Et voici... le dernier "vrai" chapitre de cette histoire qui, de sickfic-aventure, s'est transformée en une fic plus psychologique complètement phagocytée par le lien de t'hylara, sur lequel, tout compte fait, j'avais pas mal de choses à dire ! J'espère avoir à peu près bouclé les arcs narratifs de l'épidémie sur la planète et de la gestion de la crise par McCoy mais j'ai bien conscience qu'il reste quelques trous.

Il ne me reste plus qu'à terminer l'épilogue (toujours axé sur le lien, mais selon un autre point de vue) que j'ai déjà bien entamé. Je préfère vous prévenir dès maintenant : bien qu'il s'agisse d'une fin complètement canon, il sera question de la mort d'un des personnages principaux et ça ne sera pas une partie de plaisir. Donc, si cette fin plus douce / légère vous convient, ne lisez pas l'épilogue que je publierai probablement dans quelques jours. Mais si vous décidez de le faire malgré tout, j'aimerais beaucoup savoir ce que vous en pensez car j'avance un peu à l'aveuglette.

Christine : comme si souvent, merci de tes commentaires et de ton soutien !

Le titre du chapitre est une référence évidente à mon auteur préféré. J'ai mis la citation en exergue.


Chapitre 14 : Une chose trop oubliée

- Qu'est-ce que signifie « apprivoiser" ?

- C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie « créer des liens ».

(Antoine de Saint-Exupéry, Le petit prince)

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Journal de bord du médecin en chef Leonard Horatio McCoy, date stellaire 2097.45

Sindaliak traversant une grave crise sanitaire, le capitaine m'a confié le commandement.

Puisque Spock n'était pas – plus ? pas encore ? – en danger de mort, Kirk devait faire passer avant tout son devoir de capitaine. Ecouter le journal de bord enregistré par McCoy…

L'hypothèse de M. Spock, selon laquelle l'équipage de l'Enterprise serait porteur sain d'un virus mortel contracté sur Orbella (voir rapport E432), vient d'être vérifiée par M. Chekov, dont le sang, après analyses poussées, s'est avéré contaminé.

… Lire les rapports du médecin, comprendre ce qui s'était joué pendant que lui-même allait chercher les Gentacrozes, s'effondrait de fatigue et de tension nerveuse, et combattait cette chose en lui qui, maintenant qu'il lui avait reconnu et laissé une place dans son esprit, lançait ses tentacules dans toutes les directions…

J'ai immédiatement prévenu le lieutenant-commandant Riley et le vaisseau tout entier a été placé sous quarantaine. Fort heureusement, les deux uniques missions que nous ayons eu à remplir depuis Orbella n'ont pas impliqué de contacts avec la population locale il serait cependant bon de soumettre à un examen complet tous les membres de l'équipage. Le capitaine Kirk, le lieutenant-commandant Uhura et M. Scott sont partis il y a une dizaine de minutes pour rapatrier au Centre les malades les plus atteints afin qu'ils puissent bénéficier de soins appropriés.

… Prendre des décisions concernant la vaccination de la population et celle de son équipage…

M. Spock étant atteint par la maladie et pour l'instant incapable de nous aider, M. Chekov et moi-même nous sommes attelés à l'étude du virus et d'un possible traitement. Le Centre étant d'une technologie incroyablement avancée, il me semble possible de synthétiser plusieurs antiviraux, lesquels, associés à des remèdes indigènes, pourront peut-être nous permettre de progresser rapidement. Les trois peuples ont décidé d'une trêve et d'une alliance pour parvenir à des résultats rapides et efficaces.

… Travailler diplomatiquement à la réconciliation des Gentacrozes, des Obturis et des Slamens, le but principal de leur mission. Contacter Starfleet. Attendre puis exécuter les nouveaux ordres provenant de l'amirauté…

Je tiens à affirmer que la responsabilité de la pandémie me revient, dans la mesure où je n'ai pas su prévoir ni prévenir la contamination.

Les mots suivants prononcés par le médecin consistèrent en une bouillie informe, comme si les tympans du capitaine n'étaient plus en mesure de les séparer et de retrouver leur signification. Les mots écrits, pour leur part, dansaient devant ses yeux et son regard ne parvenait à en accrocher aucun. Les chiffres défilaient, dénués de logique, abstraits, inutiles.

La responsabilité de la pandémie me revient, avait dit Bones, à sa manière abrupte, brusque, qui lui servait à masquer une émotion violente. Et ç'avaient été les derniers mots que Jim avait compris. Mais Bones avait tort. Kirk était le capitaine, il était responsable. Responsable de n'avoir pas insisté pour établir une quarantaine plus rigoureuse et des examens médicaux plus poussés après la catastrophe sur Orbella. Responsable car il n'avait rien vu de la dégradation de l'état de santé de son premier officier depuis plusieurs semaines.

- Jim ?

Le ton de Spock semblait indiquer qu'il n'en était pas à sa première tentative pour attirer son attention.

Responsable d'être descendu sur Sindaliak et d'avoir, malgré la décontamination imposée par le protocole, contaminé tous ces gens. Responsable du fait que Spock avait frôlé la mort, parce que le capitaine, comme d'habitude tellement sûr de lui, avait renvoyé son vaisseau dans l'espace avec Riley aux commandes pour obéir à l'amirauté, au lieu de conserver l'Enterprise en orbite comme il l'aurait fait s'il avait eu un peu plus de jugeote (et s'il n'avait pas été si stupidement avide de plaire à sa hiérarchie, pour qu'ils le laissent encore un peu plus longtemps en poste).

- Jim !

Responsable de la mort de Kymnji, et de cent treize autres humanoïdes vivant paisiblement sur cette planète.

- Jim.

Depuis que le praticien avait quitté la pièce, Kirk n'avait pas regardé une seule fois son ami en face. Le Lien (il en était venu à penser à lui comme à une personne bien réelle qui aurait eu sur lui un pouvoir de chantage et de coercition) lui comprimait la poitrine, l'oppressait, faisait couler la sueur entre ses omoplates, sur ses tempes, le long de ses cuisses, mais il ne lui cèderait pas. Son premier devoir allait à son équipage et à son vaisseau. Il devait écouter le rapport du médecin et entrer le plus rapidement possible en contact avec Starfleet pour leur expliquer la situation. Il devait, il devait, il devait.

Une main se posa sur la manche de son uniforme, l'obligeant à lever la tête. Son regard rencontra le regard de Spock, tout près de lui. Les yeux bruns encore brumeux de fièvre reflétaient une émotion impossible à identifier. Jim ouvrit la bouche pour le remercier, lui affirmer que tout allait bien, l'enjoindre de regagner son lit…

- Comment avez-vous fait durant toutes ces années ?

Ce n'était absolument pas ce qu'il avait voulu dire, car il aurait dû lire ces fichus rapports et les comprendre pour prendre les décisions qui s'imposaient, et interroger Spock sur son état de santé, toujours préoccupant (il suffisait de voir comment tremblait la main posée sur sa manche), et s'inquiéter de Bones qui n'avait pas tout à fait réussi, tout à l'heure, à dissimuler son propre sentiment de culpabilité (cent quatorze personnes étaient mortes, et lui, médecin, lui qui avait juré de protéger la vie et de ne pas faire de mal, avait involontairement été l'un des instruments de leur mort), mais il ne parvenait qu'à penser égoïstement à lui et à ce poids qui appuyait toujours un peu plus fort sur son âme, comme lorsque l'on appuie sur une blessure mal refermée pour en tester le degré de douleur.

- Comment avez-vous pu, ajouta-t-il devant le froncement de sourcil du Vulcain, demeurer si maître de vous, si parfaitement sous contrôle, alors que ce Lien vous commandait de… de…

Il n'acheva pas. Le Lien le commandait, et ce simple mot le révoltait. Il était celui qui commandait, dans son vaisseau comme dans sa vie, et voilà qu'il se retrouvait dépossédé de cette part essentielle de son être. Comment Spock, un Vulcain, avait-il pu supporter cette humiliante sensation d'impuissance ?

L'autre jour, alors que son ami, brûlant de fièvre et au bord du délire, lui avait avoué ce que signifiait le mot t'hy'la, et que Jim avait pour la première fois reconnu le Lien pour ce qu'il était, il n'avait éprouvé qu'une immense gratitude, une réponse à des interrogations qui affleuraient parfois sous la peau et la conscience, un bonheur même rarement égalé. Maintenant, il souffrait atrocement de devoir mener une lutte de tous les instants pour demeurer libre de ses mouvements, de ses pensées et même de ses sentiments. Que s'était-il passé durant ces quarante-huit heures pour qu'un tel changement ait pu se produire ?

En face de lui, le Vulcain demeurait, comme toujours, résolument calme, et pourtant Jim pouvait sentir la pulsation qui battait en lui devenir plus intense et moins contrôlée.

- Spock, qu'est-ce qui m'arrive ?

Il détesta entendre le son de sa propre voix, plaintif et suppliant, qui lui rappelait la fois où, son vaisseau ayant été détourné par une bande de gamins télépathes et psychopathes, il avait totalement perdu le contrôle de l'Enterprise et jusqu'à la maîtrise de son propre esprit.

Et comme cette fois, des années et des années auparavant, les deux mains de Spock se posèrent sur ses épaules et serrèrent ses muscles, jusqu'à lui redonner par la légère douleur qu'il éprouvait le sens de la réalité.

- J'ignore de quelle façon le lien vous affecte, répondit le Vulcain. Essayez de m'expliquer ce que vous ressentez.

Jim pressentait qu'une explication de ce genre nécessiterait un temps qu'il n'avait pas.

- La mission… balbutia-t-il… L'épidémie...

- Capitaine, déclara Spock fermement (et Jim se sentit éperdument reconnaissant pour ce titre qui lui donnait l'impression de commander encore à quelque chose), vous avez confié la responsabilité de la mission au docteur McCoy, qui s'en est acquitté et s'en acquitte encore de manière admirable. Avant d'aller prendre du repos lui-même, il a délégué les tâches importantes aux officiers de l'Enterprise ainsi qu'à certains individus dignes de confiance de la population locale, contacté Starfleet et fait son rapport au haut commandement, après vous avoir placé en arrêt pour trois jours. Croyez-moi lorsque je vous dis que la crise n'aurait pu être mieux gérée et que vous n'avez pas à vous en préoccuper.

De la part du premier officier, cette phrase n'était pas un vain compliment. Spock disait toujours littéralement ce qu'il voulait dire.

- Et, reprit le Vulcain en relâchant la pression sur les épaules de son interlocuteur et en s'asseyant lourdement à côté de lui sur le lit médical comme si la tête lui tournait, si le docteur McCoy vous a donné un ordre, vous vous êtes engagé, en lui donnant le commandement, à lui obéir. Puisqu'il vous a ordonné de parler avec moi, je réitère ma requête : pouvez-vous à tout le moins essayer de m'expliquer ce que vous ressentez par rapport au lien ?

Kirk comprenait, derrière les mots prononcés, tout ce que son ami ne lui disait pas clairement : qu'il avait le droit de s'arrêter et de penser à lui. Qu'un lien mental tel que celui qui les unissait n'était pas à prendre à la légère, et que ce n'était pas faiblesse de sa part que de succomber à son pouvoir.

Et que, quoi qu'il arrive, Spock resterait toujours à son côté.

Il essaya donc de rassembler les mots nécessaires à une telle explication, mais ce qu'il ressentait était à la fois trop étrange et trop intense pour pouvoir être simplement traduit par le langage. Sans réfléchir plus avant, il saisit la main gauche de Spock, qui le laissa faire, et l'attira doucement vers son visage, lentement, pour lui laisser la possibilité de refuser. Mais Spock se contenta de repositionner délicatement ses doigts sur la joue du capitaine.

L'onde électrique qui parcourut son visage le surprit. Ce n'était pas la première fois qu'il partageait avec son ami une fusion mentale. L'expérience était souvent intense, certes, mais jamais Jim n'avait ressenti avec une telle clarté l'esprit de Spock autour du sien. Jamais le terme de communion ne lui avait semblé aussi évident.

Le temps cessa d'exister.

Après ce qui aurait pu être des secondes ou des journées entières, Kirk se rendit soudain compte – avec une sorte de lucidité horrifiée – qu'encore une fois, ce n'était pas lui qui avait initié ce geste télépathique – non, c'était encore le Lien qui le possédait, qui le poussait, qui le tentait. Il avait senti en lui ce manque dévorant, l'impression de n'exister qu'à demi, la nécessité brûlante de se sentir à nouveau complet.

Il voulut parler, se reculer, s'excuser, mais la sensation était tellement lumineuse qu'il se trouva incapable de briser la connexion. Il avait l'impression d'atteindre enfin le port après des années d'errance sur les mers, ou dans les étoiles.

La comparaison me semble adéquate, approuva calmement Spock dans son esprit.

Mais ce n'est pas moi… pas vraiment moi… Le Lien m'impose…

L'instant d'après, les doigts disparurent de son visage, le laissant à la fois apaisé et de nouveau assoiffé d'une nouvelle connexion mentale.

- Le lien fait pression sur votre esprit comme il a fait jadis fait pression sur le mien, murmura Spock sombrement. Je suis désolé de vous avoir imposé…

Une quinte de toux l'interrompit, aussi soudaine que violente. Jim voulut aider son ami à regagner son lit, mais Spock reprit presque aussitôt le contrôle sur son corps.

- Vous êtes certain que… commença le capitaine, inquiet.

Spock inspira profondément et reprit, comme si rien ne s'était passé :

- Deux solutions me semblent possibles pour que vous retrouviez votre indépendance et votre tranquillité d'esprit. Tout d'abord, puisque maintenant que votre esprit a consciemment perçu l'existence de notre connexion, je ne peux plus la contrôler seul, la rupture du lien. Il s'agit d'un rituel qu'un bon guérisseur vulcain peut aisément pratiquer. Il libérera totalement votre esprit, qui n'a reconnu le lien que récemment et ne sera donc que peu affecté par la rupture.

- Et le vôtre ? demanda Kirk, soupçonneux.

Une infime contraction parcourut le visage du Vulcain, qui se contenta, comme précédemment, d'ignorer ce que venait de dire le capitaine. Jim ouvrit la bouche pour protester, demander des explications, mais une évidence l'assaillit soudain. Le Lien avait peut-être pris le dessus, temporairement, mais il n'avait pas, durant toutes ces années, décidé des sentiments de James Kirk. Il y avait entre Spock et lui cette connexion télépathique purement vulcaine, certes, mais il y avait également quelque chose de parfaitement humain – des liens amicaux, fraternels, tissés au fil du temps. Et pendant toutes ces années, presque trente ans, Spock avait accepté – et lui avait rendu, à sa manière – cette affection si peu compréhensible à ceux de son espèce, sans jamais rien demander en échange. C'était au tour de Jim, à présent, de lui prouver l'étendue de son amitié. Rompre le lien, même indépendamment des dommages probablement occasionnés à l'esprit du Vulcain, était impensable. Ce n'était pas cette chose étrange et nouvelle en lui qui parlait, mais ce qu'il ressentait, lui, à cet instant : une formidable gratitude pour la chance inouïe qu'il avait eue de rencontrer Spock, il y avait de cela 27,90 ans, et une proximité qu'il n'avait jamais éprouvée pour aucun autre être, humain ou non.

- Spock, laissez-moi vous répéter quelque chose, dit-il, surpris de se sentir soudainement aussi assuré, aussi léger : je suis honoré de ce lien au-delà de ce que je suis capable d'exprimer. Pour rien au monde je ne voudrais le rompre. Je sais que vous l'avez lu dans mon esprit tout à l'heure, car j'ai senti que plus rien de ce que je ressentais ne vous était dissimulé. Dites-moi donc quelle est la deuxième solution à laquelle vous avez pensé.

Le Vulcain le regarda un instant, et Jim put voir reflété dans ses yeux la même gratitude que celle qu'il éprouvait.

- La seconde solution consisterait à… « apprivoiser » le lien. Le docteur McCoy, cela ne vous a certainement pas échappé, est persuadé que cela vous serait parfaitement possible en dépit de et peut-être même grâce à votre appartenance à l'espèce humaine.

- Ça vous arrive souvent d'avoir des conversations de ce genre avec Bones ? Je veux dire… vous ne m'avez jamais parlé de toute cette histoire de t'hy'la, mais il semblait parfaitement au courant de… de tout.

Kirk s'interrompit abruptement, soudainement conscient que sa voix avait pris un timbre boudeur qui ne laissait aucun doute sur la jalousie qu'il éprouvait.

Mais Spock, au lieu de s'en offusquer, sembla presque amusé.

Je suis passé par là aussi, semblait vouloir dire son regard.

- Le docteur McCoy a été en contact avec mon katra pendant plusieurs semaines. Lorsque ma conscience a regagné mon corps après le fal-tor-pan, c'est vers lui que je me suis tourné naturellement pour comprendre ce qui m'était arrivé. Lorsque je lui ai expliqué la nature du lien qui me liait à vous – et qui me rendait naturellement perplexe à l'époque, puisque j'étais dans l'incapacité de le connecter à la moindre émotion –, sa réaction a été… proportionnelle à sa stupéfaction et, me semble-t-il à son inquiétude.

De nouveau, ce léger amusement dans les yeux du Vulcain. Jim ne put s'empêcher de sourire à son tour. Il imaginait sans aucun problème la façon dont Bones avait réagi à ce genre d'annonce fracassante, faite par Spock avec une neutralité d'autant plus glaciale qu'à ce moment-là il n'avait pas encore retrouvé ce qui constituait le cœur de sa personnalité.

- Jim, Leonard est mon ami.

La phrase n'avait pas été prononcée comme un reproche, mais c'est ainsi que Kirk le ressentit. Spock expira doucement par le nez, l'équivalent chez lui du plus profond des soupirs, et hocha la tête.

- Je comprends ce que vous ressentez.

- Vraiment ? demanda Jim ironiquement. Vous, vous comprenez ce que je ressens ?

Bon sang, mais tais-toi, tais-toi ! se morigéna-t-il intérieurement. De nouveau, il n'était pas totalement aux commandes de son propre esprit. Le Lien lui imposait d'affirmer que Spock était à lui – un concept qui le révulsait, car il avait lutté toute sa vie contre toutes les idées prétendant qu'une personne pouvait en posséder une autre, de quelque manière que ce fût.

Mais, encore une fois, le Vulcain ne se formalisa pas, et le capitaine commença à se dire que, peut-être, en effet, son ami comprenait ce qu'il ressentait, tout simplement parce qu'il était lui-même passé par cette phase, des années auparavant.

- Lorsque le docteur McCoy est arrivé à bord de l'Enterprise, répondit Spock, je vous connaissais depuis un peu plus d'un an et vous considérais à peine comme un ami. Le lien, cependant, devait être en train de se mettre en place progressivement, car j'ai regardé avec peu de bienveillance cette intrusion dans la relation que vous sembliez souhaiter mettre en place entre nous.

- Vous étiez jaloux de Bones ? voulut clarifier le capitaine, qui hésitait entre la stupéfaction que Spock eût pu éprouver des sentiments si humains, et l'émerveillement qu'il lui en parle de manière si spontanée, sans le moindre embarras.

- Oui, je pense que l'on peut qualifier ainsi le sentiment que j'éprouvais alors, et qui a persisté durant… un certain temps.

- Pour une fois, je ne vous demanderai pas de chiffre à la décimale près, le taquina Jim, mais… mais approximativement… ?

- Une année.

La réponse était tellement inattendue que Kirk sentit ses yeux s'ouvrir démesurément et sa mâchoire inférieure s'affaisser malgré lui.

- Une année ?

Il ne savait pas si le ton incrédule qu'il avait employé sans le vouloir signifiait plutôt « Vous, un Vulcain ? Ce n'est pas possible ! Et moi qui croyais que vous n'étiez pas capable de bluffer, je n'y ai vu que du feu ! » ou bien « Je vous en supplie, dites-moi que je ne vais pas être jaloux de tous ceux qui vous entourent pendant une année entière à cause de ce lien ? ».

- Je n'étais alors pas conscient de la connexion qui nous unissait pourtant déjà et jamais je n'aurais pu imaginer qu'il s'agissait d'un lien de t'hylara – une chose qui avait concerné mes ancêtres, mais qui ne pouvait en aucun cas me concerner, moi, Vulcain civilisé qui avais ma vie durant fait tant et tant d'efforts pour me maintenir au niveau de mes pairs en matière de discipline mentale.

Dans la voix de Spock, un étrange mélange d'amertume, de pitié bienveillante et d'indulgence amusée pour celui qu'il avait été des années auparavant.

- Je ne suis pas certain de vous suivre, avoua Kirk, perdu.

- Ce que je veux dire par là, Jim, c'est qu'il m'a fallu du temps pour comprendre ce qui se passait en moi, l'analyser, lutter contre, puis l'accepter et enfin tenter de trouver un équilibre intérieur satisfaisant. Je vous l'ai dit, j'ai finalement compris quel était ce lien qui chaque jour se faisait plus exigeant lorsque je suis revenu sur ma planète pour le koon-ut-kal-if-fee demandé par T'Pring. Durant les deux années qui ont suivi, et constitué la fin de notre première mission quinquennale, je me suis acharné à lutter désespérément contre le sentiment d'impuissance et de frustration qui me faisait douter de moi après chaque mission durant laquelle j'avais éprouvé le désir presque incontrôlable de vous protéger ou simplement de me tenir près de vous au détriment des ordres qui m'avaient été donnés.

- Et c'est pour ça que vous avez décidé de retourner sur Vulcain pour vous purger de toute émotion, murmura Jim, la gorge nouée.

Spock acquiesça, secoué d'une nouvelle quinte de toux. Cette fois, le capitaine ne se laissa pas amadouer et obligea son ami à prendre appui sur son bras pour regagner son lit. Le premier officier, grelottant et visiblement épuisé, ne protesta même pas lorsque Jim remonta sur sa poitrine la couverture chauffante et, imitant les gestes de McCoy, lui offrit un verre d'eau où il avait au préalable versé les quelques gouttes du médicament vert qui semblait apaiser la toux.

Les constantes que Kirk vérifia discrètement sur le petit tricordeur que McCoy lui avait laissé n'étaient pas alarmantes, et traduisaient même une légère amélioration. Le capitaine poussa un petit soupir de soulagement.

- Jim, reprit Spock, luttant visiblement pour ne pas sombrer dans le sommeil, je voulais que vous sachiez que ma fuite sur Vulcain était mon dernier recours. J'avais tout tenté pour combattre ce lien qui m'effrayait. Je ne voulais pas vous quitter, mais…

Kirk posa sa main sur celle de son ami et la serra.

- Je comprends.

Et, de fait, il comprenait. La façon dont le lien avait, en deux jours seulement, étendu sur lui sa domination, lui laissait entrevoir sous un jour nouveau toute sa relation avec Spock. Le fait que le Vulcain ait réussi à lui cacher un fait d'une telle importance pendant près de trente ans le laissait muet de stupéfaction et de reconnaissance, car il était certain que Spock ne l'avait fait que dans le but de le protéger d'une connexion télépathique qui aurait pu se révéler dangereuse pour lui.

- Il m'a fallu encore des années pour comprendre que je n'avais pas choisi la bonne voie. Des années pour accepter. Et des années encore pour trouver un équilibre satisfaisant. Mais ce chemin que j'ai déjà parcouru, je peux vous l'enseigner – si vous le souhaitez. Guider votre esprit pour qu'il parvienne à apprivoiser la connexion qui, pour l'instant, a pris le dessus dans votre psyché et vous empêche de penser et d'agir comme vous l'entendez. Le docteur McCoy, reprit Spock après un léger silence, m'exhorte à le faire depuis qu'il a compris la nature du lien de t'hylara qui nous unit. Il est persuadé qu'étant donné ce qu'il appelle « l'écœurante efficacité de notre duo » (Kirk sourit malgré lui), vous serez en mesure de retrouver votre intégrité mentale en quelques semaines.

- Quelques semaines ? répéta Jim, tout comme il avait tout à l'heure répété « Une année ? ».

Le Vulcain se méprit sur le sentiment que cherchait à exprimer son ami.

- J'ai bien conscience qu'il s'agit d'une période de temps assez longue, et la rupture du lien demeure parfaitement poss…

- Spock, le coupa Kirk, non sans gentillesse, je vous ai déjà dit qu'il était hors de question que nous brisions ce lien. Et quelques semaines me semble un temps parfaitement raisonnable pour parvenir à maîtriser une connexion vieille de trente ans. Je vais donc répéter ma question : quelques semaines seulement ?

Le regard que lui lança Spock était de nouveau empreint d'une émotion indéfinissable.

- Vous êtes vraiment un humain extraordinaire, murmura-t-il.

Jim haussa les épaules. Il n'avait plus peur. Ils allaient résoudre ce problème – si tant est qu'il s'agît réellement d'un problème – tous les deux, comme ils l'avaient toujours fait.

Et lorsque, deux heures plus tard, il entendit dans un demi-sommeil la porte de la chambre s'ouvrir et des pas s'approcher du lit, il n'éprouva aucune honte à s'être endormi sur le lit de Spock, tenant toujours sa main étroitement serrée dans la sienne. Il perçut vaguement les grommellements habituels de McCoy et sentit la main du médecin se poser doucement sur son front.

- Ce n'est pas moi qui suis malade, protesta-t-il.

- Je sais, répondit Bones, amusé. Je vous rappelle que je suis vieux, pas gâteux.

Jim sentit une vague d'amusement filtrer à travers le lien qui l'unissait à Spock et il sourit à son tour.

Quelques semaines, vraiment ?

Avec l'aide de Spock, il y arriverait en seulement sept jours, il en était certain.

Après tout, il avait réussi le test du Kobayashi Maru. Seul.

On ne triche pas avec les liens mentaux, protesta la voix du Vulcain dans son esprit.

Qui parle de tricher ? demanda-t-il innocemment.

Un mélange d'exaspération et d'affection lui parvint très nettement à travers le lien, et il s'apprêtait à répondre de la même façon lorsque la voix de McCoy s'éleva, railleuse :

- Bon, les enfants, la conversation est terminée, maintenant il faut dormir. Spock va mieux, mais il est encore très faible et il lui faut du repos.

Eh, mais comment est-ce qu'il sait… ?

Leonard McCoy manque peut-être totalement de logique, mais il est doué d'une perception intuitive particulièrement élevée. Je ne saurais trop vous conseiller de lui obéir, capitaine.

- Chut, j'ai dit !