Quatre était pensif. Lyra. Eric lui en avait parlé. Il la connaissait presque aussi bien que lui rien qu'en l'écoutant parler. Elle l'intriguait, mais en même temps, elle l'agaçait au plus haut point, ce qui n'était pas forcément une bonne chose, car être dans le collimateur d'Eric était très dangereux.

Observant les Novices Natifs, Quatre repéra la fille en question discuter avec eux. Il venait d'annoncer qu'ils allaient mettre en place un jeu pour tester leur capacité à s'entraider dans les situations difficiles. C'était la première fois qu'une telle chose était mise en place lors d'une Initiation, et si cela fonctionnait, Quatre avait bien envie de la proposer pour les prochaines Initiations.

L'année passée, ils leur avaient fait passer un simple test écrit où des questions parfois tordues avaient été rédigées. Chaque réponse correcte ou le plus censé possible rapportait un point. Ils avaient eu beaucoup d'échecs chez les Natifs avec ce test, mais les Sincères et les Altruistes, eux, les avaient réussis haut la main...

Pendant que les Novices discutaient entre eux, Quatre observait les jeunes Natifs. En tant que Transfert, il ne connaissait pas bien les enfants des Audacieux, de visage, peut-être, certains lui étaient familiers, mais il pensait mieux reconnaître leurs parents. Les uns après les autres, il évalua donc mentalement leurs capacités afin de pouvoir les proposer à un poste une fois qu'ils seront admis comme Audacieux. Il trouvait d'ailleurs le système d'élimination totalement injuste, car si le Test avait dit que tu serais mieux chez les Audacieux, alors il n'y avait pas à tergiverser, tu y allais, tu t'entraînais et tu devenais l'un des leurs. Pourquoi éliminer les plus faibles ? Même quelqu'un de chétif pouvait servir...

Quand son regard tomba sur Lyra, Quatre nota qu'elle était plutôt petite, un mètre soixante, environ, et mince. Il vit rapidement qu'elle n'avait pas grand-chose des atouts qui faisaient d'elle une jeune fille de son âge... Malgré une solide grande-gueule et une force physique non négligeable, elle restait une enfant, physiquement parlant, et sa copine Leona n'avait rien à lui envier.

Eric avait décrit Lyra comme un petit poison sur jambes. Quand il lui avait raconté qu'elle l'avait giflé le premier jour quand il avait annoncé que les règles avaient changé, Quatre avait explosé de rire et s'était attiré les foudres de son ami. De là était partie leur inimitié, du moins celle d'Eric car Quatre n'avait pas encore eu l'occasion de discuter de tout ça avec cette fille. Il pensait cependant profiter de la convalescence d'Eric pour le faire et en apprendre plus sur celle qui semblait tant obséder le macho de leur promotion.

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Quatre laissa son groupe discuter entre eux durant une bonne partie de la matinée avant de les rassembler en leur demandant s'ils avaient trouvé une idée qui pourrait faire office de Test d'Affection. Certains proposèrent des combats armés, un peu comme une simulation de jeu de guerre, tandis que d'autres présentèrent plutôt un parcours du combattant avec l'élimination à la clef.

Quatre écouta tout le monde et sembla bien plus emballé par la seconde idée. Être un Audacieux c'était avant tout pouvoir courir, sauter et grimper partout afin d'atteindre les zones où les autres ne pouvaient accéder. Les Audacieux étaient la Police de la ville, ils devaient donc être réactifs et ne pas avoir peur de sauter le gouffre entre deux immeubles ou prendre le train en marche.

Quatre valida donc le parcours du combattant et annonça aux Novices qu'il aurait lieu dans la semaine, le temps de trouver le lieu adéquat et de tout mettre en place. Et pour cela, il allait avoir besoin de toute l'aide possible et de temps, et il décida de donner leur journée à ses élèves. Il se rendit ensuite chez Max et lui exposa le projet.

À sa grande surprise, le Leader accepta l'idée du jeu en guise de second Test, et fut très emballé par le parcours du combattant. Il donna carte blanche à Quatre pour mettre tout ça en place en lui demandant que ce soit réalisé avant la fin de la semaine afin de ne pas perturber le reste de l'Initiation.

Quatre s'en donna donc à cœur joie et recruta tous ceux qui avaient les capacités pour l'aider à installer des épreuves diverses et variés, pas insurmontables, mais suffisamment compliquées pour tester toutes les capacités des Novices. Ils se retrouvèrent à la fin de la journée à plus de trente Audacieux et certains décidèrent de partir dès maintenant dans la partie inhabitée de la ville en ruines afin de repérer les immeubles les plus sûrs pour mettre les épreuves en place.

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À l'aide des caméras de surveillance qui étaient disséminées dans toute la ville, Max observait la mise en place du jeu proposé par Quatre. C'était une très bonne idée pour tester en profondeur les capacités des Novices, qu'elles soient physiques, intellectuelles ou psychologiques, en les obligeant à affronter leurs propres capacités.

L'année passée, le test écrit avait donné des résultats très médiocres et les Audacieux avaient quasiment tous échoué. Quatre avait donc carte blanche pour installer son jeu sur autant de superficie qu'il le désirait. Les ruines de la ville étant bien plus étendues que la zone habitée, c'était un jeu d'enfant de trouver des endroits à escalader, où il fallait ramper, sauter... De quoi tester les Novices sur tous les aspects.

Max était ravi. Il ne doutait pas que Quatre irait loin chez les Audacieux malgré sa Faction de naissance. Avec Eric, il leur avait déjà annoncé qu'ils étaient dans les petits papiers des autres Leaders Audacieux afin de les remplacer le moment venu. Les deux autres Leaders avec Max commençaient en effet à vieillir, ainsi que lui-même, alors que chaque année la Faction accueillait de plus en plus de jeunes... Ils devaient donc se rendre à l'évidence qu'ils allaient devoir céder leur place un jour ou l'autre et renouveler la tête de file afin d'apporter des idées fraîches pour faire évoluer la Faction.

En repensant à ses futurs successeurs, Max songea à Eric. Il ferait un bon Leader malgré sa grande gueule et sa propension à s'emporter trop rapidement. L'image de Lyra lui sauta alors à l'esprit et pendant une seconde, il se demanda si cette fille, qu'il pensait bien sous tous rapports, pourrait être d'un bénéfice quelconque à Eric.

Fille d'Albert, le Gardien-Chef de la Clôture, la jeune fille semblait solide et n'avait pas hésité à remettre son Instructeur à sa place dès le premier jour en montrant clairement son désaccord avec ses paroles. Cela lui avait valu une haine viscérale de la part d'Eric, car selon lui, elle serait rebelle, poison, peste, et autres surnoms affectueux... Mais il n'y avait pas de Faction pour ce genre de personnes.

Se détournant des écrans, Max décida d'aller rendre visite à Eric à l'Infirmerie. Il ne savait toujours pas exactement ce qu'il s'était passé la veille, mais il avait été passé à tabac par deux audacieux et Max comptait bien les retrouver et les punir en conséquence.

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— Leader...

Max fut étonné qu'Eric le nomme par son titre. C'était rare quand quelqu'un l'appelait de cette manière, surtout ceux qui travaillaient pour lui.

— Comment ça va ? demanda l'homme en s'approchant du lit. Ils ne t'ont pas raté.

Eric grimaça. Max le connaissait depuis deux ans, depuis son arrivée chez les Audacieux, et il s'était très bien intégré à sa nouvelle Faction, d'où le fait qu'il soit Instructeur pour les nouveaux Novices. Quatre aussi avait réussi à creuser son trou, poussé par l'envie de s'éloigner des Altruistes et de détacher cette image lisse et propre que les gens avaient de lui.

— Tu peux me décrire ceux qui t'ont fait ça ? demanda soudain Max.

Eric secoua la tête. Allongé contre des coussins, il avait le torse bandé, une arcade explosée et la lève fendue.

— Ils me sont tombés dessus après que je sois sorti du réfectoire, vers vingt heures, expliqua-t-il. Tout ce que je peux te dire c'est qu'ils sont plus grands que moi, ce qui n'est pas bien difficile vu que les Audacieux sont tous des géants.

Max pinça la bouche. Eric mesurait environ un mètre soixante-dix, peut-être soixante-quinze, ce qui était une taille correcte pour un garçon de son âge, mais si ses agresseurs étaient effectivement plus grands que lui, cela réduisait du coup déjà un peu le champ de recherches, car des Audacieux géants, en fin de compte, il n'y en avait pas tant que ça.

— Bon, repose-toi, je vais essayer de voir ce que je peux entendre dans les couloirs, dit alors Max, les mains posées sur le pied du lit. Tu penses être remis pour la semaine prochaine ?
— J'ai deux côtes fêlées et des bleus, c'est tout, ça fait juste mal quand je respire, répondit Eric en hochant la tête. Si je ne fais pas d'excès cette semaine, cela devrait aller. Mais je n'ai pas l'intention de rester couché jusqu'à lundi, pas question.
— Fais comme tu peux, ce n'est pas pressé, Quatre s'occupera de tes Novices et si vraiment, j'irais lui donner un coup de main, répondit Max.

Eric hocha la tête, mais Max vit bien que rester ici l'agaçait. C'était tout à fait normal, les Audacieux détestaient rester sans bouger. C'était dans leur nature, ils devaient bouger, marcher, courir, sauter, c'était un besoin presque vital pour certains.

Depuis que Max était devenu l'un des Leaders Audacieux, il passait beaucoup moins de temps sur le terrain et parfois, ça lui manquait d'aller patrouiller dans les ruines, mais il avait tellement de choses à faire pour gérer toute cette bande de « sauvages » comme les autres les appelaient qu'il devait se faire violence pour ne pas tout envoyer balader l'espace d'une journée et reprendre son ancienne vie.

Max quitta l'Infirmerie quelques minutes plus tard et décida de se promener un peu dans les zones peuplées, histoire de voir s'il ne pouvait pas capter une discussion qui pourrait l'aider à retrouver les deux agresseurs d'Eric. S'en prendre à l'un des siens est passible d'une forte amende, mais s'en prendre à un Instructeur coûtait encore plus cher, surtout si la raison n'était pas valable.

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Résistant à son envie d'aller rendre visite à Eric, juste histoire de voir s'il allait bien, Lyra décida d'aller se promener loin de l'infirmerie, du réfectoire, de la salle d'entraînement, du dortoir, de tous ces endroits qui lui étaient encore pénibles. Bien sûr, elle n'avait pas le droit d'aller voir ses parents, sa semaine avec eux n'étant qu'exceptionnelle, et ils n'auraient le droit de venir la voir « officiellement » qu'à la fin de l'Initiation, dans deux semaines.

Cependant, malgré un retour à la normale, la jeune fille s'ennuyait ferme. Les autres Novices, aussi bien les Transferts que les Natifs, étaient tous dispersés dans le siège des Audacieux, ayant eu une semaine pour mieux se connaître, mais Lyra s'était rapidement retrouvée toute seule, ne connaissant personne.

Même Leona l'évitait, ce qui ne l'étonnait qu'à moitié car Lyra l'avait immédiatement soupçonnée d'être à l'origine de l'agression d'Eric, et avait donc modifié son comportement envers elle sans même s'en rendre compte. En deux jours, les deux meilleures amies avaient donc rompu, et Leona ne semblait même pas s'en émouvoir, ce qui faisait encore plus souffrir Lyra, qui avait un terrible besoin de parler à quelqu'un de confiance concernant l'intrusion d'Eric dans sa vie...

Assise sur une margelle, les jambes dans le vide, les bras repliés sur le dernier barreau de la rambarde en fer, Lyra laissait son regard s'évader dans la peuplade qui se pressait dans la Fosse. Elle était là depuis une bonne heure, à observer les gens en essayant de se rassurer, de se convaincre qu'un bain de foule ne pouvait pas être mortel.

En effet, jour et nuit, il y avait du monde ici et malgré sa peur de la foule, Lyra aimait bien regarder les gens aller et venir. Où allaient-ils ? D'où venaient-ils ? À quoi pouvaient-ils bien penser tout en se dirigeant là où ils étaient attendus ? Tant de questions qui n'auront jamais de réponses...

Le menton sur les bras, elle capta soudain une silhouette familière qui marchait rapidement en passant entre les gens sans même s'excuser. Certains lui jetèrent des regards durs, mais elle les ignorait. Intriguée, Lyra étudia son trajet puis se releva et pénétra dans les étroits couloirs de pierre qui serpentaient dans le sous-sol du siège. Elle tomba nez à nez avec son amie d'enfance pile là où elle avait estimé leur rencontre.

— Ah ! Te voilà ! lança Leona en la reconnaissant. Je te cherchais.
— Pas moi, répondit Lyra. Tu cours où comme ça ?
— Il paraît que Max pose des questions sur l'agression d'Eric, répondit Leona en croisant les bras. Je voulais juste te prévenir.
— Me prévenir de quoi ? s'étonna Lyra en haussant un sourcil.
— Que c'est toi qui es soupçonnée. J'ai entendu des gens qui parlaient d'une fille aux cheveux rouges, et je n'en connais pas trente-six...

Lyra sentit le sang se retirer de son visage et serra les mâchoires.

— Tu as du mal entendre, dit-elle. Pourquoi on me soupçonnerait d'avoir attaqué mon Instructeur, je fais une tête de moins que lui...
— Il paraît qu'Eric aurait dit à Max que tu lui aurais dit que c'était toi qui...

Abasourdie, Lyra fit taire Leona.

— C'est complètement stupide ! s'exclama-t-elle. Tu t'entends parler ? Est-ce que tu crois vraiment que dans l'hypothèse où j'aurais pu vouloir du mal à mon Instructeur, j'aurais été le lui dire ? Leona, c'est débile !

Serrant les mâchoires, Lyra se détourna. Elle savait pertinemment que son amie était à l'origine de tout ça, alors pourquoi lui mentait-elle aussi effrontément ? Lui faisant face, Lyra la toisa.

— On sait toutes les deux qui est à l'origine de cette histoire ! siffla-t-elle.
— Oui, toi.

Lyra haussa les sourcils et secoua la tête, effarée devant l'aplomb de celle qui avait été jadis sa meilleure amie.

— Non, Leona. Non, ce n'est pas moi... dit-elle doucement. C'est toi qui as fait tabasser Eric, je le sais, ce n'est pas la peine de me mentir, ok ? Je te connais trop bien, je sais que tu n'as pas accepté qu'il me corrige pour mon insolence, alors oui, j'avoue, il y est peut-être allé un peu fort, mais je l'avais mérité !
— Personne ne mérite d'être corrigée pour avoir exprimé ses pensées ! répliqua Leona.
— Chez les Audacieux, si ! Surtout quand tu es un putain de Novice et que la seule chose qu'on demande pendant trois semaines c'est de fermer ta gueule et de dire « Oui, Monsieur » !

Lyra serra les poings et Leona se détourna soudain.

— Où tu vas ? demanda Lyra.
— Dire la vérité à Max, que tu as tout monté pour punir Eric de t'avoir blessée !
— C'est un mensonge et tu le sais !
— Max ne le sait pas.

Lyra sentit brusquement la colère enfler en elle. Elle devait réagir maintenant, sinon Leona allait s'en tirer et c'était elle, innocente, qui allait payer les pots cassés.

Agacée, elle la chopa par le bras et l'entraîna au pas de course jusqu'à l'infirmerie, bien décidée à la confronter à Eric. Leona se rebiffa et tenta d'échapper à son amie, mais elle avait toujours eu la poigne plus solide qu'elle. Lyra dû quand même la traîner et la pousser dans les couloirs heureusement déserts.

Arrivées devant la porte de l'infirmerie ouverte, Lyra y bouscula Leona qui trébucha sur les carreaux de terre cuite du sol et l'infirmière de garde leur tomba aussitôt dessus.

— Qu'est-ce qui se passe, l'une de vous deux est blessée ? demanda-t-elle.

Lyra la regarda. Ce n'était pas la même que le matin et elle secoua alors la tête et demanda à parler avec Eric. La femme lui indiqua un lit un peu plus loin et Lyra poussa une Leona plus que réticente jusqu'à leur Instructeur.

— Quel débarquement, s'étonna celui-ci. Qu'est-ce qui se passe de si urgent ?
— Rien en rapport avec notre Initiation, lâcha Lyra. Allez, dis-lui un peu ce qui est en train de se passer ! Dis-lui donc ce que tu viens de me dire !

Elle bouscula Leona qui la repousse brutalement. Surprise, Lyra trébucha et tomba sur les fesses. Eric se redressa aussitôt.

— Aide-la à se relever ! ordonna-t-il. Tu entends, Leona ?
— Pourquoi je ferais ça ? rétorqua la jeune fille sur un ton mauvais. Après tout, c'est une traitresse, non ? Elle s'est rebiffée et maintenant, elle a droit à des traitements de faveur. Ce n'était rien ça, il y a pire qui t'attend, espèce de...
— Leona ! tonna Eric.

La jeune fille sursauta et serra les mâchoires. Elle regarda Lyra, toujours assise sur le sol, choquée, puis tourna les talons et disparut en courant.

— Rattrapez-la, ordonna alors Eric à deux Audacieux en faction devant l'infirmerie. Amenez-la à Max.

Les deux hommes partirent sur les pas de Leona, et Eric se tourna alors vers Lyra, assise en tailleur sur le carrelage. Incapable de bouger, elle regardait les portes de l'infirmerie. Une étrangère. Voilà ce qu'était devenue sa meilleure amie. Une totale étrangère...

— Lyra ?

La jeune fille sursauta et regarda Eric, assis au bord de son lit, prêt à le quitter pour l'aider à se relever. Elle se releva en silence et se frotta le visage avant d'aller s'asseoir sur une chaise tandis que son Instructeur se remettait au lit.

— Qu'est-ce qui vient de se passer ? demanda-t-il alors. Pourquoi est-ce que tu l'as amenée ici ? Et c'est quoi toute cette histoire, je ne comprends plus rien...

Lyra s'ébroua et lui raconta ce que Leona lui avait dit, quelques minutes plus tôt, dans un couloir proche. Eric parut très surpris d'entendre les élucubrations de Leona.

— Max est venu me voir, ce matin, dit-il. Et il n'a jamais mentionné ton nom, ni même celui de ton amie. Je pense qu'elle est en train de faire passer une fausse rumeur et sa réaction tout à l'heure me conforte dans cette idée.
— Mais pourquoi ?! s'exclama alors Lyra. Leona est ma meilleure amie ! Elle ne pourrait pas me trahir comme ça !
— Je pense que je sais pourquoi.

Lyra se retourna si brusquement que son dos lui fit mal et elle plissa un œil en regardant Inès, l'une des amies d'Eric, s'approcher du lit et s'y asseoir avec grâce.

— Je viens de croiser ton amie, Novice, dit-elle. Elle était avec deux de nos gardes, et elle ne semblait pas en mener large.
— Je m'appelle Lyra, grommela la concernée.
— Peu importe ton nom, ma chérie, mais si ton amie ne parle pas à Max, j'ai peur que la dernière fois que l'on entende ton nom ce sera lorsque ton corps sera remonté du Gouffre...

Lyra laissa échapper un couinement, mais elle ne savait pas s'il était de surprise ou de douleur tellement la trahison de Leona lui faisait mal. Elle sentit alors le regard d'Eric sur elle et releva les yeux vers Inès. Elle se permit de la détailler un peu et la trouva très belle avec ses longs cheveux noirs et sa frange droite teinte en rouge coupée au ras de ses yeux. Elle avait noué des mèches au-dessus de son crâne, et agrémenté sa coiffure avec des perles dorées. Ses yeux étaient maquillés de noir et sa bouche, de rouge vif.

Lyra baissa les yeux quand Inès la regarda, et la Novice renifla en passant une main sous son nez.

— Tu as l'air si misérable, petit chaton... susurra alors l'Audacieuse. Eric, tu devrais mieux t'en occuper...

Lyra serra les mâchoires et quitta sa chaise. Inès la saisit aussitôt le poignet et lui intima gentiment l'ordre de se rasseoir.

— D'accord, d'accord, je ne dirais plus rien, dit-elle avec un sourire. Sauf une chose. Ton amie, Lyra, elle est tout simplement jalouse.
— Jalouse ? Mais de quoi ? demanda Lyra en reprenant place.

Elle jeta un coup d'œil vers Eric qui ne semblait pas bien comprendre non plus.

— Oui, oui, jalouse... susurra Inès en les regardant tous les deux intensément.
— Elle n'a aucune raison d'être jalouse ! rétorqua alors Eric. Tu crois vraiment que j'ai envie de quoi que ce soit d'un poison sur jambes comme elle ?
— Très délicat... souffla la jeune fille en plissant le nez. Il y a encore du boulot de ce côté...

Inès rigola et posa une main sur son genou en regardant Eric durement.

— Cette petite pense pourtant, et semble même y croire, qu'il y a quelque chose entre vous deux, reprit-elle.

Lyra serra les mâchoires.

— Comment est-ce que je pourrais supporter une relation avec un type comme lui ? dit-elle. C'est un...
— Un petit con, sadique et pervers, je sais, coupa Eric. Ça commence à être lassant, tu sais ?
— Tu vois d'autres qualificatifs ? rétorqua Lyra. Parce que gentil, attentionné et amical, ça ne fait pas partie de ton CV !
— Je ne te permets pas !
— Eh bien ! s'amusa soudain Inès. L'entente est au plus haut, à ce que je vois...
— Tais-toi !

Elle regarda les deux autres avec surprise puis rigola en portant une main à sa bouche. Ils avaient parlé en même temps et, rouge de honte, Lyra pivota sur sa chaise en croisant les bras, tournant le dos aux deux Audacieux.

— Revenons à nos moutons, reprit alors Inès. Lyra, ton amie pense qu'entre Eric et toi, il y a quelque chose, une relation intime, sans doute. Ce n'est pas le cas, je l'ai bien compris. Toujours est-il que si Max apprend que c'est Eric qui t'a démonté le bras en vengeance de ta gifle, ça va mal aller pour tous les deux.
— Je n'ai rien fait de mal, marmonna Lyra. C'est lui qui s'est emballé, avec sa magnifique capacité à prendre sur lui !
— Lyra... gronda l'Instructeur.

Inès pinça les lèvres.

— Tu as raison, gifler son Instructeur n'est pas grave en soit, c'est passible d'une réprimande, rien de plus, dit-elle. Mais Eric risque plus gros, lui. Il s'en est pris physiquement à une Novice. Et vu ce qui s'est passé hier soir, Max sera en droit de penser que tu t'es vengée en lui envoyant deux costauds lui régler son compte. En propageant cette fausse rumeur, ton amie sauve sa peau et en profite pour faire payer... des choses... aux autres...

Inès agita la main, ne sachant plus trop comment achever sa théorie.

— Elle veut me pousser vers la sortie alors que je n'ai rien fait ! s'exclama alors Lyra en bondissant de sa chaise. Tu crois que je vais me laisser faire ? Je suis une Audacieuse et j'ai horreur du mensonge ! Leona m'a déçue ! Je la connais depuis plus de dix ans et pourtant, elle n'a pas hésité à me trahir ! Ce n'est pas une réaction d'Audacieuse, mais de lâche, ça !
— Calme-toi, allons...
— Me calmer ?!

Lyra serra les dents et noua mes mains sur sa nuque en leur tournant le dos, incapable de réprimer les larmes de fureur qui lui prirent la gorge. Elle s'éloigna de quelques pas en essayant de ne pas sangloter, mais c'était peine perdue, elle laissa échapper un halètement et renifla bruyamment. Deux mains se posèrent alors sur ses épaules et elle baissa les bras en se tournant. Eric lui fait face, debout, pieds nus et vêtu d'un bas de pyjama noir. La jeune fille renifla en détournant la tête et il soupira en l'entourant de ses bras. Inès s'approcha et lui frotta le dos.

— Je vais parler à Max, dit-elle alors. Cette histoire te fait trop de mal et tu ne l'as pas mérité. Je t'aime bien, petit chaton, alors...
— Non ! s'exclama Lyra en se redressant. S'il te plait, Inès...
— La situation est en train de partir en couilles, ma chérie... susurra celle-ci en caressant la mâchoire de Lyra. Si Leona lui parle et que Max croit que tu es responsable de l'état d'Eric, il ne cherchera même pas à entendre ta confession, tu seras tout simplement rétrogradée au dernier rang du classement et éliminée à la fin de la semaine... Et Eric prendra très cher.

Lyra se mordit les lèvres et deux larmes glissèrent sur ses joues. Inès en chassa une de son pouce puis se redressa et regarda Eric. Elle lui passa une main sur la nuque et il hocha la tête. Ces deux-là se comprenaient d'un simple regard et Lyra se rappela avec douleur que fut un temps, c'était aussi le cas entre Leona et elle...

Inès quitta ensuite l'infirmerie et Lyra enjoignit Eric à retourner se coucher. Il obtempéra sans broncher et Lyra se laissa tomber sur la chaise près du lit.

— Chienne de vie... lâcha-t-elle. Je n'avais pas besoin ça.
— Inès va régler tout ça, dit Eric.
— Tu parles, je connais trop bien Leona, elle va tout nier en bloc et...
— Nous possédons quelques doses du Sérum de Vérité des Sincères, coupa-t-il. Pour ce que je sais d'elle, elle ne sera pas capable de le combattre et devra donc répondre sincèrement à toutes les questions qui lui seront posées. Si ce que tu dis est vrai et qu'elle a bien envoyé ces deux gars me tabasser, alors elle va passer un sale moment. J'ai déjà testé ce fichu sérum et c'est une sensation atroce, tu es obligé de dire la vérité, tu ne peux pas dire autre chose...
— Elle va être virée de la Faction ? demanda Lyra, un peu terrifiée par ce procédé.

Eric plissa le nez puis secoua la tête.

— Probablement pas, mais elle sera exclue de l'Initiation et recalée à l'année prochaine. À moins qu'elle n'échoue cette semaine.
— Mais le test c'est le jeu que Quatre est en train de mettre en place... s'étonna Lyra. Comment on peut échouer un test de confiance ?
— Oh, c'est très facile, répondit Eric. Ta copine se sent déjà menacée si j'en crois sa violente réaction de ce matin, donc elle va être sur ses gardes, et il suffira qu'elle fasse quelques erreurs sans gravité à ses yeux pour perdre des points.

Il regarda Lyra et fronça les sourcils.

— Reste sur tes gardes, toi aussi, dit-il. Elle pourrait avoir envie de te faire payer ce matin. J'ai bien compris que te mettre à terre n'était qu'un avant-goût...

Lyra grimaça. Elle inspira puis serra les lèvres et haussa les épaules.

— Advienne que pourra, dit-elle. Elle ne me poussera pas du haut d'un immeuble de toute façon.
— T'en es si sûre ?
— Vas-y, mets-moi le doute, je t'en prie ! rétorqua la jeune fille.

Eric rigola puis l'enjoignit à rejoindre son dortoir ou à aller voir ailleurs, car si elle restait trop longtemps avec lui, des rumeurs allaient commencer à tourner et ce ne serait bon ni pour elle, ni pour lui.