Prologue

La nuit était tombée depuis plusieurs heures sur Paris. Deux hommes marchaient dans les rues sombres. L'un était grand et athlétique. Il possédait en outre une beauté ténébreuse que soulignait sa chevelure d'un noir corbeau. Le second beaucoup plus trapu était une vraie force de la nature. Ils portaient tous deux d'élégants chapeaux de feutre ornés de plumes et de longues rapières dont la garde claquait contre leur hanche à chacun de leurs pas. Pour les habitués du cœur de Paris, il était aisé de reconnaître deux des trois plus célèbres mousquetaires de Sa Majesté : Athos et Porthos. Mais cette nuit, ces hommes n'étaient plus des mousquetaires. À la suite de leur capitaine, Monsieur de Tréville, ils avaient quitté le service du roi.

Depuis combien de temps erraient-ils ainsi sans but aucun à travers les rues ? Athos aurait bien été incapable de le dire. Le soleil brillait encore quand ils s'étaient rendus au Louvre, c'était sa seule certitude… Tout était devenu si incertain depuis que… Non. Il ne voulait même pas y penser. Il ne devait pas penser à lui… Et pourtant, c'était bien lui qui occupait leur esprit depuis des heures. C'était pour ne pas prononcer son nom qu'ils n'avaient pas dit un mot depuis qu'ils avaient quitté le palais. Après le premier mouvement de colère teintée d'ahurissement, la douleur avait déferlé en lui. Une douleur si violente et si profonde que c'en était vertigineux… Il les avait trahis. Il avait trahi leur amitié. Il avait trahi leur serment. Il avait trahi tout ce en quoi ils croyaient tous les quatre. Il s'était vendu à leurs ennemis… Depuis le monde était comme fissuré. Si Athos ne pouvait plus croire en lui, sur quoi pourrait-il s'appuyer ? Si cette amitié n'existait plus, tout paraissait dénué de sens… Comment était-ce possible ? Il n'aurait jamais imaginé l'once d'une perfidie de la part de cet homme. Il avait toujours été si… Non, il devait cesser de se torturer ainsi. Cet homme n'existait plus pour eux.

Il devait se reprendre. Il avait toujours été le plus solide de tous les mousquetaires. C'était sur lui qu'ils s'appuyaient tous. Il était sa seule faiblesse, mais Athos n'avait pas le droit d'être faible pour le moment. S'il craquait maintenant, tout était perdu.

Porthos était aussi bouleversé que lui. Ils étaient passés devant plus d'une auberge, mais aucune des délicieuses odeurs qui s'en émanaient ne l'avait tiré de son mutisme. Il fallait prendre les choses en main.

- Porthos, nous devrions nous rendre chez D'Artagnan, déclara-t-il.

- À cette heure-ci ?

- Oui, il vaut mieux que nous restions ensemble à présent. Je pressens que nous sommes face à une grave machination et nous devrions essayer de tirer tout cela au clair… De plus, sans notre solde, nous allons devoir trouver un endroit où nous loger.

Porthos acquiesça et ils se dirigèrent vers ce triste quartier de Paris où D'Artagnan avait élu domicile depuis que Maître Bonacieux avait été forcé de vendre sa maison et son commerce.

Athos avait été bien inspiré de faire cette proposition, car à peine furent-ils arrivés dans la ruelle qu'ils aperçurent une bande de spadassins masqués sur le point de pourfendre leur jeune ami désarmé, sous doute surpris dans son sommeil. Aussitôt, ils sortirent de leur apathie et se jetèrent à corps perdu dans le combat. Jamais aucun duel ni aucune escarmouche ne leur avait semblé aussi salutaire. Ils en auraient presque oublié celui qui leur manquait… Malheureusement, ils eurent vite fait de mettre en fuite ces maroufles et D'Artagnan les remercia chaudement de leur providentielle intervention :

- Quelle chance que vous soyez arrivés ! Vous m'avez sauvé la vie.

- Nous étions venus pour vous demander si vous pouviez nous héberger.

- Nous avons démissionné de nos rangs, ajouta Porthos devant l'étonnement de leur ami.

La stupéfaction marqua les traits juvéniles du jeune gascon, son regard courant sur ses deux compagnons. Athos devina quelle serait la prochaine question.

- Et où est Aramis ?

Il avait beau s'y attendre, l'énoncé de ce nom le plongea à nouveau dans ce gouffre effrayant. Par chance, il avait avancé vers l'intérieur de la maison et leur tournait le dos. Ainsi ils ne pouvaient pas voir l'intense souffrance de son regard quand il prononça ces mots qui le déchiraient :

- Il nous a trahis en acceptant le poste de capitaine des mousquetaires.

Aurait-il eu aussi mal s'il s'était agi de Porthos ou de D'Artagnan ? Aurait-il ressenti cette blessure dans sa chair si la félonie avait été le fait d'un autre ?… Ou bien l'amitié qu'il partageait, qu'il avait partagé avec Aramis était plus profonde et plus dévastatrice qu'avec les deux autres. Au fond de lui, peut-être avait-il toujours su qu'il n'éprouvait pas la même faiblesse avec Porthos et D'Artagnan… Non. Ce n'était ni le lieu ni le moment pour s'interroger sur ses sentiments à l'égard de ce traître. Il n'en avait pas le droit. Ces amis, ceux qui lui restaient, avaient besoin de lui. Son calme et son intelligence en faisaient leur chef naturel. Il ne pouvait pas flancher. Il ne pouvait pas leur montrer à quel point il était touché par la perte d'Aramis. Il devait demeurer le roc sur lequel ils pouvaient toujours s'appuyer.


Le nouveau capitaine tendit la bride de son cheval au jeune mousquetaire.

- Annoncez le rassemblement dans un quart d'heure ! ordonna-t-il.

Les mousquetaires le virent s'engouffrer dans la bâtisse où jusqu'à la veille logeait Monsieur de Tréville. Ils reconnaissaient à peine leur ancien compagnon dans le sombre capitaine. Son regard bleu avait pris la teinte des glaciers et ses lèvres avaient perdu le sourire qui lui était coutumier quand il était avec Athos et Porthos.

C'était le prix de l'ambition, chuchotaient les audacieux.

C'était le prix de la trahison, pensaient les envieux.

Il disparut dans le bureau non sans avoir claqué violemment la porte derrière lui.

Seul, il resta debout devant le bureau en bois d'acajou dans l'attitude qui avait si souvent été la sienne du temps de Tréville. Il ne s'installerait pas de l'autre côté. Il ne s'installerait pas sur le fauteuil du capitaine. Il n'était pas un usurpateur même s'il paraissait l'être aux yeux des autres… Sur bien des points, il n'était pas ce qu'il paraissait être. En cet instant, il n'était même plus Aramis, elle n'était plus que Renée. Dans cette solitude, elle laissa tomber le masque du mousquetaire pour donner libre cours à la douleur de la femme qui avait vu mourir son amour. Elle se pencha en avant, les coudes appuyés sur le bureau, et son visage disparut sous son épaisse chevelure blonde.

Un poing s'abattit sur le bureau, aussitôt suivi d'un deuxième, puis d'un troisième… Ses poings martelaient le bois encore et encore. Les jointures de ses doigts étaient en sang, mais ses mains continuaient leur danse frénétique. Il aurait fallu qu'elle se vide complètement de son sang pour que la haine cesse de couler dans ses veines telle de la lave en fusion.

Après toutes ces années, elle avait retrouvé le monstre qui lui avait arraché l'homme qu'elle aimait. Même dans ses pires cauchemars, elle n'avait pas imaginé découvrir l'assassin de François installé au poste de ministre du roi. Il était à sa portée. En une minute, elle aurait pu le transpercer de son épée. Sa première impulsion aurait été de le faire. Mais elle ne pouvait pas le tuer tout de suite. Avec cette scélérate de Milady, ce bandit avait réussi à prendre le pouvoir en France. Trop de points demeuraient obscurs dans ce complot pour qu'elle ne pense qu'à sa propre vengeance… à commencer par l'homme assis sur le trône de France. L'obstination de Masque de fer à se prétendre le roi de France, certaines paroles prononcées par François, tous ces changements au niveau du pouvoir… Si ce qu'elle percevait s'avérait exact, une terrible machination était en train de se jouer et elle ne pouvait pas laisser son désir de vengeance obscurcir son jugement. François n'aurait pas voulu qu'elle néglige son devoir à l'égard du roi et de la France pour lui. Au contraire, elle ne pourrait prétendre le venger qu'en réduisant à néant les intrigues de ses assassins. Mais ce rôle qu'elle jouait la rendait folle ! Faire mine d'être l'alliée de ces bandits, faire des courbettes au meurtrier de François. À chaque instant, elle devait contenir la fureur qui l'envahissait face à ce monstre. Il osait poser ses doigts infâmes sur le pendentif de François. Ce charognard tripotait comme un trophée ce bijou qu'elle avait offert comme gage de son amour. Ce bijou qu'il avait dû arracher sur le corps encore chaud de son amant. Comme elle le haïssait !

Et en plus, ils avaient le front de lui ordonner d'arrêter Athos et Porthos. Leur audace n'avait aucune limite ! Accuser les deux anciens mousquetaires d'espionnage ! Qui croirait une telle absurdité ? Ces coquins savaient très bien qu'elle n'y croirait pas une seconde ! Ils voulaient savoir jusqu'où elle était prête à les suivre dans leur perfidie. Elle allait obéir à ces félons. Elle devinait déjà l'incompréhension des mousquetaires auxquels elle allait ordonner cette iniquité. Même s'ils n'étaient pas plus dupes qu'elle, ils avaient le sens de la hiérarchie et ils obéiraient. Elle imaginait le dégoût qu'elle leur inspirerait à la minute où elle prononcerait cet ordre injuste… un dégoût qui n'était rien à côté de celui que ressentiraient Athos et Porthos. Comme des piqûres dans sa chair, elle sentait encore les regards chargés de mépris qu'ils lui avaient jetés quand elle avait accepté le brevet de capitaine de la part de ces brigands. Plus tard, ils comprendraient et peut-être même lui pardonneraient-ils… peut-être.

Manson ! Il ne perdait rien pour attendre ! Il ne se méfiait plus d'elle maintenant qu'il la croyait aussi corrompue que lui. Elle attendrait le moment propice et elle frapperait. Elle tuerait cet homme qui avait détruit sa vie. Elle mettrait à mort sans l'once d'un remords, mais avant, elle lui dirait qui elle était. Il saurait que c'était la fiancée de François qui lui assénait le coup de grâce. Il serait mortifié de mourir de la main d'une femme, fut-elle l'une des plus fines lames du royaume. Elle le tuerait, cette seule conviction lui permettait de supporter tout le reste.

Elle essuya ses mains ensanglantées. Quelques échardes avaient pénétré sa peau, mais elle n'en avait cure. Son visage avait repris le masque de l'implacable capitaine quand elle remit ses gants. Ses poings se serrèrent. Elle allait boire cette coupe infâme jusqu'à la lie, elle allait arrêter Athos et Porthos… pour François !


Le bleu du ciel de Paris disparaissait à mesure qu'il pénétrait dans la prison du Petit-Châtelet. Malgré les murs sombres qui l'environnaient, Athos tentait d'entrevoir une lueur d'espoir dans l'obscurité qui l'étreignait depuis la défection d'Aramis. Plus il fixait le jeune mousquetaire, plus cet espoir se muait en conviction. Même si Aramis lui présentait un visage fermé, son regard exprimait ce que sa bouche ne disait pas. Dans ses yeux clairs, Athos ne lisait ni la fourberie des arrivistes, ni la honte des traîtres, ni surtout la souillure des corrompus. Au contraire, il y voyait la franche colère des hommes d'honneur et surtout cette tristesse si profonde qui l'avait tant touché quand le garçon blond était entré dans la compagnie. Avec les années, elle s'était adoucie sans jamais disparaître et aujourd'hui, elle resurgissait dans ses yeux plus déchirante qu'au premier jour. Ce n'était pas le regard d'un traître !… Mais peut-être Athos s'illusionnait-il. Il était trop lucide sur lui-même pour ignorer que ce garçon était son talon d'Achille. Si Porthos et D'Artagnan étaient dans son cœur, Aramis était comme une part de lui-même. Quand le nouveau capitaine avait forcé la porte de la maison de Maître Bonacieux, pendant quelques secondes, Athos avait tout oublié pour ne voir que lui. Seul son incroyable sang-froid lui avait permis de demeurer impassible face à cet homme et aux injurieuses accusations proférées contre lui. Pourtant s'il était faible, il n'était pas fou. Ce n'était pas sans raison qu'il s'était autant attaché à ce garçon. S'il s'était leurré dans sa jeunesse, il était à présent un homme mûr qui se targuait d'être bon juge de l'âme humaine. Le courage et la loyauté du compagnon qui avait passé les six dernières années à ses côtés n'avaient pu être feints. L'homme qu'il connaissait était incapable de félonie.

Athos ne laissait rien paraître des pensées qui agitaient son esprit. Face au gardien de la prison, il semblait prendre son arrestation avec désinvolture, conscient de l'absurdité de la situation : quelques jours auparavant, n'avait-il pas mené lui-même le faux Masque de Fer et le Cardinal de Richelieu dans cette même prison avec le concours d'Aramis ? Ce dernier n'avait pas l'air de goûter à cette ironie. Sa mine était plus sinistre que celle de son prisonnier. Quand le jeune homme ordonna au gardien de le traiter avec bienveillance en souvenir de leur amitié, Athos ressentit toute la peine qu'il dissimulait derrière son attitude rigide. Il sut alors avec certitude que, quelles qu'aient été les raisons qui l'avaient poussé à accepter le poste de capitaine, Aramis ne les avait pas trahis. Une compassion mêlée de tendresse le submergea. Porthos et lui avaient été si durs avec leur ami. Ils le connaissaient depuis si longtemps, Aramis leur avait assez souvent prouvé sa droiture et son honneur pour qu'ils ne se laissent pas abuser. Au lieu de lui faire confiance, ils l'avaient vilipendé avec rudesse. Aramis avait dû en souffrir au moins autant que de devoir feindre sa fidélité à l'égard de ces bandits qu'étaient Manson et Milady. Il devait en plus endurer le mépris silencieux des autres mousquetaires. Athos avait remarqué les regards chargés de sens de ses anciens compagnons au moment de son arrestation. Seul leur sens de la hiérarchie les empêchait de cracher au visage de leur nouveau capitaine. Ces pitoyables soldats ne comprenaient pas qu'ils n'arrivaient même pas à la cheville d'Aramis. Aucun des trois mousquetaires n'aurait accepté un ordre inique sans un motif impérieux, c'était ce qui faisait leur supériorité dans la compagnie. Ils faisaient preuve d'initiatives et savaient remettre en question leur supérieur. Tréville les avait plus souvent réprimandés que tous les autres, mais il les faisait souvent prendre part aux décisions.

- Aramis ? souffla Athos alors qu'ils avançaient dans les couloirs obscurs.

- Qu'y a-t-il ?

Comment lui faire comprendre qu'il ne le méprisait pas ?

- Vous avez des raisons secrètes pour agir ainsi ?

Les lèvres serrées, Aramis détourna les yeux, examinant le bout du couloir obscur comme s'il s'agissait du plus bel endroit du monde. Elle s'était attendue à ce qu'il lui manifeste sa répugnance avec tout le dédain dont il était capable et elle ne savait comment réagir à la bienveillance de son ancien camarade.

- Je suis sûr que ce n'est pas de gaieté de cœur que vous avez accepté le brevet de capitaine et que vous avez repoussé notre amitié, continua-t-il.

Aramis continuait de fixer un point droit devant elle pourtant la chape de plomb qui écrasait son cœur depuis sa nomination lui semblait plus légère. Ses traits se détendirent imperceptiblement. Si elle s'était tournée vers Athos, peut-être lui aurait-elle révélé tout ce qu'elle lui dissimulait depuis près de six ans.

- C'est juste, répondit-elle posément. Je l'ai fait afin de découvrir la vérité sur une affaire me concernant. Lorsque je serai fixé, je vous le ferai savoir, d'ici là, je vous demanderai le silence.

Si son ton était resté sec, le léger sourire qui s'était dessiné sur ses lèvres n'échappa pas à Athos. Ses yeux enveloppèrent le visage de son ami d'un halo de douceur.

- Bien, j'ai compris… Bonne chance.

Ces mots si simples murmurés à son oreille renfermaient toute l'affection qu'Athos éprouvait pour elle. C'était comme une caresse qui venait apaiser la colère et la souffrance qui bouillonnaient dans son corps pour imprégner son âme d'un bien-être pur.

Ils n'avaient plus besoin de parler. Ils savaient qu'ils étaient ensemble à nouveau.