ATTENTION, ce chapitre est sombre ! Et quand je dis sombre, c'est vraiment sombre : enlèvement, esclavage, viol, gore. Si vraiment ça vous met mal à l'aise, vous pouvez sauter le passage de "Le déplacement de masse, tu connais ?" à "Les morts ne peuvent pas venir au secours des vivants."

Vous êtes toujours là ? Bien… Accrochez-vous.


- C'est tout à fait simple : si vous me cherchez des noises, je tue la Terrienne. Laissez-moi tranquille et elle s'en tire saine et sauve. C'est compris ?

Lockdown coupa la communication avant que Bumblebee n'ait pu lui lancer bon nombres d'insultes à la figure. Il savait que ces idiots n'oseraient pas l'attaquer tant qu'il avait l'humaine sous la main. Ces Autobots lui avaient plusieurs fois mis des bâtons dans les roues, alors il valait mieux prendre des précautions.

Lorsque les Décepticons lui avaient encore une fois proposé de capturer Optimus Prime, il avait été tenté de refuser. Il avait mieux à faire que de courir après des héros de guerre insupportables. Mais devant la grosse somme d'argent ainsi que les armes de pointes qu'on lui avait promis, il avait finalement accepté. Et quoi de mieux que de retourner contre eux l'attachement que ces Autobots ressentaient pour ces créatures molles ? Lorsqu'il avait appris que deux d'entre eux étaient partis, il avait sauté sur l'occasion.

Une fois qu'il eut mis les moteurs en marche (il faudrait quelques minutes avant que le vaisseau ne puisse décoller) et activé les boucliers, il baissa les yeux vers ce qu'il tenait dans sa main valide. La Terrienne était recroquevillée sur elle-même, le visage caché entre ses bras, le corps parcouru de tremblements.

- Il n'y a aucune peur à avoir, sac à viande, grogna t-il. Comme je l'ai dit, tant que tes chers amis ne font pas les idiots, tu ne risques rien. Et puis, ce serait bête d'abîmer la marchandise.

Pas de réaction. La Terrienne ne fit pas un geste et aucun son ne franchit ses lèvres. Cela le laissa perplexe. Depuis qu'il était retourné dans son vaisseau, elle avait arrêté de crier.

Ceux qu'il avait capturés auparavant avaient continué de s'époumoner et d'appeler à l'aide jusqu'à ce que leur voix se brise ou que Lockdown leur ordonne de se taire. Les premiers s'étaient égosillés en vain tandis qu'il les écrasait entre ses doigts, parce qu'il n'avait pas été assez délicat avec eux. Lockdown avait rapidement compris que les humains étaient fragiles et qu'il devait y aller le plus doucement possible quand il les manipulait.

Ce fut donc très légèrement qu'il toucha la Terrienne du bout de son crochet. Elle ne fit que se recroqueviller encore plus. Lockdown soupira.

- Je t'ai dit que tu ne risques rien. Si tu te tiens tranquille, je ne te ferai pas de mal. Tu as compris ?

- Non.

La réponse à moitié étouffée le surprit. Il ne pouvait distinguer le visage de l'humaine, ni deviner son expression. Elle parla de nouveau, d'une voix lointaine et éraillée :

- Je ne comprends rien à ce qui se passe. Je ne suis pas… Je ne veux pas… Je ne sais pas !

Sa respiration se fit soudain plus sifflante, plus irrégulière, comme si elle étouffait. Il sentit que la température de son corps augmentait et de la sueur coula sur sa paume.

Lockdown grimaça de dégoût. Il n'était pas rare que les Terriens paniquent ; lorsque ça arrivait, ce n'était pas beau à voir. Avec le temps, il avait appris à s'en occuper. Il n'avait pas envie qu'elle clamse entre ses mains ; ce serait une perte d'argent tout en étant répugnant.

Alors il fit ce qu'il avait fait avec les autres : il parla d'une voix calme et neutre.

- Regarde tes mains. Enlève tes mains de ton visage, regarde-les bouger et respire. Concentre-toi sur tes mains.

Après une seconde d'hésitation, elle obtempéra. Petit à petit son souffle redevint plus calme et ses tremblements cessèrent. Elle se redressa maladroitement et s'assit sur ses genoux, les yeux toujours fixés sur ses mains.

- Voilà qui est mieux, déclara Lockdown avec un sourire en coin.

La Terrienne ne répondit rien, mais elle serra les poings. Le chasseur de primes haussa les épaules et s'installa plus confortablement dans son siège.

Il observa la Terrienne sans un mot. Son corps était robuste et musclé ; elle avait l'air d'être en bonne santé. Sa peau avait un reflet cuivré qui attirait l'attention ; ses cheveux étaient longs et en bon état, ce qui constituait un atout. Les acheteurs préféraient surtout les spécimens avec beaucoup de cheveux.

C'était Swindle qui lui avait fait part des prix intéressants du marché noir ; apparemment les organiques étaient à la mode, considérés comme des animaux exotiques ou comme des esclaves prisés. Le marchand d'armes lui avait proposé une belle somme en échange d'un autochtone, tant qu'il n'était pas trop abîmé ; Lockdown avait vite appris qu'un Terrien malmené perdait de sa valeur.

Il pouvait comprendre l'attrait pour ces créatures, qui étaient très douces. Swindle en avait même gardé une ou deux pour lui et il en vantait les mérites, que ce soit dans la vie de tous les jours ou au lit. Il préférait les spécimens dociles, Lockdown préférait ceux qui se débattaient ; c'était plus drôle de rendre les plus sauvages impuissants.

Il se demanda à quelle catégorie appartenait celle qu'il avait attrapée. Allait-elle obéir sans discuter ou tenter de lutter ?

Il posa son pouce sur son dos et elle bondit littéralement en avant ; elle faillit tomber de sa main et il la rattrapa de justesse.

- Doucement ! Tu veux te casser le cou ou quoi ?

- Peut-être bien, Lockdown.

Elle avait craché son nom avec mépris. Il haussa les sourcils, intrigué par le fait qu'elle sache son nom. Mais après tout, ce serait peu surprenant si elle était une amie des Autobots. Peut-être avait-elle déjà entendu parler de lui.

- Tu as l'air de bien me connaître, déclara t-il.

- Je ne te connais pas, Lockdown, dit-elle d'une voix plus neutre, plus distante. Je ne t'ai jamais rencontré.

- Tiens donc. Où as-tu appris mon nom, dans ce cas ?

Elle resta silencieuse, évitant son regard. Il glissa son crochet sous son menton et la força à relever la tête.

- Réponds-moi quand je te pose une question, Terrienne, gronda t-il, une menace derrière ses paroles.

- Je n'ai pas à te le dire, rétorqua t-elle platement. Et je ne m'appelle pas Terrienne.

- Je t'appelle comme je veux. Et ne joue pas avec ma patience, Terrienne, ou ça pourrait mal finir.

Pour appuyer ses paroles, il pressa son crochet contre sa gorge. Elle recula précipitamment et se cogna contre ses doigts.

- Alors ? demanda t-il, son crochet à quelques centimètres de son visage.

Elle détourna la tête et finit par murmurer :

- Tu es un chasseur de primes. Tu t'es plusieurs fois attaqué à Optimus Prime et son équipe. C'est difficile de ne pas s'en rappeler.

- Tu m'as l'air d'être proche d'eux.

Elle haussa les épaules.

- Pas vraiment. Depuis que je suis dans ce vaisseau, je m'éloigne d'eux.

Lockdown cligna des optiques, une fois, deux fois. Puis s'esclaffa bruyamment.

- Primus ! T'es une marrante, toi !

Andrea plissa les yeux, lui lançant un regard noir.

- Arrête de rire.

Lockdown continua de ricaner.

- Arrête de rire ! Il n'y a rien de drôle dans ce que j'ai dit ! Au final, tu es comme les autres. Tu te moques alors que j'ai seulement exprimé mes pensées.

- Pas ma faute si tu as une drôle de façon de penser, rétorqua t-il en calmant les soubresauts qui agitaient son corps.

Andrea déglutit et se mordit les lèvres. Il répétait exactement ce que tous les autres humains lui avaient asséné durant toute sa vie. Il n'était pas comme les rares personnes qui l'avaient acceptée et aimée, sans jamais la traiter de bizarre. Elle avait déjà perdu l'un d'eux ; elle allait bientôt perdre tous les autres.

Quelque chose frémit en elle. Une partie malmenée, blessée, et furieuse. Une partie qui en avait assez de se taire et d'endurer. Une partie qui voulait hurler, sans prendre garde au fait qu'elle était à la merci d'un géant cruel.

Alors les mots s'échappèrent de ses lèvres avant qu'elle n'ait pu les retenir :

- Pourquoi es-tu encore vivant, Lockdown ?

Il cessa immédiatement de rire et devint parfaitement immobile. Elle aurait dû s'arrêter là, mais la bête avait été lâchée.

- Pourquoi faut-il que les pourritures comme toi continuent de vivre alors que les justes disparaissent ?! cria t-elle. Pourquoi t'en es-tu tiré alors qu'il est mort ?! Pourquoi dois-je supporter ton mépris et celui des autres et ne plus ressentir la douceur de mes parents, de Yuma, de Prowl ?!

Elle fut brusquement enserrée par la main du chasseur de primes, qui lui arracha un glapissement de douleur. Ses optiques brillaient comme deux charbons ardents, prêts à la réduire en cendres.

- Tu connaissais Prowl ? demanda t-il d'une voix trop calme.

Même si elle venait de réaliser, avec effroi, qu'elle était allée trop loin, il lui resta suffisamment de courage pour siffler :

- Qu'est-ce que ça peut te faire ? Il n'est plus de ce monde !

- Oh, détrompes-toi, ça m'intéresse beaucoup de savoir que ma marchandise a eu un lien avec une petite peste qui m'a volé de l'équipement et qui m'a humilié. Tu tenais beaucoup à lui, hmm ?

Andrea serra les dents et se garda de lui donner une quelconque réponse. Lockdown se leva de son siège et la porta à la hauteur de son visage.

- Tu sais, je n'ai jamais eu l'occasion de régler mes comptes avec ce cyberninja de malheur… Mais je peux m'arranger avec ce qu'il a laissé derrière lui.

Andrea allait mourir. Au plus profond d'elle-même, elle savait que le monstre en face d'elle ne la laisserait pas quitter cet endroit vivante, et que cela ne se ferait pas sans souffrance. Si elle devait partir, autant que ce soit grandiose, avec une dernière insulte à la face de ce monde qui s'était constamment moqué d'elle.

Alors elle se racla la gorge, aspira une grande goulée d'air et lui cracha un long filet de bave au visage.

Lockdown rugit de dégoût et la jeta comme une poupée de chiffons dans le creux du siège. Elle se roula en boule pour amoindrir le choc, mais elle fut tout de même sonnée par l'atterrissage brutal.

- Sale petite vermine ! tonna Lockdown d'une voix enragée.

Il continua de hurler plusieurs insultes ; chaque cri transperçait son crâne comme un éclair douloureux, tandis que tout son corps la lançait, mille petites aiguilles s'enfonçant dans sa chair.

Le chasseur de primes inspira profondément pour se calmer, puis il y eut un éclat de lumière aveuglant. L'instant d'après, il était debout sur le siège, aussi grand qu'Andrea.

Elle cligna des yeux. Était-ce le choc qui la faisait délirer ? Lockdown eut un sourire mauvais devant son expression consternée.

- Le déplacement de masse, tu connais ? Tu vas adorer.

Son ton ne présageait rien de bon. Il fit un pas en avant. Instinctivement, elle recula, jusqu'à ce que son dos se cogne contre le dossier du siège.

- Allons, allons, il n'y a pas de quoi avoir peur, chuchota Lockdown avec un faux air rassurant. Mais tu l'as cherché.

- N'approche pas, gronda t-elle en montrant les dents. Sinon…

- Sinon quoi ? rétorqua t-il en faisant un autre pas. Tu vas me mordre ? Tu vas te casser les dents, pauvre petite.

- Va au diable.

- Tu as de la répartie. J'aime ça. Tu es comme Prowl ; toujours à résister, à refuser la solution de facilité. Je sens qu'on va bien s'amuser, comme je me suis amusé avec lui.

Il se tenait devant elle, à présent, et il la dominait de toute sa hauteur, interdisant tout échappatoire.

- J'aurais bien aimé qu'il voit ça. Qu'il me regarde en train de mater cet esprit combatif. Dommage.

Sur ces mots, il la saisit par la gorge, la souleva et la plaqua contre le dossier du siège. Elle poussa un cri étranglé et ses jambes se débattirent dans l'air, s'agitant comme les nageoires d'un poisson hors de l'eau. Lockdown saisit le col de sa chemise dans son crochet et tira d'un coup sec. Le tissu céda comme du papier et tomba en lambeaux, dévoilant son corps tanné.

- Arrête !

Il se contenta de lui lancer un rictus noir, dépravé, puis il arracha son pantalon avec la même violence. Poussant une clameur horrifiée, Andrea parvint à soulever ses jambes et à planter ses pieds contre son torse. Elle essaya de le repousser, en vain. Même à cette taille, il restait plus fort qu'elle.

Avec un ricanement sardonique, il la jeta à terre. De sa main valide, il la saisit par les cheveux, d'une poigne de fer ; de son crochet, il enleva le moindre morceau de tissu qui restait, jusqu'à ce qu'elle soit complètement nue, éraflant sa peau au passage.

Andrea continuait de hurler. Elle tenta de griffer le bras du robot, mais elle ne réussit qu'à se casser les ongles.

- Non ! s'égosilla t-elle.

- Vas-y, continue de te débattre ; ça me divertit.

- Non ! Arrête, lâche-moi, lâche-moi ! Prowl, aide-moi ! Prowl ! PROWL !

Les morts ne peuvent pas venir au secours des vivants. Les morts ne peuvent pas protéger ce qu'ils ont laissé derrière eux. Il n'y a que les vivants qui peuvent le faire.

Lockdown allait continuer lorsqu'une une explosion assourdissante retentit, secouant le vaisseau dans tous les sens.

- Bordel, c'était quoi ça ?! s'écria t-il en se redressant.

Il reprit sa taille normale et se précipita vers le poste de commande. Andrea resta immobile, encore sous le choc, puis des larmes coulèrent silencieusement lorsqu'elle réalisa qu'elle avait échappé de peu à ça.

Avec frénésie, Lockdown évalua les dégâts : un des réacteurs avait éclaté, faisant perdre de la puissance au vaisseau. Cela lui sembla tout sauf naturel : la machinerie avait été réduite en pièces. Il fouilla dans les images enregistrées par les caméras et découvrit qu'un trou avait été creusé dans le ventre du vaisseau. Mais il eut beau chercher, il ne trouva nulle part une quelconque trace laissée par un intrus.

Jurant entre ses dents, il saisit la Terrienne dans une main et s'enfonça dans les entrailles du vaisseau. Les sens aux aguets, il tendit l'oreille pour déceler le moindre bruit suspect, la moindre preuve que quelqu'un s'était introduit dans son domaine. Puis, au beau milieu du couloir, il tomba sur une autre Terrienne.

Une Terrienne. Parmi toutes les choses possibles et imaginables.

La femme noire et ronde, à la peau dépigmentée ici et là, observait tranquillement ses ongles. C'est à peine si elle bougea lorsque Lockdown s'approcha.

- Qu'est-ce que tu fous là ? siffla t-il en resserrant sa prise sur sa prisonnière.

Andrea lâcha un petit couinement de douleur. L'inconnue leva les yeux, des yeux rouges, qui s'assombrirent lorsqu'ils tombèrent sur l'humaine.

- Je suis simplement ici pour te dire, déclara t-elle d'une voix qui crissait comme le verre pilé, que tu as fait la plus grosse connerie de ta vie.

L'instant d'après, une furie lui bondit sur le dos. Une main griffue lui saisit le poignet et, avant qu'il n'ait pu réagir, elle lui brisa le bras d'un coup de coude.

Il poussa un rugissement de douleur et la Terrienne lui glissa des doigts. Un coup de pied bien placé l'envoya valdinguer dans un mur.

Andrea vola. Pendant un moment, elle flotta dans les airs. Puis la gravité la rattrapa et la précipita vers le sol.

Deux mains la rattrapèrent avec délicatesse. Elle cligna des yeux, étourdie, puis deux optiques rouges et familières jaillirent dans son champ de vision.

- Tu n'as rien de cassé ? demanda une voix nouée par l'angoisse.

Andrea mit un temps à répondre, comme si son cerveau tournait au ralenti. Au final, un seul mot parvint à franchir ses lèvres :

- …Slipstream ?

Un courant d'air froid la fit frissonner et elle se rendit compte, avec horreur, qu'elle était nue, elle était nue, vulnérable et Slipstream pouvait entièrement la voir. Elle poussa un gémissement apeuré et se recroquevilla sur elle-même, cachant son corps du mieux qu'elle le pouvait.

Elle n'eut pas besoin d'expliquer quoi que ce soit. Elle n'eut pas besoin de prononcer un seul mot. Slipstream comprit immédiatement.

Elle avait compris dès l'instant où elle avait entendu ses cris.

Le plus doucement possible, elle installa l'humaine tremblante dans son cockpit. Elle ne voulait pas qu'elle voit ce qui allait se passer ensuite. Puis elle se tourna vers Lockdown. Le chasseur de primes se relevait difficilement, frottant son crâne endolori. Ce moment d'inattention lui fut fatal.

Un coup de feu retentit. Lockdown tomba au sol, sa jambe droite explosée. Son hurlement résonna entre les murs du vaisseau.

- Attends… Attends ! s'exclama t-il d'une voix enrouée en la voyant approcher.

- Attendre quoi ? Tu es déjà mort, Lockdown, siffla Slipstream avec mépris.

Elle abattit son talon sur son torse, arrachant un bruit blanc de sa boîte vocale.

- Tu es mort à l'instant même où tu as posé tes sales pattes graisseuses sur mon humaine.

Elle saisit sa tête entre ses mains et tira jusqu'à ce qu'un horrible bruit de déchirure se fasse entendre. Elle plongea ses griffes dans son châssis et saisit le spark sur le point de s'éteindre, qu'elle brisa en petits morceaux ; les braises mourantes s'évanouirent dans l'air. Mais cela ne la calma guère ; sa rage faisait bouillir l'énergon dans ses veines, son spark avait soif de violence. Ses mains mirent le cadavre en pièces, membre par membre, câble par câble, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien sinon un amas de morceaux fumants, qu'elle cribla de balles pendant un temps infini.

Lorsqu'elle eut fini, lorsque le corps devint méconnaissable, elle abaissa ses blasters et poussa un long soupir de fatigue. Elle se traîna hors du couloir et jusqu'à la salle des commandes. Elle modifia la trajectoire du vaisseau, qui fit demi-tour et se dirigea de nouveau vers la Terre.

Une fois que ce fut fait, elle sortit Andrea de son cockpit. L'humaine avait couvert ses oreilles de ses mains et tremblait de tous ses membres.

- C'est fini, Andrea, murmura la fembot d'une voix douce. Tu n'as plus rien à craindre.

La Terrienne serra violemment les paupières.

- Ne me regarde pas… je t'en supplie ne me regarde pas.

Slipstream détourna poliment la tête. Elle connaissait peu les humains et leurs étranges coutumes, mais elle savait qu'ils quittaient rarement l'étrange armure souple qui les recouvraient. Si se retrouver sans armure mettait Andrea dans un tel état, alors il lui fallait trouver une solution, et vite. Elle fouilla la pièce du regard et avisa un morceau de tissu sur une table. Elle le saisit d'une main, arracha avec ses dents la partie sale et tendit le reste à Andrea.

- Tiens, couvre-toi avec ça.

L'humaine grimaça en voyant le tissu, mais elle obtempéra.

- Est-ce que tu pourrais fermer les yeux, s'il-te-plaît ? demanda t-elle d'une petite voix.

Slipstream haussa un sourcil.

- Tu veux dire, éteindre mes optiques ?

- Si tu éteins tes optiques, est-ce que ça veut dire tu ne me verras pas ?

- C'est ça.

Et pour le prouver, elle les éteignit. Elle sentit Andrea gigoter dans sa main, mais elle ne cilla pas et demeura immobile, jusqu'à ce que l'humaine lui donne le feu vert.

Andrea avait noué le tissu autour de son cou et de sa poitrine, comme un paréo qui lui arrivait jusqu'aux genoux. Le vêtement dégageait la même puanteur que Lockdown, mais elle préférait ça plutôt que de rester une seconde de plus en tenue d'Eve.

- …On touchera le sol dans une dizaine de minutes, finit par déclarer Slipstream après un silence inconfortable.

Dix minutes. Dans dix minutes elle sortirait de cet enfer. Andrea poussa un soupir de soulagement. Puis un détail lui revint en mémoire.

- Et Optimus ?

- Quoi Optimus ?

- Où est-il ? Est-ce qu'il va bien ? demanda t-elle, inquiète.

Slipstream lui lança un regard noir.

- Je n'en sais rien, Andrea. Je suis venue ici pour toi, pas pour lui.

- Alors j'irai le chercher seule, rétorqua l'humaine.

La Seeker en resta abasourdie.

- Toute seule ? Dans ce vaisseau immense ? Ne me fais pas rire !

- Je n'essaie pas de te faire rire.

Slipstream se pinça l'arête du nez.

- Est-ce que tu aurais oublié, siffla t-elle entre ses dents, que je suis une Décepticon et que c'est un Autobot ?

- Je me contrefous de ça ! hurla Andrea, faisant sursauter Slipstream. Je me contrefous d'une rivalité qui n'a pas sa place ici ! Je me contrefous royalement des factions ! Tu me rends heureuse, Optimus rend ma sœur heureuse ET C'EST TOUT CE QUI COMPTE, BORDEL DE MERDE !

Aussi vite que son accès de colère avait jailli, il disparut, ne laissant rien sinon une femme pantelante et épuisée. Ses yeux brillaient, rougis par le sang et noyés par des larmes qui allaient explosaient d'un moment à l'autre. Elle détourna la tête, poings serrés, refusant de faire face à la géante aux yeux de rubis.

- Fais-moi descendre, murmura t-elle au bout d'un moment.

Slipstream se contenta de resserrer sa prise sur elle. L'humaine allait protester, mais la Seeker la coupa d'une voix calme et fatiguée :

- Si je te prouve qu'Optimus Prime va bien… est-ce que ça te rendra heureuse ?

Andrea ne répondit pas verbalement, de peur que cela trahisse la boule qu'elle avait dans la gorge, alors elle hocha la tête. Elle sentit Slipstream bouger ses mains ; l'instant d'après, elle se retrouva pressée contre son cockpit. Elle allait lui demander ce qu'elle faisait lorsqu'un bourdonnement résonna dans ses oreilles.

Après tout le temps qu'elle avait passé avec Prowl, elle parvint sans difficulté à reconnaître ce son. Ce qu'elle entendait, c'était le spark de Slipstream.

Cette vibration était familière et en même temps différente ; elle lui rappelait la sérénité et la sécurité qu'elle ressentait lorsque Prowl la serrait contre son châssis. Une sensation d'apaisement l'envahit et elle s'agrippa à Slipstream. Elle ignorait quoi penser ; elle savait seulement que tant qu'elle restait près de ce son, elle ne risquait rien.

Slipstream approcha son autre main pour lui caresser les cheveux, mais elle se ravisa. Il valait mieux éviter de trop la toucher, après ce qu'elle venait de vivre. Il y avait quelque chose d'agréable à la tenir près de sa source de vie, quand bien même son spark saignait. Elle garda un visage impassible tandis qu'elle se mettait en route vers la salle où Lockdown gardait ses trophées. Quand elle avait piraté le système de communication des Autobots il y a plusieurs mois, ç'avait été une simple mesure de sécurité ; elle n'aurait jamais imaginé que ça la mènerait aussi loin. Que serait-il arrivé si sa paranoïa ne l'avait pas mené à prendre cette décision prudente ? Elle secoua la tête et se concentra sur l'humaine qu'elle portait délicatement dans ses mains, pour ne pas céder face aux pensées sombres qui menaçaient de dévorer son esprit. Mais il restait une vérité qui lui tordait les boyaux et qui avait été marqué au fer rouge dans sa mémoire.

Slipstream avait mal. Les Décepticons ne devaient pas montrer qu'ils avaient mal. Alors elle se tut.

Lorsqu'elle ouvrit la porte, ses optiques tombèrent sur Optimus, qui se débattait rageusement contre ses liens. Il y était allé tellement fort que les câbles avaient commencé à scier son armure, faisant couler un peu d'énergon. En entendant quelqu'un entrer, il renversa la tête en arrière, pour voir Slipstream à l'envers dans son champ de vision.

- Qu'est-ce que tu fais là ? s'exclama t-il, furieux et confus. Tu es une alliée de Lockdown ? Où est-il ? OÙ EST ANDREA ?!

- Juste ici, dit-elle simplement en tendant les mains.

- Optimus, tu saignes ! s'écria Andrea, horrifiée.

- Ce n'est rien, c'est superficiel… Mais, et toi ? Que s'est-il passé ? J'ai entendu des coups de feu…

Un hoquet s'échappa de la gorge nouée de la danseuse.

- Slipstream… Elle m'a sauvée…

Dire que le Prime était abasourdi serait un euphémisme. Il n'arrivait pas à croire qu'une Décepticon, une clone de Starscream qui plus est, soit venue en aide à une humaine. Quel intérêt avait-elle à y gagner ?

- Pourquoi… commença t-il.

- Je n'ai pas à te le dire, le coupa sèchement Slipstream, qui le fixait d'un regard mauvais.

Il fronça les sourcils, mais il comprit qu'il ne pourrait rien en tirer.

- Et… Et Lockdown ?

- Mort, annonça froidement la Seeker. Il ne nous embêtera plus.

Sur ces mots, elle tourna les talons.

- Attends ! s'exclama Optimus. Où vas-tu ?!

- J'ai montré à Andrea que tes jours n'étaient pas en danger. J'ai tenu ma promesse ; je n'ai plus rien d'autre à faire.

- Détache-moi !

- Pour que tu fasses quelque chose de stupide ? Il n'en est pas question. Ton équipe viendra t'aider lorsque nous aurons atterri, non ? Alors fermes-la et tiens-toi tranquille.

Optimus s'attendait à ce qu'Andrea proteste, prenne sa défense, mais la danseuse restait silencieuse, ses jambes pressées contre son torse et son visage caché dans ses genoux. Elle lui parut plus petite, plus fragile qu'à l'accoutumée.

Que lui était-il arrivé ? Pourquoi avait-elle crié ?

« Lockdown a tenté de la violer. »

Il aurait sursauté et se serait demandé comment Slipstream avait obtenu sa liaison radio, s'il n'avait pas été aussi horrifié par ce qu'il venait d'apprendre.

Après le dégoût vint la perplexité. Non seulement cette Seeker était venue aider Andrea mais en plus, elle l'avait tiré des griffes d'un sort pire que la mort. Un Décepticon ordinaire ne se préoccuperait pas d'un organique, que ce soit de son intégrité physique ou de ses inquiétudes vis-à-vis d'un Autobot. Cela paraissait beaucoup trop complexe et sincère pour être une manipulation ou une tromperie.

Optimus n'avait jamais vu de robot-soldat faire preuve de bonté. Mais la moindre des choses serait de la remercier.

Il allait ouvrir la bouche lorsque toutes les lumières s'éteignirent.

- Quoi encore ? grogna Slipstream avec exaspération.

- LOCKDOWN ! tonna une voix familière à travers les hauts-parleurs. TU AS CINQ MINUTES POUR ME RENDRE MA FAMILLE AVANT QUE JE NE TRANSFORME TON VAISSEAU EN BOÎTE DE CONSERVE !

- Yuma ? firent Optimus et Andrea en même temps, étonnés.

Le vaisseau piqua brutalement du nez. Slipstream s'accrocha de justesse à la porte.

- Je ne sais pas ce que cette idiote a fabriqué, mais elle va tous nous tuer !

- Yuma ne ferait pas ça ! s'écria Andrea avec indignation.

- Allez au poste de commande et expliquez-lui qu'il n'y a plus de danger ! ordonna Optimus.

- Tu penses sérieusement que je vais obéir à un…

- Slipstream ! la coupa Andrea. Il faut faire vite !

La Seeker jura et disparut, non sans avoir jeté un dernier regard en direction du Prime. Mais il ne resta pas seul bien longtemps.

- Optimus ? chuchota une petite voix.

Il tourna la tête et vit Sari voleter près de son visage. Elle posa un doigt sur son masque pour lui faire signe de se taire. Elle désactiva ses liens et Optimus se releva difficilement, massant ses bras avec une grimace.

- Il faut partir pendant que Yuma fait diversion, expliqua rapidement Sari en lui tendant son jetpack. Tu sais où est Andrea ?

- Sari… Je vous remercie de votre aide, mais il n'y a plus de problème. Lockdown est mort.

La techno-organique écarquilla les yeux. Elle fut encore plus surprise lorsqu'Optimus lui expliqua ce qui s'était passé.

- Slisptream ? Sérieusement ?

- Ne me demande pas pourquoi, je n'en sais rien. Qu'est-ce que tu voulais dire par "faire diversion" ?

- Yuma a utilisé une des dernières inventions de mon père sur le vaisseau : ça a court-circuité le système pour quelques minutes, tout au plus. Elle sait super bien viser !

- Sari… c'est dangereux, ce que vous avez fait.

- Tu penses sérieusement qu'on allait rester assis sans rien faire ? Yuma est flippante quand elle est en colère.

Elle activa ses réacteurs et vint se blottir contre son cou.

- Mais… je suis contente que vous n'ayez rien. On a eu tellement peur…

Optimus poussa un soupir, mi-éreinté mi-soulagé, et posa délicatement une main contre son dos. Ils restèrent immobiles un moment, serrés l'un contre l'autre. Puis les lumières se rallumèrent et ils sursautèrent lorsqu'ils découvrirent Slipstream se tenant dans l'embrasure de la porte, ses lèvres retroussées dévoilant ses crocs acérés.

Ils restèrent un instant à s'affronter du regard. L'atmosphère dans la pièce devint tendue au point de devenir irrespirable.

Puis Andrea éternua et brisa la tension.

La lueur inquiète mais douce qui éclaira les optiques de Slipstream n'échappa ni à Optimus, ni à Sari, tandis que la Seeker soufflait doucement sur l'humaine pour la réchauffer. Et chose plus impressionnante encore, Andrea la laissait faire. Ils se gardèrent de dire quoi que ce soit, de peur d'interrompre cette étrange scène.

Avec une dernière secousse, le vaisseau se posa et le petit groupe se dirigea vers la sortie.

Optimus n'avait jamais été aussi heureux de ressentir le vent caresser son armure. Il entendit une exclamation de joie et vit Yuma courir vers lui, les lèvres tremblantes. Il posa un genou à terre et l'accueillit dans ses bras. Son épouse hoqueta contre son châssis, essayant tant bien que mal de retenir ses sanglots.

Si elle avait perdu ceux auxquels elle tenait… elle n'aurait pas pu le supporter.

Elle entendit quelqu'un l'appeler et Optimus se tourna pour dévoiler Slipstream, Andrea penchée au rebord de sa paume. Sans un mot, la fembot posa l'humaine à terre, tandis que Yuma descendait de son mari.

Les deux sœurs s'élancèrent en avant et se jetèrent dans l'étreinte de l'autre, agrippées l'une à l'autre comme si elles avaient peur que leur moitié disparaisse. Les digues cédèrent et elles pleurèrent à chaudes larmes, leurs cheveux poisseux de sueur et leur cœur sur le point d'éclater.

Puis Andrea, vidée de ses forces, tomba en avant. Yuma la soutint et l'empêcha de se fracasser au sol. Elle sentait, avec crainte, que quelque chose d'affreux lui était arrivé. Elle souleva sa sœur dans ses bras, comme une poupée désarticulée.

- Je… veux rentrer à la maison… gémit Andrea.

Yuma hocha la tête. Cependant, avant de se mettre en marche, elle leva la tête vers la Seeker. Celle-ci avait détourné le regard, ses dents enfoncées dans sa lèvre inférieure.

- Slipstream ?

- Quoi ? gronda t-elle, sur le point de perdre son sang-froid.

Est-ce qu'elle allait lui dire de disparaître ? De ne plus s'approcher de sa sœur ? De partir avant qu'elle n'appelle la Garde d'Élite ?

- Merci… Merci infiniment.

Le spark de Slipstream manqua un battement. Elle crut pendant un instant que l'humaine se moquait d'elle, mais elle lui souriait avec toute la gratitude du monde.

Leurs regards se croisèrent. Il n'y avait plus de factions, plus de différence d'espèce, plus de haine ancienne ou d'incompréhension… simplement la reconnaissance d'une sœur et l'ébahissement d'une marginale. Finalement, Slipstream parvint à reprendre ses esprits et elle murmura deux petits mots, simples mais remplis d'honnêteté :

- De rien.