Chapitre 1

L'enfant que tout parent rêve d'avoir

Au 134 bis Boulevard Maurice Berteaux se tient un petit pavillon de banlieue tout à fait charmant. Un petit 4 pièces avec 3 chambres, cuisine, salle de bain, cave, jardin, living-room, pipi-room et placard à balais. C'est là qu'habite la fa- mille Potier. Cette famille est parfaitement ordinaire, et aucun de ses membres n'admet aucune fantaisie d'aucune sorte.

Le père, Patrice Potier, est expert comptable. Il se rend tous les jours à la Défense où il travaille comme consultant pour une grande banque. Ce qu'il aime par-dessus tout dans la vie, ce sont les nombres bien alignés et les résultats qui tombent bien juste en bas de la page. Quand le bilan trimestriel est fini, que tous les calculs sont justes et que les bilans sont fraîchement imprimés, tout beaux tout neufs, il ramène une bonne bouteille de Bordeaux ou de Bourgogne pour fêter ça avec ses collègues de la compta.

Et ce qu'il déteste par-dessus tout, ce sont les embouteillages, les approximations, l'improvisation, l'imagination et la fantaisie. Chaque matin, pour se rendre au travail, il fait face au même dilemme : soit il affronte des kilomètres de bouchon sur la nationale 13, soit il fait face aux RER bondés et en retard, quand ils ne sont pas en grève. Et chaque matin, il choisit de prendre sa voiture diesel polluante. En chemin, il râle contre les gens qui conduisent n'importe comment, l'augmentation du prix de l'essence et les embouteillages, en écoutant à la radio les comptes-rendus de la dernière conférence sur le climat, qui affirment que les automobilistes sont les principaux responsables du réchauffement de la planète. Il est donc toujours de mauvaise humeur en arrivant au travail. Et comme il fait le même trajet le soir pour rentrer chez lui, il est également de mauvaise humeur le soir en rentrant chez lui. En réalité, Patrice Potier n'a que de rares accès de bonne humeur très éphémères, et il ne sourit jamais. Le sourire est l'attribut des optimistes béats et des simples d'esprit, mais les gens sérieux savent garder un visage grave en toutes circonstances.

La mère, Pétunia Potier, est employée de la mairie de Paris, dans le service de la voirie et d'aménagement de l'espace public. Fonctionnaire de catégorie B, elle fait face au quotidien à une administration lourde et désorganisée. Les travaux d'aménagement de la voirie sont toujours mal conçus, mal gérés, et mal accueillis par la population parisienne. Face aux aberrations des demandes émanant des politiciens et à l'inertie de l'administration dont elle fait partie, elle a depuis long- temps arrêté de faire du zèle, et elle quitte le travail à 17h30 précises pour aller rejoindre sa fille, son rayon de Soleil, sa raison de vivre, Pétronille Potier.

Au moment où commence notre histoire, cette dernière a 10 ans et est en classe de CM2-B à l'école communale Saint-Exupéry. C'est une enfant joyeuse et souriante, excellente élève, sportive et qui fait en tout point le bonheur de ses parents. Elle a une grande chambre avec un beau bureau, de nombreux livres bien rangés sur de belles étagères, l'ensemble légo 1500 briques des tours de la Défense (sur lequel elle a placé une gommette rouge pour montrer le bureau de son papa adoré), et elle a surtout la réputation d'être la jeune demoiselle la plus sage, la plus intelligente et la plus mignonne de toute l'île-de-France.

Sa vie n'est pas en tout points parfaite. Par exemple, hier matin, Pardeur, le chat de Pétronille, a renversé l'étagère sur laquelle est posé l'ensemble de légos, causant de terribles glissements de terrains à la Défense et l'éboulement de deux tours. Mais dans l'ensemble, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes s'il n'y avait pas Hector, son cousin.

Bien sûr, l'existence de Hector n'est pas entièrement négative : ce garçon tou- jours mal peigné, élève médiocre et aux mauvaises manières, habitant dans la cave du 134 bis Boulevard Maurice Berteaux, permet de mettre en relief les qua- lités supérieures de Pétronille. Quel plaisir y aurait-il à avoir 10/10 à un contrôle si elle ne pouvait pas déclarer devant le plus grand nombre de témoins possible : "Mon pauvre Hector, tu n'as eu que 6? Comment tu as fais? Il était très facile ce contrôle. Tu veux que je t'aide à réviser ce soir? "

Pétronille est une experte de ce genre de phrases qui donnent aux adultes l'impression qu'elle est une petite fille modèle qui ne cherche qu'à aider ses camarades, c'est ainsi qu'elle a bâti sa réputation. Et c'est également grâce à Hector qu'elle a réussi à se faire inscrire au club de karaté : Patrice et Pétunia ont été facilement convaincus que leur petite fille adorée était brutalisée par ce monstre

de Hector, et qu'elle avait un besoin vital d'apprendre à se défendre. Patrice était à l'origine réticent pour inscrire sa petite fille à un sport de brute aussi peu féminin que le karaté, mais quelques scènes bien organisées à grand renfort de crises de larmes ont vite fait comprendre aux parents de Pétronille que c'est le seul moyen pour que leur fragile petite fille se défende face à son abominable cousin.

Ainsi, Pétronille est une experte en art martiaux, et c'est très utile pour ennuyer sans risques ses camarades. Elle ne les attaque jamais physiquement, mais quand ils perdent leur calme face à ses remarques condescendantes, elle peut à la fois mettre une raclée à quelqu'un ET pleurnicher parce qu'on l'a attaquée sans raison. C'est le plaisir suprême de Pétronille : réussir à faire punir ses victimes.

Mais malgré tout, Pétronille aurait préféré que Hector n'existe pas. En vérité, même si elle est capable de le battre à plate couture au karaté (ce qu'elle ne se prive pas de faire dès qu'une occasion se présente), Hector lui fait un peu peur. Il a Tatouille, un gros rat dégouttant qu'il a trouvé dans sa cave et qu'il a adopté depuis. Comme elle a peur des rongeurs, elle a envoyé Pardeur traîner dans la cave de Hector plusieurs fois, mais sans succès. De plus, Hector a une cicatrice bizarre sur le front, en forme d'éclair, et Pétronille trouve cette cicatrice étrangement dérangeante. Mais surtout, il se passe parfois des choses étranges autour de Hector, des choses qui semblent faire peur même aux parents de Pétronille. Et ce que Pétronille déteste par dessus tout, c'est l'idée que ses parents puissent avoir peur. Car s'il existe en ce monde des choses assez terrifiantes pour faire peur à des adultes, surtout des adultes aussi courageux et parfaits que M. et Mme. Potier, alors Pétronille espère bien ne jamais les rencontrer.

Pétronille est une petite fille très rationnelle, elle ne croit ni au père Noël, ni à la magie, ni aux contes de fées d'aucune sorte. Elle est excellente en mathéma- tiques, et elle a hérité de son père l'amour des colonnes de chiffres bien droites qui donnent des résultats justes et prévisibles. Mais parfois, il faut le reconnaître, les événements qui se produisent au 134 bis Boulevard Maurice Berteaux ne semblent pas avoir d'explication logique. Il y en a certainement une, probablement toute bête et absolument rationnelle, mais Pétronille ne la connaît pas, et c'est des plus agaçants. De plus, ces événements étranges sont souvent au désavantage de Pétro- nille, comme si le mauvais sort s'acharnait sur elle.

Par exemple, il y a un an, Pétronille et Hector avaient un projet d'art plastique à rendre : une stupide maquette en carton. En réalité, la créativité n'est pas vraiment la spécialité de Pétronille, et quand elle a jeté un coup d'œil à la cave pour voir le travail de Hector, elle s'est aperçue avec effroi qu'elle risquait d'avoir une moins bonne note que son cousin détesté. Elle a alors pris les mesures qui s'imposaient pour maintenir son statut de meilleur élève de la famille : elle a fait un trou dans

les canalisations d'eau de la cave, et elle s'est débrouillée pour faire de Tatouille le coupable apparent. Quand Pétunia, Hector et Pétronille sont rentrés le soir précédent la remise de projet, la cave de Hector était complètement inondée, ses cahiers étaient en pâte à papier, et son fameux projet d'art plastique de ressemblait à de la bouillie. Pétronille est donc allée se coucher, certaine que même si elle ne finissait pas première de la classe pour ce projet, elle serait toujours devant Hector. Pour- tant, le lendemain matin, tout était réparé, les affaires de Hector étaient en parfait état, comme s'il n'y avait jamais eu la moindre inondation dans la cave, et il a fini premier de la classe en arts plastiques, loin devant Pétronille.

Et un autre événement bizarre s'est produit il y a six mois. L'un des livres préférés de Pétronille, l'atlas en couleur des productions de matières premières dans le monde, a été grignoté par un abominable rongeur. La carte agricole de l'Amérique a été réduite en confettis, tout comme la carte des mines de nickel en Afrique. Pétronille s'est abondamment plainte à ses parents qui ont fait venir une société de dératisation sur le champ. Hector a été expulsé de sa cave et relogé dans le placard à balais pendant une semaine, le temps que les produits toxiques dont les dératiseurs ont inondé la cave agissent. Mais quand on a rouvert la cave, rien n'avait changé. Tatouille se tenait au bord de son trou à les narguer. On aurait dit que les produits n'avaient eu aucun effet. Pétronille a alors convaincu ses parents de laisser Hector dans son placard une semaine de plus, et de laisser Pardeur aller à la cave comme il le voudrait. Mais Pardeur est alors tombé très malade, probable- ment à cause d'un reste de produit de dératisation : sa gencive du bas s'est collée à celle du haut, le rendant incapable d'avaler quoi que ce soit. Les Potier l'ont em- mené en urgence à la clinique vétérinaire et il est complètement guéri maintenant. Mais il est désormais terrifié par Tatouille et n'ose plus s'approcher de la cave.

Oui, vraiment, la vie serait tellement mieux si le cousin Hector n'habitait plus chez les Potier. Mais les parents de Pétronille ne semblent pas se rendre compte de cette évidence. Que pourrait-elle bien faire pour les aider à réaliser à quel point Hector est nuisible à leur bonheur?

Ce samedi matin, toute la famille Potier se rend à la maison des examens, à Arcueil, pour la finale départementale des dictées Pivot dans la catégorie 8-12 ans. Pétronille est surexcitée dans la voiture, et elle lit à voix haute des extraits du Bescherelle. Pétunia répète sans cesse à Pétronille à quel point elle est fière que sa fille soit arrivée en finale départementale des dictées Pivot. Patrice râle contre les embouteillages et les chauffards qui conduisent n'importe comment. Et Hector ne dit rien, il regarde par la fenêtre en se demandant comment il va pouvoir supporter toute une journée d'ennui.

Pendant la dictée, Patrice, Pétunia et Hector vont boire un café dans un troquet voisin. Pétunia est angoissée, elle relit le Bescherelle en se demandant si Pétro- nille et elle ont bien revu la conjugaison du subjonctif plus-que-parfait pendant les séances d'entraînement à la maison. Patrice tente de la rassurer en lui disant que peu importe le résultat aujourd'hui, elle devrait déjà être très fière d'avoir une fille qualifiée pour la finale départementale de la dictée Pivot. Et Hector ne dit rien, il regarde le fond de son verre d'eau en se demandant comment il va pouvoir supporter le reste de cette journée d'ennui.

À 11h, toute la famille est installée dans l'amphithéâtre où les résultats vont être annoncés d'un moment à l'autre. La tension est à son comble, mais qui seront les heureux élus, les grands gagnants qui obtiendront un bon d'achat de 30 euros valable dans toutes les librairies de France, et surtout le droit de participer à la finale régionale? Et soudain ... oui! Pétronille est qualifiée! Patrice prend sa fille dans ses bras en hurlant : "Championne! Tu l'as fait!"

Pétunia fond en larmes : "Mon bébé a tellement grandi!"

Et Hector regarde le plafond en se demandant comment il va pouvoir supporter la fin de cette journée d'ennui.

En sortant du restaurant où Patrice Potier a invité toute sa famille pour fêter la réussite de sa fille, Pétronille se rend à la librairie de la gare pour y dépenser l'argent de son prix. Elle choisit d'acheter le livre illustré de la conservation des vins, avec thermomètre et hygromètre inclus. Et elle demande un bel emballage pour l'offrir à son papa adoré qu'elle aime tant.

Ce dimanche matin, Hector se réveille. Il est allongé dans son hamac, sus- pendu entre deux porte-bouteilles, dans la cave des Potier. Comme tout les matins, il descend de son hamac et cherche à tâtons l'interrupteur sur le mur de la cave : il fait un noir d'encre dans la cave quand la lumière n'est pas allumée. Il ne fait pas très clair quand la lumière est allumée non plus, d'ailleurs : oncle Patrice prétend que la lumière nuit à la bonne conservation du vin, et il n'a installé que des éclai- rages assez restreints dans la cave. Hector enfile ensuite ses vêtements, qui étaient posés sur une caisse contre le mur. Il regarde sa montre, mais ne la met pas. Cette montre est l'objet le plus précieux de Hector, elle est en or, mais c'est surtout son seul souvenir de ses parents. Cependant, elle est un peu bizarre, et pas très pra- tique : le cadran ne comporte que dix heures, au lieu de douze. De plus, la petite aiguille bouge d'un seul coup d'un chiffre à l'autre, au lieu d'avancer progressi- vement. Elle reste sur le un pendant une heure et douze minutes, puis elle passe directement au deux. Elle ne permet pas vraiment de lire l'heure, mais Hector la regarde tous les jours quand même, en pensant à ses parents. Au fil des années, il

a constaté que les jours de semaine, la petite aiguille de sa montre en or est sur le 5 quand il se lève. Mais aujourd'hui, dimanche, elle indique 7. Hector range sa montre à sa place, bien cachée derrière les bouteilles de Beaujolais auxquelles Patrice ne touche jamais. Puis il dit bonjour à Tatouille, le rat qui habite dans la cave avec lui. Bien sûr, Tatouille, ce n'est pas son vrai nom. Son vrai nom ressemble plutôt à "Squwiik", mais en fait, c'est impossible à transcrire en alphabet latin. Et dans la famille, tout le monde l'appelle Tatouille.

Ensuite, Hector monte prendre son petit-déjeuner dans la cuisine. Il a l'im- pression que cette journée va mal se passer. Bien sûr, aucune des journées que Hector a passé chez les Potier n'a été particulièrement agréable jusqu'à présent. Mais cette journée s'annonce particulièrement mauvaise : Pétronille a gagné un prix, et elle en a profité pour offrir un cadeau à Patrice. Or Pétronille ne fait abso- lument jamais rien simplement pour faire plaisir à quelqu'un. Non, la motivation principale des actes de Pétronille est généralement de nuire à Hector. Voilà pour- quoi Hector était particulièrement méfiant en arrivant à la table du petit-déjeuner ce matin là. Et sans doute aurait-il été encore plus méfiant s'il avait su quel était exactement le cadeau offert par Pétronille.

Au petit-déjeuner, Hector est accueilli par Patrice, lisant avec passion son nou- veau livre.

Patrice : "Hector, ils disent ici qu'une bonne cave à vin doit avoir une hygrométrie entre 50% et 80%."

Hector : "Ne t'inquiète pas, la cave est largement assez humide."

Patrice : "On installera l'hygromètre pour être sûrs. Tu es souvent dans la cave, alors tu pourras surveiller, si le taux d'humidité descend trop, tu me préviendra. Ils disent aussi qu'il faut une température constante de 12°C. Tu penses qu'il fait combien dans ta cave, en ce moment?"

Hector : "euh ... Sûrement pas plus de 13°C."

Malgré sa dernière affirmation, Hector estime qu'il fait bien au moins 15°C, voire 16°C dans sa cave. Après tout, on est au mois de Juin et en pleine période de canicule, il serait particulièrement injuste qu'il soit le seul à continuer de grelotter dans une cave humide et froide alors que tout le monde suffoque sous une chaleur écrasante.

Patrice : "On va aller vérifier ça. Je vais en profiter pour installer le thermomètre et l'hygromètre."

Hector : "Quoi, tout de suite? Mais tu n'as pas fini ton petit-déjeuner, et puis il y a ton feuilleton à la télé qui va commencer, la ..."

En entendant cela, Patrice sent ses sourcils se froncer immédiatement. Ces explications ressemblent à des justifications pour qu'il n'aille pas à la cave ...

Patrice : "Tu as encore oublié de tourner les bouteilles! Mais combien de fois faudra-t-il te le dire? Il faut tourner les bouteilles d'un quart de tour dans le sens horaire toutes les semaines! Sinon le tanin s'accumule en bas, ça forme des dé- pôts! Mais qui m'a foutu un incapable pareil, même pas fichu de tourner une cinquantaine de bouteilles une fois, juste UNE FOIS par semaine!"

Depuis la cuisine, Hector écoute les cris de l'oncle Patrice s'éloigner vers la cave. Quand Patrice remonte enfin, il annonce :

Patrice : "Pétunia, Pétronille, j'ai changé d'avis, nous allons faire installer la climatisation dans cette maison. Dans toute la maison, y compris dans la cave. Il fait

16°C dans la cave, et c'est beaucoup trop pour la bonne conservation du vin." Pétronille : "Oh! Formidable! Il va enfin faire moins chaud dans cette maison! Un peu de fraîcheur, ça va faire du bien, on n'en pouvait plus!"

Hector, lui, n'apprécie guère l'idée. Sa cave climatisée pour être maintenue à

12°C toute l'année? Mais c'est pas un peu froid, ça, 12°C?

Hector : "Mais je ne vais pas habiter dans une cave climatisée à 12°C toute l'année! Je vais mourir de froid! "

Patrice : "Arrête ton cinéma, Hector! Tu ne vas pas mourir pour si peu, 12°C, c'est tout à fait raisonnable. Et c'est très sain de dormir dans une chambre un peu fraîche. "

Ce soir là, en allant se coucher, Pétronille prit un moment pour savourer le tour fantastique pris par les événements : non seulement Hector était mécontent et sa cave allait devenir encore plus froide, mais en plus, elle, Pétronille allait bientôt bénéficier des bienfaits de la climatisation. Et tandis que Pétronille s'endormait en songeant au doux ronronnement du moteur d'un climatiseur, Hector rêvait qu'un ours blanc venait s'installer dans une cave d'un froid polaire.