Mitsu le chien battu. Mais il ne pouvait pas faire mieux qu'observer de loin. Placer son fils auprès de son ami l'aiderait au moins à le garder à l'œil. Alors que Mitsumasa s'initiait, déboussolé, à l'art de changer et nourrir un bébé, son cerveau fonctionnait à plein régime pour trouver la marche à suivre. Si, par un improbable revers du destin il avait des enfants il... Seul avec un bébé, le regard de Mitsumasa Kido changea alors que les rouages se mettaient en place et qu'un plan s'élaborait rapidement. Ses affaires se géraient par elles-mêmes, désormais il n'avait plus qu'une seule priorité. Oh oui, il aurait des enfants... autant que nécessaire.


Tokyo, 1981

Tatsumi père montait les escaliers avec difficulté. Sa foutue jambe lui faisait souffrir le martyre. Mais il fallait bien endurer la souffrance, les circonstances l'exigeaient. Son fils l'accueillit.

- Tokumaru !
- Bonjour, papa. Merci d'être venu aussi vite.
- Si je ne l'avais pas fait pour lui, pour qui ? Ça ne te va vraiment pas, ce crâne rasé.
- Je n'ai même pas trente ans ! Je refuse que les femmes ne me voient que comme un type qui perd ses cheveux !
- Mmm... En tous cas les amies de ta mère trouvent que tu ressembles à un yakuza.
- Je n'ai aucun tatouage ! Et j'ai un travail légal !
- Mmm, si tu le dis.

Ils croisèrent un scientifique qui les interrompit et fit signer des papiers à Tatsumi fils avant de repartir, affairé.

- Pardon, le Dr Asamori travaille sur un projet très important.
- Tu as la délégation de Kido ?
- Il a fait de moi son représentant officiel, je gérerai ses biens jusqu'à la majorité de mademoiselle Saori.
- Belle ascension.
- Je l'ai toujours servi honnêtement.

Les couloirs du manoir Kido étaient luxueux mais franchement vides. Toute cette place manquait de vie. Mais enfin, ce n'était pas à lui de juger.

- Qu'est-ce qu'il a, en fait ?
- Plusieurs choses. C'est un cumul, essentiellement lié à des décennies de vie dissolue. L'alcool et la bonne chair ont par trop fragilisé son cœur. Et ce dernier commence à lâcher.
- Ça ne m'étonne pas. Et ses divagations sur les espions qui venaient l'observer jusque chez lui ?
- Je ne l'ai connu qu'il y a quelques années, donc je n'ai pas vraiment pu noter d'évolution flagrante, juste que parfois il devenait un peu trop exubérant sans raison. Je pensais que c'était dû à son caractère. Quand il a fait sa crise le mois dernier il a fait peur à mademoiselle. J'ai demandé à ce qu'ils fassent des analyses complètes.
- Et ?
- Là aussi c'est dû à sa vie dissolue. C'est apparemment une forme particulière de syphilis à un stade avancé. On m'a dit que ça provoquait une démence qui pouvait rester stable pendant quelques années mais devenait de plus en plus forte avec le temps. Le médecin pense qu'il doit l'avoir depuis longtemps. Tu as remarqué un changement de comportement, chez lui ?
- Non... Oh, si ! Oui. Il y a très exactement neuf ans. Quand il était venu me voir en Grèce. Quand il l'a ramenée.

Tatsumi père se sentit soudainement coupable.

- Le médecin m'a dit que c'était de toute façon trop tard depuis longtemps. Là il est assez calme, même s'il délire assez. La petite sent que quelque chose ne va pas et s'inquiète. Elle le réclame. Il n'en a plus pour longtemps, d'après le médecin.
- Je vois... Je peux le voir ?

Son fils le guida jusqu'à la chambre de Mitsumasa, qu'il ne reconnut pas tant il avait subitement vieilli.

- Aha ! Caporal Tatsumi ! Regardez le bon lit qu'ils m'ont filé ! C'est sûrement mon père qui a tiré les ficelles pour que j'aille dans un bon hôpital. Le sergent sera furieux, hu hu hu !

Tatsumi père resta bavarder avec son ami, mesurant avec effroi à quel point ce dernier avait perdu pied avec la réalité. Néanmoins, il conservait quelques moments de lucidité et faisait référence à ses affaires habituelles ou à sa "petite fille". Il s'endormit de lui-même au milieu d'une phrase et Tatsumi le laissa, retournant auprès de son fils assez secoué.

- ... Tu avais raison, il a beaucoup changé.
- Ça va ? Tu veux t'asseoir ?
- Non non... ça va aller. Dire qu'il n'a que soixante-trois ans...
- Et tant de souffrances accumulées. Il n'en parlait jamais, jusqu'à ce que mademoiselle commence à poser des questions. Il a toujours louvoyé mais il n'a pas eu l'air d'avoir une vie très heureuse.
- Peu en ont eu une, dans notre génération.
- Mais au moins il part en sachant que son nom perdure et qu'il laisse sa fortune à une héritière intelligente.
- Mmm. Au fait...
- Oui ?
- C'est quoi cette histoire d'orphelinat ?

Le père vit le fils se tendre.

- Il a parlé d'une abondante descendance, aussi, et il était plutôt parmi nous à ce moment là.

Tatsumi fils garda le silence, gêné.

- Tokumaru, deux membres de la Diète m'ont posé des questions sur mes liens avec mon vieil ami Kido, sur le ton de la conversation. Ce qui veut dire que ça sent mauvais. Qu'a-t-il fait ?
- Il a fait ce qu'il estimait nécessaire pour son projet.
- Mais encore ?
- Je ne peux t'en dire plus.
- Je suis ton père !
- Justement, moins tu en sauras, mieux ce sera.
- Il a dépassé les bornes ?
- Il a fait ce qu'il fallait pour assurer la sécurité de mademoiselle. D'aucuns pourraient trouver ça excessif, mais pas moi.
- Tokumaru, dans quoi t'a-t-il embarqué ?
- Nous avons embauché les meilleurs scientifiques du pays. Ce qu'il a ramené... cette chose n'est pas de ce monde. Elle est faite de matériaux qui n'existent pas. Elle génère sa propre énergie, elle se reconstitue, même ! Et mademoiselle...
- Quoi ?
- Mademoiselle est exceptionnelle à tous points de vue. Là aussi les analyses sont claires. Alors il a fait ce qu'il devait faire, sans hésiter, parce qu'il avait la preuve que ce serait la seule chance pour nous tous. Et une chance assez réduite qui plus est. J'ai compris qu'il avait raison. Même en tenant compte de sa maladie il avait raison.
- Bon sang, mais qu'est-ce que vous avez fait ? Tokumaru !
- Tatsumi, qu'est-ce qui se passe ?

Les deux hommes sursautèrent en voyant la petite fille qui revenait de son école primaire. Elle s'inclina poliment quand Tatsumi lui présenta son père et échangea quelques mots polis avec lui, mais masquait mal son inquiétude quant à la situation de son "grand-père". Tatsumi la rassura et demanda à la gouvernante de l'emmener faire ses devoirs avant qu'elle puisse dire bonjour à son employeur. Les deux hommes la regardèrent s'éloigner sans rien dire.

- Tu peux venir le voir quand tu veux. Mais maintenant c'est moi qui tire les ficelles.

Tatsumi père vit son fils s'éloigner d'un air déterminé, avec le sentiment qu'il l'avait perdu. Kido lui avait tourné la tête avec sa folie et ses mystérieux projets. Mais il était lui-même un vieux père à qui les choses échappaient trop souvent. Il rentra chez lui, dépité et inquiet quant à l'avenir, sans savoir que moins d'une semaine plus tard il assisterait à l'enterrement de son vieil ami. Peu après avoir réussi à raconter la vérité à sa petite Saori, Mitsumasa rêvait éveillé dans son lit. C'était un rêve éblouissant et chaleureux où il apportait lumière et douceur au monde grâce à son action. C'était un rêve où le mal et la souffrance étaient chassés d'un revers de la main par sa divine petite-fille. C'était un rêve où, enfin, il profitait d'une vieillesse heureuse à son côté, entouré de la centaine d'enfants qu'il avait eu après avoir constitué sa propre clinique privée. N'avait-il pas contribué au bonheur de tous ? Il avait sorti les mères de leur misère, il avait donné à ses enfants un espoir de gloire et de splendeur et, surtout, il avait donné la perspective de la paix et de la prospérité au monde. D'une certaine façon... il avait donné ce qui se faisait de mieux à ses enfants, il leur avait donné des armes pour ne pas subir un monde aussi abject que celui dans lequel il avait grandi, il leur avait donné des raisons de rêver, il leur avait donné une chance d'être plus heureux, de fonder des familles s'ils le voulaient... Aha... peut-être qu'un jour ils reviendraient et l'appelleraient tout simplement "papa", allez savoir... Sa tête lui tournait... quel jour était-on ? Il avait cru entendre la voix de Mère derrière la porte... sans doute sermonnait-elle le sergent... sans doute... oh, il avait demandé d'acheter les bonbons préférés de Saori... ils en mangeraient en se promenant dans le prac... le crap... le parc... il aimait la voir sourire... Il eut une idée. Il allait... il allait organiser une fête d'anniversaire ! Oui, avec tous ses enfants... ce serait bien. S'il n'avait pas eu ses chers enfants, jamais il n'aurait pu réussir sa vie... il leur devait bien ça. Il ferait ça demain. Il allait dormir un peu. Il avait besoin de se reposer.