Itami baissa les yeux sur l'enfant qu'on venait de lui mettre dans les bras. On le lui avait tendu, et elle l'avait attrapé mécaniquement, par automatisme, comme si son corps tremblant ne lui obéissait plus vraiment. Elle parcourut son visage d'un regard mouillé par des larmes qui ne voulaient pas se décider à couler. Les cheveux blonds qui tapissaient déjà son petit crâne, les yeux aussi bleus que les siens, et puis d'étranges traits sur les joues, comme des moustaches.

Elle le regarda donc, cet enfant encore sans nom, et ne trouva rien à dire, rien à faire. Aucun mot ne franchit ses lèvres, et ses yeux vides restèrent bêtement fixés sur l'enfant comme pour chercher du sens à sa présence.

-Itami ? appela la voix de l'homme devant elle.

Elle releva enfin les yeux, les posant sur le vieil homme qui se tenait toujours là, indécis. Dans ce regard bleu, il put lire de la terreur, du désespoir, et, surtout, une émotion plus terrible encore : de l'impuissance. Et, très clairement, une étincelle de frayeur qui indiquait que la jeune fille, du haut de ses quatorze ans, ne savait absolument pas quoi faire de cet enfant nouveau-né qu'on lui avait fourré dans les bras.

-Le Troisième, je…, commença-t-elle d'une voix inégale.

-C'est à toi qu'on le confie, Itami.

-Je n'en veux pas.

Alors qu'elle fut prononcée d'un ton neutre, la phrase claqua dans l'air avec violence. Je n'en veux pas.

-Je ne pourrai jamais le regarder dans les yeux sans voir tout ce qui s'est passé cette nuit, poursuivit Itami d'une voix soudain glaciale. Je ne sais pas quoi faire de lui, de toute façon.

-Itami, c'est…

-Non, trancha-t-elle sèchement.

-Il n'a personne d'autre, Itami, insista le vieil homme. Personne.

-Moi non plus ! s'écria-t-elle avec une tristesse qu'elle n'avait pas voulu mettre dans le ton de sa voix.

De nouveau, elle considéra l'enfant d'un coup d'œil, un regard cette fois presqu'étonné, incertain. Le Troisième y vit une légère amélioration – après tout, mieux valait une hésitation qu'un refus tout net.

-Donne une chance au garçon, plaida-t-il. C'est ce qu'ils auraient voulu. Ce que Min…

-Ne prononcez pas son nom, le coupa-t-elle. Vous n'en avez pas le droit, le Troisième. Où étiez-vous, cette nuit ?

-Il a donné sa vie pour son village, Itami. Et pour le petit. Alors…

-D'accord, l'interrompit-elle encore, presque dans un soupir. D'accord.

D'accord ?

-Pour l'enfant, tu veux dire ?

-Oui. D'accord. Je le ramène à la maison.

Il inclina doucement la tête en signe d'assentiment. Après tout, c'était ce qu'il était venu chercher ; il avait gagné. Et pourtant, la victoire était amère. Soudain, il doutait. Avait-il vraiment fait le bon choix ?

Le nouveau-né toujours dans les bras, Itami tourna le dos au troisième Hokage. Elle marcha hors de la pièce et il la suivit des yeux tandis qu'elle s'éloignait et disparaissait de son champ de vision. Il trouva que, soudain, elle ne faisait plus ses quatorze ans. Il ne savait pas au juste si c'était dans les épaules qui s'étaient imperceptiblement affaissées, le dos qui s'était courbé de façon invisible, la tête qui s'était légèrement inclinée, mais, d'un coup, c'était comme si les dernières heures avaient été autant d'années.

Et il sut, alors, l'espace d'une seconde, qui fila aussi vite qu'elle était venue, qu'il s'était trompé. Qu'il n'aurait pas dû.


Elle ramena pourtant bien le bébé chez eux – chez elle, chez lui, chez qui, désormais ? La maison avait le silence d'un sanctuaire et lui donnait une étrange impression de maison hantée. Comme si, à chaque détour de couloir, elle allait soudainement se heurter à un fantôme.

Il restait quelques heures de nuit, mais elle ne put pas fermer l'œil. Ce n'était pas tellement la faute du bébé, qui s'avéra plutôt calme, comme s'il savait qu'il était un petit intrus, comme s'il essayait de se faire discret, de se faire pardonner sa présence. Il avait pourtant été désiré, attendu, mais désormais, elle avait du mal à le regarder sans voir ceux qui auraient dû être là à sa place.

Au petit matin, on vint frapper à la porte. Elle ouvrit d'un geste vif, plantant deux yeux furieux dans ceux du visiteur. La peau hâlée, des yeux bruns et les cheveux noirs – l'une des personnes qu'elle aimait le plus au monde. La veille encore, elle lui aurait adressé un sourire ravi en le découvrant ainsi sur le pas de la porte, et l'aurait invité à entrer avec plaisir, comme toujours. Mais pour le moment, rien n'était plus comme avant, et elle aspirait surtout à rester seule.

-Asuma, lâcha-t-elle platement.

-Tam, répliqua-t-il sur le ton de la moquerie, et ses lèvres se retroussèrent en un sourire amusé.

-Ne m'appelle pas comme ça, rétorqua-t-elle.

Le sourire disparut aussitôt, glissant rapidement des lèvres d'Asuma, qui se pincèrent avec mécontentement.

-Je pensais que tu voudrais peut-être de la compagnie…

-Non merci, refusa-t-elle.

-On nous a dit ce qui s'est passé, expliqua-t-il. Et j'ai cru…

-À tort, le coupa-t-elle un peu sèchement. Écoute, pour l'instant, j'aimerais surtout… faire le point, je suppose.

Elle haussa négligemment les épaules, mais Asuma plissa les yeux, pas dupe face à cette nonchalance qu'elle voulait afficher et qui ne lui ressemblait pas. Il faut dire qu'il la connaissait trop bien, à force. Il la connaissait par cœur. Alors, comme il savait, comme il connaissait chaque atome de son être sur le bout des doigts, chacune de ses pensées les plus secrètes, il ne dit rien d'autre. Il n'ajouta pas un mot. Il se contenta de hocher doucement la tête, et de faire un pas en avant. Et, avant qu'Itami n'ait eu le temps de réagir, il la prit dans ses bras. Il la serra contre lui, et ce fut tout. Il l'avait relâchée avant qu'elle ait pu protester. Puis il tourna les talons et s'éloigna d'un pas tranquille, sans un regard en arrière, respectant sa distance et sa tristesse.

Elle n'avait pas voulu de cette étreinte, n'avait voulu ni sa peine ni sa sollicitude. Et pourtant, à le voir ainsi s'en aller, elle regretta qu'il ne l'ait pas tenue dans ses bras plus longtemps, qu'il ne l'ait pas serrée une éternité contre elle, laissant s'écouler le temps sans qu'elle ait besoin de se confronter à la réalité. Mais non, qu'il parte donc ! Personne ne pouvait comprendre la souffrance qui lui rongeait l'estomac, la solitude qui lui dévorait le cœur. Personne, sauf, peut-être… Mais non, non, hors de question. Elle ne lui demanderait rien, n'irait pas le voir, le laisserait aux ombres de l'Anbu et à ses propres chagrins.

Peut-être que, comme lui, elle ne deviendrait plus que l'ombre de ce qu'elle avait été jadis, en proie aux tourments d'un deuil impossible à faire et de pages qu'on ne peut pas tourner. Happée par le tourbillon d'une peine plus grande qu'elle-même.